ANECDOTE
(< Sitôt que le Dauphin ( aujourdliui régnant ) eut achevé Vimpression de ce petit volume, il en fit relier plusieurs exemplaires pour faire ses présens ^ le premier Jut pour Louis XT^, son aïeul. Sa Majesté y ouvrant le volume à la page i5, lut V article IX, le relut , et dit au Dauphin : « Monsieur le Dauphin, votre ouvrage est fini , rompes la planche. »
Cette anecdote a été rapportée par un témoin auriculaire.
Il n'est personne qui , après avoir lu ces lignes , ne soit vivement tenté de connoître la maxime de Télémaque cpii inspiroit à Louis XV une pareille observation; la voici :
« Quand les rois ont une fois rompu la iDarrière (( de la bonne foi et de l'honneur, ils ne peuvent (( plus réta])lir la confiance qui leur est si néces- « saire , ni ramener aux principes de vertu et de (( justice les hommes à qui ils ont appris à les mé- (c priser; ils deviennent des tyrans 5 leurs sujets des (c rebelles , et il n'y a plus cpi'une révolution soute daine qui puisse ramener leur puissance ainsi (( débordée dans son cours natui^el. »
Ici les réflexions se pressent en foule , et on ose à peine les recueillir. On ne pense pas sans ctFroi
([lie cette maxime , c'est Louis XVI cpii l'a choisie, que c'est la main de Louis XVI qui l'a imprimée , que c'est Louis XV qui eu a apprécié la portée avec mie énergie si am^ère ; car il ne faut pas s'y tromper, ces mots étonnans : (( Votre ouvrage est fini , rompez la planche » , ne peuvent pas se rapporter au travail m.écanique de l'impression. L'impression étoit achei>ée; le Dauphin avoit fait reliei^ plusieurs exemplaires ^ la planche étoit rompue. On ne saui'oit y voir qu'une menaçante allusion , qu'une espèce d'allégorie prophétique de cette révolution prochaine , dont tout le monde sait que l'esprit de Louis XV étoit profondém^ent préoccupé; ce qui prouve que cette phrase fut conçue ainsi , c'est qu'elle fut recueillie , et , au sens propre, elle n'en méritoit pas la peine. Lottin , qui étoit présent , la consigna sur un exemplaire dont M. de Pixéricourt est actuellement possesseur, et toutefois il n'en avoit pénétré le sens que par une sorte d'inspiration , puisqu'il ne fait aucune mention de la maxim^e qui tomba sous les jeux du Roi , puisqu'il ne paroit pas l'avoir devinée. Il \iy a pas jusqu'à l'auteur de la note annexée à mon exemplaire qui ne semble avoir été visité dans ce moment-là d'un esprit de prescience; en effet, quand il rendoit témoignage de cette anecdote , à laquelle les événemens ont donné depuis tant d'importance, elle signifioit peu de chose ou ne signifioit rien. Ce terrible présage n'étoit point accompli. Louis-
,oo RÉVOLUTION PROPHÉTISÉE.
Auguste étoit le Dauphin aujourdliui régnant; et qu'on ne dise point que cette incise avoit pour objet de prêter plus d'authenticité à un récit fabriqué après coup. Sa date est constatée par une circonstance sans réplicpie ; la révolution a passé entre le jour où il fut écrit et le jour où ce volume changea de maitre. Les mots: aujourd'hui régnant, sont raturés sans cesser d'être lisibles ; et cette précaution n'a pu être nécessaire dans aucun temps connu , que dans celui qui s'est écoulé entre le I o août et le g thermidor.
La personne qui m'a précédé dans la possession de ce livre est parvenue à s'assurer que le témoin auriculaire dont il est question dans la note, est M. de Saint-Mégrin , menin du Dauphin , et fils du duc de la Vauguyon , son gouverneur.