ÀRS SIGNORUM VULGO CHARACTER UNIVERSALIS ET LINGUA PHILO
sopHiCA. Qa (sic) poterunt , komines dwcrsissimorum idiomatum , spatio duorum septimanarum , omnia animi sua sensa ( in rébus familiaribus) non minus intelligibiliter, sii^e scribendo, sii^e loquendo, mntuo communicare , quant linguis propriis vernaculis . Authore Geo. Dalgarno. — Hoc ultra. Londini, excudebat J. Hayes , sumptibus authoris , 1661 , petit in-8., 6 f . 127 pages, avec une grande carte pliée.
J'ai cru devoir décrire ce livre avec soin , parce que , s'il en existe d'aussi rares , il n'y en a probablement point qui le soit davantage, et qu'il a sur la plupart des livres rares, la supériorité d'une immense importance littéraire et scientifique.
Il n'y a peut-être rien de plus facile que de créer une langue de convention , universellement usuelle, et au moyen de laquelle , suivant les expressions de Dalgarno , les hommes de tous les pays pourroient apprendre en moins de cpiinze jours à exprimer toutes leurs idées dans les matières essentielles et vulgaires de communication (m rébus familiari-
bus), aussi aisément que dans leurs idiomes naturels. Pourquoi cette langue n'existe-t-elle pas? voilà la question. C'est le jeu d'un écolier un peu versé dans les éludes lexicologiques , et moi-même, au lieu des deux semaines de Dalgarno, je n'en demanderois qu'une pour l'apprendre à six hommes intelligens pris dans six nations différentes de l'Europe, et qui n'auroient entre eux, par la parole, aucun moyen de contact. J'ajouterai que sur ces huit jours destinés à l'enseignement d'une langue, je compte le temps de la faire.
D'après cela, me dira-t-on, quelle peut être Vimmense importance littéraire et scientifique du livre de Dalgarno? Tout bonnement, répondraije, celle de l'homme qui a deviné que pour faire tenir un oeuf deLout, il falloit casser un de ses pôles, celle du navigateur qui a jugé qu'une sphère se composoit de deux m^oitiés de sphère , et qui a eu le bonheur de trouver l'autre. U y a plus ; c'est que Dalgarno, qui inventoit, a touché aux limites de cette science nouvelle; mais pour faire m.esurer tout l'espace que cet étonnant génie a franchi, en partant de la barrière qu'il avoit ouverte, il est nécessaire que je remonte beaucoup plus haut, et que le lecteur daigne me suivre dans ces recherches auxquelles je ne donnerai d'ailleurs que le développement indispensable pour me faire entendre, leur exposition complète trouvant sa place dans un autre ouvrage.
ft^o DE LA LANGUE UNIVERSELLE.
Les premières communications écrites de l'homme fui'ent probablement un véritable tableau dans lequel on retraçoit, avec tous ses détails^ l'événem^ent dont on avoit envie de faire parvenir la connoissance aux autres , ou le besoin matériel dont on étoit obligé de les entretenir.
Cette peinture , d'abord toute physicpie , devint ensuite allusive. On représenta un sentiment par une action cjni en réveilloit l'idée, et comme la langue parlée avoit passé du sens propre au sens figuré , la langue peinte passa du tableau historique à l'allégorie.
Les premiers tableaux exprimoient des idées très simples, les seconds des affinités morales très simples. A mesure que les idées se compliquoient , on fut obligé de charger ces tableaux d'incidens et d'épisodes, mais comme les premières im.ages étoient restées traditionnelles dans leurs premières acceptions , on n'eut pas de peine à exprimer ces modifications par des figui^es dont la signification étoit bien connue. Plus le développement de la pensée s'accrut , plus l'expression peinte ou écrite de la pensée se simplifia. Une seule figure représenta une notion tout entière. On arriva aux hiéroglyphes, écritui-e déjà très ingénieuse et très perfectionnée du premier âge.
Cette nouvelle manière d'échanger les idées exigeoit la connoissance approfondie d'une clef très difficile, et qui devoit peu à peu échapper au vul-
gaire, car les élémcns dont elle étoit le secret, ne cessoieut de varier dans leurs combinaisons. L'étude en fut bientôt circonscrite à une classe étroite et privilégiée, celle des savans et des prêtres qui étoient alors la même chose. Ici finit l'âge de la pensée peinte.
Un homme de génie s'aperçut que le nombre total des idées de l'homme dans toutes leurs modifications, étoit bien plus considérable que celui des articulations de la parole. Il en conclut qu'on simplifieroit beaucoup l'expression de ces idées, en se bornant à peindre les articulations qui les figuroient dans le langage parlé. Il s'avisa donc de peindre les syllabes ou articulations de la parole , en appuyant ce vaste alphabet de quelques signes de modalité, propres à rendre toutes les flexions dont la pensée parlée est susceptible; ce fut l'inventeur de l'écriture radicale , encore en usage à la Chine, et qu'on a retrouvée chez tous les peuples de seconde civilisation.
L'intelligence marchoit. De nouveaux demidieux , sur le nom desquels on n'est pas d'accord , s'avisèrent que la racine m^ême étoit décomposable, et qu'il y avoit entre les nomibreuses syllabes d'une langue radicale, beaucoup d'élémiens communs. Ils cherchèrent à les décomposer , et ils furent sans doute délicieusement surpris de s'apercevoir que ces élémens se réduisoient à vingt, à trente, à quarante tout au plus. Ils parvinrent à la plus
étonnante conquête de l'esprit humain , à l'invention de la lettre.
L'écriture étoit inventée. A dater de ce jour, toutes les nuances de la pensée exprimées par tous les artifices de la parole, pouvoient se représenter au moyen de l'écritui^e, par un petit nombre de signes très faciles à nom.mer , à peindre et à combiner. Le plus essentiel de tous les enseignemens fut le résultat de cette admirable découverte. Ici a commencé le troisième âge, l'âge actuel de la civilisation, au-delà duquel il restoit cependant encore quelque chose à concevoir.
Bacon venoit de faire faire un pas immense à la pensée humaine quand Dalgarno arriva , et voici ce que dut se dii-e Dalgarno; si je l'ai mal compris, puisse ce génie immortel me pardonner mon erreur, car je n'ai eu d'autre intention dans ces lignes, que de lui restituer sa légitime renommée ; c'est lui qui va parler ici.
« L'invention de la lettre appliquée à la repré- (( sentation du son vocal est sans doute merveil- (( leuse , mais c'est le résultat tardif d'une longue « suite d'observations et d'essais, et il a, comme « tous les travaux progressifs dont le temps seul « amène la maturité , l'inconvénient immense « d'avoir changé d'objet. Comme la première pa- « rôle représentoit la pensée de l'homme par quelce que imitation dont la tradition nous a échappé, « la première écriture la représentoit aussi par une
(( imitation de formes universellement intelligibles* <( En substituant l'image du son à celle de l'idée , « on a involontairement détruit dans l'éciiture le « lien par lequel la parole se rattachoit à la pensée; « il ne nous est resté du cadavre de l'idée que ce « je ne sais quoi dont parle Tertullien , et qui n'a « plus de nom dans aucune langue; et la multi- « plicité des langues, ou, comme on dit, leur « confusion , n'a résulté que de cette facilité sans « bornes, d'attacher à la pensée des sons sans u valeur propre, et des figures sans signification « parlante. Avec cet esprit d'analyse et d'ontologie « qui n'étoit pas donné à leur époque, un Theu- (f tatès ou un Trismégiste auroit senti que le <( nombre des idées essentielles ;, des idées fami-^ (( Hères de l'homme, étoit une ou deux fois moins « considérable que celui des articulations simpliu fiées, c'est-à-dire réduites à la lettre, et qu'avec « un nombre peu excédant de signes de modalité , « qui produisoient toutefois des combinaisons in- « finies, on seroit parvenu à attacher immédiate- « ment le signe convenu à la pensée, au lieu de « l'attacher au bruit insignifiant de la parole. Les <( langues écrites comme les hommes les ont faites, (( très propres à servir toutes les conceptions de (( nos rêves et de nos fantaisies, manquent donc « essentiellement de philosophie et d'exactitude, u puisqu'elles ne sont que d'imparfaites représen- <f tations de la parole , qui elle-même représente
274 l^E LA LANGUE UNIVERSELLE.
« imparfaitement l'idée , ou qui , pour mieux dire , K n'a plus rien de commun avec elle. De là, peut- « être, tous les malheurs de la société, qui n'a u besoin, Dieu sait, ni d'orateurs, ni de romance ciers , ni de poètes , et qui reposeroit heureuse « siu" des théories exactes. Mais, dut ajouter Dal- « garno, si cette théorie particulière est devenue (( inutile dans toutes ses applications à notre « épocpie , s'il faut d'immenses révolutions , et « probablement une conflagration universelle pour « la faire germer sur ce globe, n'est-elle pas sus- H ceptible au moins de prêter cpielque secoui^s aux « relations des peuples actuellement civilisés, et (( de faciliter ces rapports d'utilité et de bienveil- « lance auxcjnels la différence des langues oppose K un obstacle , si fécond en dissensions , en guerres , u en calamités sociales? N'est-il pas possible de ' (( donner à tous les peuples civilisés une langue de «convention, commune, usuelle, facile, pour « toutes les relations nécessaires (m rébus familia- (f ribus), et qui s'apprendi^oit en quinze jours {spau tio duorujn septimanarump. Cependant , puisque (f les combinaisons nécessaires des idées primaires « sont infiniment moins nombreuses que celles des (( sons , il ne faudroit pour cela que transporter « le signe écrit du son à la représentation immé- « diate de l'idée. Quant à la langue parlée, on sent (( bien cju'elle se trouveroit toute faite, puisque les (( signes employés pour représenter l'idée même,
« ont une valeur accpiise et consacrée chez presque « tous les peuples civilises , et (jue dans l'immense (( quantité des hommes lisans, par exemple, cpi x< se servent de notre alphabet, aucun ne pourroit <( écrire sa pensée sans la parler. Les autres n'au- (c roient sur nous que le désavantage de deux ou « trois jours d'étude, le temps nécessaire pour <( apprendre la valeur de quelques signes in- (t connus. »
Je vais rendre ces hypothèses de Dalgarno beaucoup plus sensibles. Catherine II avoit coutume de dire cpi'un homme qui sauix)it cent cinquante mots en toutes langues , seioit par là universel , et elle ordonna cette polyglotte à son académie. Pour arriver à la vérité, il faut porter ce nombre de cent cinquante à quatre cenfs au moins; mais l'étude de quatre cents mots ne fut-elle multipliée que par dix langues, au lieu de l'être par plus de cent, commie dans le vocabulaire de Pallas, suftiroit pour occuper une assez giande partie de la vie , si l'on considère qu'elle seroit infiniment compliquée par la différence des prononciations, et que chacun de ces m.ots est modifiable par des flexions qui varient un peu plus que les m^ots eux-mêmes dans les langues philosophiques, et bien davantage dans les langues littéraires , où il y a autant de flexions que de modalités.
Si vous introduisez dans ces dix langues, pour ne pas parler du reste du monde auquel ce procédé
peut s'étendre , une langue de convention qui ne sera exclusive à aucune d'elles , qui sera propre à toutes, vous avez, si Ton peut s'exprimer ainsi, décimé la difficulté; il ne sera plus besoin de connoitre quatre cents mots en dix langues , mais de connoitre seulem.ent quatre cents m^ots dont la connoissance est commune à dix peuples , dans leui' éducation primaire. Il vous faudra donc dix fois moins de temps pour acquérir des notions bien plus étendues que celles dont Catherine composoit la science de son cosmopolite , mais ce n'est encore là que l'effort d'un petit esprit. Marchons, s'il vous plaît.
Ces quatre cents mots multipliés par dix langues, dont il auroit fallu charger votre mémoire en dix langues , ne saisissent pas la mémoire par un son unique , isolé , compacte. Le nom de l'homme , par exemple, est monosyllabe dans les langues du Nord, dissyllabe en latin, trisyllabe en grec, et tétrasyllabe , peut-être, dans quelque langue cpii m'échappe. Dans la langue de convention qxie vous créez , vous êtes parfaitement maître de le représenter , comme tous les autres , par sa plus simple expression. Fixé à des idées radicales, vous les rendrez par des sons radicaux. Vous épargnerez à votre esprit le souvenir inutile de ces syllabes redondantes dont plusieurs offrent de grandes difficultés d'articulation. Cette économie est immense, et réduit de beaucoup les difficultés qui
nous restoient. Voyons à quel point de réduction il est possible de les amener.
Si vous examinez de près les quatre cents mots dont se composera la langue de convention, et que vous les placiez dans un ordre ontologique, vous verrez qu'un grand nombre d'entre eux se rapprochent les uns des autres par de singulières analogies, et appartiennent essentiellement à une idée typique dont ils ne sont que les dérivés communs. Vous les verrez se ranger d'eux-mêmes sous des signes communs, dont la modalité spéciale s'expliquera par l'addition d'un des quatre cents signes dont vous faites l'étude. Ainsi , votre lexicon de quatre cents mots contient nécessairement les mots air et animal. Modalisez le signe du mot animal par le signe du mot air : vous avez un oiseau. Joignez -y une flexion potentielle : vous avez un aigle.
Ces idées n'ont pas besoin d'être étendues en longues explications. Il n'y a personne qui ne sente aussi bien que moi maintenant, que de la racine où nous étions tout à l'heure, on arriveroit très facilement à la lettre , c'est-à-dire à l'algèbre philosophique dont Dalgarno essayoit de faire l'application à tous les usages familiers de la société.
Que l'on consulte, en effet, je ne dis pas. Dieu m'en garde, un académicien ou un savant, mais un voyageur qui va parcourir un pays dont il ne connoît pas la langue , un pauvi^e navigateur jeté
sur des bords étrangers, un soldai fait prisonnier par l'ennemi, sur le nombre des idées premières qu'il a besoin de communiquer. Je ne crois pas que ces idées s'élèvent au-delà de dix. Mais j'irois en cela beaucoup plus loin que Dalgarno, et je les éleverois à vingt dont chacune pourroit être exprimée par une seule lettre , que la connoissance ' d'une langue tout entière , convenue avec le genre humain , n'excéderoit pas les bornes du plus simple, du plus pauvre de nos alphabets, et ne demanderoit pas plus de temps dans son étude.
Mais les idées se modifient suivant certaines circonstances de position , qu'on appelle leurs m.odalités ou leurs accidens; et j'ai peui^ que le lecteur ne s'etfraie de ces modalités dans l'idée, de ces flexions dans l'expression dont j'ai parlé sans les expliquer.
Elles se réduisent à très peu de chose. Dans le monde physique, l'homme est placé entre deux idées élémentaires autour desquelles toutes ses idées se meuvent , l'espace et le temps , qui sont marquées par un très petit nombre de flexions , la première par le grand et le petit, le près et le loin , la seconde par le passé , le présent et le futur.
Dans le monde moral , toute sa pensée est fléchie par le bien ou le mal , le beau ou le laid , le peu ou le trop , c'est-à-dire cpi'elle peut être nuancée par une seule flexion péjorative ou méliorative, car il ne sauroit être cpiestion ici d'intermédiaires. La
DE LA LANGUE UNIVERSELLE. a'/g
flexion s'y réduit, donc à l'affirmative ou à la négative dont l'emploi s'explique très suffisamment par le sujet.
Tous les rapports de l'homme social avec l'homme social sont maixjués p;ir trois flexions : lui et les siens, celui ou ceux à qui il parle, celui ou ceux dont il parle; et ces trois flexions doubles n'exigent pas six caractères. Elles n'en exigent qu'un quatrième , qui est celui de pluralité, comme la moitié des autres n'en exige qu'ini, qui est celui de négation. C'est beaucoup de supposer que toutes ces flexions s'élèvent au nombie de dix.
Ajoutons donc à vingt signes très simples , qui rendent vingt idées, dix signes également très simples qui peuvent se combiner ensemble ou séparément avec chacun des vingt premiers, et qui n'offriront jamais aucune difficulté ni d'épellation ni d'orthographe , et nous aurons la langue la plus usuelle et la plus commode qu'il soit possible d'inventer, comprise dans une trentaine de figiu-es de nos alphabets , et qui exigera précisément toute la durée de l'étude que nous accordons à l'investigation d'un alphabet peu connu ; il j a cependant du luxe encore dans cette énumération, et je pense qu'on pourroit la simplifier. Remarquons, d'ailleurs , que toutes les flexions pourroient être exprimées, dans l'écritui^e, par de simples accens, et que cet alphabet seroit trois ou cpiatre fois plus
28o DE LA LANGUE UNIVERSELLE.
facile que le nôtre, puisqu'il ne préseiiteroit ni
double emploi ni équivocjxie.
Il est inutile de dire à quiconque lira Dalgamo , que je l'ai c[uitté depuis long-temps; mais j'ai voulu prouver que je n'avois pas eu tort d'attribuer une immense importance littéraire et scientifique à un ouvrage, princeps dans la science, qui suggère de pareilles pensées à un homme de peu de savoir. Je n'ai plus à en parler m.aintenant que sous le rapport bibliographique.
Quoicpie je me sois occupé toute ma vie de ces curiosités , et particulièrement de la langue caractéristique , j'avouerai que j'avois totalement oublié jusqu'au nom de Dalgarno, quand le hasard me fit trouver son livre dans une échoppe, à la suite d'une vente de bouquins, où il avoit été adjugé pour un sou.
L'excellent article de la Biographie de Michaud , qui n'est pas signé de M. Weiss, mais que M. Weiss ne désavoueroit pas , me foui'nit sur Dalgarnus ou Dalgarno des éclaircissemens très ciu^ieux , que je ne puis malheureusement pas vérifier aujourd'hui , parce que j'écris ceci loin de ma petite bibliothèque et de la bibliothèque magnifique qui est confiée à mes soins. Le livre de Dalgarno ne fut pas sans résultat , car Wilkins le reproduisit , quelcjnes années après, dans un système dont il est la base essentielle. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que dans cet intervalle il avoit disparu , et qu'il étoit
assez complètement oublié clès-loi:s pour que Wilkins se crût dispensé de le citer; il étoit cependant impossible que Wilkins n'en eût pas une connoissance particulière , car son nom figure au huitièmie rang des trente-deux souscripteurs de l'ouvrage. Un des éditeurs de Wilkins cherche à le justifier de cet oubli, en disant que le systèm.e de notre auteur présentoit trop de difficultés pour être jamiais mis en pratique , et je conviens que de pareilles théories, abordées, comme Dalgarno l'a fait , d'une manière vive et abrupte , n'étoient pas faciles à rendre vulgaires; mais cet homme n'en restoit pas moins l'inventeur de la science dont Wilkins se déclaroit le propagateur ; et si Wilkins ne l'a pas nommé , on ne risque rien à le placer parmi les plus effrontés des plagiaires.
Leibnitz, qui n'est entré dans cette carrière que pour y planter un des jalons de son universalité , et qui n'a pas pénétré dans ces questions d'une manière très forte, quoi cpi'en dise la renommée, n'a pas oublié, comme Wilkins, Georgius Dalgarno ; mais on pourroit parier cent contre un qu'il ne l'a pas lu. « Je crois , dit-il, autant que (( je puis m'en rapporter aux notes qui m'accomi< pagnent toujours, qu'on introduiroit facilement « un caractère universel fort populaire et meilleur « que le chinois, si on emplojoit de petites figures (( à la place des mots , qui représentassent les choses
â82 DE LA LANGUE UNIVERSELLE.
« visibles par leurs traits , et les invisibles par des (( visibles qui les accompagnent , y joignant de u certaines marques additionnelles , pour faire en- (f tendre les flexions et les particules. Cela serviroit « d'abord pour communic|uer aisément avec les « nations éloignées ; mais si on l'introduisoit aussi « paniii nous, sans renoncer pourtant à l'écriture t( ordinaire , l'usage de cette manière d'écrire seroit w d'une grande utilité pour enrichir l'imagination u et pour donner des pensées moins sourdes et « moins verbales qu'on a maintenant. » Ce françois incorrect de Leibnitz, qui aimoit beaucoup à écrire le françois (V. le paragraphe II ), est certainement fort spirituel , et brille d'idées charmantes. Mais où un pareil système nous conduiroit-il ? aux hiéroglyphes, c'est-k-dire au moment où l'on cessa de peindre la pensée poui" ne peindre que la parole. Voilà , sans doute , une idée d'une grande puissance , mais celle de Dalgarno est bien plus forte ; il y a entre elles toute la distance qui existe entre une application ingénieuse et une invention sublime , entre l'arithmétique et l'algèbre.
D'après ce que je viens de dire , l'excessive rareté du livre introuvable de Dalgarno peut avoir eu quatre causes :
1°. L'obscmnté, non du sujet, qui est fort clair^ mais de l'expression, cpii le rendoit accessible à un nombre extrêmement borné de lecteuis. Quoique
l'aiiteur se comprît à merveille, l'ouvrage est d'une difïicult(^ incroyable , et je doute que ses trentedeux souscripteurs l'aient compris; j'en excepterois à peine Wilkins, qui en a tiré plus de parti qu'aucun autre.
2°. Le petit nombre des exemplaires imprimés. Dalgarno nous apprend, dans une post-face, que trente-deux personnes ont contribué aux frais de cette publication par une souscription de une à dix /iVr^.y d'Angleterre, nemo infra, nemo supra. Il ne nous dit pas si l'édition n'a été faite cpie pour elles, explication probable et qui tiendront lieu de toute autre, et à laquelle je m'arrête; une souscription si haute pour un si petit livre indique assez sa spécialité exclusive.
3°. L'incendie de Londres, en i666, événement qui en détruisit presque tous les exemplaires , suivant les biographies, car il n'en faut pas chercher traces dans les bibliographes ni françois ni étrangers; cela se comprendroit aisément, malgré la distance des temps, car l'ouvrage de Dalgarno devoit rester plus de cinq ans en magasin .
l^ . Enfin, la suppression intéressée que Wilkins auroit jugé à propos d'en faire, quand, parvenu du simple titre de docteur en théologie (T.D.) qu'il porte dans la liste de souscription , aux dignités de l'épiscopat , il s'avisa d'ambitionner d'autres gloires dans l'étude de la philosophie et des lettres.
Cette dernière supposition est fâcheuse; et je voudrois qu'on me prouvât que Wilkins s'y est soustrait , dans un de ses écrits , que je ne connois point ou que j'ai oublié, par quelque foible concession au génie de son maître. Quant à Leibnitz, il est, je le répète, tout-à-fait hors d'une question à laquelle il n'a touché que pour toucher à tout.
XXXYI.
Curiosités bibliographiques.
Quod juvat innunieris repleri scrinia libris?
Nunc pro cunctis Biblicus esse potest.
Nil juK'at inniimeris repleri armaria chartis,
Si Jacienda J'agis , si fugienda facis .
Lectionum Bibliothecarium memorabilium syntagma, continens dissertationes variorum : de Bibliothecis et libris, literis et literatis. édita a Rudolfo Capello. Hamburgi, sumptibus Georgii Wolfii, 1682, in-i2.; mar. citron, rel. parVogel.
Bibliotheca meum reg?ium, templuni atq; lyceum, Quin eris antidotum, bibliotheca, meum.
E ductis , ceu fonte , Jluit sapientia libris. ,
Usus habet laudem, crimen abusas habet.
Ce volume n'est pas des plus faciles à coUationner, parce qu'il n'est pas chiffré; mais il est com^pris entre les signatures A — HA, celle-ci de 10 feuillets, dont le dernier porte le nom de l'imprimeur, Michel Piper. Les trois premières feuilles, à deux feuillets près , sont imprimées en allemand , ainsi que dix feuillets préliminaires , que je n'ai pas fait entrer dans mon compte, et qui ne sont pas signés d'une lettre. Celui qui fait nombre pour le premier est gravé. A la tête de la feuille A, il faut trouver un portrait de Rodolphe Capel. Comme
aSe CURIOSITÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
l'ouvrage avoit été publié aux frais des Wolf , de Hambourg, je présumai d'abord cpi'il devoit être entré depuis, en tout ou en partie, dans les Monumenta typographica ; mais j'ai probablem^ent vérifié (jn'il n'eu étoit rien, puiscpie je le trouve placé dans mes notes à la colonne des livres inconnus, et que j'ai pu me convaincre aujourd'hui même qu'il n'étoit guère moins ignoré des Allemands que des François.
L'infortune de notre Capellus n'est pas une leçon peu disgracieuse pour les écrivains de notre temps qui s'occupent de philologie et de bibliographie. Elle témoigne d'une manière bien éclatante que, dans ce genre de littérature plus que dans aucun autre , les livres ont leur destinée ; car les Lectiones bibliothecariœ sont bien, à mon avis, un des recueils les plus piquans que cette étude ait produits, un de ceux qui, pour l'intérêt et la variété des sujets, se font lire du commencement à la fin avec le plus de plaisir. Son faux titre allemand, ces trois ou quatie feuilles en langue allemande qui en occupent la dixième , et malheureusement la première parlie, Font-ils repoussé de nos bibliothèques ? Je le comprends ; mais par cjnelle fatalité seroit-il ignoré presque aussi absolument des bibliographes allemands, si soigneux sur les i^nseignemens , si amateui's d'autorités, si peu portés à répudier dans leur science les réputations qui les précèdent, que, s'il y avoit un excès
à leur reprocher, ce seroit peut-être celui de la déférence, de Bauer enfin comme de Freytag, de Freytag comme de Vogt, de Vogt comme de Bejer? On peut juger, au reste, de la rareté des écrits d'un bibliographe très remarcjuable dont le nom a échappé à M. Weiss lui-même , dans la Biographie unii^erselle , et ne se trouve, à ma connaissance, dans aucun catalogue, si ce n'est celui de Bunau. On va voir cependant que la disparition d'un pareil livre, qui ne peut pas être expliquée par une suppression légale , ne pouvoit être fondée non plus , dans ce temps de bon savoir et de bonnes études , sur ces rebuts d'un sage mépris qui ont envoyé tant de volumes à l'épicier , et qui ont fait la fortune de convention dont jouissent tant de bouquins. Encore une fois, celui de Capellus est aussi amusant qu'instructif; et pour concevoir son malheur, il faut en chercher la cause dans quelque accident analogue à celui qui a rendu si rares les in-folio de Rudbeck et l'in-S. de Dalgarno.
Quoique j'aie promis de donner à mon lecteur cpielque idée du mérite de ce curieux ouvrage d'un auteur dont le nom même est peu connu, je me garderai bien d'en offrir l'analyse, qui rempliroit plusieurs pages; car il y a peu de volumes où l'on trouve plus de petits faits et de jolies anecdotes bibliologiques. J'indiquerai dans la première de ses (jTiatre sections une excellente adhortation sur les moyens de former, de conserver et de communiquer
une bibliothé(|ue publique ; dans la seconde , Une onomatolo^ie et une phraséologie bibliothécaires ^ qui contiennent ce qu'il y a de plus important à savoir sur les questions qui se présentent le plus souvent dans ces matières ; à la troisième , des recherches excellentes sur l'écritui^e à la main, ou chirographie , cjiie nous appelons aujourd'hui , un peu emphatiquement, calligraphie; sur l'art de l'imprimerie, sur les papiers, les vélins, et ornemens pittoresques de notre époque ; sur les incendies des bibliothèques , et en particulier sur l'incendie d'Hévélius , qui a si considérablement réduit le noml)re des exemplaires de sa fameuse Machina cœlestis ; à la quatrième enfin, les dissertations singulières de Spizelius sur les littérateurs heui^eux et malheureux ; de Ferrarius , sur les misères des gens de lettres; de Bartolinus, sm^ leurs vices, et sur les accidens qui surviennent aux bibliothèques ; de Fritschius , sur les mém^es questions. Le savant éditeur du livre cicéronien d'Alcyon , intitulé : Medices legatus, de Exilio, Jean Burckard Mencken, a-t-il réuni tous ces excellens morceaux de littérature dans son recueil de 1707? C'est ce que je ne saurois vérifier aujourd'hui : son livre est un de ceux que je n'ai plus : mais je regretterois qu'il n'eût pas connu notre Capellus ; et je ne crains pas d'avancer cpie certaines de ces curieuses élucubrations ne se trouveroient pas facilement ailleurs. Mon savant ami M. Peignot parle cpielque part
CURIOSITÉS BIBMOGRAPHIQUES. 289
de trois espèces d'ennemis qu'ont les livres^ les lals, les vers, la poussière, et il y en ajoute plaisamment une quatrième , celle des emprunteurs. Notre bon Fritschius lui en auroit offert plus de cent autres, sur lesquelles j'en citerai une dizaine dont les amateurs doivent surtout se défier; les punaises , les blattes , les teignes , les petits chats , les enfans , les curieux maladroits , les gens à mains sales ou grossières, l'huile, la cire, le suif, dont on se sert en lisant, et principalement les voleurs. Je me trompe : Fritschius désigne des ennemis encore plus redoutables : Tyranni , hosies et persecutores , inepti , stupidi , stolidi , imperiti homines ^ odio hahentes eruditionem, lihros , literas et literatos.
Ce volume est terminé par un Mémoire plein de doctes aperçus sur l'histoire littéraire et bibliographique des temps anté -diluviens et post-diluviens, des temps anté-mosaïcpies et anté-monarchiques, c'est-à-dire sur ces incunables si obscurs et si intéressons de la littérature, dans l'étude descpiels on n'est plus dirigé que par des traditions confuses qu'un excellent esprit de critique peut seul éclaircir. Je n'ai donc rien fait de trop pour mon Capellus, en le recommandant aux bibliophiles et aux bibliographes \ je ne crains même pas d'ajouter que sa réimpression seroit un service à rendre aux lettres savantes, dans un pays où l'on s'en occuperoit encore, en Allemagne par exemple.
D'un Hétérodoxe catholique cfui s'est rapproché des idées de la Réforme.
Pétri Picherelli viri doctissimi Opuscula theologica quae reperiri potucrunt. Lugdiuii Batai>oriim , ex ojficina Elzeuiriana , 1629, 6 f. et 368 pages, in-i2. ; mar. rouge, riches dentelles, doublé de tabis, rel. par Ginain. Très rare.
Ce volume , assez mal imprimé , est , je crois , le premier où se trouve la tête de buffle ; aussi le tirage de cette vignette y est fort remarquable par sa beauté ; mais ce n'étoit pas là une raison suffisante pour fixer sur lui l'attention de nos bibliographes modernes , cpii ne sont , en général , déterminés dans l'intérêt qu'ils accordent aux livi-es que par lem' valeur mercantile , et cpii ont plus raison aujourd'hui que jamais, puisque c'est par ces valeurs de convention que semblent s'apprécier tous les genres de raiérite. M. Bninet a toutefois très bien connu Picherel , dont il indique l'ouvrage dans son Catalogue des Editions Elzeviriennes ; et s'il n'a pas voulu lui accoixler une autre mention, c'est qu'il ne lui a pas trouvé beaucoup d'iraiportance. Ce jugement , qui est pour moi une loi , rendroit ce chapitre tout-à-fait
inutile , si je ne trouvois moyen d'y faire rentrer à ma manière quelques unes de ces cuiiosités qu'on ne rencontre pas partout. Je ne parle pas de M. Bérard, dont la petite Bibliographie spéciale des Elzevirs , si précieuse d'ailleurs en tout point , ne contient que les livres qu'il a pu connoître et examiner par lui-même. Le livre presque introuvable (de Picherel est omis dans ses excellentes notices , par la seule raison qu'il ne lui étoit pas tombé sous la main ; et loin d'implicjuer pour lui un mépris injurieux, cette circonstance en attestera la i^reté mieux que tout autre témoignage.
Les anciens bibliographes , et surtout les Allemands , si avides investigateurs de ces amusantes bagatelles, ont fait souvent mention de Picherel. Nous apprenons par Paul Colomiès , in Gallia Orient., pag. 26, que l'édition dont nous parlons fiit donnée par André Rivet, protestant fort entêté, comme tout le monde sait; et ce n'est déjà pas une petite singularité que de voir les Opuscules théologiques d'un prêtre cité dans l'Église catholique de France comme une des lumières de la foi , imprimées chez un protestant, par les soins d'un protestant, dans un pays protestant. Le reste de notre chapitre expliquera suffisamment cette bizarrerie , cpii est peut-être unique dans l'histoire de la polémique religieuse. La petite préface d'André Rivet (lectori) est entièrement laudative, et on y trouve de la science et de la candeur de Picherel , un éloge tout-à-fait conforme à celui cpi'en avoil
•2i)9. D'UN HÉTÉRODOXE CATHOLIQUE,
fait, loncj-tcmps aupai a\anl , Tliéotlore de Bèze, son principal adversaire au colloque de Poissj. Bèze, le plus intolérant des hommes dans les tristes écrits qui n'ont pas fait oublier ses jolies poésies , sut rendre justice pourtant à la tolérance éclairée et à la critique judicieuse de bonne foi. Cette observation méritoit aussi d'être recueillie.
Les bibliographes qui ont fait mention de Piclierel sont Jean Vogt, qui en parle ainsi, pag. 55 1 de l'édition de 17 55 : Paucissimis hœc opuscida fuisse visa monei doctiss. Magnus Crusius in Dissertât. Epist. ad fFormiiun, pag. 47? qui illa proinde oh prœstantiam ac raritatem no^^o prelo destinaient (je ne crois pas que cette édition projetée par Crusius ait paru) ; Engel, tom. I , pag. 1 25 ; Bunemann , pag. i25; Bihl. S althen., ipsis^. 546; Bibl. Solger., tom. III, pag. 402; Bauer, Bibl. Libr. lar., tom. III, pag. 202. Ils s'accordent tous sur la rareté de ce volum^e , qui se comprend à merA'eille, puiscpi'il ii'étoit pas de nature à contenter ni les opinions absolues des catholifjnes ix)mains, ni les opinions absolues des protestans, et qu'il se trouva, d'emblée, hétérodoxe en deux Eglises.
Pierre Picherel, dont il est question ici, et que le sage De Thou appelle (m libro IV de Vita sua ad annuni 1589) hominem trium linguarum peritissimuin y et acutissimi judicii , étoit né, diton, près de la Ferté-sous-Jouarre. Il mourut, selon Moréri, en i5go, dans un petit prieuré de
Tabbaye d'Essoraes, dont le père Leloiic; dit qu'il étoit moine : mais comme le père Leloiig ne fait probablement que copier De Thou, qui avoit vu, l'année précédente , Picherel âgé de soixante-dixneuf ans, et travaillant encore quatorze heures par jour, il faut s'en rapporter k ce dernier écrivain, qui dit seulement qu'il y avoit été moine autrefois, otim monasticam professuin , ce qui indiqueroit simplement qu'il s'y retira sur ses vieux jours , après en avoir été long-temps absent, pour exercer, selon toute apparence , d'autres fonctions ecclésiastiques , qui ne dévoient pas être absolument vulgaires, si l'on en juge par le crédit dont il jouissoit , tant d'années auparavant , au colloque de Poissy.
On me demandera nécessairement ce C[ue fait cet épisode biographique dans un livre tout consacré à la philologie et à l'histoire des livres , et c'est en effet la question. Je répondrai à cela que je ne me serois pas avisé de ce soin , si la biographie de Picherel étoit quelque part , et si elle ne se réduisoit à ces lignes de Moréri et de Lelong , saisies au hasard sur une page de De Thou; mais les gros volumes de De Thou, de Lelong, de Moréri, et les volumes innombrables de Niceron , qui a peutêtre parlé de Picherel, ne sont pas, ne peuvent pas être sous la main de tous les lecteurs, et il n'est pas plus mention de Picherel dans la Biographie universelle tle M. Michaud (jue dans celle do dom Chaudon. Nul homme n'a été plus piès cependant
d'attacher son nom à un événement qui seroit aujourd'hui le pkis important de l'histoire moderne ; car il aui^oit certainement empêché une jurande partie de ceux qui l'ont suivi depuis la Fronde jusqu'à la Révolution, je veux dire la fusion des deux communions chrétiennes , si ardem.ment désirée par tous les esprits sages du temps , et qui n'exii^eoit de part et d'autre que des concessions dont Picherel donna l'admirable exemple.
Au reste, ce sage cénobite, qui intervenoit avec tant de puissance entre des factions animées de toute l'aigreur des haines religieuses , et qui devoit une partie de son ascendant à un immense talent de discussion , en devoit bien davantage encore à sa ]3onne foi dans l'examen des discussions théologiques, à sa condescendance pour la piété égarée, à son indulgence pour l'erreur aveugle , à la réputation sans tache de ses moeurs et de sa vertu ; cet oracle caché de nos libertés gallicanes a toutefois passé sans nom au milieu des théologastres et des hérésiarques , dont les fougueuses déclamations tiennent une place si mal employée dans nos bibliothèques , et dont la vie occupe une place si mal employée dans nos biographies. C'est le sort du bon sens et de la modération; et j'avoue que cette considération n'ajoute pas peu de valeui^, à mes yeux, à l'un des plus rares de mes Elzevirs.