‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 51 sur 85 · COMPOSÉS PAR DES FOUS · texte numérisé non relu

COMPOSÉS PAR DES FOUS

bien qu'il se ménageât l'un et l'autre. J'aime à croire qu'il resta conseiller au présidial ; mais , avec un peu plus d'adresse, il aui^oit fait son chemin, car il n'avoit pas le sens commun.

Une remarcjpie qui se renouvelle dans tous les pays , dans toutes les littératures , et qui vient à l'appui de la vieille histoire de la déchéance de l'homme , c'est que toutes les fois que les accidens de la civilisation forcent la société à s'occuper de sa destination , ou la littérature à s'occuper de son objet et de son but , il y a aberration de part ou d'autre , et souvent de part et d'autre ; Newton même devient une espèce de fou quand il commente l'Apocalypse. Est-il étonnant que le bon Démons devieinie tout-à-fait fou quand il cherche à concilier deux choses plus inconciliables que les visions de saint Jean , la théocratie romaine et la liberté ? J'ose dire , au reste , cjue s'il y a encore un livre curieux à faire au monde en bibliographie, c'est la Bibliographie des Fous ; et que s'il y a une bibliothécjue piquante , curieuse et instructive à composer^ c'est celle de lem^s ouvrages. Sans compter dans ce nombre, et Mercier, qui se jouoit de son esprit ,• et Diderot, qui se jouoit de son génie ; et Malebranche , dont l'infirmité habituelle n'influoit pas sur le travail du cabinet; et Pascal, dont la monomanie étoit peut-être un agent de plus d'inspiration et de véhémence ; sans nommer Parisot , Morin , Davesne et Postel , sans recourir aux sou-

248 DES LIVRES COMPOSÉS PAR DES FOUS, venirs des poètes depuis le Tasse jusqu'à Gilbert , il faut convenir qu'il n'y a peut-être point de mine plus féconde à exploiter dans l'histoire littéraire ; il seroit même assez cui'ieux et assez facile , peutêtre , de prouver que c'est là (pi'on retrouveroit , toutes proportions gardées, la plus gi-ande masse relative d'idées raisonnables.

En dernière analyse, la Sextessence diallactique n'appartient pas à la théologie mystique, qpoiqne farcie de passages qui appartiennent à la théologie mystique comme tous les livres de ce temps ; elle n'appartient pas à la poésie , quoique brodée sur de la mauvaise poésie de l'auteur, qui avoit de bonnes raisons pour imprimer ses vers dans ses ouvi'ages, s'il vouloit qu'ils restassent quelque part ; et leui' place bibliographique est à côté de la Satire Menippée fqui ne parut très réellement qu'en i5g4)- Us y figureront seulement com.me Lycophron auprès d'Homère , et Rétif de la Bretonne auprès de Rabelais.

D'un Ouvrage éminemment national, et quelques observations à ce sujet sur l'orthographe des chansons.

Les Vaddevires, poésies du quinzième siècle, par Olwicr Basselin. Vire, (Avranches, Lecourt,) 181 1 , in-8. pap. vélin; niar. rouge, rel. par Ginain.

Cette édition a été donnée par les soins de MM. Asselin, de Corday, Decheux de Saint-Clair, Desrotour de Chaulieu, Dubourg d'Isigny, Flaust, Huillard d'Aignaux, Lanon de La Renaudière, Le Normand et Robillard. Il en a été tiré cent exemplaires, dont douze seulement sur papier vélin. Le mien est celui qui a été offert par les éditeurs à M. D. de P., préfet du département, qui n'y a probablement pas attaché une grande importance ; car je l'ai trouvé sur un quai. 11 est précédé d'une apostille d'envoi signée de MM. Huillard d'Aignaux et Robillard. J'ai eu le bonheur de pouvoir l'orner de deux charmans dessins pris sur les lieux; l'un de M. Gué, qui représente les restes du fameux château de Montgomraery; l'autre de M. Régnier, c[ui est la peinture fidèle de la maison d'Olivier Rasselin , dans son état présent. Comme ce livre

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n'a jamais été mis en vente , et cpie la plupart des exemplaires en ont été distribués un peu légèrement entre des personnes incapables de l'apprécier, il est devenu, dans un petit nom^bre d'années, absolument invisible ; et on lira dans le Voyage bibliographique de M. Dibdin qu'il n'a pas réussi sans peine à s'en procurer un exemplaire , qu'il regarde comme une des heui^euses conquêtes de sa prom.enade littéraire en Normandie. On ne s'étonnera donc pas que j'aie cru devoir lui accorder une mention très spéciale.

Il est sans doute fort extraordinaire qu'il ne soit resté aucune trace des premières éditions des VaudevireSy et que de celle même qui a été donnée par Duhoux , on ne connoisse que deux exemplaires. On ne sauroit comprendre l'acharnement qui se seroit attaché à la destruction de ce petit livre si naïf, si complétem^ent inoffensif, je dirois volontiers si décent, cjuand on pense que les plus obscènes turpitudes , imprimées dans le même temps, nous sont parvenues en nombre, et ont échappé k la proscription dont on veut que les chansons de Basselin aient été l'objet. Je suis assez porté à croire que leur extrême rareté est plutôt le résultat assez naturel de leui' popularité même , et que ces petits volumes, d'un usage si vulgaire qu'on ne cessoit probablement de les porter dans la poche que lorscjue leur conteim étoit passé tout entier dans la mémoiie, ont subi la destinée com--

DTJN OUVRAGE NATIONAL. aSt

miiiic aux livrets éphémères du même genre ([ii'on distribue incessainm.eiit dans nos places publiques , et c[ui disparoissent du commerce au moment où tout le monde les sait par coeur. Je ne fais donc pas de doute (ju'avec des recherches ou plus actives , ou plus heureuses , on ne réussisse à trouver de nouveaux exemplaires de l'édition de Duhoux, et même des éditions antérieures, qui paroissent encore plus rares. En attendant, l'édition de Pire conservera son prix, malgré se^ défauts incontestables. Celle de M. Dubois, de Lisieux, est cependant beaucoup meilleure | mais le savant éditeur a eu , selon moi , le tort d'en faire un livre vulgaire , en la publiant à aussi grand nombre qu'un ouvrage moderne; et dans cette catégorie de curiosités littéraires, tout ce qui devient commun est à peu près comme non avenu pour les amateurs. On ne sauroit cependant rendre trop de justice à la consciencieuse patience de son travail, qui a dû lui coûter beaucoup de soins, et qui n'en vaudroit toutefois que mieux s'il étoit moins étendu, moins élaboré, moins minutieusement conforme, en un mot , aux us et coutumes des commentateurs du seizième et du dix -septième siècle , dont on ne tolère plus aujourd'hui les fatigantes élucubrations. En général, les hommes qui lisent maintenant savent ou croient savoir, et par conséquent ils n'ont pas besoin d'apprendre, ou ne veulent pas convenir qu'ils en aient besoin; et il faut avouer aussi

<|u'ii y a beaucoup de choses dans les commentaires qui ne valent pas la peine d'être dites, même pour les lecteurs cpii ne craindroient pas d'avouer cpi'ils les trouvent nouvelles. Je viens de relire les chansons de Basselin , et je ne crois pas qu'elles aient besoin de plus d'une douzaine de notes.

Les estimables éditem^s de Vire ont été beaucoup plus sobres que M. Dubois de ces richesses superflues ; et pourtant ils ont donné jusqu'à l'excès dans l'abus d'une érudition mal entendue ou mal appliquée. Je citerai deux exemples remarquables de ce faste inconsidéré de savoir, et des incroyables non-sens dans lesquels il peut entraîner les meilleui^s esprits. Le premier est sur ces jolis couplets du vaudevire XLVL

Ne laissons point sécher Le passage des vivres ; Mais que nous soyons ivres, Nous nous irons coucher.

Noyons notre souci En ce doux dagorie.

Beuvons tous, je vous prie , A l'hote que voicy.

L'annotateur écrit : « Nous ne trouvons ce mot « agorie dans aucun dictionnaire , ni dans le lan- « gage vulgaire. Nous n osons affirmer que Basselin « ait eu en vue le mot grec agora, qui veut dire c( place publique , assemblée ^ réunion , du grec

(( ageïro, qui veut dire assembler, réunir en troupe. <( Alors Olivier Basselin auroit voulu dire dans « cette joyeuse réunion ^ dans cette agréable as- (( semblée, ce qui s'accorde bien avec le sens de « tout le reste du couplet. »

Il est certainement très sage à nos savans de ne pas affirmer que Basselin ait eu en vue le mot grec agora, dans une chanson faite pour les ivrognes des vallons de Vire , qui probablement ne savoient pas le grec ; et , dans tous les cas , autant auroit valu supposer qu'il avoit fait allusion en ce passage au verbe ageïro, dans le sens de tourner, parce cpie le cidre fait tourner la tête. Ce qu'il y a de beaucoup plus probable , c'est que Dagorie étoit le nom d'un plant de pommiers, ou peut-être d'un enclos à cidre célèbre par ses productions, et que Dagorie est dit là comme nous dirions Médoc ou Chambertin. Je crois me rappeler que cette dernière supposition est celle qui a été accueillie par M. Dubois.

Voici un autre exemple sur lequel M. Dubois ne me parolt pas avoir mieux rencontré que les premiers éditeurs. C'est sur le refrain du vaudevire XLV.

Mon cher souci , o bouteille ma mie !

Secourez-moi.

Vienne mouiller votre douce liqueur Mon gozier sec, et guérir ma pépie.

Enneovoy.

a54 D'UN OUVRAGE NATIONAL.

Longtemps y a qu'à haute voix je crie :

Secourez-moi !

D'un peu de vin reconfortez mon cœur , Ou autrement je vais perdre la vie.

Enneovoy.

H Enneos , enneou , est un mot grec qui veut « dire sourd ou muet. Il nous semble qu'Olivier « Basseliu , eu prenant ce mot pour refrain , dit à <( sa bouteille , et , dans le couplet suivant , à son H voisin ; Etes-vous sourd , ou êtes-DOus muet y u ou entendez-moi.

« On sait qu'il étoit fort en usage autrefois de u citer des mots grecs et latins , et même d'en faire « un ridicule amalgame avec des mots françois. »

Cette dernière proposition n'est pas niable; mais les mots grecs , et m.ême les mots latins , dont on faisoit alors avec le françois le ridicule amalgame , étoient des mots connus , des miots populaires , des mots proverbes, qui n'avoient pas besoin d'explication pour l'auditoire bachique ; et dans ces charmantes chansons hibrides dont Basselin est peutêtre l'ingénieux inventeui', il étoit inutile , de son temps , de traduire des vers comme ceux-ci :

Louons l'Éternel ,

Bibimus salis

Mais toujoiu-s le vin Lavât gingivas

Après le repas

A l'hote beuvons Pnteris plcnis , de.

C'étoient là des locutions très bien entendues entre les buveurs, et que Panard a fort heureusement imitées , sans qu'on l'accusât jamais de cesser d'être intelligible. Cet amalgame même, il faut le dire, n'a rien de ridicule; il exprime, au contraire, avec une singulière énergie, le désordre d'un cerveau échauffé par le vin, et qui confond dans ses plaisantes saillies les élémens de deux langages presque également usuels. Quant à Enneoi'OTy tiré à'Enneos, je ne doute pas qu'il ne se soit réellement adressé à des sourds , et qu'il ne produisît le même effet dans une orgie à la grecque , fut -elle célébrée par l'Académie entière des Inscriptions et Belles-Lettres. Enneovofj mal écrit et mal coupé , est cependant bien une phrase grecque; mais c'est une de ces phrases mimologiques dont tous les peuples ont le secret , et qui se passent, dans toutes les langues, des interprétations des commentateurs. C'est tout bonnement ïo ou ion Eçohéy que la plupart des poètes contemporains de Basselin ont employé en refrain comme lui, et qui est ici à peine déguisé sous une orthographe vicieuse. Rien ne prouve mieux, au reste, qu'au temps même de Duhoux, la plupart des chansons de Basselin n'étoient plus cpie traditionnelles.

Cette dernière question m'amène au reproche le plus grave que me paroisse mériter la curieuse édition de P^ire , et certes ce reproche ne sauroit

être sans compensation , car je ne puis l'adresser aux savans éditeiu-s, sans reconnoitre en même temps les prodigieux efforts de patience et de savoir auxquels ils ont du se condamner pour mial faire. Persuadés cjiie Duhoux avoit eu tort d'altérer l'orthographe gothicjne de Basselin , ils ont cherché à la reconstituer , en consultant pour ce travail toutes les analogies de l'époque ; et il est vi^i de dire qu'à quelcpies distractions près, ils n'ont pas.mial réussi à rendi^e à leur autem- le sceau primitif de vétusté que Duhoux lui avoit fait perdi^e. Mais convenons que jamais un pareil travail n'avoit été plus irréfléchi et plus inutile. On conçoit très bien qu'un érudit du dix-neuvième siècle, comme M. Méon , doctement mécontent des ingénieux efforts de Marot poui' faire disparoître le fruste antique du Roman de la Rose, se soit avisé de le rétablir, à la plus grande satisfaction des amatem^s, dans son incorrecte et inintelligible barbarie : c'est du moins, si l'on veut, un monument, et tous les matériaux en gisoient encore au fond de nos bibliothèques, avec lem' âpreté native, et l'incontestable authenticité de leur date. 11 n'en est pas ainsi d'Olivier Basselin, dont il ne reste aucun monument contemporain, et qui n'existe, à proprement parler, cpie dans l'unicpie leçon de Duhoux. Je dirai plus : les chansons de Basselin ne dévoient en aucun cas, et dans l'hypothèse même où l'on aui'oit pu remonter facilement à leur première

orthogi'aphc , y être ramenées par les nouveaux ctlitcui's; et la raison qui s'y opposoit est tirée de leur genre , ou plutôt de la nature , qui est de toutes les règles, comme dit Horace, et principium et fons

Le François, né malin, créa le vaudeville;

Agréable , indiscret , qui , conduit par le chant , Passe de bouche en bouche, et %^ accroît en marchant.

Comme il est propre au yaudeville de s'accroître en marchant, il lui est propre de se modifier dans les applications et de se rajeunir dans les termes comme dans les airs. Duhoux n'eut pas grand'chose à faire pour approprier à son époque ceux d'Olivier Basselin, qui étoient locaux, qui étoient célèbres dans le pays , qui étoient éminemment traditionnels : il n'eut qu'à les recueillir de la bouche des anciens du pays , ou plutôt qu'à les écrire comme il les avoit appris, quand il commençoit lui-même à faire des chansons. Sa leçon est donc leur leçon propre, celle que la tradition avoit faite, et c'est nécessairem.ent la bonne; car un vaudeville ne vaut rien quand il ne vit pas dans la mémoire, et qu'il ne s'y accroît pas en marchant. Pour que les savans éditeurs de F ire pussent croire nécessaire de rétablir l'orthographe de Basselin, il faudroit supposer qu'ils se croyoient surs d'avoir retrouvé son texte ; et le texte de Duhoux n'est pas

aSS D'UN OUVRAGE NATIONAL,

plus le texte de Basselin (jiie l'orthographe de Diihoiix n'est l'orthographe de Basselin. Voilà ce que M. Dubois a probablement senti, et ce qu'il a certainement exprimé mieux (pie moi , si cette idée l'a frappé comme moi. Je n'ai pas son édition sous les yeux.

Ce n'est pas sans quelque pudeur que j'aborde cette question d'orthographe factice; car je me trouve implicpié dans une supposition de ce genre qui n'est pas moins patente , quoiqu'elle soit mioins avouée , celle des fameuses Poésies de Clotilde (i), dont j'ai publié avec M. de Roujoux un volume supplémentaire. L'artifice trop sensible de cette orthographe d'invention n'est pas, comme je l'ai avancé dans les Questions de Littérature légale, la preuve la moins manifeste de l'ingénieux mensonge de M. de Surville. Je ne sais toutefois si c'est à sa maladresse , ou à la distraction presque inévitable de son éditeur, dans le chaos d'hypothèses orthographiques où il a été nécessairement jeté par cette entreprise, qu'il faut attribiier les leçons grossièrement erronées de la première publication. Quoi qu'il en soit, nous avons été obligés de nous y conformer, pour la convenance

(i) Poésies de Clotilde. — Poésies inédites de Clotilde. Paris, Nepveu, 1824 et iSay, 1 tomes en i vol. in-8., pap. vélin, avec les fig. eau-forte, avant, après la lettre, pap. de Chine, avec et sans cadres ; niar. rouge, rel. par Simier.

Exemplaire choisi sur tous.

même de rédition, qui aiiioit offert, sans cela, les disparates les plus choquantes; mais nous l'avons fait, suivant l'expression de Mézeraj, nonobstant clameur de haro. Ainsi, bien que nous sachions parfaitement v^yeulx , qui vient à'oculi , et cieulx y qui vient de cœli, et qui ont par conséquent un / étymologique, ne prouvent rien en faveur de l'orthographe inadmissible de majestueulx, àiimpétueulx et de twnultueulx , tant cni'on n'aura pas trouvé les analogues latins majestuolosiiSj, impetuolosus et timiultuolosus , nous avons cru devoir nous astreindre à cette espèce de convention admise ou établie par notre prédécesseur. Quant aux considérations qui rendoient aussi nécessaire dans Clotilde la vieillesse de l'orthographe, qu'elle est inutile et même déplacée dans Basselin, elles s'expriment en quelques mots. Clotilde pouvoit si peu s'en passer, que ce n'est guère qu'à ce trait caractéristique cjii'on reconnoit son âge; autrement elle n'en auroit point.

26o SUR LES TENTATIVES FAITES

Nouvelles recherches sur les tentatives faites au seizième siècle pour réformer l'orthographe, et sur celles qui ont eu pour objet de fixer la prosodie ou de changer le rhythme.

Etrenes de Poézie fransoeze en vers mezurés, par Jan Antoene de Bdif , segretère de la çanbre du Roe. Paris, Dui^al , 15^4? i'^-4- î roar. rouge, rel. par Ginain. Volume très rare. Exemplaire non rogné.

Dans un oiiyrage de si peu d'étendue , j'ai déjà accordé trop d'importance peut-être aux innovations orthographiques dont je me suis d'ailleurs occupé avec beaucoup de développemens dans d'autres écrits; mais je dois dire un mot de ces essais de Baïf, parce qu'ils sont très peu connus, et qu'ils donnent lieu à quelques observations qui ne manquent pas d'intérêt. Il est juste de reconnoître que la giMude affaire d'une nation , après sa religion et sa liberté , c'est sa langue , et qu'on ne sauroit expriraier trop de reconnoissance envers les esprits ingénieux et actifs qui en ont dirigé les tentatives ou hâté le perfectionnement. Personne n'a porté plus loin cette ferveur patriotique pour les améliorations, que Jean-Antoine de Baïf, et il

POUR RÉFORMER L'ORTHOGRAPHE. 261 l'auroit exercée peut-être d'une manière plus utile, si, plus modéré dans ses vues , plus timide dans ses expériences, il n'avoit pas aspiré à des résultats trop vastes. Il ne s'agissoit de rien moins pour lui que de tout renouveler, dans l'alphabet les lettres, dans l'écriture l'orthographe , dans la versification le rhjthme et la mesure. Son alphabet et son orthographe ont beaucoup de rapport avec ceux de Meigret et de Taillemont dont j'ai parlé ci-devant, et comme il n'y a, en général, rien de plus facile que de faire un bon alphabet et une bonne orthographe rationnelle , il n'est pas étonnant que presque tous les écrivains qui s'en sont occupés en France, se soient trouvés d'accord sur la plupart des principes. Toutefois Baïf , qui étoit un des plus savans hommes de son temps , et qui parloit grec en françois comme Ronsard, s'est piqué, comme on peut le croire, d'être plus inintelligible que ses ém^ules. On croiroit qu'il s'est chargé de renouveler cette singulière prétention d'un roi de la première race qui avoit entrepris de donner le droit de cité à quatre ou cinq lettres grecques. Mais il ne s'en est pas tenu, je le répète, à ce genre d'innovation, et il partage avec Jodelle et Mojsset le bizarre honneur d'avoir introduit la prosodie antique dans la versification françoise; ainsi, sa traduction d'Hésiode et de Phocylide est en vers dactyliques héroïques hexamètres; l'ode au roi de Pologne est en vers saphiques ; telle autre pièce en vers ïambes,,

et telle autre en endécasyllabes. J'aurois voulu pouvoir donner quelque idée de ces ébauches barbares, ne fût-ce que pour prouver combien il est peu à regretter qu'elles n'aient pas réussi , mais je suis forcé d'y renoncer à défaut d'élémens orthogi'aphiques qui les représentent exactement. Quant au nombre et à l'harmonie de cette prosodie idéale et factice, les curieux pourront en juger aisément par le dernier tour de force de ce genre que notre littérature ait produit, Hidon , poème en vers métriques hexamètî^es y traduit du quatrième livre de V Enéide de Pirgile, par Turgot. Paris , '^11^ i in-4. de 108 pages, tiré, dit-on, à douze exemplaires seulement , mais beaucoup trop commun pour qu'il soit possible de croire à ce petit mensonge bibliographique,

Déjà Didon, la superbe Didon brûle en secret. Son cœur Nourrit le poison lent qui la consume et court de veine en veine. L'indomptable valeur, l'originç illustre , la beauté , L'air, le regard , la démarche , la voix du héros qui l'a charmée , Sont empreints au fond de son âme en traits de feu

Ce qu'il faut avouer en passant , c'est que Tui'got a du moins sur Baïf l'avantage de l'élégance , mais c'est plus que jamais le cas de dire : Que n'écrit-il en prose? On ne sauroit perdi^e plus gi^atuitement son savoir et son temps qu'à composer de pareils vers, si ce sont là des vers.

11 y auroit des inductions bien curieuses à re-

POUR RÉFORMER L'ORTHOGRAPHE. 263 cueillir sur ces tentatives, qui étoient, au temps de Baïf , justifiées jusqu'à un certain point par les besoins d'une littérature naissante , encore animée d'un puissant instinct de création, et qui cherchoit dans tous les souvenirs de la science et de la poésie, des élémens de succès et de gloire. J'en conclurois d'abord que notre langue, plus rapprochée alors de son origine, étoit à cette époque beaucoup plus prosodiée, plus accentuée , plus rhjthmique cju'elle ne l'est devenue depuis ; car au temps de Turgot , cette extension du système prosodique de cjrielques grammairiens du temps , prouvoit sans doute une connoissance très approfondie du mécanisme de notre langue , mais elle n'étoit certainement sensible qu'à un nombre de lecteurs infiniment restreint, et je doute même qu'il n'y eût pas eu d'excès dans le tirage à douze exemplaires, s'il s'étoit réduit à celui des personnes capables d'apprécier judicieusement ce travail. J'en déduirois une autre conclusion cpii paroitra bien plus singulière; c'est que l'empire du classique , c'est-à-dire de la muse d'imitation , ne s'est réellement manifesté en France , à la suite de la renaissance des lettres , que sous l'influence poétique de Ronsard, de Baïf, de Du Bartas ; que ce sont ces barbares ^ comme on les appelle aujourd'hui, qui ont triomphé de la tendance romantique des nouveaux âges littéraires, quant à la composition ; que ce n'est pas leuifaute , si les routines de l'antiquité n'ont pas pré-

valu quant au mécanisme; et qu'il a du résulter de cette lutte de l'esprit de servitude et de l'esprit d'invention , une espèce de littérature anomale qui n'avoit jamais eu d'exemples : romantique dans le langage, dans le mètre, dans la rime; classique ou plutôt scolastique dans tout ce qui appartient aux intentions de l'esprit et aux combinaisons de la pensée ; indépendante dans ses paroles , et captive dans ses conceptions. Il est évident que si les classiques comme Baïf l'avoient emporté sur les romantiques comme Marot, nous n'aui'ions pas de langue rhythmique , et peut-être pas de poésie. Ajouterai-je que le retour de M. Turgot vers ces extravagances du seizième siècle, est aussi une singularité remarquable, et cpi'il est piquant de voir s'allier, dans la même intelligence, tant d'amour pour les vieilleries à tant de fanatisme pour les nouveautés ? Il y a dans toutes les aberrations de l'homme quelques leçons pour la raison.

Mon magnifique exemplaire des Etrenes de Poézie , est enrichi d'une pièce de 4 feuillets, pulîliée la même année chez le même imprim^eur, et qid contient l'ode au Roe de Pologne, insérée dans ce recueil, mais tirée à part avec une traduction latine de Jean Dorât ou Daurat. Je crois cette follicule d une grande rareté.

Ce volume fait partie de ma collection de Baïf, la plus complète, et peut-être la seule complète qui existe dans une bibliothèque d'amateur, car

POUR RÉFORMER L'ORTHOGRAPHE. 205 elle réunit les Poèmes , les Amours , les Jeux , les Passe-temps (^i),\e rare petit volume des 71/ime.y (2), et le volume bien plus rare encore, intitulé : Tombeau de Marguerite de Valois (3) , qui résulte de l'association d'Herberay des Essars, de Nicolas Denisot, surnomm^é le com^te d'Alsinois, et de notre Baïf. Il faudroit , selon M. Weiss , y joindre encore la traduction à' Antigone , tragédie de Sophocle, et la comédie du Brave , m^ais il n'a pas observé qu'elles se trouvent dans les Jeux.

M. Weiss a très bien remarqué qu'il y a des éditions des Mimes en deux et quatre livres. C'est probablement pour cela que notre savant ami

(i) Paris, Lucas Breyer, iS'ji et iSyS, 4 vol. in-8. ; mar. rouge à compartimens , rel. par Ginain.

Superbe exemplaire de Balesdens.

(2) Les Mimes, Enseignemcns et Proverbes de Jan Antoine de Baïf. Paris, Mamert Pâtisson, i58i, petit in-12. ; 6, 108, 3 et S& f. ; mar. rouge à compartimens, rel. par Ginain.

Grand papier. Exemplaire avec la continuation de iSgy, et au monogramme de Balesdens. Je n'en ai jamais vu d'autre exemplaire de ce format. Celui de la Bibliothèque de l'Arsenal, qui est d'ailleurs très joli , a six lignes de moins en hauteur.

(5) Paris, Michel F ezandat , ï55i, in-8. A — N-iiij; mar. rouge à compartimens, rel. par Vogel.

Le dernier des quatre feuiUets insignes contient une inscription lapidaire à la mémoire de Marguerite de Valois, qui manque presque toujours. Elle est souscrite ainsi :

INSCRIBEBAT COMES ALSINOUS.

M. Brunet , qni ne fait pas cette distinction (1828), a recommandé comme bonne l'édition de Paris ^ Mamert Pâtisson, iSgy, qui contient en effet les quatre livres. Toutefois, mon exemplaire de i58i les contient également, mais il est revêtu au revers du dernier feuillet d'un extrait du privilège de 1 597 , qui prouve assez qu'on n'a fait qu'ajuster cette continuation aux deux livres précédemment imprimés. Les deux éditions sont parfaitement semblables de caractères, et copiées bien exactement l'une sur l'autre, mais elles ne sont pas identiques. Il y a dans celle de i58i cjuelques erreurs de chiffrature qui ont été corrigées dans l'autre. Après le mot fin qui term^ine la seconde , il y a un fleuron , et il n'y en a point dans la première. 11 est évident que l'édition de i58i n'étant pas tout-à-fait épuisée quand on imprima les 5*" et 4® livres, on tira de ceux-ci un nombre égal au nombre des vieux exemplaires qui restoient au magasin , pour les compléter. Comme les Mimes sont le plus joli ouvrage de Baïf, el qu'il a joui d'un succès constaté par ses nombreuses éditions , il est probable que les exemplaires du genre du mien, c'est-à-dire qui réunissent le titre de i58i , et le privilège de 1597, sont extrêmement rares. Un livre qui resteroit en grand nombre au bout de seize ans de publication , ne se réimprimeroit pas.

POUR RÉFORMER L'ORTHOGRAPHE. 267 On conçoit très bien ce cp^ii a empêché les derniers livres de Baïf de paroitre sous Henri IIÏ. Quoique secrétaire de la chambre, il étoit politique y c'est-à-dire libéral y et même d'un genre un peu hardi. Voici un de ses vers :

Quiconque fait bien, il est Roy.

De la Langue universelle ou caractéristique , et de ses véritables Inventeurs.

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