SUPERCHERIE DE LIBRAIRE
de frontispice étoit, au reste, dans les exemples que nous venons de citer, un moyen commode de soustraire poui' quelque temps aux justes poursuites de la police un livre obscène et dangereux, et elle servoit ainsi doublement les intérêts du libraire et de l'auteur, aux dépens du bon goût et des mœurs.
i38 ESSAIS TENTÉS POUR LA RÉFORME
Des Essais tentés, au seizième siècle, pour la réforme de l'Orthographe.
La Tricarite , plus qelqes chants an faucur de plusieurs Damoëzelles , par C. de Taillemont , Lyonoes. A Lyon, par Jean Temporal , i556, In-S. , i52 pages ; mar. bleu , rel. par Lefèvre.
Cet ouvrage , beaucoup plus rare encore que le Discours des champs faè'z à Vhoneur et exaltation de l amour et des Dames , Paris, iSyi et i585, ou Lyon, Rigaud , iSyô, in-i6, ne mérite une place distinguée parmi les écrits des poètes , que parce qu'il peut servir d'illustration à ceux des gi-amraairiens ; mais , sous ce rapport , on ne peut lui refuser une mention particidière dans l'histoire de notre langue. Taillemont s'étoit composé une orthographe qui a beaucoup d'analogie avec celle de Meigret, et cjui n'est certainement ni moins ingénieuse, ni moins philosophique. 11 seroit trop long d'en déduire ici les principes, que l'auteur développe fort clairement d'ailleurs, dans une préface de sept pages, mais je ne puis m'empécher d'exprimer le regi'et que les anciens ne nous aient pas laissé beau-
DE L'ORTHOGRAPHE. tSg
coup de livres de ce genre. Un pareil monument par génération, auroit consacré la prononciation et la prosodie d'une manière presque invariable , et la première condition de la perfectibilité du langage, l'immutabilité de ses élémens convenus, seroit acquise depuis des siècles. L'orthographe de Taillemont est essentiellement pittorescfue ; elle a pour objet d'élaguer tous les signes inutiles , et de suppléer à tous les signes imparfaits; et cpioique l'exécution de cette idée puisse être plus heureuse qu'elle ne l'est dans notre auteur, elle renferme des parties qui annoncent de l'habileté. Taillemont n'a pas eu du moins la folle et funeste prétention de Voltaire , qui , en substituant des élémens imparfaits d'orthographe à d'autres élémens qui ne l'étoient pas davantage, n'a prouvé qu'une présomptueuse impéritie en gi^ammaire. C'est cependant cette innovation ridicule qui a envahi toutes les presses, si ce n'est celles de quelques savans imprimeurs, cjni forment à la vérité une exception fort honorable, et pour cette fois beaucoup plus imposante que la règle. Heureusement pour la gloire de Voltaire , ce grand homme avoit d'autres titres, et des titres plus assurés à l'admiration de la postérité , mais il est bien fâcheux qu'il ait ambitionné celui-là. Supposez un sot à sa place; je doute que ce sot , quelque sot qu'il fût , eût attaché plus d'importance à une sottise. L'auteur de la Tricarite exprime les sons par leurs figures
i4o ESSAIS TENTÉS POUR LA RÉFORME
propres , autant cjii'il est possible d'approprier les figures aux sons dans un alphabet mal fait; une des inductions singulières cpii résultent de sa méthode d'orthographe, c'est d'abord que VoUy improprement appelé diphthongue y m^ais qui n'est qu'un digramme monophone emprunté de l'abréviation grecque k, se prononçoit o dans le beau langage :
E' vos humains , qi ma doleur Pouès iuger à la coleiir ,
Vos soet example , N'anrichir de votre valeur
L'inconu tample.
On voit ici que vos, doleur, pouès, coleur,. sont écrits pour vous, douleur , pouvez , couleur, ce que Taillemont n'aui^oit pas fait si cette double lettre avoit eu alors une autre cpialité de son que celle de l'o simple, puisqu'il a voulu ortografier au plus près poucihle de la vraie prolation. On disoit donc poucihle et doleur; cet usage a du mêm.e se conserver long-temps dans nos départemens de l'Est, car je me souviens d'avoir lu dans le petit Dictionnaire françois-comtois de madame Brun , imprimé il y a mioins de cent ans , qu'il falloit prononcer j9omo/2.y et non ^di's, poumons . Il est à remarquer au reste que tous ces mots sont bien plus près de leur étjniologie dans la prononciation antique, et qu'ils n'ont rien gagné en euphonie à s'en éloigner. Quant k la prononciation des irapar-
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faits anciens, telle cpi'elle s'est conservée par hasard dans quekpies substantifs dont la mollesse italienne n'a heureusement pas efféminé la belle diphthongue, iw, foi, loi-, les lexicographes qui ont essayé dans ces derniers temps de peindre la parole et de parler aux yeux , comme dit Brébeuf, ont généralement représenté cette combinaison de sons par l'alliance emphatique de l'o et de Va, roa, foa, loa , et c'est ainsi qu'on parle au théâtre , quand on a la prétention , peu commune aujourd'hui , d'y parler françois. Il paroît que ce n'étoit pas la même chose du temps de Taillemont, qui se qualifie de poète IjonoeSy et qui compare à une etoele cette maîtresse adorée dans lacjuelle il 1)061 les troes Grâces ; ou du moins , ce n'étoit pas la même chose à Lyon , qui pouvoit bien dès-lors avoir une prononciation distincte de celle de la capitale; celle-ci est encore un des caractères distinctifs de la prononciation provinciale, cjuoiqu'on soit tout aussi fondé à la reprocher au bas peuple de Paris.
Ce que je viens de dire n'est peut-être pas la vingtième partie des observations orthographiques que pourroit fournir ce petit volume. Existe-t-il un ouvrage ancien qui contienne autant de renseignemens positifs sur la prononciation des Latins et sur les dialectes des Grecs? Que de diatribes, hélas! et que de sang, auroit épargné aux ergoteurs du seizième siècle qui s'égorgeoient pour la
,4a RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE,
prononciation de quisquis et de quamquam, un Taillemont du siècle d'Auguste! J'avoue sincèrement qu'il ne faut pas demander d'autre mérite à celui-ci ; mais son livre , presque introuvable , est d'ailleurs si élégamment imprimé, que les bibliomanes n'en exigeront pas davantage. Cela vaut une dispense de talent.
BIOGRAPHIE RANGÉE PAR ORDRE DE FAITS. i^S
Idée d'un Livre singulier, où la Biographie est rangée par ordre de faits. — Quelques recherches sur Hortensio Lando.
Sette libri de Cathaloghi a varie cose appartenenti non solo antiche ma anche moderne : opéra utile molto alla historia et da cui prender si puà materia di fai>ellare d'ogni proposito che ci occora. In V^inegia , appresso Gabriel de Giolito de Ferrari, e fratelli, i55i (i), in-8. , 867 pages; mar. rouge, rel. parDerome.
Exemplaire imprimé sur papier bleu.
Les anciens biblio£»raphes s'accordent sur l'extrême rareté de ce livre, et un exemplaire sur papier bleu, qui est unique jusqu'à ce jour, au moins sur les catalogues, peut être compté parmi les curiosités piquantes d'une bibliothèque d'amateur ; les bibliographes modernes ne font aucune mention de l'ouvrage , probablement parce qu'il ne s'est trouvé dans aucune des magnifiques collections qui ont passé sous leurs yeux, et où ils ont puisé leurs matériaux. J'ai cru devoir remplir cette lacune, sinon dans l'intérêt des savans, qui pourront bien partager leur indifférence, du moins dans celui
(i) A la fm du livre, au lieu de la date de i552, on lit i553.
i44 BIOGRAPHIE
de la classe très nombreuse aujourd'hui des écrivains plus industrieux qu'inventifs, qui font des livres avec des livres. Celui-ci est un véritable trésor pour les compilateurs , ou plutôt c'est une compilation extrêmemient curieuse, qui n'a besoin que d'être étendue et modifiée pour faire à l'heureux arrangeur une réputation d'homme de lettres et d'érudit. Les Sept Catalogues sont en effet des catalogues écrits sans ordre, sans jugement, sans critique, par un homme C£ui a voit lu immensément de livres la plume à la main , et qui n'avoit pas négligé dans ses lectures un seul fait biographique qui pût exciter l'intérêt ou la curiosité. Encore une fois , il n'y faut pas plus chercher de méthode que de goût et d'esprit; mais en prenant la peine de lire à la tête de chaque catalogue la liste des chapitres qu'il contient , on sera étonné du nombre et de la singularité des renseignemens que cet ouvrage peut fournir pour l'histoire anecdotique, traitée à la manière d'Aulu-Gelle ou de Valère-Maxime. Ainsi, l'on y trouvera l'énumération des hommes et des femmes les plus célèbres par leur beauté , de ceux au contraire cpii l'ont été par leur laideur, des euerres et des malheurs qui ont été occasionnés par l'amour , des personnages renommés par une force plus qu'humaine , des prodigues , des avares , des intempérans, des cruels, des généreux, des ingrats , des traîtres , des assassins , des parricides , des suicides de tous les pays et de tous les temps ,
RANGÉE PAR ORDRE DE FAITS. i45
qiielque û;eiirc de mort qu'ils aient choisi, des victimes de toutes les espèces d'accidens , submergées par les eaux, ou écrasées par la foudre, englouties par la terre ou ensevelies sous les bâtimiens en ruines , dévorées par les lions , foulées par les chevaux , ou tuées par la morsure des serpens ; des génies qui se sont signalés dans l'histoire, dans l'éloquence, dans la poésie, dans la science des astres, dans la peinture, la musique et les arts du théâtre. Enfin, pour donner une idée plus complète de la variété extraordinaire de ces recherches, car cet aperçu est bien loin de les faire connoître comme il faut, je me bornerdi à ajouter que l'auteur des Sept Catalogues n'a pas même oublié, dans sa vaste revue de toutes les renommées anciennes et modernes , la liste des chiens fameux. On est donc sûr de trouver dans son livre à peu près tout ce qu'il est possible de désirer en citations et en exemples historiques, pour suppléer à l'absence de l'érudition , ou au défaut d'une mémoire fatiguée. Aussi le savant bibliographe allemand Goetze écrivoit, en 1744? qu'il étoit étonnant que personne ne se fût emparé de ces notions si diverses et si multipliées, en les assujettissant à un cadre plus heureux. Il est vrai qu'on en retrouveroit beaucoup dans les anciens où l'auteur les a trouvées, mais il faudroit pour cela recommencer ses lectui^es avec la même aptitude et la même patience ; quant aux modernes , son travail ne peut pas être
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remplacé, du moins dans mie fouie de (circonstances où il parle d'après ses propres impressions, et de pei'sonnages dont les noms ne nous sont plus connus que par lui. On ne sait rien de bien positif sur le sien même. David Clément a découvert cpie c'étoit d'après V Ârgelati (ju'on avoit attribué le Sette Cataloghi à un médecin milanois , nommé Hortensio Lando , qui se méloit de théologie , et qui avoit embrassé la réforme de Luther, ce qui explicfue la suppression et la rareté de ses ouvT^-ages. Cette supposition paroît incontestable, mais il faut avouer, pour l'admettre, qu'Hortensio Lando portoit à un point bien étrange l'originalité d'esprit et l'abnégation de sa propre réputation. Voici cx)mment il parle de lui , au chapitre des hommes colériques : u Di un modernissimo , il cui nome è « Hortensia Lando , etc. Pour faire ce que je dois , « et ce qui devoit m'imposer moins d'obligation (f cpi'à personne, j'enregistre ici cet homme entre f( les colériques et les gens de mauvais caractère. (( Il est tombé plusieurs fois, par l'effet de ses K emportemens subits et immodérés , dans des in- « firmités sérieuses. Etant dans la ville de Naples (f parfaitement accueilli de quekjii'un dont il étoit « indigne de tirer les pantoufles, il rompit avec '( lui pour un petit mot sans consécpience, et sau crifia ainsi une noble amiitié qui lui procuroit de u l'honneur, de l'avantage et du plaisir. Il lui en (f arriva autant plusieurs fois, soit avec des hommes.