‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèqueChapitre 75 sur 85 · RÉPONSE AUX INVENTEURS · texte numérisé non relu

RÉPONSE AUX INVENTEURS

fait. L'usage n'est pas l'expression des doctrines de ([uelques gens de savoir; il se compose de l'habitude des majorités, et les majorités écrivent mal. Je conçois le noble zèle du philosophe c£ui s'efforce de les relever jusqu'à lui; je ne saurois partager l'abnégation du grammairien qui abdique la grammaire et l'alphabet poui^ descendi^e à leur niveau. Il n'y a , d'ailleurs , aucune espèce de mérite dans cette prétendue innovation , qui est tentée et renouvelée, depuis trois siècles, par tous les mauvais écrivains de la langue, et qui l'a été dix fois plus heureusem.ent qu'aujoiu d'hui ; il n'en résulte aucune utilité pour le peuple , aucun avantage progressif pour l'insti'uction. Donnez des écoles au peuple ; il faut que tout le monde sache écrire , mais il est peu nécessaire que tout le monde écrive avec l'exactitude de Lemare ou de Duvivier, et le moindi^e écolier trouvera bien votre orthographe tout seul. On vous a dit que votre cuisinière l'avoit inventée avant vous, et cela est plaisant, parce que cela est vrai.

Une belle langue à concevoir, ce seroit celle où la prononciation se seroit formée à coté de la langue écrite sans en modifier l'orthographe; et je crois que cela auroit pu arriver chez nous, si l'Académie Françoise avoit été instituée au seizième siècle, sous l'influence du génie d'un Rabelais, d'un Montaigne, d'un Amyot, d'un de Thon, d'un L'Hospital, d'un Passerai, d'un Pilhou, d'un Des-

D'UNE RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE. 397 portes , etc. Ce seroit mie chose admirable , et iniicjiie chez les peuples de l'Occident, que ces deux interprètes de la pensée humaine , l'écriture et la parole, soeurs et non pas jumelles, analogiies et non pas cakpiées; la première, immobile et monumentale; la seconde , variée , flexible, inconstante; celle-ci pleine de grâce et de nouveauté , celle-là riche d'instruction solide et de notables enseignemens. Que font les esprits puissans de toutes les littératures qui finissent? ils vont rechercher les archaïsmes de la parole. C'étoit la sollicitude de Plutarque et celle de Cicéron , comme celle de Chatterton et d'Alfieri ; et c'est au moment où notre langue, rajeunie par une admirable école poéticjiie, s'efforce de renouveler ces archaïsmes précieux , c'est au moraient où elle aspire avec plus de succès que jamais à revivre encore dans les souvenirs de son adolescence , c'est quand les presses des Didot et des Crapelet reproduisent pieusement les vénérables monumens de la poésie françoise et les naïves merveilles de nos chronic£ues, c'est alors qu'on nous propose de démolir pièce à pièce ce vieil édifice du langage , dont la conservation inspire ailleurs tant d'intérêt et occupe tant de pensées ! Que dis-je ! tout le monde convient cpio les révolutions inévitalîles de l'orthographe ont déjà ravi aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes de nos contemporains la jouissance des plus inestimables chefs-d'œuvre que la littérature françoise

Page 1