‹ MélanomesChapitre 7 sur 8 · OBSERVATION V · texte numérisé non relu

OBSERVATION V

Dans le courant de mai 1862, M. le professeur Velpeau opéra à sa clinique une malade âgée de cinquante ans environ. Paysanne robuste et bien portante en apparence, elle avait une tumeur mélanique au gros orteil du pied droit. Malgré l'existence d'un gros ganglion dans l'aine, et sur les instances de la malade, M. Yelpeau consentit à pratiquer l'amputation de l'orteil, non sans cacher ses craintes. Examen de Vorteil : Mélanose périostique.

La mélanose, dit Coilis {On the diagnosis and treatment of cancer and the tumours analogous to it), a été généralement placée parmi les cancers; cependant elle n'est pas toujours de nature cancéreuse. C'est un accident qui peut se manifester dans beaucoup de tumeurs, plutôt qu'une forme bien distincte de production pathologique. La proposition de Collis est vraie en partie du moins; mais si la mélanose complique en effet souvent des tumeurs cancéreuses ou autres, elle n'en est pas moins susceptible de. former à elle seule des tumeurs multiples nombreuses, uniquement composées de la matière mélanique et bien cancéreuses, c'est-à-dire multiples et déterminant une cachexie en tout analogue à celle des maladies cancéreuses;

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c'est ce que démontrent une de nos observations et le fait suivant très-intéressant emprunté au remarquable et si consciencieux ouvrage de Gollis.

OBSERVATION VI (D'ArnÈs Gollis).

Malade âgée de cinquante-sept ans. Avant l'entrée de la malade 5 l'hôpital, douleur vive et soudaine à l'angle interne de l'œil droit. Cette douleur revient une fois par jour à des heures différentes.

La douleur devint de plus en plus intense et d'une durée plus longue, elle s'étendit à l'angle externe, à la pupille et à la tempe; larmoiement, vision intacte.

Tout à coup la malade s'aperçoit que les rayons lumineux ne passaient plus que par la partie inférieure de la pupille ; l'état alla toujours s'aggravant.

A son entrée à l'hôpital, tuméftiction considérable de la lèvre supérieure, chémosis péricornéal; l'ouverture de la pupille est déformée, légèrement agrandie, faisant une forte saillie en avant, à sa partie inférieure et interne.

La sclérotique était amincie et proéminente, de couleur noirâtre; la cornée était transparente; capsule cristalline opaque. Le cristallin contenu dans sa capsule était légèrement projeté en avant dans la chambre antérieure ; on ne pouvait plus distinguer l'iris, il était déplacé, laissant la pupille largement ouverte, et permettant le déplacement du cristallin en avant ; les mouvements de la pupille était libres.

Pour diminuer la tension intra-oculaire, je pratiquai des ponctions. Cela amena un soulagement considérable, le lendemain je m'aperçus qu'une substance noire avait traversé la sclérotique au point où j'avais ponctionné l'œil. Léger soulagement.

Un examen microscopique pratiqué sur une parcelle de la tumeur saillante, nous apprit qu'elle était composée de cellules

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pigmcnlairos granulées sans trace de cellules cancéreuses. Vision entièrement perdue La malade souffrait et se tourmentait beaucoup. La maladie était encore parlaitement localisée et limitée au globe de l'œil. État général bon. Prenant ces faits en considération, et craignant l'envahissement des muscles de l'orbite, je provoquai une consultation et, d'un commun accord, on convint de pratiquer l'ablation du globe de l'œil. Je fis l'opération le 5 octobre 1857, deux ans après le début de la maladie.

Les muscles furent enlevés avec le globe de l'œil pour être sûr que toutes les parties malades fussent bien complètement enlevées.

La tumeur fut divisée : elle était de consistance plus ferme que le reste du globe de l'œil et assez bien circonscrite; elle était formée d'une matière colorante amorphe, de globules graisseux et de globules colorés réunis en masse. Aucune trace de cellules cancéreuses ; elle ne ressemblait en aucun point aux tumeurs cancéreuses. La matière cancéreuse était répandue dans l'humeur vitrée, la rétine, la capsule du cristallin et l'iris; aucune trace de matière colorante dans le cristallin ou la sclérotique (même en comprimant la tumeur), il n'y en avaitpoint dans le nerf optique ni dans les muscles ; le cristallin était encore dans sa capsule, il avait été assez projeté en avant pour remplir toute la chambre antérieure.

Tout alla bien au point de vue de l'opération ; les paupières furent réunies et suturées au devant de l'orbite ; aucune récidive ne se manifesta dans le voisinage.

Je l'ai vue plusieurs fois l'année suivante. En février 1857, elle vint me montrer une petite tumeur globuleuse qui s'était formée en peu de temps au-dessous de la peau du sein droit, près de l'aisselle, avec quelques racines adhérentes dans la glande et dans la peau. Elle avait grossi en produisant beaucoup de douleur, et avait atteint la grosseur d'un haricot. Arrivée h ce volume, elle n'augmenta plus. Elle était doulou-

MÉLÂNOMES. 37 relise au loucher, de consistance dure, de couleur noire mélanique, bien appréciable à travers la peau. - Lotion de sousacétate de plomb : légère diminution du volume de la tumeur. La tumeur paraissant unique, je l'aurais enlevée si la malade y avait consenti.

Je revis la malade en 1860. Il y avait, à cette époque, trois tumeurs dans le sein droit, parfaitement séparées l'une de l'autre ; une autre dans le sein gauche, et plusieurs autres disséminées sur les jambes, les bras et le dos.

L'histoire de toutes ces tumeurs était la même : elles croissaient toutes jusqu'au volume d'une châtaigne; les douleurs cessaient, une certaine diminution se manifestait dans le volume des tumeurs et en même temps apparaissaient ailleurs d'autres tumeurs.

Il n'y avait rien à faire à la pauvre femme pour empêcher le développement de ces tumeurs. Je lui donnai des toniques pour essayer de maintenir son état général. Sur l'os malaire gauche, se présentait un groupe de tumeurs irrégulièrement ovales, mobiles sur le périoste. Le thorax, les bras, le cou étaient couverts de productions mélaniques de toute dimension; elles présentaient l'aspect de masses noires, vues par la transparence de la peau. Sur le dos, entre les épaules, existait une tumeur noire, brillant comme la plombagine ; il y en avait une sur les lombes, à surface ulcérée et saignante ; elle était d'un noir intense. Elles étaient moins nombreuses sur les bras et sur les jambes, mais quelques-unes avaient le volume d'une orange. Le plus grand nombre était de la grosseur d'une noix ou d'un œuf de pigeon. Elles devinrent beaucoup plus nombreuses dans les derniers jours de la vie, etc., etc.

La malade succomba enfin à une hémorrhagie, cinq ans et demi après l'opération. Je ûs l'exameu des tumeurs qui me parurent situées dans les follicules sébacés ; l'autopsie ne fut point pratiquée.

Le lecteur aura sans doute ét6 frappé de la grande analogie qui existe entre cette observation et celle de la malade dont nous avons examiné si minutieusement tous les organes. Nul doute que si M. Gollis eût obtenu l'autorisation de pratiquer l'ouverture du cadavre, il n'eût trouvé dans tous les viscères des productions mélaniques analogues de formes, identiques de nature, en tout parfaitement semblables à nos mélanomes.

M. Gollis paraît placer les tumeurs mélaniques observées sur sa malade dans les follicules sébacés. Il ne nous donne point la démonstration du fait, et nous contestons que la maladie ait une atïînité spéciale pour les glandes de la peau. Il en est de la mélanose comme du cancer morbus totius substantiœ : elle va partout, envahit tout; assigner des bornes à son envahissement, c'est méconnaître sa nature.

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