‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 25 sur 85 · DE LA LANGUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DE LA LANGUE LITTÉRAIRE

Cette édition Elzevirienne des véritables Précieuses n'est connue ni de M. Brunet ni de M. Bérard ; mais j'ai déjà dit qu'on feroit une bibliothèque spéciale très considérable des pièces de notre théâtre qui ont été imprimées en Hollande, soit par lesElzevirs, soit à l'instar de leurs éditions, depuis Mirame (i) jusqu'à la fin du dix-septièm^e siècle ; et rien ne seroit plus digne des recherches d'un amateur, car ces petits volumes sont autant de chefs-d'œuvre typographicpies. Cette collection offriroit d'autant plus d'intérêt que les soixante ans qu'elle embrasse ont vu éclore presque toutes les merveilles de la scène Françoise, et que les éditions originales de ces beaux ouvrages, plus introuvables encore que leurs brillantes copies, sont d'ailleurs exécutées avec la plus honteuse négligence; il faut, pour cette fois, rendre grâce à la coupable industrie du contrefacteur, qui semble n'avoir dérobé nos classiques que pour les embellir.

(i) Ovi'crture du Théâtre du Palais-Cardinal. Mirame, tragicomédie, (par Desmarets. ) Jouxte la copie imprimée à Paris, i64'2, in-i2. 3 f. et 82 pages; niar. bleu de roi, aux armes de France, doublé de tabis, rel. par Ginaiu. •-" "

Superbe exemplaire d'un livre très rare. Véritable Elzevir a lÀ sphère et à la tête de buflle.

ia8 Tf FAÇONS DE PARLER PROVERBIALES.

Sur les Façons de parler proverbiales , et sur quelques Livres qui en traitent.

L'Étymologie , ou Explication des Proverbes François , par Fleury de Bellingen . A La Haye , chez Adrian f^lacq , i656, petit iii-8. ; mar. vert, doublé de tabis, rel. par Gin ai n.

Si j'avois voulu faire mention, dans les Questions de Littérature légale^ de toutes les supercheries de libraires cjui ont eu pour objet de masquer une contrefaçon à l'aide d'un faux titre , cette dissertation seroit devenue une bibliographie spéciale, et ce n'étoit pas la mion dessein. Je rapporterai ici un exemple de ce genre de larcin , qui n'a point été remarqué par M. Brunet, et cpii a bien tous les caractères du dol , jusque-là que l'imprimeur a eu l'effronterie de couvrir sa fraude de la sauvegarde royale , en faisant autoriser son vol par un privilège; je parle du livre intitulé : Les illustres Proverbes (i), qui n'est que la copie mal déguisée de

(i) Les illustres Proverbes nouveaux et historiques. Paris, Péyiin^ut, i665, 2 tom. in-12. en i \ol. mar. bleu, rel. par Bradel. Ce joli exemplaire est orné d'une grande planche pliée que je

FAÇONS DE PARLER PROVERBIALES. 129 celui dont j'ai rapporté le titre au commencement de cet article, et qui jouit, comme ouvrage distinct de ce dernier, d'une certaine considération parmi les amateurs. Le Traité de Fleury de Bellingen est divisé en livres subdivisés en chapitres , ou plutôt en dialogues dont les interlocuteurs sont désignés sous le nom de Cosme et de Simplician. L'éditeur des illustres Proverbes, s'il est permis de donner le nom d'éditeur îi l'homme qui exerce un pareil commerce, n'a fait d'autres frais d'imaginative que de substituer à Cosme un philosophe, et à Simplician un manant; du reste, ses personnages disent absolument les mêmes choses dans les mêmes termes , toutes les fois que les bienséances du pays et les conditions du privilège le permettent. On peut conclure de là qu'il s'est bien gardé de conserver tout ce qui présente un sens hardi , et que les équivoques plaisantes, les explications graveleuses, les étjmologies un peu vives que ce sujet amenoit si naturellement et rendoit souvent nécessaires, ont été soigneusement retranchées, sans égard même pour l'enchaînement du sens et pour la promesse des sommaires qui précèdent chaque

n'ai jamais vue dans aucun autre, et qui représente une vingtaine de proveibes en action , assez joliment gravés. Celui de bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée est exprimé par une Renommée qui porte suspendu à sa trompette le titre : Les (lustres Proverbes (sic). Je ne sais si cette planche a été faite pour le recueil de Lagniet ou pour celui-ci.

i3o FAÇONS DE PARLER PROVERBIALES, chapitre. Les deux ouvrages, ou plutôt les deux éditions, commencent et finissent d'ailleurs exactement par les mêmes mots; et on peut juger, par ce cjxie j'en ai dit, que ce n'est pas la dernière qu'il faut préférer. Jusqu'à ce jour, elles se sont payées h peu près le même prix dans les ventes publiques ; et il est vrai de dire c|ue la moindre des deux mériteroit d'être recherchée si l'autre n'existoit pas; car elles contiennent une foule de notions très piquantes sur l'origine des locutions les plus communes , et sur les questions de critique verbale et d'histoire littéraire qui se reproduisent le plus fréquemment dans la conversation .

L'histoire et l'étymologie des proverbes forment certainement une des parties les plus intéressantes de la lexicologie ; c'est dans ces idiotismes populaires, expression intime de l'esprit d'un peuple, qu'il faut chercher les tours propres et les véritables idiologies de son langage. Originalité d'images, hardiesse de figures , étrangeté d'inversions , exemples singuliers d'ellipse et de néologisme, recherche piquante d'euphonie, tout y frappe l'attention du grammairien philosophe ; aussi les livres qui en traitent avec une certaine autorité sont-ils généralement fort estimés des cui^eux. Je ne citerai dans ce genre cjxie les Origines de Moysant de Brieux (i), ouvrage supérieur, sous le rapport

{i) Les Origines de quelques Coutumes anciennes, et déplu-

FAÇONS DE PARLER PROVERBIALES. i3i de I érudition , à celui de Fleury de Belliiigen , mais qui malheureusement est encore moins développé ; les exemplaires en sont très difficiles à trouver.

On a appelé les proverbes la sagesse des nations. Un écrivain franc-comtois, qui s'appeloit l'abbé Arnoux , a pris cette définition dans le sens le plus littéral , et s'est amusé à ranger les proverbes dans leur ordre moral , sous le titre de Traité de la Prudence (i). Cette idée étoit certainement très philosophique ; il est fâcheux qu'elle n'ait pas été exécutée avec plus de goût, et que l'auteur, qui étoit d'ailleurs un homme instruit , mais bizarre , ne se soit attaché nulle part à l'explication des origines. Son livre mérite cependant d'être cité comme le plus rare peut-être de tous ceux qui appartiennent à cette division de la bibliographie , exception faite , comme de raison , de ceux de

sieurs façons de parler triviales (par Moysant de Brieux). Caen , Cavelier, 1673, in-12.; mar. vert, doublé de tabis, rel. par Ginain.

La préface est signée de Brieux. Ce précieux exemplaire est chargé de notes singulières de Jamet le jeime.

(i) Traité de la Prudence , contenant un grand nombre d'Instructions, de Sentences et de Proverbes choisis. {Besançon,) 1733, in-i2. ; V. fauve , rel. par Vogel.

On lit après la table des matières ■■ « Fin du Traité de la Prudence, composé par Antoine Dumont. » Ce nom étoit le masc[ue de l'abbé Arnoux,

i32 FAÇONS DE PARLER PROVERBIALES.

Lagiiiet, dont je parlois tout à l'heure, de Coruazzano (i) et de quelques autres.

(i) Prnvcrhii di messer Antonio Cornazaiio in facétie. Parigi, Didot ma^g. , 1812 , m-12. ; mar. bleu, doublé de vélin, R. A. de Lewis.

Un des sept exemplaires sur peau de vélin. Celui-ci est formt' de deux , et contient des pages doubles.

VOLUME RARE. ï33

D'ïine supercherie de libraire , à l'occasion d'un volume rare.

Julien l'Apostat , ou Abrégé de sa f^ie , a^ec une comparaison du Papisme et du Paganisme , traduit de l'anglois , 1 688 , in-i2. ; mar. violet, rel. par Ginain.

La Peste du Genre humain, ou la Vie de Julien l'Apostat , mise en parallèle açec celle de Louis X.IK. Cologne , Pierre Marteau, i6g6, in-12.; cart. maroquiné, dos de mar.

Exemplaire non rogné d'un livre très rare , et peut être unique de cette condition.

M. Barbier, qui n'avoit vu ni l'un ni l'autre de ces curieux volumes, a long-temps considéré le premier comme une apologie de Julien ; et , sur cette première conjecture , il l'a attribué à Daniel de la Roque, auteur des Véritables motifs de la Conversion de l'abbé de la Trappe. Il est vrai que Daniel de la Roque est indiqué, dans les Fragmens d'Histoire et de Littérature, de Nicolas- Hyacinthe de la Roque, son parent , comm^e auteur d'une Apologie de Julieji; mais ce ne pouvoit être le livre en question , cpii n'est point une apologie de Julien, et dans lequel il est à peine

i34 VOLUME RARE,

parlé de cet empereur, l'ouvrage n'étant tout entier cpi'un tissu de diatribes effrénées contre l'Eglise romaine. Le second ne paroît guère plus connu des bibliogi'aphes , car le titre en est tronqué , non seulement dans le Dictionnaire bibliographique connu sous le nom de Cailleau, où le nom de Louis XIV n'est représenté que par une seule initiale , mais encore dans l'excellent Manuel de M. Brunet , oii cette initiale est mal expliquée par le nom de Louvois. Tout ce qu'on sa voit positivement, c'est que ces deux volumes étoient fort rares , et parvenoient à un prix élevé dans les ventes. Un heureux hasard m'ajant fait rencontrer le dernier, je m'assurai du véintable titre, qui se trouve répété sur la première page du texte, où le nom de Louis Quatorse est également écrit tout au long comme je viens de l'orthographier; mais je m'aperçus dès-lors que cette page et celle du frontispice composoient un carton très facile h reconnoitre , soit à la différence du tirage , soit aux vestiges sensibles de la colle du brocheur; et je conclus qu'il pouvoit s'en rencontrer deux espèces d'exemplaires, dont les uns portoient, comme le mien , le nom de Louis XIV, et les autres une initiale seulement. Cette hypothèse n'est encore ni justifiée ni détruite , car je n'ai pu jusqu'ici comparer mon exemplaire à aucun autre; mais si elle étoit vraie , il en résulteroit qu'il y a de cet ouvrage trois sortes d'exemplaires différens , ce qui

SUPERCHERIE DE LIBRAIRE. i35

augmenteroit encore Ja rareté relative de chacun. En effet, de nouvelles recherches ayant mis dans mes mains le premier volume désigné à la tête de cet article , je me convainquis d'un coup d'oeil qu'au frontispice et à la première page du texte près , il étoit parfaitement identique à l'autre; et je donnai connoissance de cette particularité à mon estimable ami M. Barbier, qui s'empressa de la recueillir, page 4oi du tome III de sa dernière édition du Dictionnaire des Ouvrages anonymes. Toutefois, comme les différentes notions cpi'il a successivement admises et rejetées sur ces deux volumes , ne lui sont parvenues que successivement pendant l'impression de son ouvrage , et qu'elles y font un peu de confusion , j'ai cru qu'il ne seroit pas inutile de les présenter ici dans leur ordre. Il est donc évident que le livre , ou plutôt le libelle intitulé : Julien l'Apostat, n'ayant pas eu la vogue cpie sembloit lui promettre l'emportement féroce avec lequel l'auteur y injurie les catholicpies, le libraire, encore moins délicat que lui dans le choix de ses moyens de succès, tenta de stinuUer le goût émoussé du public par un titre dont l'insolence pût produire un grand scandale, et par conséquent exciter une vive cui'iosité ; cette honteuse supercherie est d'autant plus inexcusable que le livre n'y fournit pas le plus léger prétexte, car le nom de Louis XIV n'y est pas prononcé une seule fois.

De tous les genres de tromperie auxquels les

i36 SUPERCHERIE DE LIBRAIRE,

libraires ont eu recours pour faciliter la vente de leurs livres, il n'y en a point qui soit plus commun que le renouvellement de titre ; et il n'y en a point , en effet , de plus propre à induire en erreur un acquéreur irréiléchi. Qui se seroit attendu à retrouver, sous le nom de Commentaires de César, une des facéties qui composent les Caquets de V Accouchée? Qui n'auroit cru que le Coupe-cul de la Mélancolie, et le Salmigondis ou le Manège du Genre humain, dcA^oient être des livres difFérens de l'une des éditions pseudo-Elzeviriennes du Moyen de parvenir (i)? On n'en finiroit pas si on vouloit s'amuser à multiplier ici les exemples ; il n'y a pas jusqu'au Sottisier (2) , pauvreté littéraire de la dernière espèce , mais d'ailleurs assez peu commune , qui ne puisse prendre quelque importance dans la bibliothèque d'un amateur, en y figurant sous son double titre. Cette substitution

(i) Le moyen de parvenir. Imprime' cette année (1698), in- 12. 548 pages; mar. vert, rel. par Thouvenin.

Je date ce volume de 1698, parce que cette date est celle du Salmigondis, qui est exactement le même livre, avec un autre frontispice, et qu'il n'y a pas de raison pour croire cette date fausse. Il est par conséquent postérieur de beaucoup aux dernières éditions de Daniel Elzevir, mais les caractères, fort usés d'ailleurs , se rajiprochent de ceux de cet imprimeur, et je le croirois volontiers sorti des presses de Moetjens.

(•<) Sottisier, ou recueil de B. S. et F. Paris , 1717. — (En second titve)Rapsodies , Billevesées , Balivernes , Rogatons. ParLi, 172? , in-8. ; mar. vert, rel. par Ginain.

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