APPENDIX
Bien que je me sois accusé, en finissant cette notice, d'en avoir porté beaucoup trop loin les développeraens , quelques uns de mes amis, cpii prennent intérêt à une question de spécialité assez peu touchée jusqu'ici , exigent que j'y ajoute quelques observations survenues dans le cours de nos conversations et de nos recherches; mais qu'il faut absolument dédaigner quand on n'est pas bibliomane. Les motifs qui portent un amateur à écrire son nom sur un livre se réduisent à deux , le besoin d'en constater la propriété , et la vanité de la possession. Je ne parlerai pas de celui-ci , parce qu'il y en a peu d'exemples dans les livres recherchés , et que cette ligne solennelle : Tappartieiis ait duc de Kalentinoisy ou j'appartiens au duc de Mortemar, n'ajoute pas beaucoup de valeur à un exemplaire médiocre d'un ouvrage médiocre. Quant à l'autre, combiné plus ou moins avec le second, car il y a peu de nos pensées , dans lesquelles la vanité ne se mêle, même chez les âm.es élevées, tous les exeraiples que j'ai cités lui appartiennent ; cela est si vrai , que dans les livres de J.-A. de Thou, qui portent ses armes , il a négligé d'écrire son nom sur le titre, et qu'il l'a écrit , au contraire, dans les livres qui ne les portent pas ; s'il y a quelques exceptions à cette règle, c'est pour les
volumes qu'il a fait relier lui-même, et qui ont reçu ses arm^oiries après avoir reçu sa signature. Il n'y a rien de plus facile à reconnoitre. Grolier, qui faisoit relier si magnificpiement ses livres, les signoit très rarement; sa jolie inscription : Grolierii et amicorum, étoit plutôt un moyen de consei'vation qu'une marque de folle prodigalité. 11 est prouvé , au reste , qu'il avoit plusieurs exemplaires des mêmes livres , et c'est peut-être pour cela c£ue le savant M. Dibdin a pris ce grand citoyen pour un relieur du seizième siècle. Depuis cju'il s'est formé des bibliothécpies à l'instar de celle de Grolier, et déjà de son temps , les amateurs se sont avisés de moyens divers de consacrer les beaux livres sous le nom de ceux cpii sa voient les appi'écier, et de spécialiser, s'il est permis de s'exprimer ainsi , les exemplaires en les signant ; le plus étrange de tous, est celui qu'employoit Gilles Defeu {Egidius Igneus ) , cpii faisoit graver ce nom latin dans les ciselures de la tranche. Je n'ai jamais vu que trois volumes qui lui aient appartenu, et tous les trois étoient tirés sui' un papier plus fin et plus grand que celui de l'édition : j'ai son Térence, de Robert Estienne, i558, in-8.
Les armoiries distinguèrent long-temps les livres de choix à l'extérieur; les Fasces du comte d'Hoym furent aussi recommandables , dans une vente, que les abeilles de de Thou. Un amateur dont la noblesse étoit moins ancienne (je crois qu'il étoit mar-
diand de bois) , M. Girardol de Préfond, lit passer cette recommandation aristocratique sons la doublure des volumes les plus élégans f[ui enrichissent nos ventes. Un volume à la reliure de Deseuille ou de Padeloup, (pii porte à In garde, dans un médaillon ovale fort gracieusement orné, l'Ex musaeo Pauli Girardot de Préfond , n'a presque plus de valeur fixe.
Je citerai aussi un excellent amateur, M. Le Riche, dont on reconnoît les livres à un monogramme fort proprement tracé en encre rouge , et où l'on peut distinguer deux fois ses deux initiales. Dans les premiers temps de la composition de sa bibliothèque, il y écrivoit son nom. M. Gujon de Sardière , dont le nom ne gâte rien non plus nulle part, l'écrivoit à la fin et au commencement, pour cpie personne n'en doutât , et tous ses livres sont fort jolis. Une pratique détestable , selon moi, c|ui s'est introduite depuis quelques années , mais qui remonte au moins à la belle bibliothèque de M. de Bourlamaque , c'est celle des écussons imprimés à la main sur le frontispice , comme dans la curieuse collection de M. Richard , cjiii , malheureusement plus amoureux du plaisir de multiplier son nom^, ou de celui d'imprimer ses timbres , que de la belle conservation de ses bouquins , a répété avec une attention remarquable l'empreinte délatrice partout où il a trouvé du blanc. Le cachet de M. Simon de Troyes , homme d'esprit d'ailleurs , et littéra-
teur fort estimable , est encore plus disgracieux; il a fait à je ne sais comlDien de volumes plus de mal que sa signature n'auroit pu leur faire de bien. Le nom d'im homme de talent n'ajoute de -valeur à ce (|u'il a possédé (pi'autant qu'il est autogi^aphe. Qu'est-ce que le sale blason de ces messieurs sui' un frontispice ? la tache maussade d'un peu d'encre grasse et indélébile. Il faut laisser la précaution de ces estampilles nécessaires aux bibliothèques publiques.
lY.
Recherches sur l'édition originale, jusqu'ici mal décrite, d'un classique italien. — Clef d'une post-face satirique de Cinelli. — Particularités biographiques.
Il Malmantile racquistato poema di Perlone Zipoli {Lorenzo Lippî). In Finaro , nclla stamperia di Gio. Tommaso Rossi , 1676. Con lie. de Sup.^ in-12. 8 f. qui comprennent une lettre de l'auteur à l'archiduchesse Claude d'Inspruck, la Vie de Lippi, et un Avertissement de Cinelli au lecteur, avec les Variantes de trois octaves, 3oo pages poiu- le poème , et 16 f. pour la post-face de Cinelli; mar. raisin de Corinthe, rel. par Thouvenin.
Biographes et bibliographes connoissent assez imparfaitement le célèbre peintre-poète Lorenzo Lippi , auteur du Malmantile racquistato^ sous le nom anagrammatique de Perlone Zipoli. M. Gamba est le seul qiii fasse mention de notre inappréciable édition (i), et j'ai peine à comprendre que le
(i) « Que.sto Poema, tullo spar.so di proverbj et di graziosi Jioventinismi , fu per la prima volta pubblicato in Firenze, per Gio. Domenico Rossi, 1676, in-12., per opéra del doit. Giovanni Cinelli , il qiiale vi pose in fronte una prefazione tendente a lacerare il merilo di alcuni lellerali ioscani allora viventi. Fu costretlo il Cinelli a supprimerla e sostiluir ne un' altra, onde nacqiie , che dellc 5o sole copie cJi erano siampate , laceratc ne
savant M. Briiiiet , cpii a lu M. Gamba avec tant de fruit , et qui se plaît à lui en rendre témoignage, ne se soit pas souvenu de son article Lippi , où il auroit vu que l'édition originale du Mabnantile n'est pas rin-4. de Florence, 1688, avec les notes de Paolo Minucci , déguisé sous cet autre anagramme de Puccio Lamoni; lacpielle est seulement l'édition originale de ce commentaire, car c'est par erreur que M. Périés en désigne une autre de ce format à la date de 1676. L'édition originale, cpii n'a point de notes, est celle cpii fait le sujet de cet article, et qui avoit besoin d'être exactement décrite ; car elle est si rare cju'il est présumable que M. Gamba lui-même ne l'a pas vue, puisqu'il se trompe dans sa curieuse notice , et sur le lieu de l'impression, qu'il dit être de Florence, et sur le nom de l'imprimeui^, qu'il appelle Jean Dominique et non Jean-Thomas Rossi; ce qui prouve qu'il écrit sur la foi d'une note manuscrite où le nom Tominaso abrégé en Tom., lui aura olfert, par une mauvaise figuration de l'initiale , la fausse abréviation de Domenico. On voit aussi , par ce qu'il dit de la prétendue prefazione infronte du Cinelli, qu'il n'en parle que par mémoire ou sur la foi d'une communication inexacte , la lettre de
alcune, altre nascoste, la prefazione fii nota a molli, ina veduta da pochi. » — Série delP Edizioni de' Testi di lingiia italiana, opéra compilata da Bartolomeo GamJja. Milano, 181 2, in-i8. parte prima , p. 280.
PARTICULARITÉS BIOGRAPHIQUES. 5g
Ciiielli au lecteur terminant nécessairement le volume , et ne pouvant être placée au devant sans déranger l'ordre de la signature et des réclames. Concluons que cet excellent bibliographe n'a eu connoissance de cette édition, presque aussi introuvable en Italie qu'en France , où mon exemplaire est unique selon toute apparence , qu'au moyen de la lettre de Magliabecchi à Geminiano Montanari , qui fut publiée par l'abbé Antoine- Jean Bonicelli , dans la Bibliotheca Pisanor. Venetiis, 1807, 1808, page 3o5, tome II, et qui mérite la plus entière confiance , Magliabecchi ayant été lié avec Cinelli d'une manière très étroite. Il résulte du passage de M. Gamba , comme on le voit ci-joint dans son texte, que Cinelli s'étant permis de déchirer, avec une extrême violence , quelques uns des littérateurs et des savans les plus renommés de son temps, dans la post-face diffamatoire qu'il a attachée au Malmantile , on le força de la supprimer ; ce qui ne fut pas difficile , cette pièce , sans chiiFres et sans signature , n'étant qu'annexée au volume, de sorte que des cinquante exemplaires qui en avoient été tirés alors, le plus grand nombre étant ou cachés avec soin ou entièrement détruits, elle fut connue par renommée d'une multitude de personnes et vue d'un très petit nombre. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'édition elle-même est restée très rare après cette mutilation, et ne se trouve que dans le Catalogo di Capponi, p. 23o.
6o CLASSIQUE ITALIEN.
Le caractère irascible et hostile de Ciiielli est assez à découvert dans sa Bihlioteca volante pour qu'on puisse juger de l'espèce de rage qu'il porta dans la plus sanglante de ses polémicjues; je pense cependant qu'on nie sauia quelque gré de joindre ici, d'après la clef de Magliabecchi, l'échantillon des honnêtetés littéraires de ce fougueux philologue, si superficiellement apprécié par M. Ginguené dans la Biographie universelle.
C'est au treizième feuillet , versOj de cette postface, qu'elle devient la plus insultante des diatribes ; mais Cinelli, qui rompoit si audacieusement en visière à de grandes renommées , voulant pourtant se ménager des approbateurs dans la haute littérature , a eu soin d'opposer l'éloge exalté de ses protecteurs à la peinture outrageante qu'il fait de ses adversaires, et cette figui^e de contrastes ajoute encore à l'amertume de ses invectives. (( Je me « félicite bien davantage, dit-il, d'être cité avec (( estime par ce Jacques Gronovius , portentosi in- (( genii juvenis , che non mi turho , che un dH mulo « (Tun carbonaio fui desse inaspetiatamente un (( calcio, quantunque non mi facesse alcun maie, u e pietendesse dipoi insieme col mulattiere cJi io « dovessi lisciarlo per contraccamhio di si fatta « cortesia. » Ce vil mulet de charbonnier est le Père Coccapani.
« Pià mipregioy continue-t-il , che un P. Bona- « ç'entura Baionio^ teologo ed hisloiicodiS. A. S.,
PARTICULARITÉS BIOGRAPHIQUES. 6i
t< nobilissimo per nascita, candidissimo per cos- (( tiunij e dottissimo per sapere, mi onori délia sua x( amiciziay che non mi attristo che un taie analif fabeto geometra (asinus qui prœter Euclidem (( nihil scit, che hen dimostra nellafaccia ajffilata, « nel color cetrino, nel poco pelo, e negli occhi (( spaurid, incassati , e scompagni , esseril simula- H cro délia malizia e degno primogenito delV ini^i- « did) di me con mal garho favelli e scriva, etc. » Ce géomètre illitéré , âne qui ne sait que son Euclide , et dont la face effilée, le teint livide, le front chauve, le regard effaré, donnent une si juste idée de la malice et de l'envie, est le savant Viviani.
« PiiL mi piace di sentira che délia ristampa H délia mia versione in nostra lingua del testa- (( mento del sig. cardinal Bona , sia stato promo- (( tore il sig. Pietro Mengoli , uomo non solamente «. nelle matematiche ed in altri studi celeherrimo, (( ma in oltre dHncolpatissimi cosiumi , e d'esem- « plarissima vita, che non mi duole che un viso H rancido , grinze , e spelato con mentito capello « ed affetata favella , vero ritratto délia simula-
u zione ^ mi critichi e laceri. » Cette vieille figure
rance et ridée, c'est l'immortel Redi.
« Piii mi godo delV affetto amorevole del sig. H Antonio Magliahecchi , Ippia , e Socrate di « nostro secolo ,
A giudizio de' sui'i unwersale ,
H non suOj che è la stessa modestia, che non mi
c( turbo per gV impedimenti datimi nelV ùnpresc( sione di questo opusculo da un occhio torbido e i( bieco, cJie per vestirsi degli altrui panni , quel « rauco cowo le penne di paone inendicando, non « solo V altrui onorevolezze , ma V altrui fatiche i< appropriarsi procura, etc. » Dans cet effronté plagiaire , à l'oeil louche et hagard , il faut reconnoitre le docteur Maggi. > »
« Amo meglio cli un sig. Pietro Maria Kai^ina « si sia degnato porre il mio nome nella sua dotu tissima Face volante , che non mi sdegno cli un « sozzo ed intemperato Etiope, non différente nella (( midolla dalla corteccia, servo delproprio ventre « e diabominei^olisentimenti...., vada scacinando u zizanie. )) Quant à ce Maui^e intempérant et grossier, dont la mie ne vaut pas mieux que la croûte , ou le caractère que l'extérieur, ce glouton aux sentimens abominables , c'est le m.éme Paolo Minucci qui publia depuis il Malmantile racquistatOy comme nous l'avons dit plus haut. Le Panciato Costui , dont il est question ensuite , est un pauvre auteur nommé Segni , cpi avoit reçu ce surnom parce que le vieux marquis Riccardi avoit coutume de dire à son tailleur, eil le lui conduisant : Taglia un vestito a costui. Tout le monde sait que cette locution humiliante ne s'emploie , en Italie , qu'à l'égard de la dernière populace.
Le Malmantile est une de ces fables qui ne sont (|ue le cadre ou le prétexte d'un homme d'esprit. Lippi s'est amusé à y réunir une foule de traditions
de l'histoire locale et de superstitions poéticpies , cpi'il a revêtues avec infiniment de goût des idiotismes les plus gracieux de la langue florentine , et d'une foule de proverbes qui lui sont propres. Aussi peut-on compter cet ouvrage parmi ceux cjii'il est impossible de traduire, les Italiens euxmêmes ne le lisant que fort difficilement. Son récit est , d'ailleurs , semé d'allusions impossibles à saisir pour ceux qui ne connoissent pas les faits auxcjuels elles se rapportent , et il n'y a pas jusqu'aux personnages qui ne soient souvent des masques dont il faut pénétrer le secret pour apprécier leurs actions et leurs discours ; c'est ainsi qu'on y voit figurer Francesco Rovaï sous le nom de Franco Vincerosa , et sous celui de Selva Rosata le fam^eux Salvator Rosa , l'ami de Lippi , et son digne émule comme peintre et comme poète. Malgré cette liaison, qui suffîroit pour rendre suspect un homme d'un esprit plus grave et d'une imagination plus posée que Lippi, l'histoire ne lui reproche qu'une manie bien innocente ; il aimoit à marcher, et comptoit ses beaux jours par les milles qu'il avoit parcourus. Il supportoit sans amertume la concurrence d'un mauvais versificateur ou d'un barbouilleur obscur, mais il n'entendoit pas parler froidement des succès d'un piéton plus habile que lui ; et assez jeune encore pour produire de très bons ouvrages, il mourut de pleurésie à la suite d'une mai'che forcée.
Additions à toutes les Bibliographies curieuses et facétieuses. Notes biographiques sur Caron.
OpOS MoRLINI , COMPLECTENS NoVELLAS , FaBULAS ET CoMOE-
DiAM , maxima cura et impensis Pétri Simeonis Caron, bibliophili , ad suam nec-non amicorum oblectalionem rursiis editum. Parisiis, m dcc ic, 3 f . non chiffrés, 147 f. chiffrés, i5 f. non chiffrés. — Recueil de plusieurs Farces tant anciennes que modernes. Paris , Nicolas Roussel, 161 2, ' 144 pages. — Sottie à dix personnages iouée à Genève en la place du Molard, le dimanche des Bordes, l'an i523. A Lyon, par Pierre Rigaud, 48 pages. — La Farce de la Qverelle de Gaultier Gargxiille et de Perrine sa femme. A yaugirard, par a e i 0 u , à l'enseigne des Trois-Raues , 16 pages. — Le lev du Prince des Sotz et mère Sotte, ioué aux Halles de Paris le mardy gras, l'an mil cinq cens et vnze (par Pierre Gringoire), 58 f. chiffrés d'un seul côté. — Le Mystère du Cheualier qui donna sa femme au Dyable , à dix personnages , Sg f. — Novvelle Moralité d'une pauure fille villageoise , laquelle ayma mieux auoir la teste couppée par son père , que d'estre violée par son Seigneur , à quatre personnages. A Paris, chez Simon Cah'arin , à la Rose blanche couronnée , 38 pages. — Farce joyeuse et récréative du galant qui a faict le coup, à quatre personnages. A Paris, 161 o, 26 pages chiffrées, et 2 qui ne le sont pas. — Le Plat de Carnaval , ou les Beignets apprêtés par Guillaume Bonnepâte, pour remettre en appétit ceux qui l'ont perdu.
ji Bonne Hvilc , chez Feu Clair, rue de la Poêle , à la Pomme de Reinette , l'an dix-huit cent d'œufs , 6 f . , 142 pages, 3 f. lion chiârés. — Carton ouvert aux gens bons , vrais et joyeux amis ; Car on ne doit rien avoir de caché pour eux, 4 f- non chiffrés. — Chute de la Médecine et de la Chirurgie , ou le monde revenu dans son premier âge, traduit du chinois par le bonze Luc-Esiab. A Emeluogna , la présente année 000000000, 8 pages. — Traduction des Noëls bourguignons de M. de la Monnoye, 1735, 2 f. , 24 pages. — Les Chansons folastres des Comédiens, recveillies par vn d'evx, et mises au iour en faueur des Enfans de la Bande ioyeuse , pour leur seruir de préseruatif contre les tristes mclancholicomorboafflatos. yi Paris , chez Gi'illot-Gorii' , aux Halles , près le Pont-Alais , à l'enseigne des Trois-Amys , 163^, 16 pages, non compris le titre. — jEnigma , 2 f. le tout de format pet. in-8. ; mar. rouge , rel. par Thouvenin.
Exemplaire non rogné.
Quoique cette collection soit nécessairement fort rare , puisqu'elle n'a été tirée qu'à 56 exemplaires , elle est si connue des amateurs , que je n'en parle ici cpie pour y rattacher (jxielques pièces fort singulières qui doivent s'y annexer pour la rendre complète , et qui manquent aux meilleures bibliothèques. M. Peignot, cpi en a donné une description où l'on remarque son exactitude ordinaire 5 dans l'excellente Notice des Ouvrages tirés à petit nombre (i), s'est seulement trompé
(i) Répertoire de Ribliographies spéciales , curieuses et instructives, par Gabriel Pcignnt. Paris, Renouard , 1810, in-8. Gr. pap. vélin.
66 mBLTOGKAPHIES CURIEUSES,
sur la foi de MM. Fournier frères, s'ils ont avancé, comme on le dit, que des 3g exemplaires en papier ordinaire, vingt-cinq avoient été détruits. Le fait de cette destruction se rapporte à d'autres pièces dont nous parlerons tout à l'heure; mais il reste vrai poui" un autre motif, que le nomhre des bons exemplaires de la collection est réduit peut-être de plus de vingt-cinf{ par l'inaptitude gi^ossière des relieurs de l'époque où elle a paru, cpii les ont m.utilés à la douzaine, suivant 1 usage barbare de cet âge de fer de la reliure; de sorte que les exem.plaires qui leur ont échappé, ou qui sont tombés par hasard dans quelques mains plus habiles, sont les seuls dont les curieux fassent beaucoup de cas, et c'est ce qui occasionne les variations que leur prix éprouve dans les ventes.
M. Brunet et M. Peignot parlent tous deux d'un petit volume intitulé le Cocu consolateur (i) , qui , malgré la différence du format , doit se joindre aux réimpressions de Caron , mais qui est beaucoup plus rare, comme le lemarque M. Brunet, et non pas seulement aussi rare com.me le dit M. Peignot. Je suppose du reste , à la manière dont ils s'expriment tous les deux, cpe le premier l'a vu fort légèrement , et que le second ne l'a pas vu du tout, le prem^ier l'ayant décrit d'une manière inexacte , si
(i) Xe Cocu consolateur. L'an du Cocuage, S^Sg (178g). Demifeuille iii-i8. mar. rouge, doublé de tabis, rel. par Ginain.
je m'en l'apporte à l'exemplaire cjue j'ai sous les yeux, et le second ayant, contre son habitude, entièrement omis de le décriie. Cet exciirplaire n'est point petit in-8., comme le dit M. Pcigiiot, mais d'une demi-feuille, de foi mat in-i8. , comme le dit M. Brunet; et l'impression en élant déjà remarquable par la grosseur des caiactères et l'exiguité de la justification, je ne suppose pas que les 18 pages de cette demi-feuille aient pu fournir les dix-huit feuillets d'une feuille entière, que ce dernier y compte probablement par inad\erlance. Cette facétie a été réimprimée depuis dans un recueil dont les exemplaires sont beaucoup plus communs, (i) ,
Il est d'usage de réunir aussi à la collection de Caron, quelques pièces réimprimées assez longtemps auparavant, qui sont tout-à-fait du même genre , et qui peut-être en ont donné l'idée (2).
( I ) Sermon pour la Consolation des Cocus , suini de plusieurs autres , comme celui du cure' de Colignac , prononcé le jour des Rois; celui du R. P. Zorohabel, capucin, prononcé le jour de la Ma^deleine. A Amboise , chez Jean Coucou, à la Corne de Cerf. l'jSi , in-i2. 79 pages, non compris le faux titre et le titre. — Sermon d'un cordelier à des voleurs qui lui demandoient de l'argent ou la vie. lySa, faux titre, titre et 4 pages. — Le Cocu consolateur. L'an du Cocuage 58 10 (1810). 16 pages, y compris e faux titre et le titre; mar. jaune, doublé de tabis jaune, rel. *par Ginain.
Exemplaire unique sur papier rose. Ce recueil paroît avoir été imprimé tout entier en 18 10.
{1) Procez et amples examinatinns sur la vie de Carcsme pre-
Elles ne se trouvent pas plus facilement , et conservent dans les ventes une valeur qui n'a cependant diminué en rien celle des originaux, (i)
Enfin , M. Augustin Pontier, habile iraprimeui' d'Aix , en Provence , a fac-similé avec une grande précision, dans le même format, deux Mystères ou Moralités (2), dont l'un tiré à soixante-sept exemplaires, et l'autre à soixante seulement, qui
nant. Pari'; , i6o5, in-8. g f. non chiffrés. — Traicté de mariage entre Julian Peoger, dit Janicot, et Jacqueline Papinet sa future espouse. A Lyon, i6ii , 8 f. non cliiffrés. — La Copie d'un bail
et ferme faicte par une jeune dame A Paris, par Pierre
Viart , 160Q, 2 f. compris le titre. — Comme procez fut mené 't entre quatre hommes , tous quatre demandeurs aux fins de une même requête, c'est à savoir un bossu , un aveugle, un muet et un chastrc. i feuillet. — La raison pourquoi les femmes ne portent barbe au menton ainsi qu'en la penillicrc , et ce qui a esmeu nos dictes femmes à porter les grandes queues. A Paris , 1601 ,
4f. non chiffrés. — La Source et Origine des sauvages, et la
manière de les apprivoiser, et le moyen de prédire toutes choses à advenir par iceux. A Lyon, par lean de la Montagne , 1610, 12 f. non chiffrés. — La grande et véritable Pronostication, etc. 10 pages. — Sermon joyeux d'un dépuceleur de nourrices , 10 pages; mai-, rouge, rel. par Thouveain.
Exemplaire non rogné.
(i) Procez et amples examinations sur la vie de Caresme prenant. Se vend rue Saint-Iacques , à l'enseigne Saint-Nicolas, i6og, in-8. 16 pages; mar. rouge, rel. par Derome.
Exemplaire de Girardot de Préfond.
— Le même ouvrage. A Rouen, chez la vefue Ican Petit, 1612, in-8. 1 4 pages; mar. rouge, rel. par Simier.
(2) Le Mystère de la Saincte-Hostie , nouuellement imprime à Paris. (Achevé d'imprimer le 7 juin 181 7, par les soins d'Au-
mëritenl, par leur exécution et par leur rareté, de tenir une place distinguée à la suite de cette collection , qu'il se promettoit de continuer indéfini-r ment. Soit qu'il ait manqué des encouragemens nécessaires pour la poursuivre , soit qu'il en ait été détourné par d'autres circonstances , on l'a vu avec peine se borner aux deux publications dont nous parlons, et qui se recomimandoient par des soins typographiques très remarcjuables.
Mais ce n'est pas, je le répète, à ces élémens connus de la collection qu'elle doit se borner pour être aussi complète qu'il est possible de le désirer , et l'on a déjà vu dans le titre détaillé qui est en tête de cet article, l'indication d'une pièce cjni n'est annoncée ni par M. Brunet, ni par M. Peignot; c'est celle qui est intitulée /Enignia, et qui ne comiprend que deux feuillets avec son imitation Françoise. Son peu d'importance l'aura fait négliger par le plus grand nombre des amateurs , et la délicatesse des autres l'aura justement repoussée, car elle l'emporte en obscénité sur les pages les plus libres du recueil. Un double feuillet ou carton
gustin Pontier, imprimeur-libraire, à Aix. ) In-8. 56 f. non chiffrés ; mar. rouge, rel. par Thouvenin.
Un des quatre exemplaires en papier rose. Non rogné.
— Moralité nouvelle du mauvais Riche et du Ladre , à douze personnages. (Aix, Augustin Pontier, uS avril 1825.) In-8. in f. non chiffrés; mar. rouge, rel. par Thouvenin. '
Un des six exemplaires sur papier rose. Non rogné.
bien plus rare encore , est le prospectus de la collection (i), dont il est prescpie incroyable cjn'un exemplaire ait échappé au sort commun de ces publications fugitives. Il est cependant curieux par quelcpies détails, et en particulier par renonciation des prix. Le Recueil de Farces coûtoit
6 francs; la Querelle de Gaultier Garguille, I franc; la Sottie de Genèi>e, 2 francs; le Prince des Sots , 5 francs; le Chevalier qui donna sa
femme au Diable, 4 francs; la Moralité de la Fille villageoise , 5 francs; le Plat de Cainaval,
7 francs; Morlini Novellae , 14 francs, en tout 42 francs. Les Chansons folastres étoient sous presse; elles dévoient être précédées de la Farce du Gros Guillaume. La Traduction des Noê'ls bourguignons de La Monnoye n'avoit pas paru non plus; on sait qu'elle n'a pas été achevée. Caron annonçoit, pour être publié en même temps, le Mystère de Notre-Dame , àla louange de sa très digne Nativité , dune jeune fille , laquelle se "voulut abandonner à péché pour nourrir son père et sa mère, etc. , mais il est certain (jue cette pièce n'a
(i) Bibliographie. Ai'is aux amateur.^ de livres anciens, singuliers, facétieux, rarissimes, même introuvables et d'un prix exhorbitant (sic). 4 pages, in-8. ; niar. rouge, rel. par Thouvenin.
Exemplaire uou rogné , ainsi que les deux pièces suivantes , qui y sont réunies -.
NOTES STTR CARON 71
jamais été imprimée. Ce prospectus est terminé par ces deux mauvais vers :
Voudrois-je vous tromper? Impossible; et pourquoi? En travaillant pour vous, je travaille pour moi.
J'ai dit que le fait de la destruction supposée d'un certain nombre d'exemplaires de la collection, se rapportoit à d'autres ouvrages imprimés probablement avant ceux-ci , et dont Caron eut eirectivement le bon esprit d'entreprendre la destruction totale. 11 n'j auroit rien à regretter s'il y étoit parvenu , car le mauvais goût n'a jamais rien produit de plus pitoyable. Le premier de ces pamphlets est intitulé le Norac-oniana (i) pour Caron-iana, et daté de i5oo. Tout indique qu'il a été écrit dans le temps de la vogue de Janot , dont il retrace les plats coq-à-lâne et les sales giossièretés. Le second est une Lettre de Carahi de Cappadoce à Carabo de Palestine (2), dont le sel consiste dans la répétition de la syllabe ca, multipliée avec une abondance nauséabonde, jusqu'à
-i {\) Le Norac-Oniana, contenant les Douze Mouchoirs , ou le Portefeuille de Cabinet , ou tout ce que vous voudrez , par qui bon vous semblera, dit Ca en est. Imprime' quand ca en était , où ça en fut; se vend chez Ca en sera toujours — des sottises ., l'an i5oo , 8 f.
(2) Lettre de Carahi de Cappadoce à son cher camarade Carabo de Palestine, adressée à Casscl , poste restante, dédiée à M. ï abbé Car icaca. Quipotest capere capiat. Le prix est de trois carolins. Imprimée à Capoue, et se trouve à Paris, chez Cascaret, à l'enseigne du Catacoua, '777, 8 pages.
reutiei- épuisement du Dictionnaire. Cette mauvaise facétie est certainement comiposée à l'imitation du Canuin cum catis certamen carminé composituni currente calaino C. Catulli Caninii, et de quelcjTies autres ouvrages de ce genre , mais elle n'en rappelle en rien l'agrément , et notre langue n'a pas même permis au malencontreux parodiste , de racheter l'insipidité de ses plaisanteries par le triste mérite de la difficulté vaincue. Les lignes suivantes suffiront poui' faire apprécier cette pauvreté. {( Cher camarade à trente-six carats, je t'écris sans calembours et sans calembredaines, soit que tu t'absentes poui' tout le . carême , que tu fasses tes caravanes, et coures la Calabre en cabriolet, en carriole, par le carabas, en calèche ou dans ton carrosse, etc. •>■> Il est honteux de penser qu'une pareille platitude se vendi^oit cependant fort cher si elle se rencontroit dans une vente, et qu'elle excitât entre deux possesseurs de la collection, cette émulation d'enchères qui fait faire tant de folies; ce qu'il j a de certain, c'est que je doute qu'on en puisse trouver un autre exemplaire. J'ai eu le bonhem^ de réunir à cette suite unique un manuscrit unique et autographe de Caron, qui a du moins un peu plus d'importance cpie les futiles curiosités dont je viens de parler. C'est un catalogue des livides facétieux de l'Arsenal (i) , qui est assez
{ï) JVotice des Livres facétieux qui se trouvent à la bib/iothc-
piquant, surtout par les notes et les extraits dont Caron l'a chargé avec plus de goût que ses autres ouvrages n'en témoignent, et qui le seroit bien davantage , si les conservateurs de cette époque lui avoient donné connoissance des livres obscènes que cette magnifique collection contient encore en grand nombre, malgré la sollicitude malheureuse avec laquelle on a fait main basse sur eux il y a cjuelques années, au lieu de se contenter de les faire disparoître , comme on le devoit , de la bibliothèque usuelle.
Il seroit difficile de faire comprendre à l'homme le plus lettré, à moins qu'il ne soit en même temps possédé lui-même de la passion des livres curieux, l'intérêt qu'un bibliomane peut attacher à la réimpression d'un bouc[uin dont la rareté fait l'unique valeur. On conçoit le désir de posséder ce que personne ne possède , ou du moins ce qui est possédé de très peu de monde , bien que ce désir n'ait rien de raisonnable, parce qu'il est l'effet naturel d'un des sentimens les plus dominans et les plus invincibles de l'homme ; mais cet amour de la propriété, s'il n'est pas tout-k-fait exclusif, est extrêmement jaloux, et quel mérite conservera le volume insignifiant dont une presse moderne con-
nue de l'Arsenal, et le numéro sous lequel chacun d'eux est classe. Manuscrit autographe de Caron. Petit in-4. 18 f. mar. rouge, rel. par Thouvenin.
State par de nouA'elles éditions la maussaderie et la nullité? Une fois qu il pourra trouver place dans toutes lesbi])liothéc[ues , il ne devia plus en obtenir dans aucune, et c'est ce qui arriveroit en effet, si les réimpressions dont nous parlons étoieiit assez multiples pour contenter tous les amateurs. C'est ainsi que la cuiieuse dissertation de l'abbé de Saiut- Cjran (i), autrefois si recherchée, est injustement associée depuis quelques années au discrédit de sa contrefaçon, et cpi'il s'en est peu fallu que le fameux tiailé de William Allen (2) , par la mLcme raison, n'éprouvât la même rigueui. La première chose à observer dans une réimpression de ce genre, c'est d'en restreindi-e le tirage jusqu'à la parcimonie, car on s'expose autrement à avilir tout à la fois la copie et l'original. Celui de Caron étoit peut-être déjà lui-même un peu tiop nom.breux, et s'il a conservé une assez grande considération parmi les bibliophiles, c'est qu'il est difficile de réunir toutes les pièces de la collection, et que leur prix, passablement élevé, les met hors de la
(i) Question royalle, et sa décision (par Tabbé de Saint-Cyran). Paris, Toussainct du Bray, 1609, in-12. ; mar. vert.
Edition originale.
(2) Traicté politique , compose par JViUinm Allen, où il est
prouvé « Que tuerun tyran n'est point un meurtre. » Lugduni,
i658 , in-i2. 94 pages, non compris le titre; mar. rouge, rel. par Derome.
Edition originale. Exemplaire de Baliize et de Girardot de Préfond.
portée commmie. Il me semble qu'on ne doit renouveler que les Ihres dont le nombre d'exemplaires est assez circonscrit pour pouvoir être déterminé à deux ou trois près , et de manière à ce que de rares qu'ils étoient, ils ne deviennent point communs. C'est à cpioi pourvojoit m^erveilleusement la calligraphie quand elle étoit encore cultivée parmi nous , et on a pu s'en assurer aux ventes de M. Méon et de M. Chardin, où les belles copies figurées se sont vendues prescpe à l'égal des volumes précieux qu elles représentoient. Malheureusement, cet art intéjessant paroît avoir dispani avec Fyot, qui portoit à un très haut degré le talent d'imitation des anciens caractères, et qui, suivant l'usage de tous les temps, a contribué à la fortune des marchands de livres sans faire la sienne. Ce pauvre homme est moi t de faim sur une poignée de paille.
Quoique cet arlicle soit déjà fort long , eu égard à son importance , je ne le terminerai pas sans dire un mot de Caron. Ce singulier bibliophile, comme il s'appelle, a été toute sa vie trop maltraité de la fortune pour pouvoir se livrer avec indépendance aux goûts du luxe, et je doute qu'il ait eu une bibliothèque. C'étoit un pauvre figurant du Vaudeville, que l'obscurité seule de son emploi mettoit à l'abri de la sévérité du public, car il n'avoit pas de talent pour la comédie. Ses pamphlets prouvent qu'il en avoit peu pour écrire , et que la muse sous
les auspices de lacjnelle il végétoit j ne le voyoit pas d'un oeil favorable; ses couplets sont encore plus plats que sa prose. Je ne parlerai pas de ses moeurs, dont le choix de ses lectures et le style de ses compositions ne donnent pas une excellente opinion. Mais il paroit que son esprit , altéré par des excès ou par des malheui's , finit par céder à des impressions bien étrangères aux idées burlesques dont il s'étoit si long-temps occupé. Atteint d'une miélancolie qui, par un rapprochement bien étrange, fut dans ce temps-là endémique au peuple joyeux de Momus, il finit ses jours par un suicide comm.e deux ou trois autres acteurs du même théâtre. Son nom, si connu des bibliographes, n'est pas parvenu jusqu'aux biographes qui ont enregistré tant de renommées ridicules ; c'est jouer de malheur, (i)
(i) Caroa est mort en 1806, à l'âge de 4^ ans.