MI^LCHIUR GR1MM
encore prince royal, et son Trère Taisaient, au commencemenl de 1771, un voyage de France, que ta mort de leur père allait subilemenl ïnlerrompre. Grimm, là-desstis, de se demander s'il n'y a point quelque parti à tirer de cette occurrence, t Au milieu de tous mes châteaux en l'air, je suis fAclié que les mauvais chemins aient retardé les princes de Suède si longtemps. J'aurais voulu que Votre Altesse se fût trouvée à Deux-Ponts pendant leur séjour, rclalivement à ces châteaux de relais que j'i^làve dans ma tête ; car, quand je n'en peux pas élever jusqu'à trente pieds de haut, je me contente d'allerjusqu'à dix-huit. Slais peut-être ces princes ont-ils passé â Darmsladt ; on les attend encore ici celte semaine. *
Le grand œuvre de Grimm, son triomphe, son Austerlitz fut le mariage de la princesse Wilhetniine, la quatrième des filles de la landgrave. Elle était née en 1755; Grimm l'avait viie à son passage à Darmstadl, en 1769, et s'occupa dès lors de lui chercher un mari. H lui avait trouvé la physionomie heureuse et conservait le souvenir de ces « yeux bien fendus » qui deviennent, dans ses lettres, la désignation habituelle et comme le nom convenu de la jeune fille. Ses idées, d'accord sans doute avec celles de la mère, et lorsque Wilhelmine n'avait encore que quinze ans, se tournèrent vers la Russie. C'était une affaire à préparer de longue main, le tzarowitz Paul, le fils
de Catherine, n'ayant lui-même que quelques années de plus que la princesse de Hesse. Il y avait, d'ailleurs, un changement de religion à effectuer, condition à laquelle le landgrave paraissait moins résigné que sa femme. Grimm, lui, n'est pas arrêté par si peu. Il veut qu'on emploie les délais c à édifier tout doucement à la grecque ». Il se refuse à admettre qu'on laisse la chose à la décision de la princesse ; c'est là un abus du libre arbitre. On le tient, du reste, au courant dès dispositions de toutes les parties intéressées. « Le dialogue, dont Votre Altesse a la bonté de me faire part, m'a enchanté. Je suis également content de la mère et de la fille, et je vois que tout ira le mieux du monde, le cas échéant. Je n'aurais plus d'inquiétude qu'un peu du côté du père, mais je ne le crois pas capable de traverser méchamment mes desseins. Les gazettes disent qu'il accorde aux réformés (le landgrave était luthérien) le libre service de leur religion dans sa résidence ; il ne voudra pas me chagriner pour la procession du Saint-Esprit*. Ce qui me plaît le plus, c'est que' la confiance de la mère me prouve qu'elle croit sa fille capable d'un secret. Cette qualité est précieuse à son âge et en suppose une infinité d'autres. L'époux que je lui destine la possède aussi. On lui avait défendu les
1. L'église grecque n'admet pas que le Saint-Esprit c procède »
champignons, qui l'incommodent et qu'il aime beaucoup. Il en eut un jour une indig^estion; on voulut savoir par qui il en avait eu, mais on employa et menaces et caresses inutilement, et il ne put jamais être déterminé à nommer celui qui les lui avait procurés. Cette anecdole est sûre, i) On voit jusqu'à quels détails descendaient les investigations de Grimm.
Il désire en même temps qu'on ne néglige aucun
avantage. La princesse a les yeux beaux, mais ses
cheveux laissent à désirer. Nous avons déjà vu
Griram s'occuper de coifl'ure pour la cour de Gotha ;
il n'est pas aujourd'hui moins secourable. t Le
papier que je joins ici prouvera à Votre Altesse que
je voudrais certains cheveux aussi bien plantés que
«^rtains yeux sont bien fendus. Ces conseils viennent
d'une dame très élégante, mais on dit cependant que
les coiffeurs savent un secret de ramener les cheveux
ciu toupet sur le front, de façon à réparer le petit
défaut d'un front trop dégarni. Madame la dauphine
^vait ce défaut, et l'on m'assure qu'elle l'a encore.
Xe parti de couper son chignon n'est pas praticable
dans la position où nous sommes, car enfin j'attends
toujours mon courrier, et je me flatte que ce mois
aie se passera pas sans quelque nouvelle qui ache-
Mnine vers la décision. >
<3u Fils aussi bien que du Père. C'est là-dessus que roule la discussion dite du FUioque,
232 MELGHIOR GRIMM.
L'affaire Iraina pendant plusieurs années, et avec de nombreuses péripéties. On avait fait passer un portrait à Pétersbourg, mais il y en avait deux ou trois autres en concurrence. La balance oscillait entre plusieurs des petites cours d'Allemagne. Grimm s'agitait de plus en plus ; il avait sur tous les points des correspondants qui le tenaient au courant et qui le faisaient passer par des alternatives de confiance et de désespoir. Ce qui ajoute à l'intérêt de la négociation dans laquelle il essaye de se tailler un rôle, c'est que nous connaissons aujourd'hui ce qu'on peut appeler le dessous des cartes. L'un des volumes publiés par la Société impériale d'histoire russe renferme la correspondance de Catherine elle-même avec l'agent qu'elle avait chargé de lui trouver une femme pour le tsarowilz. Le baron d'Assebourg, originaire, si je ne me trompe, du duché de Brunswick, était attaché à la cour de Copenhague. Ami très particulier de Panine, il devait à celte liaison la mission confidentielle dont la tsarine l'avait honoré. 11 en était digne, à en juger non seulement par l'estime que lui témoigne Catherine dans ses lettres, mais aussi par l'insislance qu'elle mit à lui persuader de quitter le service du Danemark pour le sien. Elle y réussit, d'Assebourg étant de ceux qui regrettaient la chute de Bernstorf, et qu'effrayait ou dégoûtait l'influence de Struensée ; il accepta plus lard les
MELGHIOR GRIMM. 233
offres qui lui étaient faites et entra dans la diplomatie russe. Pour le moment, il est au bénéfice d'une autorisation de Berustorf qui, mis au courant des projets matrimoniaux de la cour de Russie, s'est empressé d'y aidçr en plaçant d'Assebourg à la disposition de la tsarine. Les conditions à remplir laissent le champ assez large au négociateur. L'impératrice veut absolument une princesse protestante et d'un âge assorti à celui du Izarowitz. A défaut de maisons souveraines, il n'est pas interdit de chercher parmi les comtesses de maisons illustres, à l'exception pourtant de celles de Linange, de Stolberg et d'Ysembourg, « connues pour des défauts héréditaires dans leurs familles d. Au commencement de 1771, au moment où s'ouvre la correspondance de Catherine avec d'Assebourg, celui-ci a déjà visité les cours, étudié le terrain, envoyé des rapports; mais Paul va bientôt avoir seize ans accomplis, et sa mère juge le moment venu de résumer l'enquête et d'arrêter son choix. Elle écarte une princesse de Nassau : informations peu favorables. Une princesse de Deux-Ponts n'est pas non plus assez bien notée, et en outre elle a contre elle d'être trop ûgée, d'être catholique et d'avoir une sœur qui fait parler d'elle. S'il y a trois ans de trop à Deux-Ponts, il en manque trois à Montbéliard, ce qui est bien dommage, car il y a là une princesse Louise de Wur-
tembcrg qui, à d'autres égards, ferait admirablement l'affaire. Les médecins la disent saine et robuste ; elle a neuf sœurs et frères sans espoir d'établissement, ce qui est presque un avantage : on se chargerait de les faire élever et de les placer. Malheureusement, Louise n'a pas encore douze ans, et il faut y renoncer, pour le moment du moins ; car, chose singulière, Paul, devenu veuf après deux ans et demi de mariage, reviendra à la princesse wurtembergeoise et l'épousera en secondes noces. A l'heure qu'il est, et à défaut de Louise, d'Assebourg reçoit l'ordre de voir s'il n'y aurait pas quelque chose à tenter du côté de Saxe-Gotha, où le prince Jean-Auguste a laissé une veuve et deux filles. L'une des deux, la cadette surtout, qui s'appelle aussi Louise, ne conviendrait-elle pas ? La mère ne pourrait-elle trouver un prétexte quelconque pour venir en Russie avec ses enfants? On lui payerait ses frais de voyage, et si l'on ne s'arrangeait d'aucune des deux princesses, on les doterait et elles s'établiraient ailleurs. 11 s'agit seulement d'empêcher, s'il en est encore temps, que Louise ne reçoive la confirmation dans l'église luthérienne, « parce que les protestants ne deviennent opiniâtres que depuis ce moment, et jusque là ils ont le choix de leur croyance ; ce serait une facilité de plus ». Ce nouveau projet n'était pas destiné à mieux réussir que les
MELGHIOR GRIMM. 235
précédents. Les rapports du baron d'Assebourg ne furent rien moins que favorables. Sauf les convenances d^âge, tout parlait contre la malheureuse princesse ; elle avait enlaidi depuis deux ans que l'on avait d'abord pensé à elle, et pris un embonpoint démesuré; bien élevée, dans un milieu décent et modeste, elle n'avait pourtant reçu qu'une éducation provinciale. Sa mère, d'ailleurs, redoutait plutôt l'élévation dont il était question pour sa fille et regarderait un changement de religion comme une tache. Conclusion : t Ne pensez plus à la princesse de Saxe-Gotha, écrit Catherine à son émissaire ; elle est précisément telle qu'il faudrait pour nous dé*' plaire ; la douceur de son esprit réparerait difficilement les autres désagréments d'une pareille alliance. >
C'est à ce moment, et après tant d'insuccès, qu'on songea enOn à la cour de Darmstadt. Mais ici encore une foule de difficultés. Le landgrave, esprit bizarre, humeur sombre; une quantité d'enfants; des trois filles qui restent à marier, la plus âgée a pour elle les éloges de Frédéric : piètre recommandation aux yeux de Catherine, c Je sais comme il les choisit, dit-elle, et comme il les lui faut, et difficilement ce qui est de son goût nous accommoderait. Pour lui les plus sottes sont les meilleures, j'en ai vu et connu de son choix. » La seconde fille, Wilhelmine, est as-
sortie quant à Tâge ; elle a de plus pour elle la figure, l'esprit, l'éducation; elle réunirait tout si le caractère répondait au reste. A cet égard, malheureusement, les rapports varient; les uns lui attribuent toutes les vertus et tous les charmes, les autres lui reprochent de l'emportement ; elle est violente, dit-on, ne peut cacher ses sentiments lorsqu'on lui parle de personnes qui lui déplaisent, et ne sait, dans ses moments d'humeur, ménager ses expressions. Ces critiques sont parvenues jusqu'à Grimm, qui s'en indigne. « Etre calomniée si jeune, s'écriet-il, cela promet ! » D'Assebourg, lui-même, demande du temps pour observer, interroger, compléter son enquête, t II ne suffira pas de voir la princesse et de lui parler pour l'approfondir; il faudra la connaître encore par le rapport de gens véridiques, qui la voient familièrement et la connaissent dans sa vie privée. » Les choses vont ainsi encore pendant un an, au grand ennui de Grimm. Il se dépeint séchant sur pied d'impatience, mourant d'envie, écrit-il, de savoir s'il doit se ruiner en lampions ou en fusées. Catherine, de son côté, tout occupée qu'elle soit de ses victoires sur les Turcs et de ses intrigues en Pologne, finit par être agacée. « Nous ne ressemblons pas mal, dit-elle, à l'âne de la fable qui mourait de faim entre plusieurs bottes de foin, parce qu'il ne pouvait se déterminer laquelle il entame-
MËLGHIOK GRIMM. 237
rai t. > Elle prend le parti de faire venir la landgrave et ses trois filles ; elle envoie une frégate à Lubeck pour les amener, et assigne 80, 000 florins de Hollande pour les dépenses du voyage. Le général Rehbinder doit aller à la rencontre des princesses et leur servir de chevalier d'honneur. Les instruclions qu'il a reçues à cet effet sont accompagnées « d'articles secrétissimes >, qui ne sont pas les moins intéressants. Il devra observer de très près les voyageuses, lâcher de découvrir leurs goûts et de déterminer leurs caractères, si elles ont le cœur bon, de la gaieté, de la tenue. Catherine veut tout savoir, jusqu'à leurs craintes ou leur courage pendant la traversée, car, dit-elle, t c'est dans de semblables occasions que se trahissent souvent les dispositions cachées >. Rehbinder, devra, en outre, insinuer aux princesses la conduite qu'on attend d'elles : Catherine demande, pour elle-même, de la franchise et de la confiance, envers son fils et son pays une attitude de respect, envers tout le monde une conduite égale, sans préférence ou partialité. C'est par le soin de se concilier tous les cœurs, faitelle observer, qu'elle s'est élevée au degré de puissance dont l'Europe est témoin.
La landgrave arriva à Tzarskoë-Sélo avec ses filles le 15 juin 1773. On se plut tout de suite, et quant au choix du tzarowitz entre les trois sœurs, il ne
fut pas longtemps douteux. « Monsieur mon fils, écrit Catherine à madame de Bielke, dès la première entrevue se prit d'affection pour la princesse Wilhelmine; je lui laissai trois jours de temps pour voir s'il ne vacillerait pas, et comme réellement cette princesse en tout point surpasse ses sœurs, le quatrième je m'adressai à la landgrave, qui de même que la princesse ne firent pas beaucoup de façons pour y consentir. La princesse apprend la langue et est déterminée à prendre la religion. Nous attendons présentement le consentement du landgrave. Madame son épouse est bonne à connaître, elle a le cœur et l'esprit élevés; c'est en tout point une femme estimable et de beaucoup de mérite; sa conversation m'amuse, et il parait que ni elle, ni ses filles, ne s'ennuient avec nous.L'ainée est fort douce; la cadette paraît avoir beaucoup d'esprit ; la seconde a tout ce qui nous convient : sa physionomie est charmante, ses traits réguliers, elle est caressante, a de l'espril ; j'en suis très contente et mon fils en est très épris. » Deux mois après, Wilhelmine fit sa profession de foi orthodoxe et échangea son nom contre celui de Natalie Alexevna. Le mariage fut célébré au commencement d'octobre. La tzarine ne pouvait assez se féliciter d'avoir mené à terme cette grande affaire, c Le voilà donc en ménage, dit-elle de son fils; il prétend vivre bourgeoisement, il ne quitte pas
UELCR[OR GRIMM. 139
son 6pouse, et cela Tait la plusbnlle amitié du inonde. Dieu veuille qu'elle soit de durée, car comme dit l'autre, la vie de l'homme est longue! i
Pour < la mouche t, elle était arrivée au comble de SCS vœux. Grimm se rengorgeait, disait-il, d'avoir toujours conservé une foi robuste au milieu des plus grandes inquiétudes. Il n'était plus élonnéque les dévots fussentsi orgueilleux, éprouvant en lui des mouvements tout semblables. On ne demandera pas s'il fut delà noce; il avait été à l'action, il méritait d'i^tre à l'honneur. Pourquoi faut-il ajouter que ce bonheur de l'ambition satisfaite ne dura qu'un moment pour la mère, pour la fille et pour lui ? La landgrave Caroline mourut six mois après le mariage de sa fille, et Wilhelmine ne lui survécut que deux ans.
En courant au mariage du tzarowitz comme au dénouement d'un chapitre de la vie de Grimm, j'ai laissé de côté plusieurs incidents de son histoire autquels il me faut maintenant revenir. Grimm ne s'était pas seulement occupé de l'étabUssement des filles du landgrave, il avait aussi pris part à l'éducation du prince héréditaire de liesse; c'est avec lui qu'il fit le voyage de Pétersbourg pour les noces de Wilhelmine, et ce voyage avait été précédé d'un autre dans lequel Grimm avait également accompa- ^é le fils de sa protectrice.
240 MKLGHIOR GRIMM.
Le prince Louis, en 1771, avait dix-huit ans. Il avait fait quelques études à l'université de Leyde, confié aux soins d'un gouverneur, nommé Pellissari, de peu d'esprit, et, comme on le découvrit par la suite, d'un caractère peu sûr. Pellissari avait, en outre, une mauvaise santé, que le climat de la Hollande compromit encore, si bien qu'au moment où il devait compléter l'éducation de son élève en lui faisant faire son tour d'Europe, il fut obligé de remettre cette tâche à d'autres mains. C'est alors que la landgrave s'adressa à Grimm et le pria d'accompagner son fils en Angleterre. Non pas précisément en qualité de gouverneur; ces fonctions officielles étaient confiées à M. de Rathsamhausen; Grimm devait être, près du prince, quelque chose entre un mentor et un ami. On avait pensé et avec raison qu'un esprit aussi cultivé et un diplomate aussi avisé que notre philosophe ajouterait beaucoup au profit du voyage que le jeune homme allait entreprendre. Grimm, de son côté, ne pouvait qu'être flatté d'une si grande marque de confiance; il devait même accueillir avec un certain empressement une proposition qui l'enlevait à un travail dont il commençait à être las et qui lui ouvrait la carrière du côté des cours et des services de cour. Il se garda donc bien de refuser ou même de paraître hésiter, mais il sut faire valoir son dévouement, souligner les sacrifices
ta..
MELGHIOR GRIMM. 241
auxquels il se soumettait. La lettre suivante, curieuse par les détails qu'elle renferme sur la CorrespondancCy ne Test pas moins par l'adresse avec laquelle l'écrivain insinue qu'on contracte une dette envers lui. a La seule chose au monde à laquelle je sois attaché, madame, c'est que vous soyez persuadée qu'il n'y a personne sur la terre à qui j'eusse donné cette marque d'attachement, car, puisque de tous les souverains que j'ai eu le bonheur d'approcher, Votre Altesse seule me paraît digne d'un attachement sans bornes, je veux aussi avoir la gloire de faire pour elle ce que d'autres princes plus redoutables m'auraient demandé inutilement. Le sort m'a accordé jusqu'ici tous les avantages de la médiocrité, dont le plus inestimable est l'indépendance. Je puis dire qu'il n'y a pas un jour que je n'en aie joui, et la tournure qu'ont prise les affaires publiques m'en a fait connaître le prix de plus en plus. Il est vrai que je mène depuis plusieurs années la vie d'un galérien, que je suis attaché à mon bureau comme un forçat, mais je suis libre dans mes chaînes, puisque je me les suis forgées et que je puis les briser quand il me plaît. Le seul déplaisir que j'aie, c'est d'avoir eu tant d'affaires de toutes espèces depuis quelques années que je n'ai pu compléter ma Correspondance comme j'aurais désiré. Je regorge de richesses et de matériaux de
242 MELGHIOK GRIMM.
toute espèce, et, malgré un travail non interrompu du matin au soir, je n'ai pu trouver encore le moment de les mettre en ordre et de boucher les trous qui subsistent encore dans les années précédentes*. J'étais occupé du projet de m'enfermer à la campagne pour trois ou quatre mois et de me livrer entièrement à mon devoir, lorsque Votre Altesse m*a indiqué un emploi plus inestimable de mon temps. Je connais, il est vrai, toute la misère du métier de correspondant littéraire et toute la défectuosité de mon travail, mais j'y tiens cependant parce qu'après tout c'est un avantage qui n'est pas d'une petite considération que d'avoir le droit de parler deux fois par mois à tout ce qu'il y a de grands princes et de princesses éclairées en Europe. Je ne sais si j'ai eu l'honneur de dire à Votre Altesse que le grand-duc de Toscane est du nombre depuis trois ans, et ce n'est pas celui qui me (latte le moins. Cet objet, sans que j'aie proprement recherché aucune de mes augustes pratiques, est devenu, par des
1. U ne faut pas croire que la Correspondance littéraire, malgré rassistance do Diderot et do quelques autres amis, suivit toujours régulièrement son cours pendant les absences ou les maladies de Grimm. Il se créait alors un arriéré, dont récrivain tenait compte à ses souscripteurs en remplaçant peu à peu les numéros qui avaient manqué. Telle est, pour le dire en passant, Turigine de certains anachronismes que le lecteur attentif remarque dans les feuilles de Grimm, et sans doute aussi la cause des lacunes qui sont restées dans les années 1768 et 17GD.
MCLCHEOK CREMII. U3
enrôlemenlf Yolootaires et successifs, une affaire de près de 9,000 livres par an, sur quoi il faut compter environ 3,000 livres pour frais de copie et de bureau ; et, dans ce calcul, je ne comprends pas quelques princes qui ont reçu cette correspondance depuis plusieurs années sans me rien donner, et qui, cependant, ne voudront pas au bout du compte l'avoir reçue pour rien, quoiqu'ils en courent le risque s'ils attendent que je les en fasse souvenir. Ce travail est donc, même du côté de son produit, un objet considérable pour moi, et, vu le désordre qui s'y est glissé depuis trois ans, je ne suis pas bien sûr de parvenir à réduire toutes mes augustes pratiques i la charité et à la patience dont Votre Altesse leur donne un si bel et si constant exemple. Mon ami (Diderot) me fournil des cboses excellentes et j'ai éprouvé son zèle et son amitié en plus d'une occasion, mais ce qu'il fournît a encore besoin d'être mis en ordre par moi, parce qu'il ne peut y mettre lui-même le dernier soin, et que sa tète se captive d'ailleurs trop difficilement pour n'avoir pas besoin d'un modérateur dans les choses faites à la hâte et qui ne peuvent avoir que le premier ti-ait. Je suis donc encore, sur tous ces objets, un peu dans la perplexité, mais si je ne sais pas encore comment je me tirerai de tous ces embarras, je sais du moins une chose certaine, c'est que je n'en irai pas joindre
244 MELGHIOR GRIMH.
moins vite Monseigneur le prince héréditaire. J'ose me flatter aussi que Votre Altesse me connaît trop et rend trop de justice à mon attachement pour me soupçonner d'entrer dans ces détails pour faire valoir un sacrifice au bout du compte si léger et si frivole auprès de la satisfaction que j'éprouve et que je dois à Votre Altesse uniquement. Plût à Dieu que je fusse dans le cas, madame, de vous faire un sacrifice plus réel ; vous verriez si je balancerais. J'irai donc joindre Monseigneur le prince héréditaire en Angleterre, j'irai le suivre en Italie et en Allemagne, et il me suffit que Votre Altesse envisage cette idée comme un moyen de tranquillité pour la plus adorable des mères pour que je m'en trouve infiniment heureux. »
Les conditions pécuniaires qui avaient été faites à Grimm pour s'assurer ses services étaient certainement libérales, et il s'en déclare satisfait, tout en protestant qu'aucune vue d'intérêt n'était capable d'influer sur ses déterminations. Suit tout un passage du goût le plus extraordinaire : il sait que la landgrave n'est pas riche, mais il admire les senlimenls de son cœur plus qu'il ne prise les trésors des Mogols ; il connaît la différence des monnaies, et un écu offert par Son Altesse a plus de prix à ses yeux qu'un million offert par tels princes qu'il nommerait bien !
MELCUEOR CRI»M. !45
Au moment de laisser là son gagne-pain de la Correspondance, et de se lancer dans une voie au bout de laquelle il ne distinguait en somme rien de certain pour l'avenir, Grimm essaie pourtant de s'assurer quelque avantage que les vicissitudes de !a fortune ne puissent lui enlever. N'était-ce pas le moins que le service du prince lui rapportât un cordon ou un litre? Était-il même convenable qu'il entrAt dans ses nouvelles fonctions sans une décoration? Mais laquelle? Grimm songea d'abord à l'étoile polaire de Suéde, Â cause des facililés qu'il croyait avoir pour l'obtenir. La reine de Suède était la sœur du prince Henri de Prusse, le prince Henri allait partir pour Stockholm, et la landgrave qui se rendait justement à Berlin pour les couches de sa iille l'y trouverait encore et pourrait lui loucher un mot des désirs d'un homme auquel le prince voulait d'ailleurs du bien.
f Puisque j'ai entamé celte seconde feuille, écritil à sa protectrice, il faut que je parle à Votre Altesse d'une extravagance qui m'a passé par la tôle, et dont je me garderai bien d'ouvrir la bouche à qui que ce soit excepté à la princesse, dans les bontés de laquelle ma coniîance est sans bornes. Je dois à ces bontés les bontés de Monseigneur le prince Henri, qui m'écrit de temps en temps des lettres qui enchantent les autres par la grAce et l'agrément avec
S46 MELGHIOR GRIMM.
lesquels elles sont écrites, mars qui me pénètrent d*un sentiment bien plus doux. Ma reconnaissance pour ce prince aussi grand qu'aimable est sans bornes, et les obligations que je lui ai déjà me donnent le courage de lui en avoir de toutes les espèces. Les gazettes disent qu'il fera un tour en Suède à la fin du mois prochain ; j'ai pensé que, moyennant la protection de Votre Altesse, je pourrais obtenir la protection de Son Altesse Royale pour me faire accorder la croix de Tordre de TÉtoile polaire. Cette croix se donne indistinctement à toute espèce de mérite ; je Tai vu porter par des médecins ; elle est accordée à des artistes. On la donne cependant avec assez de discernement pour qu'elle puisse être regardée comme une véritable marque d'honneur.
Je m'en croirais donc très susceptible par la place que j'occupe ici, et qui est une des plus honorables dans nos usages, dans la maison d'un prince dont les officiers sont tous censés faire partie de la maison du roi. Il ne me manque qu'un seul titre, c'est celui du mérite. Parce que la reine de Suède a la bonté de recevoir depuis dix ans un mauvais barbouillage, et de le payer magnifiquement, je ne vois pas que cela doive me donner aucun titre à une faveur aussi distinguée. Aussi j'en voudrais faire une affaire de pure faveur et de protection... J'ose me flatter que l'opinion de Votre Altesse m'est trop favo-
MELGHIOR GRIMM. Ul
rable pour attribuer celle présomptueuse chimère qui me passe par la tête à un mouvement de vanité qui serait aussi ridicule que déplacé. Elle ne m'est venue que parce que, réalisée, elle ne manquerait pas d'influer sur ma situation de la manière du monde la plus sensible. Cette situation est singulière, et grâce à mon attachement à la croyance de Votre Altesse (au protestantisme), je ne puis payer les bienfaits du prince qui m'a attaché à lui il y a plus de quinze ans, et d'une nation aimable qui a eu la bonté de ra'adopter, par aucun service réel. La seule voie de les reconnaître qui me soit ouverte, c'est de m'attirer des marques de Taveur et d'estime de la part des princes étrangers, afin que celui à qui je suis puisse dire que ses bienfaits tombent au moins sur un homme estimé. J'avais enfilé, il y a dix ans, une autre route pour m'acquitter, mais un malheur bizarre et inattendu m'a jeté hors de la carrière en un clin d'œil, et mon peu d'ambition ne m'a pas permis de lutter contre les événements *. Cependant, même à cet égard, la chimère dont j'ose entretenir Votre Altesse pourrait avoir des suites favorables pour moi. »
Ainsi le principal motif de Grimmpour demander l'Éloile polaire est le désir de prouver au duc d'Or-
1. Allusion à la mission dont Tavait chargé la ville de Francfort et à la mésaventure qni avait amené sa démission en 1761.
248 MELGHIOR GRIMM.
léans et aux Français qu'il est tenu pour un personnage de qijelque valeur... en Suède! La landgrave Caroline devait avoir de la peine à réprimer un sourire en voyant de quelles grossières jQnesses son protégé croyait pouvoir user avec elle.
Grimm revient plusieurs fois à « ces rêves impertinents et extravagants », comme il les appelle, mais qui ne lui en tiennent pas moins à cœur. Il n'ose pas trop presser et ne voudrait pourtant pas qu'on l'oubliât. Ses prolecteurs firent de leur mieux, le prince Henri prit l'affaire à cœur, mais en vain. On lui opposa que l'Étoile polaire ne se donnait qu'à la noblesse. Cette réponse mortifia singulièrement l'amour-propre de Grimm. « Je croyais, dit-il, que c'était le mérite qui me manquait, et non la qualité, ma famille occupant les premières places de magistrature dans une ville libre et impériale, et indépendamment de mon titre de conseiller de légation de la cour de Gotha, le litre que je tiens depuis quinze ans des bontés de M. le duc d'Orléans me donnant ici (à Paris) tous les privilèges de la noblesse, parce que sa maison est royale, t
« Ce que j'ai de bon dans mes projets d'ambition, a écrit Grimm quelque part, c'est que leur mauvais succès n'altère pas ma sérénité ordinaire. > Et ce qu'il y a de sûr, pourrait-on ajouter, c'est que les déconvenues ne l'empêchaient pas de recommencer.
L'ordre qu'il convoitait lui a manque, il va se rabattre sur un titre. Il aura même l'avantage celte fois-ci de pouvoir colorer sa requête de Tintérôtde la mission dont il se chargeait. Ne fallait-il pas qu'il pût marcher de pair avec M. de Rathsamhausen, accompagner le jeune prince jusqu'au pied des trônes? « Votre Altesse ne croira pas peut-être que j'aie trouvé en ruminant un expédient à cette aflaire : c'est de me faire baroniser à Vienne. Vous rirez, madame, beaucoup de cette idée; cela irait si bien à mon nom, à ma nigauderie et à toute mon allure... Si cela coupait court à toutes les difficultés, je n'en vaudrais pas mieux qu'aujourd'hui, et je n'en sentirais pas moins la distance qu'il y a de M. le baron de Grimm à M. le comte de Ferney et à M. le comte de Buflbn. Au reste, je ne voudrais pas me ruiner pour cet honneur éminent, et comme le prince de Kaunitz m'a fait l'accueil le plus distingue, je ne désespérerais pas de l'intéresser en ma faveur. Monseigneur le landgrave y pourrait influer aussi sans doute. »
Grimm est assez naturellement préoccupé de cette question des frais de chancellerie, et il ne néglige rien pour en obtenir la diminution. Le grandduc de Toscane, qui est du nombre des souscripteurs de la Correspondance, pourrait intervenir à la cour de Vienne où sa protection serait toute-puissante.
150 MELGHIOR GRIMM.
Grimm apprend que le duc de Deux-Ponls, frère de la landgrave, est en bons termes avec le prince de CoUoredo, le vice-chancelier impérial, qui c peut modérer la taxe comme il lui plaît », et il demande à Caroline d'en parler à ce frère. Un de ses amis connaît le baron de Fries, banquier de la cour d'Autriche, et Grimm met ce banquier en mouvement. Tous ces efforts finirent par réussir ; les lettres patentes furent expédiées, et la landgrave se chargea de la dépense, ainsi que notre homme y avait certainement toujours compté. Une affaire de 4,000 florins, paraît-iL II est vrai qu'on pouvait être nobilitéf ou avoir un prédicat^ comme on s'exprimait à Vienne, pour 400 florins seulement. Mais le prédicat n'aurait rien ajouté aux prérogatives dont jouissait Grimm comme attaché à la personne du duc d'Orléans, tandis qu'une illustration telle que celle dont il venait d'être l'objet justifiait toutes les ambitions. Notre homme était désormais M. de Grimm et baron du Saint-Empire^ Ses amis ne manquèrent pas de s'en amuser. Diderot enchérissait et l'appelait le marquis. J'imagine que le nouveau noble se consolait facilement des quolibets ; chacun porte en
1. Son diplôme lui conférait le titre de baron Grimm de Grimhof, atec le droit de se servir ou non, à son choix, de cette dernière désignation, — un droit pour lequel on payait une taxe à part. Grimm ne jugea pas à propos de s*en prévaloir.
HELCHIOR GRIMH. SU
sa peosée un monde de choix, le monde de ses désirs, de SCS rêves, et ce monde, pour Grimm, n'était plus dès lors ni la Chevrette ni le Grandval.
Grimm parait s'être bien tiré de ses fondions pédagogiques. Il était fait pour le maniement des caractères, et, en général, pour la conduite des hommes. L'élève, de son c6té, olTrait peu de difficultés, ou du moins peu de résistance. On lui eût seulement voulu plus de vivacité, moins de celte I paresse de tète qui aime mieux retenir de mémoire que de réflexion >. Les principes de son guide, en matière d'éducation, étaient éclairés, f Pourvu que le prince s'applique, pensait Grimm, il est presque indifl'érent que ce soit à tel objet ou tel autre. Il s'agit de mettre en valeur une bonne terre, mais qui n'a rien encore porté; pourvu qu'elle soit défrichée et travaillée, je ne serais pas dirficile sur l'espèce de grains qu'on y sèmera, i II s'élève, dans ime autre occasion, contre un besoin exagéré de distractions, f Est-ce qu'on ne doit pas apprendre à s'ennuyer? La vie pour les princes ne doit-elle être qu'un changement de dissipations et de plaisirs? Et nos devoirs, sont-ce des amusements? C'est actuellement que la vie du prince est un ennui continuel, même au milieu des plaisirs, parce qu'il faut aux hommes de l'occupation pour supporter les amusements, et de l'amusement, du délassement
252 MELGIIIOR GRIMM.
pour supporter le travail, i La meilleure preuve que Grimm méritait la confiance dont la landgrave l'honorait est la discrétion qu'il s'était imposée quant à ses propres sentiments philosophiques. La princesse, bien que libre esprit, avait redouté le zèle irréligieux d'un homme si étroitement lié au parti encyclopédique; il s'était hâté de la rassurer : « Ne redoutez rien, madame, je vous en supplie, de mon apostolat, et ne me croyez pas dévoré du zèle de la maison du Seigneur. »
Grimm, ne craint pas d'aborder avec la landgrave les questions les plus délicates que puisse soulever la surveillance d'un jeune homm.e. « Le prince touche au moment où les passions se développent, il verra des mœurs de toute espèce, il se trouvera dans des circonstances critiques, il les fera peut-être naître : que faut-il faire ? Faut-il être sur ce point d'une sévérité sans restriction? Faut-il ignorer ce qui se passe en lui et autour de lui à cet égard? Faut-il borner tous ses soins à rompre les mesures des autres et les siennes propres dans ces occasions, sans avoir l'air de savoir ce qui se passe, ou faut-il être son confident sur tous les points et borner le zèle à ce que sa santé et son tempérament ne reçoivent aucune atteinte? J'avoue, madame, qu'il me répugnerait si fort d'avoir sur quoi que ce soit une vue cachée, qu'il me paraît si important de
MELCHEOR GRI^H. £j3
parler toujours naturellement cl d'agir toujours franchement, que, si je ne consultais que moi, la vérité serait toujours et en tout sujet sur mes lèvres comme elle est dans mon cœur. Je crois d'avance que cela s'accordera avec les vues de Votre Altesse; vous ne voulez pas, madame, donner un gouverneur, mais un ami à Monseigneur le prince hc'réditaire, et je me sens beaucoup plus de vocation pour ce dernier rôle que pour le premier. >
Le voyage d'AngleteiTe dura deux mois et demi. Grimm rejoignit à Londres le prince qui arrivait de Hollande. Ils virent beaucoup de choses en peu de temps, la capitale d'abord, puis la province. A la cour les voyageurs se trouvèrent en terre allemande, la mère du roi étant une princesse de Gotba, la reine une Mecklembourg, et George 111 le successeur de rois qui avaient gouverne l'Angleterre sans en savoir la langue. C'est on latin que George I" et George II conféraient avec leurs ministres. Le parlement était malheureusement en vacances et la société anglaise à la campagne; nos touristes abrégèrent donc le séjour de Londres pour visiter Portsmouth, Plymoufli, les manufactures de Birmingham, les collèges d'Oxford, Xewmarket et ses courses, quelejucs châteaux, enfin, où ils furent reçus avec l'iiospitalilé britannique. Ils ne perdaient pas une minute, se levant de grandmatin, courant tout le jour, et, le soir, i haras-
254 MELGHIOR GRIMM.
ses comme des chiens >. Grimm est sous le charme. < La simplicité, le naturel, le bon sens de ce pays m'enchantent, et je voudrais que nous pussions y rester assez longtemps pour le connaître à fond, i La sensiblerie ne pouvait manquer de se mettre de la partie. « Voire Altesse, écrit-il à la landgrave, ne croira peut-être pas qu'on ne peut sortir d*un jardin anglais sans avoir l'âme aussi affectée qu'en sortant d'une tragédie. > Il se demande s'il aura jamais le bonheur de voir ces beaux lieux en compagnie de la princesse : c Hélas ! s'écrie-t-il, quel beau rêve ! Puisque nous n'avons qu'un instant à vivre, que ne nous est-il permis au moins de l'employer à sentir! >
La question d'argent revient souvent dans les lettres de Grimm pendant le tour d'Angleterre. Nos voyageurs économisaient tant qu'ils pouvaient; ils n'étaient pas nombreux, trois maîtres et cinq valets, et ils ne dépensaient pas plus de douze louis par jour, mais c'étaient les États de Hesse qui payaient l'excursion du prince héritier, et la somme qu'ils avaient votée pour cet objet touchait à sa fin. On jugera de la pénurie à laquelle ces petites cours étaient quelquefois réduites en apprenant que Caroline, ne voulant pas que son fils abrégeât son voyage, engagea ses diamants pour une somme de 12,000 florins. Il est vrai qu'au retour d'Angleterre,
MfiLCHIOR GRIMM. 255
le prince devait voir la France et pousser jusqu'en Italie. Grimm obtint rajourneinent de ces projets et remisay selon l'expression de madame d'Épinay, son jeune compagnon à Darmsladt, après lui avoir fait passer à Paris deux ou trois semaines pendant lesquelles il prit des leçons de danse de Gardel et dina chez Diderot, d'Holbach, madame Geoffrin et madame Necker.
De retour chez lui au commencement de 1772, Grimm trouva ses affaires dans un grand desordre. Ses lettres à lalandgrave sont remplies de plaintes sur le temps que lui prenaient mille occupations dont il se chargeait bénévolement, et sur le tort que ces occupations portaient à la Correspondance littéraire. Les ministres d'État, disait-il, n'étaient que des fainéants auprès de lui. c Les affaires dont je suis surchargé me renferment absolument chez moi et me séquestrent entièrement du monde. Elles m*empêchent aussi de faire mon travail, et cela m'est encore plus pénible que de ne jouir d'aucun agrément de la société... Je suis triste et excédé. » Il en était venu, pour fuir les importunités, à se joindre à quelques amis et à chercher avec eux, pour l'été, une maison dans l'un des faubourgs ou dans le voisinage de Paris. Il s'était même un moment flatté de pouvoir recevoir le prince Louis dans celte retraite. « Il faut que le prince se consulte pour savoir s'il se plaira dans une petite
!25ô MELCHIOR GRIMM.
société OÙ il o'entendra guère que parler raison, et où les amusements, hors la conversation, seront médiocres. Il faut qu'il s'examine pour savoir s'il emploiera sérieusement la matinée à l'étude pour contracter l'habitude de l'application. Nous tâcherions que cette retraite fût assez à portée de Paris pour qu'il pût, sans grand dérangement, aller le soir au spectacle, pas précisément tous les jours. J'ai depuis longtemps le privilège, avec mes amis, de ne paraître qu'à dîner, et, le soir, une heure dans la société; je serai cette année plus que jamais dans le cas de me servir de mon privilège. Je voudrais fort pouvoir offrir à Son Altesse Sérénissime tout mon temps ; mais le désordre que le voyage d'Angleterre a déjà mis dans mes affaires, la nécessité de les préparer à une nouvelle absence, ne me le permettent pas. Il faut donc que Monseigneur le prince héréditaire attende tout de lui-môme et rien de moi que des directions générales. >
Grimm dut assez vite comprendre que les convenances s'opposaient au plan qu'il avait formé. Ses recherches de logement étaient d'ailleurs restées vaincs. « Nous n'avons encore rien trouvé, écrit-il au mois de mars 1772, pour nicher notre petite société, et si, dans le courant de ce mois, nous ne sommes pas plus heureux, je me nicherai dans un trou à Saint-Cloud, car il faut absolument que
MËLGHIOR GRIMM. âo7
je me tire de Paris, où je suis distrait de mes occupations quelque soin que je prenne de me renfermer et de me soustraire aux importuns. »
Les infirmités, pour comble d'infortune, et les maladies commençaient à se déclarer à la suite des excès de travail. Grimm était atteint de la crampe des écrivains. II eut, au mois de juin, une attaque de miserere si violente qu'il fut plusieurs jours entre la vie et la mort et resta longtemps dans une extrême faiblesse. « Tronchin prétend que j'ai gagné mon accident à force d'écrire, et d'être toujours assis, les entrailles comprimées et le nez sur mon papier. Que faudra-t-il donc devenir si je ne puis vaquer à mes occupations? >
C'est sur ces entrefaites, lorsqu'il en était encore à réorganiser sa vie, et lorsque la landgrave cherchait toujours un séjour propice aux études de son fils, que le mariage de la princesse Wilhelmine vint changer toutes les combinaisons. Caroline allait elle-même à Pétersbourg avec ses trois filles, et elle proposa à Grimm d'y aller de son côté en y conduisant le prince Louis. Grimm accepta, comme il avait accepté pour le voyage d'Angleterre, en donnant à comprendre qu'il faisait le sacrifice de tous ses intérêts et qu'il aimerait bien savoir ce que cela lui vaudrait. En termes soigneusement couverts, bien entendu: « Je n'ai qu'un souci, je ne voudrais pas
25S MELGHIOR GRIMM.
perdre ma Correspondance. Le désordre qui y règne depuis quelques années n'est pas propre à me conserver mes pratiques. J'ai même essuyé plusieurs perles à cet égard Tannée dernière, ma maladie ayant augmenté ce désordre... Votre Altesse me rendra un grand service en me tirant de cette perplexité et en me disant ce qu'il faut faire. »
Il prévoit qu'il faudra passer Thiver en Russie. c Ceci me mènerait bien loin et me mettrait dans la nécessité absolue de fermer ma boutique pour toujours. Je ne puis confier ma besogne à mes amis pendant mon absence. Leur administration durant mon voyage d'Angleterre ne m'a pas porté bonheur, et si je ne puis faire mon travail par moi-même, il faut que j'y renonce, d'autant plus qu'il s'est élevé contre moi un concurrent dans cette brandie de commerce, qui, me voyant mourant l'été dernier, a cru sans doute que c'était le temps d'hériter de moi, et a profité du désordre de ma boutique pour me débaucher quelques pratiques. Votre Altesse peut bien penser que le désir d'être à la suite de certaine femme vis-à-vis de certaine femme ne peut être qu'excessif, mais encore faut-il un peu combiner et ne pas quitter le commerce quand on n'a pas mis ses petites affaires assez en ordre pour s'en passer. >
Grimm, on le voit, était plus que disposé à changer de métier.. Que risquait-il, d'ailleurs? 11 allait
MKLCHIOR GHIMM. 359
mellre la cour de Darmsladl dans de nouvelles obligations envers lui, et il allait, sous les auspices les plus favorables, faire la connaissance de celte c Sémiramis du Nord >, dont son imagination était visiblemenl occupée depuis quelque temps. L'aventurier, — Grimm reste tel à travers tout, — flairait un coup de fortune, et son attente ne fut pas trompée. Le voyage de Russie fut l'événement décisif de sa carrière diplomatique. La manière môme dont il l'accomplit, la roule qu'il dut suivre, le patronage sous lequel il se présentait, étaient faits pour flatter ses plus secrètes inclinations. Il parlit, au mois de mars, avec Diderot, qui se rendait aussi en Russie mais en passant par la Hollande; Grimm, lui, se rendit h Darmstadt pour y prendre le prince héritier et l'accompagner à Berlin, où ils retrouvèrent la landgrave et ses filles et où ils flrent un assez long séjour. Il est à regretter que M. d'ilaussonville n'ait pas publié les lettres que Grimm adressa h madame Necker pendant ce séjour de Derlin, et dans lesquelles il se dépeignait comme un pauvre diable «rrant de cour en cour, de bal en bal, de fêtes en fêles, et racontait entre autres certaine pastorale à Iteinsberg où il avait figuré lui-même en berger, avec une houlette et un habit vert-pomme. Grimm n'avait eu garde d'oublier dans ces lettres les manœuvres militaires auxquelles Frédéric l'avait fait
assister, non plus que Taudience de congé dans laquelle le roi avait daigné causer avec lui une demi-heure entre chien et loup. Après trois mois ainsi joyeusement et profitableme nt écoulés, les voyageurs arrivèrent à Pétersbourg en septembre. Caroline quitta la Russie peu de jours après la célébration du mariage, mais en y laissant Grimm, qui y passa l'hiver. C'est là qu'il apprit la mort de sa bienfaitrice, au mois de mars de Tannée suivante : grande perte pour son cœur, espérons-le ; quant à sa fortune, elle était ou paraissait désormais assurée; le philosophe courtisan avait su plaire à Catherine; il s'était formé entre elle et lui un lien de confiance et l'on peut dire d'amitié tout à fait extraordinaire.
vin
Grimm fit deux séjours à Pétersbourg. Le premier, en 1773, lorsqu'il y conduisit le jeune prince héréditaire de Hesse et assista au mariage de la princesse IVilhelmine avec le tzarowilz Paul. Il y retrouva Diderot, avec lequel il avait quitté Paris, mais qui avait pris par la Hollande et y avait passé plusieurs mois. L'impératrice les accueillit l'un et l'autre de la manière la plus flatteuse; non pas toutefois de la même manière : Diderot l'étonnait par son éloquence et l'amusait par sa familiarité et ses distractions ; Grimm l'intéressait, la charmait ^ « Sa conversation est un délice pour moi, écrivait-elle à Voltaire, mais nous avons encore tant de choses à nous dire que
1. Grimm, écrivant au comte de Nesselrode, dit et répète que rimpératrice a été enchantée de Diderot, mais que celui-ci n'a pa3
232 MELGHIOR GRIMM.
jusqu'ici nos entretiens ont eu plus de chaleur que d'ordre et de suite. » Grimm, dans une lettre adressée à madame Geoffrin, rend également compte de ses premières impressions à la cour de Russie : € Le lendemain de mon arrivée, à midi, j'ai fait la révérence à Sa Majesté, et je lui ai baisé la main avec le respect qu'on doit à la main auguste qui tient les rênes d'un grand empire, et avec le plaisir qu'on a d'approcher ses lèvres d'une belle main de femme. . . L'impératrice me combla de bontés dès le premier jour. Après s'être entretenue quelque temps avec moi, elle me fit ordonner de rester à dîner. Après dîner, elle me dit en me souriant : « J'ai été bien
> loin de vous, mais j'espère qu'il n'en sera pas tou-
> jours de même... » J'ai eu l'honneur de la voir presque tous les jours, de dîner deux ou trois fois avec elle, et, ce qui vaut au-dessus de tout, de causer encore quelquefois le soir une heure et demie, deux heures de suite, tête à tête dans son cabinet. Là, il faut se camper dans un bon fauteuil, en face du canapé impérial et de la souveraine de toutes les Russies; on cause, on babille de choses sérieuses, gaies, graves, frivoles, souvent très gaiement de choses graves, très gravement de choses gaies , et puis Sa Majesté dit bonsoir. Nous avons jasé ce soir comme
fait à Pétersbourg d*aulres conquôtes; loin de là, il a élé en butte à de sourdes pcnéculions.
BIELCHIOR GRIMM. 263
des pies borgnes. C'est, je vous assure, une charmante femme et dont la maison manque à Paris. Une ou deux fois la semaine, l'impératrice dîne dans son Ermitage attenant le palais et communiquant à son appartement. C'est là que sont ses immenses trésors en peinture; c'est là qu'on trouve un jardin d'été et un jardin d'hiver de plain-pied avec l'appartement, au premier étage. L'entrée de l'Ermitage rend tout le monde égal : on quitte son rang, son épée, son chapeau à la porte. ïl n'y a pas là un soupçon d'impératrice. Dans la salle à manger il y a deux tables , Tune à côté de l'autre, chacune de dix couverts. Le service se fait par machines ; ainsi point de valets derrière les chaises, et le lieutenant de police est fort attrapé, car il ne peut pas faire un seul rapport à Sa Majesté de ce qui se dit pendant ces diners-là. Les places se tirent au sort, et l'impératrice est souvent placée au coin de la table, tandis que M. Grimm ou un autre homme de son importance occupe la place du milieu. >
L'intimité qui, du premier abord, s'était ainsi établie entre l'impératrice et l'écrivain, s'accrut encore après les fêles du mariage et le départ de la landgrave. € Sa Majesté me faisait fréquemment appeler, après souper, dans son appartement. Elle travaillait à quelque ouvrage de main à sa table, me faisait asseoir vis-à-vis d'elle et me gardait jusqu'à dix
264 MELCHIÛR GRIMM.
heures et demie, onze heures, suivant le degré d'intérêt que la conversation avait pris. Bientôt ces séances devinrent journalières et étaient précédées tantôt d'une, tantôt de deux dans la journée, Tune avant, l'autre après le dîner de Sa Majesté. Je passais ainsi régulièrement depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir à la cour et en présence de l'impératrice, soit en public, soit en particulier ; je n'étais retiré chez moi que l'après-dîner, depuis quatre jusqu'à six heures. L'hiver de 1773 à 1774 s'écoula ainsi pour moi dans une ivresse continuelle. Les bontés de l'impératrice semblaient s'accroître de jour en jour, et avec elles sa confiance. La mienne était telle que j'entrais dans son appartement avec la même sécurité que chez l'ami le plus intime, sûr de trouver dans son entretien un fonds inépuisable du plus grand intérêt sous la forme la plus piquante. > Catherine, qui n'ignorait point que Grimm était à la recherche d'une position, eut l'idée de l'attachera son service, et, le lendemain même de la première entrevue, elle lui fit faire des ouvertures à ce sujet. A la grande surprise de l'impératrice, Grimm se montra hésitant. Quelque séduisantes que parussent les propositions qui lui étaient faites, il se défiait d'une fortune qui reposait sur la base précaire de la faveur. Il lui en coûtait sans doute aussi de renoncer à ses habitudes et à sa société de Paris. Il dut, enfin.
MELGHIOR GRIMM. S65
comprendre l'impossibilité soit de se séparer de madame d'Épinay, soilde la faire venir en Russie. « Les bontés de Timpératrice m'ont rendu fou, écrivait-il au comte de Nesselrode ; si je la quitte, j'en mourrai de douleur, mais comment rester? > La maladie vint à son secours. Il fut attaqué d'une fièvre d'accès qui le retint quelques semaines chez lui, et que les médecins ne crurent pouvoir couper sans un changement d'air. Grimm se sépara donc de Catherine, au moisd'avil 1774, en promettant toutefois de revenir et en s'engageant jusque-là à donner fréquemment de ses nouvelles. Telle fut l'origine de la précieuse correspondance dont nous devons la publication à la Société impériale de l'histoire de Russie. Les lettres de la tzarine, qui n'offrent que peu de lacunes, commencent au lendemain du départ de Grimm, en 1774, et vont jusqu'au 20 octobre 1796, un mois avant la mort de Catherine. Nous étions moins favorisés en ce qui concerne les lettres de son correspondant, dont une petite partie seulement avait pu être recouvrée dans les archives de la couronne et entre les mains du prince Woronzof; une récente trouvaille vient heureusement d'y ajouter un grand nombre de pièces nouvelles et relatives aux dernières années du règne, par conséquent à la politique de Catherine pendant la Révolution. La collection n'en reste pas moins encore fort incomplète. La suite de
ces lettres ne devient régulière qu'en 1779; elle souffre plusieurs interruptions entre 1783 et 1790, et elle fait entièrement défaut entre mai 1791 et août 1793.
Grimm fut fidèle à sa parole. Il revint à Pétersbourg en 1776, après un voyage de quelques mois, dans lequel il servit de mentor aux jeunes comtes Romanzof, et qui le conduisit successivement à Naples, où il embrassa Galiani ; à Rome, qu'il aspirait depuis longtemps à visiter; à Ferney, où il fut reçu par Voltaire, et à Berlin, où il put causer avec Frédéric du nouveau règne qui commençait en France. Grimm arriva en Russie au mois de septembre, juste à temps pour assister aux secondes noces du tzarowitz, dont il avait, deux ans auparavant, vu célébrer le premier mariage. Il n'y trouva pas un accueil moins empressé que lors de sa précédente visite. < Je passai une année presque entière, raconte-t-il, auprès de mon auguste protectrice, la voyant tous les jours, du matin au soir en public, et en particulier au moins une fois par jour; passant, pour Tordinaire, deux, trois, quelquefois quatre, et une fois jusqu'à sept heures de suite, tête à tête avec elle, sans que la conversation tarit un seul instant. C'était un commerce d'épanchements entre deux amis, qui se rendaient compte réciproquement de ce qui les avait occupés, intéressés dans la journée, de ce qui
MELCHIOR CRIMN. 367
les occuperait le lendemain... Il faut avoir vu dans ces moments cette tête singulièfe, ce composé de génie et de gr:\ce, pour avoir une idée de la verve qui l'enlrainail, des traits qui lui échappaient, des saillies qui se pressaient cl se heurtaient, pour ainsi dire, en se précipitant les unes sur les autres comme les eaux limpides d'une cascade naturelle. Que n'at-il été en mon pouvoir de coucher par écrit ces causeries! Je quittais Sa Majesté pour l'ordinaire tellement ému, tellement électrisé, que je passais In moitié de ma nuit k me promener à grands pas dans ma chambre, obsédé, poursuivi par tout ce qui avait été dit, et me désolant que tout cela ne fût que pour moi et dût rester perdu pour tout le monde. L'tmpéixtlrice, à la vérité, ne fut jamais un seul instant absente dans ces téte-à-téte, mais elle n'y fut pas non plus jamaisde trop. L'art de conserver ladignilé qui lui était naturelle, au milieu de l'aisance, delà Tamiliarité même, était un de ses secrets et des charmes magiques de sa société. »
Si la correspondance de Callicrine avec Grimm ne l'eproduit pas, sans doute, d'une manière complète l'agrément et la puissance de sa conversation, elle atteste du moins que son correspondant n'a point exagéré l'étrange familiarité qui s'était établie entre eux.
Grimm était à peine arrivé pour la seconde fois â Pélersboui^ que, en homme avisé et qui ne perd ja-
268 MELGHIOR GRIMM.
mais de vue ressenliel, il se demanda de nouveau à quoi le mènerait la faveur dont il jouissait, quel parti il en pourrait bien tirer pour son avenir. Le problème se posait toujours dans les mêmes termes : par quoi remplacer la Correspondance littérairey dont il était fatigué, et qu'il avait, du reste, depuis trois ans déjà, abandonnée à Meister ? Quelle occupation inventer qui lui permît de toucher des honoraires tout en résidant à Paris? Grimm, dans celte perplexité, eut recours au style moitié sérieux, moitié bouffon, qui caractérise d'ailleurs toute sa correspondance avec l'impératrice, et il y joignit l'emploi des procédés littéraires qui avaient jadis fait la fortune du Petit Prophète. La requête qu'il adressa à Catherine débutait par une parodie du Credoy dans laquelle cette souveraine prenait la place des trois personnes de la Trinité; l'écrivain lamentait ensuite, dans le style de Jérémie, la destinée qui l'avait ramené en Russie sans lui permettre d'y rester définitivement. Arrivant enfin à l'exposé de ses difficultés et de ses vœux, notre courtisan racontait en langage moins fleuri qu'il était venu au monde sans fortune et qu'il n'avait pas encore réussi à s'en faire une. « N ayant jamais ni volé, ni su tirer parti de mes occupations, j'ai perdu ma vie à faire un mauvais travail à qui je dois cependant tout mon bonheur, qui n'est pas commun. L'état de ma santé m'obligeant
MELCHIOR GHIMM. 269
d'y renoncer, j'ai trouvé, en faisant mon décompte, qu'après en avoir vécu honnêtement pendant vingt ans, je m'en étais encore ménagé un revenu annuel d'environ sept à huit cents roubles. » Ce revenu, suffisant pour donner du pain à un philosophe, ne Test pas pour permettre à Grimm de vivre en grand seigneur et à la cour de Russie. Le rôle d'hôte et de commensal de Catherine ne saurait non plus lui aller, il craint qu'on ne se lasse de lui, il redoute les envieux; et il tient à rendre quelques services en retour des faveurs dont il est comblé. La pièce se termine par une nouvelle plaisanterie : l'embarras de prendre une décision a déterminé chez Grimm un état si critique qu'il a fallu faire appeler MM. Rogerson et Kelchen, les médecins ordinaires de l'impératrice; or, il appert de leur consultation que le malade doit être renvoyé à Paris, parce qu'il n'est bon qu'à écrire et ne peut écrire que là; d'un autre côté, comme il ne veut pas renoncer à servir Sa Majesté, c'est à celle-ci, en définitive, qu'il appartient de trouver le remède. Nous avons la réponse de l'impératrice à cette requête. Catherine ne comprit pas tout de suite où Grimm voulait en venir ; regardant comme sincères les raisons qu'il donnait pour ne pas rester en Russie, elle s'appliqua de bonne foi à les lever. Il ne voyait pas, avait-il dit, en quoi il pourrait la servir à Pétersbourg : elle lui proposait de l'aider dans ses
270 MELCHIOR GRiHM.
projets d'instruction publique. Il redoutait les difllcultés : elle promettait « d'arranger si joliment les choses que tout viendrait toy t naturellement se ranger sous ses pattes ». Il n'avait pas le courage de dire pour toujours adieu à Paris : eh bien ! qu'il ne s'engage que pour un temps limité. Quant à un traitement, la chose, s'il consentait, serait bienlôt.réglée. Catherine, au surplus, le laissait libre et ne demandait qu'un oui ou un non. La suite de la négociation nous manque, mais nous en connaissons le dénouement. Grimm finit par faire comprendre qu'il lui répugnait de se fixer en Russie, et l'impératrice réussit à lui trouver des fonctions qu'il pût remplir à Paris. Il y devint son agent pour les achats d'objets d'art, et, en général, pour les missions et commissions confidentielles. Ses appointements étaient de 2,000 roubles, ce qu'il évalue lui-même à 40, 000 livres de France. Il recevait, en outre, ce rang et ce titre de colonel qui amusaient tant Frédéric. Grimm, ainsi comblé, quitta Pétersbourg, passa par Stockholm, où le roi de Suède l'avait invité à le venir voir, et arriva à Paris, au mois de novembre 4777, après une absence de près de deux ans. C'est à cette époque qu'il alla demeurer rue de la Chausséed'Antin, dans un appartement qu'il occupa jusqu'au jour de l'émigration.
La correspondance entre la souveraine et le philosophe courtisan recommença dès le lendemain de cette seconde séparation. Elle était de tous les instants. Catherine, en efTet, au bout de quelques années, renonça à Tusage de la poste ; elle envoyait tous les trois mois un courrier qui apportait à Grimm un paquet et remportait sa réponse, et ces paquets renfermaient une sorte de journal, quotidien ou peu s'en faut, dans lequel on consignait de part et d'autre les affaires , les nouvelles , les réflexions, les saillies, les choses folles ou sages, tout ce qui se passait en un mot dans la tête de ces étranges épistolaires. Ce qui y tenait le moins de place, c'étaient les événements du jour, sauf plus tard quand la Révolution eut éclaté et que Grimm
eut quitté la France. Le souffre-douleur se montrait d'une grande réserve à cet égard; le public ne s'en imaginait pas moins qu'un commerce de lettres de cette espèce devait avoir pour principal objet les questions qui s'agitaient entre les cabinets de l'Europe. Les voyageurs russes qui passaient à Paris se demandaient de leur côté, et non sans appréhension, si le correspondant de Catherine n'était pas chargé d'envoyer des rapports sur leurs liaisons et sur leur conduite. Le gouvernement français paraît avoir été mieux renseigné. « Je dois aux ministres de Louis XVI, a déclaré Grimm, la justice de dire que jamais ils n'ont conçu le moindre ombrage de cette allée continuelle des courriers. Jamais ils n'en ont marqué la plus légère inquiétude. Leur confiance, au contraire, dans ma discrétion était telle qu'ils me tenaient constamment au courant de ce qui se passait entre eux et les ministres de l'impératrice et des instructions qu'ils donnaient au ministre de France à Pétersbourg; mais je gardais ces notions pour moi, et ne me permettais pas d'en dire un mot dans ma correspondance, tant il me paraissait iraportant de ne jamais croiser la marche ministérielle d'une affaire quelconque. Quoique rarement, il arrivait cependant à l'impératrice de me charger parfois d'une insinuation à faire au ministère de France, qu'elle ne jugeait pas à propos de faire passer par
HELCHIOft GRIHH. 273
le canal miDistérielj mais, dans ces occasions, jamais le nom de Sa Majesté ne fut compromis, et je prêchais mon texte comme le fruit de mes propres réflexions, fondées sur la connaissance que je pouvais avoir des principes et de la façon de penser de l'impéralricc. Les minisires de Louis XVI, de leur c&té, me pressaient assez souvent de me charger de choses qu'eux aussi ne voulaient pas faire arriver par le canal ordinaire. Je leur observais préliminairement qu'avant tout j'étais Russe; que s'ils ne voulaient pas parler vrai ni agir conformément à ce qu'ils annonçaient, ils avaient grand tort de s'adresser & moi ; qu'en m'inspirant une fausse coniiance en eux, ils ne donneraient pas une minute le change à l'impératrice sur leurs véritables dispositions... Je dois rendre la justice au ministère de Vrance que jamais il ne m'en a imposé sur rien, et je me rappelle que, nommément dans les négocialions avec la Porte pour Ia déterminer à ta cession de la Tauride, il remplit exactement ce qu'il avait annoncé, et, ce qui dans ce temps-là n'était Jtas si aisé h croire, prévint alors par son influence à Constanlinople la rupture entre les deux empires, i
Le lecteur aura remarqué ces mots : < -4vant tout j'étais Russe. > Grimm était Russe en effet, ayant été attaché au service de Catherine par le litre de
conseiller d'État. Cela ne l'empêchait pas d'être en même temps Allemand en sa qualité de ministre plénipotentiaire du duc de Saxe-Gotha à Paris, désignation sous laquelle il figure, dans VAlmanach royal, de 4776 à 1792. Français, s'il ne l'était pas au sens légal et officiel du mot, Grimm l'avait été comme faisant partie de la maison du duc d'Orléans, et il l'était resté par une adoption évidente, par bien des habitudes et des préférences. Nous avons donc là le parfait cosmopolite, prêt à épouser tous les intérêts, à entrer dans tous les services, à chercher la fortune de quelque côté qu'elle lui fît signe. Mieux que cela, nous voyons Grimm, pour ainsi dire, en fonction internationale, servant d'intermédiaire entre les cours, et méritant, du reste, la confiance qu'on mettait en lui par sa raison, par son tact et par une discrétion à toute épreuve.
Le fond de la correspondance entre Grimm et Catherine en ferait quelque chose d'assez fastidieux si l'étrangeté de leur relation n'en faisait, au contraire, l'un des documents les plus curieux de l'histoire. Les deux personnages s'écrivent la plupart du temps pour des commissions à donner et des comptes à rendre, mais à ces détails d'affaires, nous l'avons dit, se mêlent mille sujets divers d'entretien, de sorte qu'il unit par se dégager de tout cela deux physionomies inoubliables. Catherine s'y livre avec
HELCHIOR GREMH. tn
tant d'abandon, elle s'y montre sous lanl de jours différents, elle est si homme et si femme, si transparente et si énigmatique, que le lecteur est entrain<^ par l'intérêt de cette révélation, ftrimm , de son c6té, est ici tout autre que nous ne le connnaissions encore, infiniment plus libre,plus déboulonné, plus bavard, plus plaisant, plus souple, plus familier, plus important. Les deux correspondants ont, dès le premier jour, mis leurs lettres sur un ton qui permettait i la souveraine de tout dire au hasard de la plume, sans souci de la langue ou de la dignité, et qui autorisait le sujet à se permettre beaucoup aussi sans paraître oublier la distance des rangs, ni se départir du respect dû à une tète couronnée. Ce ton est celui d'une plaisanterie, disons mieux, d'une cocasserie qui ne se dément pas. Il faut avoir feuilleté ces volumes pour s'en faire une idée. Rien n'y est dit simplement. On mêle l'allemand et le français. On désigne les individus par des sobriquets; Marie- Thérèse est c Maman >, Frédéric est Hérode, Guslave III, Falstaff, etc. Tout passe à la faveur de ce style. Grimm, s'en sert, au besoin, pour contredire «u redresser. Catherine, par exemple, ayant fait je ne sais quelle confusion de noms, son correspondant se dit < payé par son auguste souveraine pour se défier de la tète impériale, dont peu de mortels ont été à portée comme lui de considérer et d'étudier la
S76 MËLGHIOR GRIMM.
* marche, c'est-à-dire les sauts et les bonds, et dont il n'est pas donné à tout le monde de mesurer les gambades, encore moins de les suivre ». Mais c'est surtout à varier le vocabulaire de l'adulation que Grimm fait servir ce ton de charge et de parade. Il y trouve des ressources que les façons ordinaires de parler ne lui auraient jamais fournies, et il évite les pires difficultés du genre, laissant incertain ce qu'il faut mettre au compte d'une admiration sincère ou au compte d'un jeu convenu. L'humilité, par ce moyen, devient impunément bassesse et la flatterie extravagance. Grimm demandera à être compté au nombre des chiens de l'impératrice. Il n'est qu'un ver de terre et il s'en félicite : € J'en suis plus fait, dit il, pour ramper à ses pieds. > Il est deux formes que la flagornerie affecte surtout dans les lettres de Grimm, la description du culte qu'il rend à Catherine et le récit des émotions que ses faveurs lui font éprouver. L'impératrice a une chapelle dans l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, et elle y reçoit de toute la famille des hommages religieux. Les principales dates de sa vie, sa naissance, son avènement au trône, son couronnement, y sont célébrés par des fêtes. Tout ce qui émane d'elle excite des transports de reconnaissance, des cris d'admiration. Grimm vient d'obtenir le portrait de sa souveraine. « L'image révérée, écrit-il, a été reçue avec les mêmes céré-
MELGHIOR GRIMM. 277
monies et la même dévotion avec lesquelles le
comte Souvarof reçut son cordon de Saint-André à
Kinburn; excepté de n'avoir pas communié, je puis
me vanter d'avoir ri, pleuré et eu, autant que lui,
Tair d'un possédé. Il est cependant impossible que
ce cordon lui ait causé le même mouvement de
joie et de reconnaissance qu'à moi l'image vénérée,
parce que j'en suis épuisé, anéanti... Que n'ai-je
c^ommunié comme lui, et sous les deux espèces, avant
de toucher à l'image révérée! Cet acte de piété
m'aurait peut-être donné la force de supporter ma
joie et de ne pas succomber sous le poids de ma
:reconnaissance. Bénie soit celle qui, pleine de grâce,
s daigné accorder à son souffre-douleur cette image
sans prix de l'immortelle ! >
Il n'est lettre de l'impératrice, du reste, qui ne donne lieu à de semblables dithyrambes. Grimm ne jpeut les relire sans y trouver de nouvelles richesses. ^ C'est conme les beaux tableaux de Raphaël, dit-il : plus on les regarde, plus on est enivré, extasié. » Et l'attendrissement dépasse encore Fadmixation. Notre homme, quand il a reçu Tune de ces ^pitres, pleure c comme un veau. j> Le tremblement de terre de Lisbonne, à ce qu'il prétend, n'est «{u'un jeu de marionnettes en comparaison des transports qui l'agitent. Il a été plus longtemps ^ue d'habitude sans nouvelles, il lui arrive enfin
un gros paquet, et voici là-dessus à quelles pantalonnades il se livre :
c Après une sécheresse et une aridité totales de près de six mois, ce messager de notre divinité tutélaire a lâché les écluses de la bienveillance impériale avec si peu de précaution qu'un engloutissement universel a pensé en être la suite immédiate. Que Votre Majesté se figure le désordre de ces premiers instants ; le déluge de Moïse n'est qu'une pauvreté auprès, et il ne reste point de termes pour en donner une idée. Jamais il n'y eut une preuve plus forte et plus démonstrative à quel point les extrêmes se touchent. Ce fut une douce mort à la vérité que d'être inondé du nectar de la joie, mais ce fut cependant la mort, et un souffre-douleur, tenant dans ses mains tremblantes une pancarte impériale de quarante et une pages, se trouva dans les premiers instants dans un état plus critique que ne l'était un inslant auparavant le souffre-disette avec tous ses symptômes de consomption. Mais lorsqu'au torrent de la bonté et de la bienveillance impériale, il se sentit la force d'opposer un torrent de larmes, alors il se crut la vie sauve. En effet, depuis six jours (mais il ne lui en a pas fallu moins), depuis six jours qu'il est en possession de ce trésor inappréciable de quarante et une pages, il a peu à peu perdu l'immobilité
MELGHIOR GRIMM.
effrayante du premier moment, Tusage des jambes est revenu, il a recouvré la respiration, et les cris de la reconnaissance qui l'étouiTaient ont été si continuels et si aigus que je crains que Votre Majesté n'en ait été étourdie à ne savoir où se mettre, malgré la distance immense qui sépare de son sàuguste bienfaitrice celui qu'elle fait mourir de ^reconnaissance et d'attachement. Il en est résulté ^an petit soliloque avec lui-même. Depuis dix ans, c3ît-il, mon étoile la plus étrange, la plus glorieuse «na'a transformé en ballon. Qiiesta mano possente e cuindida tient ma destinée entre ses doigts; le plus léger mouvement de cette main auguste m'élève jusqu'aux nues, agrandit la sphère de mes forces, mue fait planer dans les cieux, et je n'aperçois plus mîen au-dessus de moi que la puissance du génie de <^elle qui dispose de moi. Mais aussi, un moment ^'oubli lui fait-il échapper le ballon d'entre les ^oigtSy aussitôt il roule à terre, tout son orgueil l'abandonne, le découragement et le désespoir ;S)rennent la place de la confiance, et à toutes les 2>cnsées hautes succède un anéantissement total. Cependant, qu'es-tu, ô misérable ballon, pour vouloir toujours occuper cette main qui tient les rênes du plus vaste empire et dont les mouvements décident les mouvements du monde? Si par un mii:*acle inexplicable elle a daigné te soutenir depuis
dix ans, comment espérer que ce miracle se renouvelle et se perpétue? De tout cela, madame, il résulte que c'est une triste condition que celle d'un ballon qui renferme un cœur, i
Il ne faudrait pas que les liyberboles de ce langage nous inspirassent des soupçons sur la sincérité des sentiments de Grimm pour l'impératrice. « Dominé par le prestige d'une puissante illusion, a-t-il écrit dans le Mémoire historique, i'él3iis parvenu à fondre, pour ainsi dire, mon existence dans la sienne, à passer ma vie avec elle au pied de la lettre, et, quoique j'en vécusse séparé à une distance immense, à m'en rendre vraiment inséparable, i C'était bien cela, en effet; Grimm regardait positivement Catherine comme une sorte d'être supérieur, et il éprouvait pour elle quelque chose des sentiments d'un dévot pour une céleste patronne.
Catherine, dans ses réponses, adopte le même genre de sério-comique ; seulement, tandis que la bouffonnerie aidait Grimm à déguiser l'adulation sous l'hyperbole, l'impératrice s'en sert pour dissimuler la faveur sous des façons de brusquerie. Comme son correspondant, elle bariole son français d'allemand, et quel français que le sien! Ce n*est pas qu'elle ne Tait appris dans son enfance, de mademoiselle Gardel, son institutrice ; elle en possède l'usage courant, mais elle le parle avec un mélange
UELCHlOft GRINH. S81
bizarre de tours idiomatiques el d'incorrections, allant toujours son chemin, se plaisanta l'incohérence des images. Elle a ( un mat de tête qui ne se mouche pas du pied i. Elle énonce hardiment que < cinquième roue au carrosse ne saurait rien gâter â l'omelette. > Çà et là, des mots grossiers, de ceux qu'on n'écrit pas en toutes lettres. Un naturel, pour tout dire, qui vajusqu'à l'abandon. Catherine a dans son correspondant une conQance absolue, el elle éprouve le besoin de causer avec lui en tout lieu et <n toute circonstance. Elle lui rend compte de ses fêtes, de ses constructions, de ses voyages, de ses âfTaires d'État, de ses triomphes, de ses chagrins. j:ile ne le lui cache pas : t Je n'ai jamais écrit à personne comme à vous, i Et une autre fois : « Je vous ^ris tout ce qui me passe par la tête, sans ordre ni Tègle, sans style ni orthographe; vous avez nommé «ela admirablement bien olla podrida impériale, wiAt vraiment mes lettres ressemblent au plat espagnol. > Et encore, vers la fm : f Je sais et n'en doute ;^as que vous m'êtes profondément attaché : enten- «lesi-vous, souffre-douleur? Et voilà pourquoi je vous «dis tout ce qui se trouve au bout de ma plume. >
Grimm est l'homme d'affaires de Catherine, un factotum dans le sens le plus étendu du mot. Les <:ommis8ions qu'il reçoit sont de toute espèce, des Isonbons, des pots de rouge, des toilettes, des livres.
<m MELGHIOR GRIMM.
de la musique, des estampes, des camées, des tableaux. L'impératrice a le goût des arts et la manie des musées. Il lui prend, selon le mot de son correspondant, des accès de gloutonnerie. Elle achète des collections entières, les cabinets de pierres gravées du bailli de Breteuil et du duc d'Orléans, les galeries de tableaux de Baudoin et de Tronchin, les portefeuilles de Glérisseau, la bibliothèque de Voltaire après celle de Diderot. Tout n*est pas toujours de premier choix dans les marchés qu'on fait pour elle, et elle s'en fâche, c Ah ! morbleu ! il est incroyable comment le divin s'est laissé tromper cette fois (le € divin », c'est Reiffenstein, son agent de Rome); j'ai ordonné de faire choix et d'envoyer les croûtes à l'encan pour le bien de l'hôpital de la ville. » Elle a, d'autres fois, des crises d'économie ; elle se dit ruinée, jure ses grands dieux qu'elle n'achètera plus rien. Grimm, il faut le dire, l'encourage tant qu'il peut dans ces idées de sagesse, mais les bonnes résolutions durent peu ; ou bien c'est le favori du moment qui a, lui aussi, le goût des gemmes et dont il faut satisfaire les caprices. Catherine n'achète pas seulement, elle bâtit, et c'est Grimm qui lui fournil des architectes, des plans, les dessins pour une porte monumentale, pour une galerie copiée sur les Loges du Vatican. Catherine a un théâtre, et Grimm lui envoie des comédiens et des comédies, des pièces
que Sedaine écrit exprès pour elle, un Carmen sœculare de Philidor, destiné à quelque anniversaire solennel. Grinim, enfin, est le canal des bienfaits de l'impératrice, et, malheureusement pour lui, on le sait et on en abuse; il est assiégé d'importuns qui font des offres, apportent des projets, implorent des secours. Il résiste, cela est évident, et il a dû éconduire bien des quémandeurs, mais s'il n'abuse pas de son crédit, il en use, et très souvent pour recommander des infortunes. Catherine a ainsi fait beaucoup de bien. Elle se fiait au jugement de son agent, et plus encore à son intégrité, et cette confiance était méritée. Des sommes considérables ont passé par les mains de Grimm pendant les vingt années qu'il fut au service de la tsarine, et jamais sa réputation de probité ne souffrit la moindre atteinte. Un passage d'une de ses lettres nous montre avec quelle hauteur il refusait les pols-de-vin qu'on lui offrait quelquefois sur les marchés dont il était l'intermédiaire. Lorsqu'il demandait quelque chose pour lui-même, c'est le plus souvent un portrait de l'impératrice ; la sollicitation devenait un raffinement de la flatterie. Le jour viendra, il est vrai, où, ayant perdu tout ce qu'il avait, et chargé du soin d'une famille qu'il regarde comme la sienne, il en appellera à la générosité de la souveraine qu'il a si bien servie; mais il le fera alors avec le sentiment
284 MELGUIOR GRIMM.
des droits qu'il s'est acquis. Grimm est courtisan, Grimm poursuit la fortune, il se met sur le chemin des générosités, mais il n'est pas proprement mercenaire.
Parmi les commissions dont l'impératrice chargeait son factotum, il en était de confidentielles, de délicates. Un jeune Lanskoî, âgé de dix-sept ou dixhuit ans et frère d*un favori de Catherine, avait eu d'assez fâcheuses aventures de voyage. Parti sous la conduite d'un personnage nommé La Fontaine, qu'on lui avait donné pour gouverneur, il tomba à Dresde dans les filets d'une jeune femme que la correspondance désigne sous le diminutif de Lehn*chen. La Fontaine, empressé de favoriser des désordres dont il espérait profiter, se prêta à tout et conduisit en secret les amoureux à Paris. Grand émoi des Lanskoî, qui envoyèrent l'un des leurs à la recherche des fugitifs, et interminables ennuis pour Grimm, sur qui retomba le soin d'aider ces recherches, de séparer les coupables, et en même temps d*éviter un éclat. La tâche n'était pas facile ; le jeune homme voulait absolument épouser la belle, et la belle, de son côlé, menaçait, si son amant quittait Paris, de lui courir après. On ne fut tout à fait rassuré que quand le Lanskoî fut de retour à Pétersbourg. Lehnchen ne tarda pas à trouver un c consolateur >, et fut désintéressée moyennant une rente viagère de
2,000 livres, que lui constitua Catherine. Toute cette affaire donna énormément de peine à Grimm, qui dut agir secrètement, faire surveiller c ce lutin > de Lehnehen par la police et obtenir une lettre de cachet contre La Fontaine. Celui-ci, pour éviter l'emprisonnement, s'était réfugié au Temple comme lieu de franchise, et il y vécut dans la misère jusqu'à ce que Grimm le fît libérer, c M. de Vergennes, écrit le souffre-douleur, s'est prêté dans toute cette affaire, avec le plus grand empressement, à tout ce que j'ai ^té dans le cas d'exiger de lui, et s'en est rapporté à moi pour tous les ordres dont j'avais besoin, sans la moindre défiance. » Catherine avait en général à se louer des dispositions de ce ministre à son égard ; elle le reconnut par un cadeau de fourrures à madame de Vergennes.
Une autre affaire confiée à la prudence de Grimm, et qui intéressait plus directement Catherine, concernait un fils qu'elle avait eu en 1762 de Grégoire Orlof, et qui portait le nom de Bobrinski. L'impératrice avait fait élever ce garçon en Allemagne et lui avait assuré une fortune indépendante de 30 ou 40,000 roubles par an. Bobrinski, en 1785, vivait i Paris et dans d'assez mauvaises compagnies. Il avait fait des dettes et parait même s'être laissé entraîner à des intrigues politiques. Catherine accuse Frédéric de l'avoir incité contre elle, et assure qu'elle en a
les preuves en main. Elle n'en restait pas moins disposée à venir au secours du mauvais sujet, pour qui elle se sentait évidemment un faible. Il était nonchalant, mais elle ne le croyait ni méchant ni malhonnête; une tête à l'envers, pensait-elle, mais de l'esprit, des connaissances et même des talents. Un peu de bizarrerie de sa part n'était pas fait pour étonner Catherine, a car, dit-elle, il appartient à des gens fort singuliers dont il tient beaucoup > . Que s'il a besoin d'argent, elle veut qu'on lui en donne. Quand rimpératrice s'exprimait ainsi, elle ne se doutait pas encore de l'étendue des extravagances de 60brinski, qui avait fait des billets pour des sommes considérables, un entre autres de plus d'un million de livres, sur lequel le détenteur consentait à perdre la moitié si on le payait sur-le-champ.
c 11 est singulier, écrit la tzarine i Grimm, que cet avare se soit laissé entraîner à gaspiller ainsi sa recette. J'enverrais bien quelqu'un pour retirer ce monsieur-là, mais il est si farouche et si caché qu'il est capable de n'y prendre aucune confiance : il se dira malade et s'échappera. Je crois que le mieux serait de le faire venir chez vous et de lui dire que je vous ai chargé de lui conseiller de mettre de l'ordre dans ses affaires, de ne plus jouer ni parier des sommes qui excèdent son revenu, et de payer ses dettes de la façon indiquée. Vous entendrez alors ce
HELCHIOR CRIHH. SS7
qu'il dira; demandez-lui ud aveu sincère, et, s'il le fait, faites-lui mettre par écrit comment il veut s'arranger. S'il fait le renfermé et cherche h esquiver, ayez la bonté de lui représenter les conséquences. Dites-lui qu'ayant prévu ses écarts, on l'aval! confié à M. Bouchouyef, qu'il a voulu avoir les coudées franches, qu'on lui a données, qu'il en voit les suites, qu'une somme énorme n'a pas sufli enire ses mains, qu'il fera hien à l'avenir d'employer son argent avec plus d'utilité, et qu'au reste, s'il a envie de se ruiner, il en est le maître. Pour le tirer de Paris, je crois qu'il faudrait lui conseiller d'aller en Angleterre. > Mais Catherine n'était pas femme à tenir rigueur au fils d'Orlof. f Je m'attache uniquemeut, dit-elle deux mois après, à la détresse dans laquelle se trouve le jeune homme à la suite des sottises qu'il a faites, et j'ai ordonné de vous envoyer les 23,000 roubles dont il a un besoin si urgent. Il est pris d'un fonds qui est en réserve pour lui, mais c'est ce qu'il ignore et doit ignorer; ainsi vous pouvez donner àcela telle tournure qu'il vous plaira, pourvu que vous payiez ce qui est indlspensablement nécessaire de payer. »
Finalement tout est arrangé, e Dieu merci qu'il ait payé ses dettes et que vous en soyez quitte I Je crois que vous feriez bien de payer les 15,000 livres qui restent, et de me renvoyer les billels comme
VOUS me le proposez. Ce qu'il y a d'étrange à tout cela, c'est que le jeune homme est foncièrement très avare. Vous aurez sur cette affaire une décharge particulière. Mais comment voulez-vous qu'on mette un panier percé comme cela à la tète d'un régiment? Cela n'a ni expérience ni sens commun encore. >
Bobrinslii avait été trop heureux de quitter Paris pour l'Angleterre afin d'échapper à ses créanciers, mais Londres, aux yeux de ses protecteurs, offrait encore plus de danger que la France, c parce que là aucun éclat ne peut être prévenu par voie d'administration, que la constitution anglaise n'admet pas). L'impératrice fit donc revenir le jeune écervelé en Russie, en lui donnant un tuteur pour contenir ses dépenses et sauver les restes de sa fortune. Elle avait fini par reconnaître qu'il n'y avait rien à attendre d'une tète sourde à tous les conseils.
On se rappelle avec quel zèle Grimm avait travaillé au mariage des filles de la landgrave de Hesse, et en particulier à celui de la princesse Wilhelmine avec le tzarowitz. Le jour vint où Catherine eut à recourir à son tour aux talents que le souffre-douleur avait déployés jadis comme agent matrimonial. Il s'agissait cette fois, non plus de Paul, mais des filles de Paul. Deux d'entre elles étaient déjà d'ftge à ce qu'on leur cherchât des partis. C'était en 1796; on venait de célébrer les noces du prince Constantin :
HELCUIOR CRINM. t89
i A présent je n'ai plus de princes ili marier, écrit Catherine; ii ne me reste plus que cinq demoiselles, dont la cadette n'a qu'un an, mais l'ainée est une fille à marier. Celle-là et la seconde sont belles comme le jour, et tout en elles répond à celle beauté : elles sont ravissantes toutes les deui, de l'avis de tout le monde. H leur faut chercher des épouseurs la lanterne à la main. Les laids seront exclus, de même que les sols : pauvreté n'est pas un vice, mais l'intérieur doit répondre à un très bel extérieur. Si vous trouvez de cette besogne au marché il faut m'en annoncer l'emplette, et surtout que cette emplette ait le sceau de l'approbation du pair d'Ecosse, car sur ce point votre avis m'est suspect ; vous êtes un amoureux, né coiffé de toutes les altesses germaniques. >
Le pair d'Ecosse dont Grimm devait rechercher les conseils était un certain comte Findlatcr, qui tient une assez grande place dans la correspondance dont nous nous occupons. Il habitait la Saxe, devint le bienfaiteur de Carisbad où il faisait tous les ans une cure, professait une admiration sans bornes pour Catherine, et lui transmettait par Grimra toutes sortes de projets sur la constitution et la reconstitution de l'Europe, projets qui n'étaient pas toujours des mieux reçus par la tzarine. Grimm se mit sans relard i la chasse aux cadets, comme il appelait la mission
290 MELGHIOR GRIMM.
qui venait de lui être confiée ; lord Findlater, de son côté, lui envoya ses notes : le tout sans résultat. On avait d'abord pensé à un frère du prince d'Ânhalt Cœthen ; mais les renseignements n'avaient pas été favorables. Il y avait surtout une princesse mère dont le caractère laissait évidemment à désirer, c Elle est ouveitement brouillée avec son fils, le prince régnant, écrivait Grimm; pour se désennuyer, la chère maman le contrarie dans tout ce qu'il fait chez lui, dans tout ce qu'il projette, et il n'y a pas longtemps que l'introduction d'un nouveau livre de cantiques a pensé causer un schisme dans l'Église par la cabale et les intrigues de la mère, qui, comme de raison, tenait pour le vieux recueil, puisque son fils protégeait le nouveau. >
La chasse aux cadets ne fut pas poussée plus loin; Grimm apprit peu après que Catherine avait jeté son dévolu sur le jeune roi de Suède, un projet d'union qui amena Gustave à Pétersbourg, et qui, au dernier moment, fut rompu de la manière la plus inattendue et la plus blessante pour l'impératrice.
L'agent confidentiel qui recevait les missions secrètes de Catherine avait quelquefois aussi à lui transmettre des propositions qui exigeaient également la discrétion. C'est à Grimm que Bouille s'adressa, vers la fin d'avril 1791, deux mois avant la fuite de Varennes, pour faire des offres de service
à l'impératrice. Grimm connaissait Bouille; il s'était arrêté à Metz Tannée précédente tout exprès pour le voir, et ils avaient échangé les sentiments communs que leur inspirait la Révolution, c C'est l'homme le plus selon mon cœur, écrivait Grimm à cette occasion, mais à moins de quelque combinaison extraordinaire et imprévue, il sera aussi inutile au rétablissement de Tordre que les autres, parce que la désorganisation de ce royaume est telle qu'il me parait impossible de le garantir de sa dissolution. > Bouille en jugeait de même et cherchait à prendre du service à l'étranger. Effrayé des progrès que faisait l'indiscipline dans l'armée, il avait promis au roi € de tenir bon dans son commandement le plus longtemps qu'il lui serait possible », mais il avait € exigé et obtenu pour condition qu'il serait le maHre de quitter son commandement d'un moment à l'autre, dans les vingt-quatre heures, de le remettre au plus ancien de ses officiers, et de quitter même la France s'il jugeait ne pouvoir plus remplir ses devoirs dans le poste où il tenait depuis près de deux ans comme par miracle >• La position de Bouille était si bien comprise au dehors qu'il avait reçu des ofires de commandement de TEspagne et de l'Angleterre : il préférait le service de la Russie et s'imaginait trouver de ce côté un accueil d'autant plus empressé qne cette puissance semblait alors sur
S92 HELGHIOR GRIMM.
le point de rompre avec TADgleterre et la Prusse, et devait éprouver le besoin de s'attacher un homme distingué par ses services de terre et de mer. Bouille dépêcha donc de Metz à Paris, sous un prétexte quelconque, le général de Ileymann, brillant oflicier de cavalerie qui servait sous lui, partageait ses opinions et désirait également mettre son épée au service de Tétranger. Heymann remit à Grimm la lettre par laquelle Bouille Taccréditait, et lui fit connaître les conditions que les deux militaires mettaient à leur entrée au service de Russie. Bouille stipulait pour lui-même la qualité de général en chef; le grade de lieutenant général devait satisfaire Heymann, mais le premier ne s'engageait que pour une campagne et le second pour la vie. L'un et l'autre demandaient, en outre, à être mis en état de payer leurs dettes : une affaire de 150,000 livres pour Bouille et de 80,000 pour son compagnon. Le marquis devait amener avec lui son fils et plusieurs officiers de toutes armes.
Grimm en écrivit sur-le-champ à Catherine; Hei mann se chargea de la lettre et la fit parvenir Pétersbourg par un officier de hussards qui sortit < France sous couleur d'un achat de chevaux. L'imj ratrice ne montra pas autant d'empressemen' conclure le marché que son correspondant en a' mis à le lui proposer. Elle insinua que ses génér
MELCHIOR GRIHM. 993
russes valaient bien les c grands faiseurs > français, sans compler qu'elle en voulait terriblement à des militaires qui ne savaient pas mieux défendre le trône. Elle ne refusa point pourtant les offres de Bouille, mais elle lui envoya des contre-propositions: son grade et son ancienneté dans ce grade, un traitement de 2'2,000 roubles et 3,000 ducats pour le voyage. Pas un mot du payement des dettes. Ce dessein, d'ailleurs, n'eut pas de suite. Les projets de fuite de Louis XVI, auxquels Bouille prit la pari que l'on sait, tournèrent pour le moment ses idées d'un autre c6té, et, une fois entré dans rémigralton, il n'eut plus qu'une pensée : combattre la France révolutionnaire.
Bouille ne fut pas le seul officier français qui recourut  l'intermédiaire de Grimm pour chercher à entrer au service de Catherine. La faveur de l'agent ofGcieux était si connue qu'on s'adressait tout naturellement à lui pourarriver à l'impératrice. C'étaient le cadet des Vioraénil et le comte de Vauban qui € voulaient se vouer au service qui avait pris la victoire à sa solde >, le jeune prince de Craon qui f allait faire ses premières dévotions au temple de la gloire >, le marquis de Juigné, qui, chef d'une nombreuse famille et dépouillé d'une fortune considérable, désirait endosser l'uniforme de Sa Majesté Impériale. Outre les requêtes dont il était le canal.
294 MELGHIOR GRIMM.
Grimm était chargé des fonds nécessaires pour tout ce mouvement d'émigration, ainsi que des secours que Catherine accordait aux exilés politiques sans ressources. Le maréchal de Castries, Tami de Grimm, lui accuse réception d'une lettre de crédit de 15,000 livres destinée à des avances aux officiers qui passaient en Russie pour faire la guerre contre les Turcs.
Catherine, qui se plait à donner des noms, en a donné un aux affaires d*Étal; elle les appelle c la soupe aux pois », un mets indigeste et dont elle conseille de se défier. Elle n'aime point qu'on y tâte, n'admet pas qu'on essaye de lui en remontrer ou même de faire l'entendu. Aussi est-il curieux de voir son correspondant, si friand qu'il soit de poli* lique, s'en tenir aux généralités, se borner à des considérations sur l'industrie ou sur le change, se contenter de vanter les hauts faits de sa souveraine, ou, ce qui ne pouvait être désagréable à celle-ci, de dénigrer ses ennemis, l'Angleterre, la Polc^e, la Suède. Catherine, au contraire, sur ces sujets, ne se pique d'aucun égard pour les sympathies de son souffre-douleur, traite rudement les princes dont elle le sait le plus coifiTé. Et le souffre-douleur, je dois le dire, n'est pas héroïque et ne défend guère ses amis. La Révolution vint à son aide; en bouleversant les relations politiques, elle modifia en bien
HELCniOR GHIHH. 995
des points les sentiments de Grimm et le dispensa des précautions qu'il avait dû prendre quelquefois auparavant pour les exprimer.
On rencontre dans les lettres de Grimm quelques informations sur sa personne et son genre de vie. Il est c devenu un homme opulent par les bienraits de Sa Majesté t, et, un jour, par scrupule de délicatesse et pour prévenir les calomnies, il éprouve le besoin de rendre à l'impératrice un compte exact el de sa fortune el de la manière dont il Va acquise '.
c Au moment 01) je suis arrivé en Russie, j'étais parvenu à me faire, par mon travail et mes épai^es, environ i ,000 roubles de rente viagère ; c'était tout mon avoir. Entre mes deux voyages de Russie, j'ai en le malbeur d'hériter d'un de mes frères 30,000 Uvres de France. Après avoir prodigieusement dépensé en voyages pendant près de cinq ans, je me suis trouvé à mon retour de Pétersbourg, vers la fin de 1777, encore une somme de 30,000 livres de reste, d'où il s'ensuit que les doQs de Votre Majesté ont été très considérables pendant mes deux séjours. Me trouvant donc un capital de 50,000 livres par la réunion de ces deux sommes, je l'ai placé, au commencement de 1788, chez M. le duc d'Orléans, qui m'en paye 5 pour 100 d'intérêt en retenant les impositions royales, c'est-à-dire trois vingtièmes à cause de la guerre maudite. C'est en quoi consiste mon bien; il
n'a été ni diminué, ni augmenté d'une obole depuis cette époque, c'est-à-dire pendant tout le temps de ma gestion des deniers de Votre Majesté Impériale. Je vis sur mon courant formé par mon petit revenu combiné avec mes appointements de Gotha. Gela ne fait pas une forte masse, mais j'ai compris de bonne heure qu'on n'était riche que des besoins qu'on n'avait pas, et sans les dépenses que la décence de ma place de ministre exige, je ne saurais vraisemblablement que faire de mon argent. Il a plu à Votre Majesté d'ajouter à cela, sans me consulter, 2,000 roubles de pension ; ce n'est pas au vermisseau à demander : c Rosée bienfaisante du ciel, pourquoi » me viens-tu ? » Mais j'ai senti que ce bienfait si peu mérité ne devait pas être regardé et dépensé comme un revenu. Je le mets en réserve tous les ans, et comme la guerre a obligé le roi de France de créer beaucoup de rentes viagères et que la dignité de ma représentation exige une dépense proportionnée à son importance, j'ai eu l'ambition d'augmenter mon revenu par mes épargnes. J'ai emprunté, à diverses reprises, de l'argent pour me faire des rentes viagères et suis parvenu à me faire encore près de 2, 000 roubles de rente. Ces renies, je les emploie, avec la pension de Votre Majesté, à rembourser successivement l'argent qu'on m'a prêté à intérêt. Si je vis assez pour rembourser tout cet argent, je me
MBLCfllOR GRIMH. 297
trouverai fort au-dessus de mes affaires ; si je meurs arant, les 50,000 livres placées chez M. le duc d'Orléans répondront suffisamment de ce qui restera encore à acquitter au moment de ma mort; et voilà la simplicité et la clarté qui conviennent à l'administration des finances d'un grand empire; je suis une espèce de petit Necker dans la précision de mes combinaisons. Mais comme à mon âge il m'a trop répugné de constituer ces rentes sur ma tète et de les laisser éteindre avec moi, j'ai associé, moyennant quelque dépense ou quelques privations de plus, la tète de la petite Emilie ', sans qu'elle s'en doute, à la mienne, et j'ai la satisfaction dès à présent de penser qu'elle jouira de ces rentes après moi pendant sa vie, et que le bienfait de Votre Majesté non mérité de ma part aura servi à son profit comme au mien.
> Somme totale : je dois, comme tant d'autres, toute ma fortune aux bienfaits de Votre Majesté Impériale, et, par ricochet, Emilie de Betsuncc en bénira un jour mon auguste bienfaitrice ; mais ma forlune est bornée et ses sources sont connues, et j'ai l'oi^eil de me croire si fort au-dessus des atteintes de la calomnie qu'à tout hasard je brave ses flèches
1. L2 Aile de» Beliunce, celle que Grimm avait «n quelque lorle ■dopUo et qui derint ««dame de Bueil.
empoisonnées avec une confiance entière dans la justice du génie tutélaire et protecteur de l'empire de Russie et des gens de Grimma^ La dernière grâce que j'espère d'en obtenir après toutes celles dont j'ai été comblé, c'est qu'immédiatement après mon décès il plaise à Votre Majesté de se faire rendre compte de Télat de ma succession; et si le compte de mes exécuteurs testamentaires n'est pas conforme à celui que je viens de rendre, je consens que ma mémoire soit flétrie. »
Thésaurisant en vue de la famille dont il avait fait la sienne, Grimm, ainsi qu'il l'écrit vers la même époque, n'avait jamais un écu et ne devait jamais une obole. Â la modicité de ses besoins et à l'ordre qu'il mettait à ses affaires, on reconnaît l'esprit éminemment rangé et raisonnable que nous avons rencontré en toutes circontances. On retrouve paiement, dans des fonctions différentes, l'opiniâtreté de labeur dont il avait fait preuve dans la rédaction de la Correspondance littéraire. Sa vie, telle qu'il nous la laisse voir, était celle d'un esclave, dironsnous, ou d'un ministre d'État. Le service de Catherine entraînait une foule d'affaires petites et grandes,
1. L*un de ces mots de convention dont abonde la correspondance ; il désigne Grimm et sa famille adoptive. Grimma est le nom d*une ville de Saxe, mais je ne crois pas que cette ville soit pour rien dans le choix de la désignation dont il s'agit.
HELCHEOR CRIHM. tM
et la réputation de la faveur dont Grimm jouissait à Pétersbourg lui attirait, nous l'avons dit, des nuées de solliciteurs. Il ne laissait pas d'en gémir quelquefois :
f Depuis que les bontés de Votre Majesté Impériale m'ont rendu un homme illustre, Dieu seul sait tout ce que j'ai k souffrir pour l'amour d'elle. C'està-dire que tous les oisifs et tous les importuns de l'Europe se croient en droit de m'assaillir et de me voler mon temps, le plus précieux de mes biens, toujours pour me parler d'elle. C'est bien me prendre par mon faible, mais que je regrette cette époque de ma vie où, jouissant des mêmes bontés de Votre Majesté Impériale dans mon heureuse obscurité, je lui disais son fait toutes les fois que la fantaisie m'en prenait I Je n'avais pas encore le public pour confident de mon bonheur. >
Et une autre fois : < Je suis un des hommes les plus tourmentés qu'il y ait sur la terre. Il ne se passe pas un jour qu'on ne vienne m'accabler de visites, de lettres, de propositions de toute espèce. Je passe ma vie en audiences inutiles, h écouter, à lire des lettres, à y répondre, à refuser, au lieu de me recueillir, de vivre au pied de l'auiel où l'immortalité réside, à côté de l'objet de mon culte, d'y vivre jour et nuit, s
Le culte de Catherine, c'est la part de l'adulation.
Ce qui est vrai, et il y revient souvent, c'est qu'il n'a pas le temps de lire, c pas une heure dans toute une semaine, en mettant une minute à la queue de l'autre; à peine celui de lire les gazettes pour savoir ce que fait Fimpéralrice >. Le jour se passe à exécuter des commissions et la nuit à griffonner. Grimm a besoin de recueillement pour écrire à Catherine et il attend, pour le faire, que tout le monde soit couché. Il est trois heures du matin, il tombe de sommeil, mais le messager va partir à huit heures et il faut que le paquet soit prêt. L'aurore le surprend quelquefois à son bureau.
Pas un moment à donner à la lecture! Et cela pour un homme dont la vie autrefois se passait à rendre compte de toutes les publications du jour. La transformation est complète. Le diplomate, l'agent officieux a rompu avec la littérature. Sans regrets, d'ailleurs, si nous l'en croyons. Grimm n'a-t-il pas le bonheur c de lire dans de certaines têtes >, ce qui gâte pour les autres lectures? Les déclamations philosophiques du jour ne lui paraissent plus que c fastidieuses capucinades >. Depuis la mort de Voltaire, il est pris de dégoût pour tout ce qui parait.
A mesure que l'homme de cour prenait le dessus sur l'homme de lettres, l'Allemand perçait davantage sous le Français d'emprunt. Soit humeur crois-
MELCHIOR GRIHM. aoi
santé contre les platitudes de la presse parisienne, soit certitude de se rencontrer avec les inclinations de sa correspondante, Grimm s'abandonne maintemant avec plus de liberté qu'il n'avait encore fait à sa prédilection pour la langue et la littérature ger« maniques. Frédéric lui avait envoyé son écrit de la Littérature allemande; Grimm a beau admirer le souverain, une critique aussi superficielle le révolte. € On ne peut nier, écrit-il à Catherine, que l'auguste écrivain ne parle de l'allemand comme un aveugle des couleurs. Cela est bien moral, pour ceux qui réfléchissent, de voir un grand prince et, qui pis est, une grande tète, qui donne tous les jours un temps considérable à la lecture, vivre au milieu de sa patrie, dont la capitale possède plusieurs écrivains de la première force, sans en rien savoir, sans se douter que sa langue maternelle n'est plus celle qu'on parlait et écrivait il y a soixante ou quatre-vingts ans; et qui, delà meilleure foi du monde, ignore tout ce qu'on a écrit depuis quarante ans tout autour de lui, et la révolution qui en est arrivée dans la langue et dans les tètes allemandes, et qui, par conséquent, ne peut entrevoir que la plupart des écrits de sa patrie valent mieux que toutes ces brochures insipides qu'on voit paraître à Paris, et où les idées de quelques grandes tètes sont répétées en mille manières diverses. » (1781.)
302 MELGHIOR GRIMM.
Catherine abonde dans le sens de Grimm, un peu aveuglément, il faut le reconnaître, à tort et à travers, prenant déjà les Thummel et les Schummel pour des Voltaire, ce t dieu de l'agrément >. c Dieu me pardonne ! dit- elle dans son désir de rattacher le nouveau culte àrancien,je crois que c'est lui qui leur a appris à écrire >. L'Allgemeine deutsche Bibliothek lui parait « une archive de génie, de raison, d'ironie, et de tout ce qu'il y a de plus égayant pour l'esprit et la raison... Cette littérature tudesque, ajoute-t-elle, laisse tout le reste du monde grandement derrière elle, et va à pas de géant ^ >. Grimm, là-dessus, de renchérir à son tour et sur lui-même. « Ce qu'il y a de sûr et de vrai, c'est que la langue allemande, sous les plumes qui Tont maniée depuis une trentaine d'années, est devenue l'une des plus belles langues d'entre les modernes, comme elle est par son propre fonds Tune des plus riches. > La flatterie aidant et lui ordonnant de faire une place à
1. La Bibliothèque universelle allemande (1765-1791), ainsi que les autres revues littéraires fondées par le libraire Ntcolai, représentait ce qu'on pourrait appeler l'esprit et le talent de Lessing par opposition à ce qui allait être Tinspiration de génies sapérieun. Et Ton comprend, en efTet, que Catherine y ait pris plaisir. Pour ce qui est de Grimm, sMl'ne nomme dans ses lettres aucun des grands écrivains de TAllemagne contemporaine, il ne les aurait pas moins, au dire de son biographe, connus et admirés, f Personne, écrit Meister, ne fut plus frappé de Toriginalité des premières productions de Gœthe, de Her der et Schdeiller. »
MELGHIOR GRIMM. 308
Tempire que régit Catherine, notre courtisan voit déjà le temps où le russe et rallemand auront pris la place des langues classiques, et seront enseignés dans les universités d'Amérique au lieu du grec et du latin. Ce qui est singulier, ce sont les ouvrages qui excitent cet enthousiasme. Grimm porte aux nues une comédie de Lenz, der Hofmeisier; il l'a lue trois fois : € C'est un ouvrage d'une verve incroyable ; > et ni lui ni sa souveraine n'ont l'air de se douter qu'à l'heure où ils écrivaient avaient déjà paru Gœl% de Berlichingetij Werther et les Brigands,
On ne s'étonnera pas si la vie que menait Grimm mina peu à peu une santé déjà fort ébranlée, nous l'avons vu, par l'ancien travail de la Correspondance. n a le sang à la tète, la fièvre le tient au lit tout un mois ; il souffre des yeux, un mal qui le poursuivra jusqu'à la fin. 11 s'est, pour le moment, guéri par l'usage de l'eau fraîche, c II faut se plonger le visage et le répéter souvent, s uivant le besoin ; > c'est un remède qu'il doit à Tronchin, et qu'il aurait bien envie de faire parvenir à l'empereur, affligé de la même infirmité que lui. c Je supplie Votre Majesté Impériale de dire cela à Joseph de ma part, puisque je n'ai pas osé me donner les airs de lui écrire. > Un mal plus grave se déclare : ce sont des étouffements; il ne peut plus écrire, ou n'y parvient qu'en se levant à chaque instant pour faire un tour de chambre.
304 MELGHIOR GRIMM.
« II est aisé de comprendre le supplice d'un homme dont le devoir et l'état demandent l'usage continuel de la plume. »
Les médecins envoyèrent Grimm aux eaux, àBourbonne, à Spa, à Aix-la-Chapelle, sans grand succès à ce qu'il semble. Mais Tun de ces voyages devint l'occasion d'une singulière satisfaction d'amour-propre pour un homme épris des distinctions flatteuses. Le prince Henri de Prusse, le frère de Frédéric, étant à Spa en 1781, invita Grimm à venir l'y trouver, et lui ofTrit un appartement dans la maison même qu'il occupait. Grimm accepta avec d'autant plus d'empressement que Tronchin lui recommandait les eaux du lieu pour ses migraines. Pensez donc, « passer six semaines avec un des plus illustres personnages du siècle, de la manière la plus intéressante et la plus agréable » ! On sent bien au récit suivant que la tête en a tourné au narrateur. Il arriva à Spa le 13 juillet :
« Dans le premier moment il y eut un peu de vacarme, de confusion et de désordre dans nos discours ; c'était bien naturel après quatre années d'absence et de grands événements. Les idées se pressaient, se heurtaient un peu les unes à côté des autres, et je ne réponds pas des contusions qu'il y eut par-ci par-là, car l'art de parler de dix choses à la fois n'est pas encore perfectionné, et le briel par
iquel il faut passer est si étroit que je ne sais ce qui (1 serait arrivé si le nom de Catherine ne nous eût lis subitement à Tunisson après le premier choc. » rimm, malgré Tunisson, ne tarda pas à s'apercevoir lie le prince croyait avoir à se plaindre de la tsarine
n'était plus en correspondance avec elle. Il excusa i souveraine de son mieux, c Cinq ou six jours après ion arrivée est survenu un autre pèlerin qui se omrae Joseph, et qui, ni plus ni moins que Catheine, se présente aussi second de son nom. Joseph Qtra dans Spa à pied, suivant en cela la coutume e Notre Seigneur et Sauveur, mais non pour la lème raison, car un de ses chevaux de poste s'était battu. Bientôt il se mit dans un fiacre, afin de ne as copier notre divin Sauveur, qui, dans ces occaions, ne montait tout au plus qu'un âne, et vint )mbcr chez Henri comme une bombe. Je puis asarer à Votre Majesté qu'à ma montre, qui ne court as plus vite qu'une autre, ils restèrent deux heures t demie enfermés tête à tête. Joseph ne cacha pas ûême qu'il avait retardé son voyage de Spa exprès »our être sûr d'y rencontrer Henri. 11 dîna ce jour hez le prince de Lichtenstein. Dès qu'il fut rentré lans son auberge, Henri y tomba comme une bombe
son tour, mais pour le coup je me trouvai à sa uile, et ce que je sais c'est que ce n'est pas par ma îute ni par mon fait qu'en un clin d'œil l'impéra-
trice se trouva encore mêlée à nos caquets. Joseph me demanda s'il y avait longtemps que je n'avais eu de ses nouvelles ; c'était me dire de la manière la plus délicate quMl connaissait l'excès des bontés de mon auguste souveraine pour un vase d'argile de sa création. Sur quoi nous nous mîmes à éplucher l'impératrice grecque de la tête aux pieds, et Dieu sait comment elle fut accommodée entre Joseph, Henri et moi ! Après l'avoir tenue ainsi sur les fonts à peu près une heure et demie, Henri me dit : € Allons-nous-en à la comédie. > Joseph vînt bientôt après dans la loge du prince se placer entre Henri et moi. U se pria pour le lendemain, en sa qualité de comte de Falkenstein (le nom sous lequel l'empereur voyageait), à dîner chez Henri, qui s'appelle à Spa le comte d'Oels, et il choisit pour convives, indépendamment de son compagnon, le général Terzy et des personnes attachées au prince, le souffre-douleur gréco-impérial et Raynai, le proscrit par Séguier, à qui Henri a rendu auprès de Joseph les services les plus essentiels, en lui procurant un asile. à Bruxelles avec tous les agréments?possibles... On resta à cette table près de deux heures et demie, Joseph à la droite de Henri, et moL à la droite de Joseph ; et le soir, à la comédie, dan^ la loge du prince, môme répétition; et la pièc^ était ce que Ton écoutait le moins, et Ton jasait de
HELCHtOR GRIHH. 307
plus d'une chose, et Mohîlev, Smolensk, Moscou, Pélersbourg, Tsarskoë-Sélo s'y mêlaienl à tort et à travers. Et les badauds de Spa, en regardant à cette loge, disaient à leur bonnet : c Oui, vrai Dieu, il faut qu'un souffre-douleur gi'ëco-impérial eoit pourtant quelque chose de bieo dinlingué I > Le surlendemain matin, Joseph se trouva à toutes les fontaines ; on dansait à la principale ; il fut très aimable avec tout le monde, mais, enûa, après avoir salué la compagnie et embrassé Henri, il partit à dix heures du malin pour Bruxelles, d'où il s'est rendu depuis huit jours à Versailles. >
Grimm, qui avait assisté, en 1745, au couronnement de l'empereur François I", trouva le moyen d'être présent à celui de Léopold, en 1790. 11 se rendit de Bourbonne à Francfort et y passa deux mois près du comte Nicolas Bomanzof, l'un de ses meilleurs amis, et, de plus, au milieu des honneurs auxquels il était si sensible. Le duc de Saxe-Gotha avait protité de la présence de Grimm à Francfort pour l'accréditer, à titre extraordinaire, auprès de l'empereur, ce qui procura à notre courtisan une audience particulière d'une demi-heure. Il fut, en outi-e, présenté au roi de Naples, c grand chasseur devant le Seigneur, dil-il, et qui s'occupe aussi, dans ses courses, de la multiplication de l'espèce >. Ayant un nombre considérable d'enfants naturels, il avait
marié les mères et avait fondé pour ces ménages, près de Caserte, une colonie appelée Santo-Leucio. Il s'intéressait beaucoup à cet établissement, pour lequel il avait lui-même composé et publié t l'institution, la législation et même le catéchisme politique >. Grimm s'empressa d'envoyer à Catherine un exemplaire de celte remarquable production.
Avec toute son affection pour son correspondant, Catherine connaissait ses faibles et ne se faisait aucun scrupule d'en rire. Elle lui donnait fréquemment du c Monsieur le baron > , non sans quelque envie d'ajouter : « baron de Thunder-Ten-Tronck ! > Elle raillait ses engouements : « Je suis bien aise de savoir la cause de voire silence, car bonnement je croyais que mon crédit chez vous clignotait, et que quelque prince d'Allemagne m'avait expulsée de votre souvenir. Vu la passion que je vous connais pour eux, je me disais en moi-même : < Il est & la x^ piste de quelque génie rare comme nous lui en i> avons vu. > Et dans une autre occasion : c II y avait longtemps que je savais que vous n'étiez jamais plus heureux que quand vous étiez auprès, proche, à côté, par devant ou par derrière quelque altesse d'Allemagne, et Dieu sait où vous savez les déterrer et d*où vous en vient continuellemen des pluies fécondes. > Beaucoup plus tard encore et en pleine Révolution : € cher souffre-douleur, tu es toujours
engoué de tous les princes d'Allemagne ! î Catherine, elle, ne partageait pas du tout cette inclination.
Le nom de madame d'Épinay ne revient pas très souvent dans la correspondance qui nous occupe. Grimm envoie cependant à la tsarine et lui vante les Conversations (TÉmUiej ce livre dont Galiani disait qu'il y a bien des choses et qu'il faut y lire aussi le blanc. La santé de son amie devenait toujours plus déplorable, et il excuse quelquefois son silence par le rôle de garde-malade qu'il a dû remplir à côté d'un lit de souffrances, t J'ai été depuis trois mois, écrit-il en 4779, malheureux au delà de tout ce qu'on peut imaginer. Condamné à voir souffrir jour et nuit, et à conserver au milieu de ce spectacle horrible un air calme et serein, à donner même à la malheureuse victime de ce long et cruel supplice des espérances qui sont loin de mon cœur, je suis devenu une espèce de machine que la douleur et l'effort con tinuel de la cacher ont comme endurcie et rendue insensible. Je n'ai même pas la ressource, assez ordinaire aux malheureux, de voir le malheur qu'ils redoutent s'acheminer pas à pas, d'en pouvoir marquer le terme et, par conséquent, ramasser ses forces pour en soutenir le dénouement. Ballotté continuellement entre la crainte et l'espérance, je passe vingt fois par jour de l'une à l'autre, et la convulsion qui en résulte est sans contredit le senti-
8i0 MELGHIOR GRIMM.
ment le plus douloureux que l'âme puisse éprouver.
J'y devrais être accoutumé depuis six ou sept ans
que cela dure, car le dérangement de la santé de
cette malheureuse femme a commencé quelques
mois avant mon premier départ pour la Russie, et,
depuis cet instant, toujours souffrante, plus d'une
fois à l'agonie, et puis revenant à la vie, sans gue
M. Tronchin ait su la guérir ni la tuer, opposant &
ses maux, malgré le tempérament le plus frêle, une
force et un courage sans exemple, on peut dire
qu'elle tf a su ni vivre ni mourir *. >
Les pertes de fortune et les chagrins domestiques aggravaient encore ces maux. Après avoir été ruinée par les extravagances d'un mari auxqueUes étaient venues se joindre celles de son fils, après avoir, en outre, été victime des opérations de l'abbé Terray, madame d'Épinay était maintenant frappée, dans le peu qui lui restait, par les réformes financières de Necker. Grimm, en de telles circonstances, crut pouvoir recourir à Timpératrice, et lui proposa d'acheter, pour 10,000 livres, deux beaux diamants qu'avait conservés son amie. Catherine n'acheta pas seulement les bijoux, elle fit intercéder près du gouvernement français en faveur de madame d'Épinay, puis,
i. Madame d'Épinay, nous allons le voir, ne mourut que trois ans et demi après la date de cette lettre. Elle souAHrait d'une maladie d'estomac qui dégénéra en cancer.
voyant que les réclamations ne produisaient rien, elle paya de sa poche, t Vous qui me dépensez de l'argent tous les jours de l'année pour des inutilités, écrivait-elle à Grimra avec une délicatesse admirable, prenez de cet argent jusqu'à deux fois huit mille livres, donnez-les à l'auteur des Conversations (TÉmille; en cas qu'elle ne voulût pas les accepter, prêtez-les lui pour cinquante ans, et surtout ne m'en parlez plus, ni à personne, mais dites-moi tout simplement : f J'ai donné ou prêté les deux fois huit • mille livres (1782). •
Grimm perdit en quinze mois la compagne de sa vie et le plus cher de ses amis. Madame d'Épinay mourut le 15 avril 1783 et Diderot le 31 juillet 1784. Ces douloureuses séparations sont la cause, sans aucun doute, de l'interruption que présente ici sa correspondance avec Catherine. Le chagrin qu'il ressentit de la mort de madame d'Épinay fut profond et durable; il parle de sa cruelle et déplorable situation, des épaisses ténèbres dont il a été environné. Quant à la mort de Diderot, Grimm était à Lyon pour l'exécution d'une commission de l'impératrice, lorsqu'il reçut « ce coup si mortel et si imprévu ».
Angélique, la fille de madame d'Épinay, était mariée depuis neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère. Son fils atné fut cet Armand de Belsunce qui périt
812 MELGHIOR GRIMH.
à Caen dans l'une des scènes les plus hideuses de la Révolution. Sa fille, l'Emilie des Conversations y fut comme adoptée par Grimm, qui se chargea de son éducation, la fit élever au couvent, lui concilia de bonne heure la protection de Catherine et réussit à la marier convenablement. Emilie épousa, en 1786, à l'âge de dix-huit ans, le comte de Bueil, officier aux gardes françaises. Elle recevait de sa famille 400,000 livres de dot, et de la tsarine, qui Vavait nommée de ses demoiselles d'honneur, un cadeau de douze mille roubles. M. de Bueil était propriétaire de la terre patrimoniale de Yarennes, près de Château-Thierry. C'est là que Grimm allait passer de huit à quinze jours, toutes les fois qu'il pouvait échapper pour si longtemps à ses occupations. Il s'était ainsi, pour la seconde fois, créé une famille ; la Révolution, nous le verrons, en troublant profondément ces existences, ne fit que resserrer les liens qui les unissaient.
n est incontestable que, dans la correspondance de Grimra avec l'impératrice, la figure la plus intéressante est celle de Catherine elle-même. Cette femme énigmatique s*y montre dans toute Toriginalité de son caractère et toute la puissance de sa nature. Elle s*y peint, non pas tout entière, cela va de soi, mais en buste, comme disait madame de Staal, et j'ajoute en buste passablement décolleté, en traits accusés avec une verdeur de franchise moitié naïve, moitié cynique.
Catherine prétend n'avoir jamais été fort belle, ce qui laisse deviner qu'elle se reconnaissait pourtant quelques charmes, c Je plaisais, écrit-elle dans ses Hémoires et en parlant il est vrai de sa jeunesse, et je pense que cela était mon fort. » Un admirable fond