DES POÉSIES PATOISES
venir le verbe cliiccler du mot chiccle, petite sarbacane dont se servent les enfans , et c{u'on appelle ainsi dans les patois bourguignon et franc-comtois. Autant auroit valu faire venir le mot chiccle du verbe chiccler; il falloit dire que c'étoit là une corruption de jaculare, latin. Quelques omissions de ce genre avoient décidé M. Dubois à réimprimer aussi le Glossaire avec des augmentations qu'il étoit capable de rendre fort curieuses ; mais les circonstances en ont décidé autrement. Il n'a poussé son édition, cjn'il appelle la quatorzième (i), probablement parce qu'il en compte plusieurs sous la date de 1720, que jusqu'à la fin du texte, et il n'en avoit fait tirer encore que quelques épreuves pour être soumises à ses amis, quand il prit le parti d'y renoncer et de rompre les planches. Ces rares exemplaires d'épreuves sont donc tout ce qui reste de l'édition de M. Dubois, qui auroit été incontestablement la meilleure ; on peut même douter qu'ils se soient conservés tous.
C'est sans doute une idée assez extraordinaire que de traduire en vers françois des Noéîs originairement écrits en patois ; elle est cependant venue à plus d'un poète , car j'ai sous les jeux une traduction manuscrite des Noéîs de La Monnaye qui n'est pas celle du Cosmopolite. Le prin-
(i) M. Peignot en préparc une nouvelle, qu'il regarde comme la vingt-unième.
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cipal mérite de ce travail , si c'en est un , est de ramener la pensée du premier auteur à sa véritable expression , en la dépouillant de la candeur affectée dont elle s'étoit enveloppée ; il est aisé de reconnoître au premier coup d'œil combien cette différence , si légère dans la forme , peut occasionner de changement dans le fond. Le langage des paysans est plein de bonhomie et de crédulité ; faites passer leurs idées dans la bouche d'un homme du monde , elles prendront le caractère de l'ironie et de la malice. En patois, les Noéîs bourguignons sont naïfs; en françois, ils sont impies. Je doute cependant que cette considération , cpii sufllt de nos jours pour rendre un livre populaire, décide personne à compléter la réimpression imparfaite de Caron ; tout le monde sait que nous avons mieux, (i)
Je crois qu'il y a bien peu de provinces qui n'aient pas de Noêh dans leurs patois; ceux de La Monnoye sont les plus célèbres, et ils méritent toute lem' réputation; mais, encore une fois, ils la doivent principalement à la licence de la pensée. Les Noéîs en patois de Besançon , du sieur Gau-
ii 'jfijj
(i; Il est probable qu'on s'est avisé; sans succès, de l'impression de ce livre, dont je possède le manuscrit original, ou que des circonstances inconnues en ont emp&ché la ]iublication, car j'y trouve même un titre gravé, déjà prépai'é pour l'édiùpn-Jii?iii,ne m'autorise à croire qu'elle ait été exécutée. ,.,,;, j j,rj/ ,;f
DES POÉSIES PATOTSES. i5t,
Jhier (i) doivent obtenir après eux une mention d'autant plus honorable, qu'il n'a pas eu recours au même moyen de succès, ou que, sll Fa quelquefois rencontré, c^est probablement à son insu; ils sont tournés avec une extrême franchise , et ne mancpient pas çà et là de finesse et d'agrément. Je citerai le commencement de la Description de la Procession générale ; ,^^ .^^^q
C'ot lou preniie que vait devant ,
I se doit repouesa souvent ,
I pouthe ne grande bannéue
Qu'ot de broderie de brouca ; . fâO/ .t8*i'fr F.lo3 ,. .
Plèse ai Deu dans mai potenère . rnJOÎ
De ce que coule aivoi lou qua. ^- i i.r
^ ^ vdim. t»i> K y; h U|)
Tant d'Aicouelerots lou suivant , ' «iURD
Que se baitant , lou plus souvent , i -fri^i'
: Se boussant , lésant lai tanpete : ^ .^' •
: Das saiges régens las gadhant., ;jrfrj«f 'f.>
Et lieu faut signe de lai tète
Que demain s'en repentirant.
L'y ait das moines que marmoutant m2
Sus das chaipelots qu'i pouthant; j-
Das nois , das grfs , de toutes soëthes ; ^•tbfiifi^O
L'y en ait das chaussies , das daichaux ,
Cas daries sont loyies de couedhes.
En' ce tem's , ils n'ont pas trou chaud . i
(i) Recueil de Noels anciens, en patois de Besaiïton, pal'' le sieur François Gauthier. Besançon, Bogilloiy'jjjO, deux tomes en un vol., in- 12. ; v. fauve, rel. par Vogel.
i6o DES POÉSIES PATOISES
Lou pu bé ç'ot das gachenots , Pas pus grands cjue nouëte Jannot Que Usant dedans lai musicle ; Lou mètre tint un groue cathon , Et l'entend foë bén lai manicle Pou lieu fare panre lou ton.
Et peu das raclions que radiant Su das grouës violons qiii pouthant , Que sont pendus ai lieu ceintures ; Un que ne daissare las dents ; Mais que poutlie de l'écriture Où las raclious lisant dedans.
Cela n'est certainement ni mal peint ni mal touinié , et je ne m.e suis pas piqué de donner ce qu'il y a de mieux. J'ai toujours été étonné que, dans une ville telle que Besançon , qui est à coup sûr une des plus lettrées de la France , et qui compte parmi ses habitans des hommes très distingués par leui^s études philologiques et leur goût pour les livres , personne né se soit avisé jusqu'à ce jour de publier de ces Noëls une édition choisie, accompagnée d'un bon glossaire. Ce genre de recherches n'am^oit pas, comme on pourroit le craindre, un simple intérêt de localité; il est bien démontré maintenant que des bons glossaires des patois provinciaux seroient un excellent achem.inement à l'histoire définitive des richesses de notre langue , et il faudroit être tout-à-fait étranger aux vrais besoins de la littérature pour ne pas apprécier l'utilité d'un tel travail.
D'UNE FABLE DE LA FONTAINE. i6i
Sources peu connues d'une des plus belles Fables de La Fontaine.
Recueil mémorable d'aucuns cas merveilleux , par Jean de Marcoui'ille . Paris , Dallier, i564, i""^- '■> veau fauve, rel. par Simier.
Histoires prodigieuses , extraicles de plusieurs fameux auteurs , par P. Boaistuau , surnommé Launaj. Paris , Macé, 1576, in-8. ; fig. , veau fauve.
Il y a peu de livres plus populaires que ceux qui appartiennent à cette catégorie des Extraits historiques, et qui se composent d'anecdotes singulières, presque toujours assez piquantes pour attacher l'esprit , et généralement trop courtes pour le fatiguer : Nous sommes tous d'Athènes en ce point ; et La Fontaine , qui me fournit cette citation , étoit plus athénien que personne. Je suis convaincu qu'on trouveroit dans quelques ouvrages de ce genre, les sujets de contes et de fables dont les savans laborieux qui ont dévoué leurs veilles à la recherche de ces curieuses inutilités n'ont pas encore découvert l'origine. C'est inutilement, par exemple, qu'on avoit compulsé le peu qui nous
i6i SOURCES PEU CONNUES
reste de Marc-Aurcle, pour y reconiioitre ce
paysan du Danube , homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
Ses écrits ne présentent pas le moindre linéament de cette histoire, qui est rapportée très au long par Marcouville et Boaistuau, mais plus particulièrement par ce dernier, qui décrit le sauvage avec une grande exactitude. t( Le visage petit, les lèvres (( grosses , les yeux profonds , la couleur aduste , H les cheveux hérissés , la teste découverte, les sou- « liers de cuir de porc épie, le sa je de poil de H chèvre , la ceinturée de joncs marins , la barbe (( longue et espoisse, les sourcils qui luj couvroient « les yeux, l'estomach et le col couvert de poil « comm.e un ours , et un baston en la main. »
Spn menton nourrissoit une barbe touffue ; ' ■ Toute sa personne velue
Représentoit un ours , mais un ours mal léché. Sous un sourcil épais il avoit l'œil cache , Le regard de travers , nez tortu , grosse lèvre , Portoit sayon de poil de chèvre , Et ceinture de joncs marins.
La Fontaine n'a pas été moins fidèle dans toutes les parties de sa traduction , et il est exact de dire qu'il a puisé à cette source si peu connue , tous les traits vraiment éloquens, tous les tours vi^aiment oratoires de son admirable apologue. « Je prie aux (( Dieux immortels qu'ils vous inspirent à bien
D'UNE FARLE DE LA FONTAINE. ifi-î
(( gouverner la républicpie à laquelle vous présider , (( et qu'ils reigleiit aujourd'hui ma lan£>ue, afin « que je die ce qui est nécessaire pour mon pays. »
Veuillent les immortels conducteurs de ma langue , Que je ne dise rien qui doive être repris.
« Tenez-vous asseurez que tout ainsi que vous (( autres sans raison jettez les autres hors de leurs « maisons , terres et possessions , autres viendront « qui avec raison vous chasseront de Rome et « d'Italie. »
Craignez , Romains , craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ; Et mettant en nos mains , par un juste retour , Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,
Il ne vous fasse en sa colère
Nos esclaves à votre tour.
« Tous ceux de notre m^isërable royaume avons « juré ensemble de jamais n'habiter avec noz « femmes, et de tuer noz propres enfans pour ne (( pas les laisser tomber es mains de si cruelz et (( iniques tjrans comme vous estes, car nous dçsi- (( rons plus qu'ils meurent avec la liberté, que non
«qu'ils vivent avec servitude et captivité Je
« me détermine me bannir de ma maison et de ma (( douce compagne. »
Nous quittons les cités , noTis fuyons nos campagnes ; Nous laissons nos chères compagnes ,
i6/( SOURCES PEU CONNUES
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux , Découragés de mettre au jour des malheureux , Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Il en est ainsi de presque tout le reste jusqu'au dénoùment, car l'homnie monstiTieux tle Marcouville et Boaistuau est aussi créé patrice. Depuis que j'écri\ois ceci, M. Robert, qui a publié une édition fort curieuse des Fables de La Fontaine, rapprochées de celles de tous les auteurs qui a voient avant lui traité le même sujet, a trouvé l'origine de la fable du Paysan du Danube , dans le livre espagnol de Guevaria , intitulé el Relox de Principes, ou V Horloge des Princes , qui a été traduit par Nie. de Herberay, sieur des Essarts, et imprimé à Paris en 1 565 , in-fol. , et il pense que ce livre , ou plutôt cette traduction , a seule fourni le récit du poète. Il est bien incontestable qu'il faut au moins remonter là poui' rencontrer l'idée première et les détails du Paysan du Danube , mais je suis porté à croire que La Fontaine, beaucoup plus curieux di histoires prodigieuses et de cas merveilleux , que de politique morale et de gi^ave philosophie , aura pris tout bonnement son histoire dans Marcouville ou Boaistuau, sans se douter cjue ceux-ci la dussent k Guevarra. Je remarque aussi en passant que Marcouville, cpii écrivoit en 1564, n'a pu se servir de la traduction de des Essarts , dont la première édition parut l'année suivante. Enfin , bien que ce récit de Marc-Aurèle ne se trouve pas dans les
D'UNE FABLE DE LA FONTAINE. i65
écrits de ce grand homme , il est difficile de croii-e que Guevarra l'ait tout-à-fait inventé , son ouvrage ne comportant pas ce genre de fictions que rien ne rendoit nécessaire. Je ne sais même si je me trom^pe, mais le portrait de ce sauvage, et le sujet de ses plaintes, et le caractère de cette éloquence qu'on ne sut pas entretenir long-temps à Rome , et qu'on n'a jamais contrefaite avec beaucoup de bonheur dans les temps modernes, tout cela me paroît parfaitement antique, et du style le plus admirable. Reste à savoir où Guevarra a trouvé sa narration , puisque nous n'avons plus qu'à choisir entre les auteurs qui ont pu la fournir à La Fontaine. Il ne faut peut-être, pour faire cette nouvelle découverte , qu'ouvrir au hasard un volume oublié ou négligé , que nous dédaignons de relire parce que nous croyons trop le connoître. Je ne doute pas qu'on puisse en venir à bout, mais je dem.anderois volontiers à quoi bon? S'il est curieux de comparer les modèles de La Fontaine avec luimêm.e, c'est quand ils peuvent, comme dans l'exemple que nous venons d'avoir sous les yeux , faire naître des rapprochemens intéressans, et jeter quelques lumières sur la part réelle qu'il a prise à sa composition ; mais rpi'im^porte au lecteur de savoir précisément dans cpiels bouquins inconnus de l'auteur comme du public , gisoient les premiers linéamens du chef-d'œuvre qu'il a tracé pour la postérité? Montrez-moi les pages de Lockman ,
i66 SOURCES PEU CONNUES
d'Ésope, de Phèdre, de Gabrias, d'Abstemius, dont La Fontaine a fait une étude si approfondie et si heureuse ; fournissez-moi l'occasion de comparer ces m.erveilles de goût , de grâce , d'énergie et de naïveté qu'on appelle les Fables , avec les chefs-d'œuvre de notre vieille littérature dont l'auteur s'est nouiTi , et dans lesquels il s'est composé, pour ainsi dire, une langue particulière que les imitateurs les plus habiles n'ont jamais pu retrouver, c'est-à-dire avec les passages qui y correspondent dans Philippe de Comines , dans le Plutarque d'Amjot, dans Rabelais; il résultera de votre travail un sujet très utile et très piquant d'observations; mais rechercher sans exception tout ce que les livres des anciens et des modernes présentent d'analogies directes ou indirectes avec ses ouvrages ; ne pas indicpier un de ses modèles les plus authentiqaes , un de ceux mêmes qu'il reconnoit dans son récit pom' le seul objet d'imitation qu'il ait eu en vue , sans faire descendre l'esprit du lecteur à travers tous les intermédiaires cpii le séparent de La Fontaine , si ce modèle est ancien , sans le faire péniblement remonter à tous les antécédens bien ou mal établis qu'il est possible de lui reconnoitre, si ce ra^odèle est m^oderne; c'est, suivant moi, la besogne la plus futile et la plus superflue qu'on se soit jamais avisé d'imaginer; c'est un etfort d'oiseuse patience et de savoir fastidieux siu* lequel il faut écrire in tenui lahor^ ou nuga diffi-
D'UNE FAILLE DE LA FONTAINE. i6'j
cilis. Je soupçonne ([ne de semblables découvertes étonneroient fort La Fontaine lui-même , s'il lui étoit permis de feuilleté]^ certaines de ses éditions posthumes, et f[u'il y trouveroit probablement quelcpie excellent sujet de fable.
On a tant recueilli d'Histoires tragiques (i) depuis Boaistuau , et les siennes ont été intercalées dans tant d'éditions plus complètes , que celle cpii est indiquée en tète de cet article ne sera jamais regardée comme un livre de prix , malgré la singularité de ses gravures en bois. Cependant, comme elle n'est pas bien commune , qu'il est difficile d'en trouver des exemplaires complets , et qu'il est presque impossible de la collationner , j'en donnerai ici une courte description pour les amateurs qui seroient rebutés par sa défectuosité apparente. Elle commence par douze feuillets non chiffrés , mais signés a et e. Les trois derniers contiennent une table qui comprend renonciation des chapitres
(i) Histoires tragiques de nostve temps, par le sieur de S. Lazare, historiographe. Rouen, Ferrand, 1641, in-8.; mar. violet, à compartimens , rel. par Ginain.
Volume assez rare.
Les Histoires tragiques de nostre temps, oie sont contenues les morts funestes et lamentables de plusieurs personnes , arrivées par leurs ambitions , amours déréglées , sortilèges, vols , rapines, et par autres accidens divers et mémorables ; dernière édition , augmentée des Histoires des Dames de Qanges et de Brinvilliers , par François de Rosset. Rouen, Le Prévost, 1700, in-8. ; inar. olive, rel. par Vogel.
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jusc{u'à la page 179. Suivent les 17g feuillets chiffrés d'un seul côté, dont le dernier est signé z iii, et porte une figure au verso. En face est le feuillet explicatif signé z iiii , mais chiffré par inadvertance 108 au lieu de 180. Ce feuillet devoit être le dernier , comme la table le démontre , et il est tenainé en effet par ces mots : Fin de la quarante-deuxième et dernière histoire prodigieuse. Très peu d'exemplaires vont plus loin. Cependant Boaistuau avoit continué son livre pendant l'impression, et les feuilles suivantes s'y rejoignent à titre courant; elles sont signées aa — hh. Mais l'imprimeur, trompé par le chiffre défectueux du dernier feuillet 108, a poussé cette erreur jusqu'au bout, de m.anière qu'au lieu d'être chiffrées 181 et suivantes, elles le sont de log à 176. Cette dernière partie n'a point de table. En voilà plus qu'il n'en faut pour s'assurer de l'intégrité de ce volume , qui ne méritoit peut-être pas une mention aussi détaillée.