‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 74 sur 85 · EXCELLENT RUDIMENT DE LANGRES · texte numérisé non relu

EXCELLENT RUDIMENT DE LANGRES

qu'il ne sait pas que Clément Marot, fort jeune encore, est tout au plus le premier qui se soit avisé déporter atteinte, vers i52o ou i55o, aux archaïsm.es et à l'archéogi^aphie de notre langue.

Ce savant, qui a lu Adanson, signe son élucubration : un ancien député. J'espère qu'on ne le députera pas à Corinthe. ;

Des Livres aunotés en manuscrit par des Savans, et spécialement, de Guiet et de Lohier.

Oppiani de Venatione Lib. IV, studio Conr. Rittershusii.

Lugd. Batav. Plandn-Raphel. iSg^, in-8. ; mar. violet. ,

Exemplaire signé de Guiet (François), très célèbre phi-

lologiie du dix- septième siècle, et chargé de leçons, de

corrections et de notes de sa main. Il a appartenu à Ménage.

Adagia siVE Proverbia graecorum , ex Zenobio seu Zcnodoto , etc. Antuerpiae, P lantin- Moret , 1612, in-4. ; veau fauve ancien, première reliuie.

Exemplaire signé de Guiet , chargé de leçons , de corrections et de notes de sa main, et qui a aussi appartenu à Ménage.

M. Annaei LucANi Pharsalia , ex emendatione Hug. Grotii. Lugd. Bâtait. Maire , 1626, in-8. ; v. fauve ancien, première reliure.

Exemplaire chargé de leçons , de corrections et de notes de Guiet, et celui même qui a servi à l'édition imprimée à Leyde en 1728. Il a fait partie de la bibliothèque ^ojf Au/ne de de Thou.

Quoique ces trois volumes soient fort bons , et dignes des meilleures bibliothèques, je n'en ferois pas mention dans un ouvrage où il ne devroit être question que de curiosités très notables, s'ils ne me fournissoient l'occasion de quelques remarques.

38o DES LIVRES ANNOTÉS,

dont la première au moins ne saui'oit être sans importance pour les biographes à venir. C'est que le nom de ce François Guiet , qui vaut bien la peine d'être retenu, puisque Ménage l'appeloit le plus saA'ant des Angevins, et que de Thou, Du Puy, Saumaise, Huet et Ménage, s'honoroient de son amitié et se servoient de ses conseils , n'a jam.ais été écrit correcteraient. D. Chaudon l'écrit Guyet, comm.e Moréri; le prescjne infaillible M. Weiss l'écrit comme D. Chaudon, et tutti quanti comme M. Weiss. Je crois que cette erreur remonte à Bayle , ou plutôt à son prote , car l'article Guiet est d'ailleurs fort bien inséré dans le Dictionnaire à sa place naturelle, entre Guichenon et Guillemette. Le véritable nom de ce philologue étoit Guiet, et en latin Guietus. J'ai la prem.ière de ces signatures au frontispice de son Oppien , et la seconde au conunencement des Adagia , dont j'ai donné les titres plus haut.

Il est sans doute assez peu important que le nom de Guiet se soit écrit avec un iota ou avec un upsilon, mais ce qu'il y a de certain, c'est que s'il avoit à revivre , personne ne seroit plus étonné que lui qu'on se fut occupé de cette question. Voué avec une sorte de manie au culte de la solitude et de l'obscurité, il a fait presque autant pour se soustraire à la vaine réputation d'auteur et de savant, que la plupart des autres pour l'obtenir, et peut-être ne resteroit-il aucune tj-ace de ses pré-

DES LIVRES ANNOTÉS. 38ï

cieux travaux, si Ménage n'avoit fait après sa mort l'acquisition de tous ses livres , s'il ne les eût légués après lui à la bililiothéque des Jésuites, et si la dispersion de cette dernière collection n'en avoit replacé cpielques uns sous les jeux des amateurs. C'étoit en effet sur la marge même de ses livres qu'il déposoit tout son travail, qui ne le cède ni en ordre ni en netteté à celui des plus excellens cornmentateurs, et dans lequel il l'emporte de beaucoup sur eux, quant à l'élégance requise en ce genre d'étude , et qui est nécessairement fort restreinte : Est ïYiodus in rébus. Guiet n'étoit pas seulement un homme docte en toutes langues et en toutes sortes de bon savoir; c'étoit aussi un homme d'un esprit très cultivé et d'un goût très délicat , et cpii même en écrivant pour lui seul et au courant de la plume , ne pouvoit manquer aux moindres convenances du style. Aussi, toutes les notes qui ont été recueillies, et pour ainsi dire dérobées dans ses manuscrits, font le plus bel ornement des T^ariorum dans lesquels on les a intercalées, cpioique improvisées, pour ainsi dire, au fil d'une lecture. La seule idée d'une polémique littéraire auroit suffi pour le détourner de la carrière des lettres s'il avoit attaché quelque importance à un succès. Ce n'étoit cependant pas à défaut de courage qu'il évitoit ces misérables luttes de l'esprit; c'est parce qu'il sentoit qu'il ne seroit pas compris, et on doit être étonné de trouver dans un commentateur de cette époque ce genre

de conviction. Guiet étoit fort persuadé que tous les manuscrits des classiques anciens nous étoient arrivés corrompus par le temps, ou par la négligence des copistes , ou par le caprice présomptueux des éditeurs, et il n'hésitoit pas à biffer d'une main hardie les vers barbares et ridicules qui lui paroissoient jetés d'une main ignorante à travers les belles conceptions d'un grand écrivain. Il est le seul de tous les scoliastes qui ait opéré ainsi à la manière du philosophe scjthe, mais il falloit avoir pour cela son tact poétique , son imagination, et surtout son indépendance de caractère. Je suis trop peu instruit pour décider, d'après les exemples de ce genre de mutilation qui me sont tombés sous les yeux, si Guiet a toujours eu raison. Après de longues études sur de courtes lignes, j'ai osé le croire quelquefois , et cela ne prouve rien ; mais il restera prouvé cpie je me trompe beaucoup, si Guiet n'est pas un homme extraordinaire.

L'intrépidité morale de Guiet tenoit de son intrépidité littéraire. A l'âge de cinquante et un ans, il fut opéré de la pierre , et à cette époque , cette opération étoit presque sans espérance. Il ne souffrit pas qu'on le liât, ne poussa pas un cri, n'exhala pas un soupir, et resta les yeux arrêtés sur son Lucain, aux vers que Lucain a voit, dit-on, récités en moui-ant. Dans Guiet, ce n'étoit pas une combinaison ; il en étoit précisément là de son commentaire. Il ne mourut que dix-neid" ans après.

J'ai ce Lucain , qui avoit appartenu à la famille

de Thou, et cpii a passé depuis dans les mains du dernier éditeur de Leyde. La liaison de Guiet avec de Thou l'ancien explique fort bien comment il a pu recevoir ce présent d'un de ses héritiers. On ne comprend pas moins facilement comment Ménage, acquéreur de la bibliothèque de Guiet , avoit cédé ce manuscrit k ses éditeurs hollandois. Il est plus difficile d'explicjuer comment il est revenu. h'Oppien et les Adages ne sont connus ni de Bayle, ni d'aucun autre biographe.

L'écriture de Guiet est remarcjuable par sa propreté et sa lisibilité. Son grec est presque aussi joli que celui de Racine. Après Racine, il n'est personne qui ait écrit plus nettement sur les livres, dans cette catégorie illustre où je n'ose admettre ni le licencieux Jamet, ni l'athée Meslier , ni même le sage et savant Lohier dont les notes manuscrites augmentent beaucoup le prix d'un volume , et cpii n'en a jamais publié une seule. Il paroit cependant qu'il n'étoit pas tout-à-fait insensible à l'espérance de recueillir le gré de son travail , puisqu'il n'est pas un de ses livres à ma connoissance , sur le frontispice duquel il n'ait tracé de sa charmante écriture son nom peint fort lisiblement en encre rouge ; mais il faut qu'un homme d'une aussi vaste instruction , et d'une aptitude aussi déterminée aux études du cabinet , ait été pénétré d'une bien profonde et bien sincère modestie pour se refuser toute sa vie à courir les chances de la publicité, qui ne pouvoient manquer de lui être favorables.

Je possède deux ouvrages de nature très différente, les Elémens primitifs des langues de Bergier, et la Dissertation historique sur la population des anciens temps , par Wallace , l'un et l'autre chargés par lui, du commencement à la fin, des annotations les plus doctes et les plus curieuses. Le premier démontre qu'aucune langue sacrée ou savante ne lui étoit étrangère, et le second, qu'il possédoit au degré le plus rare les sciences de l'économie politique et celles du calcul. Tout ce qu'il a touché s'est amélioré sous sa main, et son exemplaire équivaut toujours à une seconde édition très perfectionnée, et souvent à un manuscrit unique. Je me crois cependant bien sûi' cpi'il n'est pas dix de mes lecteurs dans la m^émoire desquels son nom. réveille un souvenir. C'est ce qui m'a décidé à l'accoler dans cet article à cet autre savant , qui ne fut pas moins insouciant sur sa renommée, mais qui ne pouvoit échapper de son temps aux investigations si actives et si pénétrantes de l'histoire littéraire. Il j avoit certainement de l'analogie dans leur caractère et même dans leur genre d'érudition , (|uoif[ue celle de Lohier fût très judicieusemient appropriée à notre époque.

J'ai beaucoup insisté dans ces Mélanges sur l'intérêt des livres annotés par des hommes faits pour donner à leurs notes l'autorité du savoir, et j'ai eu pour cela deux raisons. La première, dont le public ne me tiendra pas compte, c'est que c'est mon goût, et (pie ma petite bibliothèque n'olïrira

rien, selon moi, de plus digne de Tatlention des curieux que ces livres annotés ou autographiès , qu'on me pardonne ce barbarisme. La seconde, c'est (pi'il me semble cpie l'amom^ de la propriété, et si l'on veut, je ne sais quel ingénieux et innocent égoïsme, étant celle de nos passions qui joue le plus grand rôle dans la bibliomanie , c'est la servir tout-à-fait selon ses goûts que de lui indiquer le genre de spécialités le plus exclusif auquel elle puisse se livrer. Puisqu'il est convenu que la rareté constitue le principal mérite de la plupart des livres que les bibliomanes recherchent, et qu'elle fait souvent porter à des prix exorbitans d'insignifiantes bagatelles imprimées à vingt-cinq ou cinquante exemplaires , qui se défendroit d'une prédilection que je ne trouve que juste pour l'exemplaire autographié y c'est-à-dire pour le livre essentiellement unique et original dont Y Adelphe manque à toutes les bibliothèques? Il est évident que la proportion de sa valeur s'accroît ou diminue presque arbitrairement : i°. en raison de la valeur intrinsèque de l'ouvrage; 2.". en raison de la réputation de l'annotateur et de la rareté de ses autographes ; 3°. en raison de ce cp^i'il a été ou non édité. Toutes ces questions ne peuvent être jugées que par le goût de l'amateur qui achète , m^ais il falloit les aborder ici, puisque aucune bibliographie ne les a traitées explicitement.

De différens systèmes d'Orthographe et de Prononciation. — Réponse aux prétendus Inventeurs d'une Réforme orthographique.

Grammaire de P. de la Ramée. Paris, André TVechel, i5']2, ' X, dont un blanc, et 3ii. — Dialogue de l'Ortografe e Prononciacion françocse , par Jaques Peletier du Mans. Lyon, Jan de Tournes, i555, i36 et IV. — Réplique de Guillaume des Autelz aux furieuses Défenses de Louis Meigret , avec la suite du Repos de l' Auteur. Lyon, Jean de Tournes , i55i , 1 1 -j. — Traité touchant le commun usage de l'Escriture françoise , par Lojs Meigret. Paris, i545, signatures A — H, non chiffrées; en tout 4 lom. en i vol. in-8. , m^ar. vert, aux armes de de Thou.

Les quatre pièces très rares qui composent ce précieux vohime sont en grand papier, et d'une parfaite conservation.

Aucune cjuestion littéraire n'a plus généralement et depuis plus long-temps occupé les bons esprits, cpie celle qui a pour objet l'examen et la critique des imperfections de notre orthographe. Quant au projet de la réformer, cpii paroit devoir être la conséquence nécessaire de cette étude, c'est le fait d'un esprit présomptueux et superficiel , dont la portée manque d'étendue , ou le savoir de maturité. J'étois convaincu depuis dix ans de

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rexcellence et de la facilité de cette réforme, cpaand je me suis aperçu qu'elle n'étoit ni bonne ni possible ; et ce n'est pas une nouvelle combinaison qui a clian«é ma conviction. C'est un fait qui s'exprime en peu de mots : on n'improvise pas plus les orthographes f[ue les langues. Ce qui forme irrésistiblement les unes et les autres, c'est le temps. Si l'on me montre maintenant un peuple dont les grammairiens aient fait simultanément la' langue ou l'orthographe, je n'ai rien à répondre à cette preuve , et je consens à voir refaire les nôtres ; mais il faudra s'y prendre autrement.

Il est à remarcjner que le principe même sur lequel s'appuient les réformateurs est une chose qui peut donner lieu à contestation. L'écriture doit être autant que possible, suivant eux, l'image de la prononciation , et ils regardent cet axiome comme admis. C'est cependant borner d'une manière bien étroite la carrière ouverte aux facultés de l'homme , que de le forcer à traduire quelques sons convenus par quelques signes convenus , pour interpréter sa pensée, et que d'emprisonner son imagination dans ce cercle invariable d'articulations orales et de fîgui^es chirographiées, sous peine de n'être pas compris. Les philosophes de tous les siècles n'en ont pas jugé de la sorte; car la poésie, qui est la première langue des philosophes , ne fut créée que pour diviser la langue parlée; et.il n'est presque pas douteux que cette division n'ait passé

clans la langue écrite , puisqu'il en reste des traces innombrables clans l'orthographe des mots. Notre langue elle-m^ême, si jeune relativement aux poésies anciennes , fourmille de ces anomalies , c{ui ne sont permises cpie dans le vers. La figure du vers, sa distribution en lignes prosodic[ues superposées, l'espèce d'incantation nécessaire pour le prononcer euphonicjuement , sont autant de dissimilitudes entre la langue usuelle et la langue philosophicjne, la langue des législateurs, des bienfaiteurs de l'humanité, d'Orphée, de Parménide, d'Empédocle, de Pythagore, de Solon.

Voyez, h toutes les époques, les peuples qui sont arrivés au plus haut degi^é de cette civilisation agricole et industrielle , vers lacjiielle semblent tench-e les voeux de cette génération ; leur langue écrite n'a aucun rapport avec leur langue parlée. Voyez les signes sacrés de l'Inde; voyez les hiéroglyphes de l'Egypte ; voyez l'écritui^e radicale des Chinois ; et puisque vous voulez faire de tout cela une question politicjue , écoutez du moins. Il n'y a en Europe qu'un bon alphabet; il n'y a en Europe c|u'une bonne orthographe. L'alphabet, c'est celui des Russes; l'orthographe, c'est celle des Espagnols. Pour trouver le plus mauvais alphaber et la plus mauvaise orthographe de l'Europe , il faut choisir entre la France et l'Angleterre; mais celleci a le prix, et c'est chez elle cpie nous allons ramasser pièce à pièce tous les élémens de nos insti-

Uitions. C'est cependant, de tous les peuples, celui qui s'éloii^ne de plus en plus de sa langue parlée dans sa langue écrite. Insistez sui^ la question , si vous voulez, mais ne l'étayez pas d'un argument faux, d'un argument à contre-sens, d'un argument absurde. Il ne reste qu'un peuple vraiment libre sui' la terre, et il a quatre alphabets. L Toutefois, je veux supposer que nos langues écrites n'étant que la représentation des sons de nos langues parlées , et non pas l'expression figurée du sens, cette représentation ne sauroit être trop exacte. Il faut seulement qu'elle soit praticable , et que son perfectionnement n'entraîne pas plus d'inconvéniens qu'il ne promet d'utilité.

D'abord, pour rendre la langue écrite entièrement conforme à la langue parlée , il faudroit admettre qu'il y a une langue parlée établie , fixe , invariable , et que tout le monde prononce bien : or, c'est ce qu'il est diflicile de croire. 11 faudroit voir, si cette logocratie impossible s'établissoit , comment on feroit parler Montesquieu k Bordeaux, et Gresset à Amiens. Imaginez-vous les Pensées de Pascal, ou les Jardins de Delille, imprimés, selon l'arbitre de sa prononciation, par un ouvrier de Clermont, d'Issoire ou d'Amillac. Le résultat inévitable d'mie pareille méthode seroit l'introduction de cent langues nouvelles dans la langue, et peut-être de davantage; car il n'y a pas un village de France, que dis-je? il n'y a pas un

3i)o SYSTÈMES D'ORTHOGRAPHE,

homme qui soit d'accord avec mi autre sur tous les faits de la prononciation. L'Académie n'a-t-elle pas été deux années en suspens sur la manière de prononcer un vers d'Octavien de Saint-Gelais, et ne saYons-nous pas de Mézeraj qu'à la fin de ce long débat, les Normands furent battus d'une seule Yoix? Une langue écrite qui représenteroit absolument la prononciation ne seroit plus une langue; ce seroit le chaos.

Voici qui est plus concluant. L'application exacte de la langue écrite à la langue parlée implique , on en conviendra, une condition essentielle : c'est que tous les sons de la langue parlée puissent être exprimés dans la langue écrite ; autrement la traduction est im.possible, l'écriture reste conventionnelle comme elle étoit auparavant, et le novateur sauvage a inutilement violé l'usage et l'étymologie. Je ne m.e crois pas assez savant pour rien apprendre à des jeunes gens fort instruits, qui ont déclaré très hautement que la cpiestion soulevée étoit audessus de l'intelligence de tous les lecteurs , et qu'il ne convenoit qu'à eux de la juger sous tous ses aspects, et d'en déduire toutes les consécpiences : mais je prendrai la liberté de leur soumettre , pour ma propre instruction , la question que voici : Comm.ent peut-on faire une écriture phonogi^aphique avec un alphabet cpii ne l'est pas? Quand ils mi'auront donné une réponse satisfaisante, j'en ferai part à mes lecteurs.

En eiïèt, noire langue écrite possède vin^tf[uatre signes, dont quatre parasites et faux. Reste à vingt.

Notre langue a au moins trente-cinq émissions vocales ou articulées. Nous écrivons cinq voyelles. Nous en avons quatorze , et même quinze , en y comprenant une voyelle normande (p.e la tradition a conservée au théâtre. Il y a dans nos provinces trois ou quatre consonnes, à ma connoissance, que je n'ai vues dans aucun alphabet. Notre langue écrite ne peut donc représenter que la moitié des signes de notre langue parlée; et je n'ai rien dit des valeui^s prosodiques , qu'il n'est pas permis de négliger cpiand on s'occupe de phonographie. Notre écriture ne peut donc pas peindre la prononciation.

Il y auroit un moyen d'obvier à cette difficulté. Ce seroit de faire un bon alphabet phonographicjiie, et cela n'est certainement pas difficile. Ramus et Baïf , les seuls hommes de cpielque talent cpii aient rêvé , jusqu'à nos jours , l'orthographe naturelle , étoient entrés franchement dans la question : ils avoient créé autant de caractères qu'il nous manquoit de vocalisations et d'articulations écrites. Taillemont , Rambaud , et je ne sais quels autres néographes, en ont fait autant, parce que, tout inférieurs qu'ils étoient aux premiers en érudition et en capacité, ils comprirent qu'il falloit nécessairement une nouvelle gramma tologie pour une

nouvelle orthographe. Les systèmes de ces bonnes gens n'avoient d'ailleurs rien d'ouvertement offensif pour la littérature nationale. Elle venoit de naître, et il ne s'agissoit que de l'écrire. L'application de leiu's théories ne comproraettoit aucune règle, aucun monument; il n'y en avoit point. Elles excitèrent cependant l'indignation des véritables savans de l'époque. Les dernières lignes autographes de Montaigne contiennent une protestation énergique contre les innovations qui s'introduisoient dans l'impression des livres ; et Cicéron, si amoureux des archaïsm.es de la langue latine, n'a pas attaqué avec moins de véhémence celles qui commençoient à se répandi'e de son temps. C'est cpi'ils savoient, je le répète, qu'on ne fait pas plus une orthographe cju'une langue.

J'ai dit tout à l'heure ({u'il n'étoit pas difficile de créer un bon alphabet phonographique, et j'ajoute qu'il n'y a point d'écolier qui n'en puisse composer un à son loisir. J'avois le mien à cjuatorze ans , et mon illustre maître, M. de \olney, me savoit gré d'avoir franchi quelques obstacles, auxquels sa bienveillance pour moi lui faisoit attacher une importance fort exagérée. Il est évident, et je le dis en toute humilité, que mon alphabet est fort supérieui^ à l'alphabet usuel , qui est exécrable , et que je serois, au besoin, le Thot ou le Cadmus de la réforme qu'on propose. Malheureusement, notre alphabet usuel est un fait, et il n'y a que des faits

SYSTÈMES D'ORTHOGRAPHE. SgS

ilans la science des lanj^ues; toutes les théories qui méconiioissent ce principe, la mienne expressément comprise, sont du domaine de l'ignorance ou de la folie.

Cette discussion ne vaudroit guère la peine d'être poussée plvis loin, car elle aboutit à une solution si triomphante, qu'on perd son temps à Tentretenir; et cette solution, la voici : cela est absurde, parce que cela est impossible, et cpie cela ne sera jamais. Je ne dis point pourtant cpiun excellent alphabet , comme l'alphabet slave , ne soit pas un moyen puissant de civilisation. Nous avons appris depuis quelques années que les Russes , les Polonois, les Illjriens, portent dans nos études une aptitude particulière d'investigation, et que, dans quelc|ue langue qu'ils veuillent s'exprimer, on ne les distingue pas aisément des nationaux. Cela vient probablement de la perfection relative de leur alphabet; mais ce n'est ni l'Académie impériale, ni le Journal grammatical de Pétersbourg, qui ont fait leur alphabet ; c'est le temps.

La réforme orthographicpie a été combattue dans un journal avec esprit, avec trop d'esprit peut-être , et surtout avec une animosité qui n'est pas des beaux jours de la littérature ; mais je crois (|ue les novateurs se sont trop pressés de triompher, en proclamant qu'on leur avoit abandonné le terrain de l'étymologie et de l'homographie. Si leur paradoxe avoit pu se soutenir jusque-là, ce

394 RÉPONSE AUX INVEJNTEURS

([lie je ne suppose pas, c'est là qu'il cesseroit d'être

cpielque chose.

« Tout le génie des langues est dans l'étymolo- (( gie. )) Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Bacon. Otez aux mots traduits, et surtout aux mots composés, leurs signes générateurs; dépouillez -les de cet élément qui les nomme, qui les caractérise, et vous verrez ce cjui restera. Qu'est-ce cpie votre fisike? Une science étroite et sèche, ha phfsique dérive du souffle cpii anime le monde. Pauvres orthogi aphiers !

Avez-voiTs pensé , après cela , que l'étymologie étoit souvent ontologicpie , qu'elle suivoit la filiation, qu'elle servoit l'ordre des idées? Avez-vous imaginé cjii'elle ne fut jamais entrée pour rien , orthographicpement parlant, dans les combinaisons du style? On vous en citera mille exemples dans Molière, dans La Fontaine, dans Montaigne, dans Rabelais. Croyez-vous qu'elle soit inutile aux études du médecin, de l'avocat, du chimiste, c'està-dire des hommes les plus essentiels de notre société?

Votre réforme se fait au nom de rintelligence humaine; c'est l'usage, et quiconque n'adhère pas à votre réforme est essentiellement stupide. J'y consens pour ma part; mais j'a\oue cjue je ne sais où les hommes studieux iront se prendre cpiand vous aui'ez brisé cette chaîne de l'étymologie, qui unit si merveilleusement les idées par la tradition

D'UNE RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE. 3g5 des mots. Il n'y a pas un seul vocable étymolo- 4»iquenient orthographie qui ne fasse naître clans l'esprit l'idée très nette d'un fait littéraire, d'un fait historique, d'un fait moral; si vous lui enlevez cette valeur implicite , cette condition virtuelle du sens , vous avez tué l'âme de la parole, Y esprit qui anime le verbe : il ne vous reste qu'un cadavre.

Vous répondez à cela que ce n'est pas une opération nouvelle dans l'usage des langues, et que le temps a introduit dans notre orthogi^aphe même une foule de modifications, à travers lesquelles ont disparu les traces de l'étjmologie. Il n'y a rien de plus vrai ; mais cette objection me rappelle celle d'un certain Grec que je trouvai un jour occupé à renverser des colonnes corinthiennes pour y scier des meules. « De tout temps, me dit-il , mes aïeux ont fait des m.euîes avec ces colonnes; et puisqu'elles sont destinées à devenir meules, elles ne saui'oient l'être trop tôt. » Cet homme croyoit bien raisonner, et il le croit encore , car je ne lui répondis pas. C'étoit un barbare.

Mais ce n'est pas à vous , sans doute, (jrie j'aurois été obligé de dire que le but de l'architecture n'étoit pas de faire des meules. L'usage, qui est le suprême arbitre des langues, a modifié l'orthographe en la rapprochant sans cesse de la prononciation , autant que cela est praticable, je le répète, dans une langue dont la prononciation ne peut pas s'écrire, et l'usage auroit eu tort, s'il n'avoit pas toujours raison en

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