‹ Melchior Grimm, Thomme de lettres, le factotum--le diplomate, avec un appendice sur la correspondance secrète de MétraChapitre 10 sur 18 · Lettre du 24 février · texte numérisé non relu

Lettre du 24 février

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pour Catherine. Mon excuse pour insister sur cette fastidieuse rhétorique est la proéminence même du trait de caractère qu'elle révèle. Notre courtisan veut être compté au nombre des sujets de la du* chesse, car s'il ne jouit pas de leur bonheur, il partage leurs sentiments. Il a tant éprouvé ses bontés qu'il ne lui reste plus qu'une chose à obtenir, c'est qu'elle y mette des bornes. 11 reçoit ses lettres c avec le doux frémissement qui précède les sensations délicieuses >, et cependant il ne les ouvre jamais sans remords en pensant qu'elles ajoutent aux occupations de sa souveraine. Il embrasse les pieds de cette souveraine t comme les anciens embrassaient les autels de leurs divinités propices >. Le Jour de l'anniversaire de la naissance de l'auguste princesse, ne pouvant lui porter personnellement ses hommages et ses vœux : « Je parerai, du moins, dit-il, ma retraite en ce jour, et si je n'en sais aucun où mon cœur ne soit occupé de sa reconnaissance, je mettrai ce jour-là tant de solennité au culte que je rends à la souveraine des cœurs qu'il devienne pour moi le plus doux comme le plus précieux de l'année. > Et dire que nous retrouverons tout cela presque mot pour mot dans les lettres à la Izarine! Personne probablement ne se tirerait tout à fait bien de l'épreuve qu'on lui ferait subir en imprimant ses lettres, mais il faut avouer que Grimm souffre parti-

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cuHèremenl de la révélation d'une si misérable courtisanerie.

La duchesse mourut en 1767. Grimm fut chargé de Faire faire le monument que son époux voulait lui élever. C'est lui qui choisit le sculpteur et qui signa, par-devant notaire, le trailé relatif à l'exécution de cette œuvre d'art : « Le mausolée, lisonsnous dans cet acte, sera en marbre, ayant principalement deux statues : l'une qui représenter la princesse assise, qui s'endort du dernier sommeil, la tête penchée en arrière dans des cyprès, et l'autre la Thuringe, s'empressant de s'approcher de la princesse en lui prenant le bras gauche, le baisant et arrosant de ses larmes cette bienfaitrice si regrettée. Ces deux statues auront chacune au moins six pieds de proportion, en marbre blanc, et deux pouces de plus s'il le faut pour le bien de l'ouvrage. > Guiard, le sculpteur, devait terminer son travail en trois ans et recevoir 4^0,000 livres. On ne sait pourquoi, après tous ces soins, le monument resta à l'état de projet; il n'en subsiste que le modèle conservé dans le musée ducal de Gotha.

La duchesse Louise était morte sans avoir rien fait d'essentiel pour Grimm en retour de tant de peines prises et de protestations si passionnées, mais la faveur dont il jouissait à la petite cour ne finit pas avec la vie de sa protectrice. Le duc, qui survécut

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quelques années à sa femme et qui avait partagé les sentiments de celle-ci pour Grimm, lui accorda, en 1769, le titre de conseiller de légation avec une pension de 1,600 livres*. Son successeur, Ernest II, fit plus encore, et, en 1 776, éleva le conseiller au poste de ministre plénipotentiaire h Paris, fonction que Grimm remplit jusqu'au jour où la Révolution l'obligea de quitter la France. Ajoutons que ses relations avec le duché ne cessèrent pas pour cela, puisque c'est à Gotha qu'il passa ses dernières années.

1 . «r Le duc de Saxo-Golha, dit Meisler, n'oublia jamais le courage et le dévouement avec lequel Grimm osa lui donner, dans une circonstance importante, un conseil très sage, mais absolument contraire aux affections qui, à cette époque, avaient pris sur Tàme de ce prince l'ascendant le plus décidé. •

Les correspondances privées de Grimm ont cet avantage pour le biographe qu'elles se succèdent; Tune reprend là où l'autre s'est arrêtée, de sorte que, réunies, elles nous donnent des informations sur plus de trente années de sa vie. Quand la duchesse de Saxe-Gotha mourut, Grimm était déjà en commerce de lettres avec la landgrave de liesse, et ses relations avec la cour de Darmstadt durèrent jusqu'à la mort de cette princesse, époque peu éloignée de celle où commence la correspondance avec Catherine.

Sans avoir été associé à des événements considérables, mais par l'effet de son seul mérite, de l'impression que sa personne avait faite sur ses contemporains, Caroline de Hesse a conservé dans l'histoire

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de son pays le surnom de « la Grande Landgrave b. Fille d'un comte palatin de Deux-Ponts, elle avait épousé, en 1741, le prince héréditaire du landgravial de Hesse. Ce prince, qui ne succéda à son père que vingt-sept ans après ce mariage, était d'un caractère bizarre, fâcheux, atrabilaire, avec une passion pour le militaire qu'il satisfit successivement au service de France, comme colonel d'un régiment prussien, et, enfin, dans des efforts malheureux pour se créer à lui-même une armée. Éprouvant plus d'estime que de tendresse pour sa femme, il cohabitait aussi peu que possible; elle vivait à Buxweiler, dans le Hanau, tandis que lui exerçait ses grenadiers dans sa résidence de Pirmasens en Palatinat. Le service prussien les réunit pendant quelques années à Prenzlau et quelquefois à Berlin, et la mort du vieux Louis VIII les appela à Darmstadt, mais sans que le nouveau landgrave pût se résoudre à élire domicile d'une manière permanente dans sa capitale. C'est Caroline qui resta chargée d'y représenter l'autorité souveraine dans, un château à peine habitable et dans la gêne d'une économie forcée. Son mari n'était guère homme à l'associer aux affaires publiques, mais elle aimait la musique, goûtait également la littérature française et les produits du génie naissant de TÂllemagne, trouvait du temps pour une vaste correspondance et

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s'occupait avec soin de l'éducation de ses enfants. Elle en avait huit, sur lesquels cinq filles, dont rétablissement, ainsi que nous le verrons, devint le grand souci de leur mère. M. Walther, à Tobligeance duquel j'ai dû la communication des lettres de Grimm conservées à Darmstadt, a publié en deux volumes celles de Caroline, toutes, chose curieuse, écrites en français, et qui témoignent des qualités à la fois aimables et viriles de la princesse. La grande landgrave mourut en 1774. Frédéric, qui faisait d*elle un cas particulier, voulut qu'on mît pour épitaphe sur sa tombe : Sexu femina, ingenio vir, traduction d'un mot plus familier et que Grimm se plaisait à rappeler. < Elle n'est pas femme, celle-là! i s'était écrié, dans je ne sais quelle occasion, le misogyne souverain.

Courtisan, profondément courtisan comme il l'est, Grimm a la qualité essentielle de son état, celle qui consiste à adapter son langage aux personnes et aux circonstances. Le ton de ses lettres à la landgrave n'est pas celui de sa correspondance habituelle avec les têtes couronnées. Il y a encore des compliments, des hyperboles, il n'y a plus d'adulation. Grimm est, avec la princesse de liesse, sur le pied, — c'est sa propre expression, — d'un tendre respect. El on lui rend en confiance rattachement qu'il éprouve, en considération affectueuse le dévouement dont il

donne tant de preuves. Il est de la famille. Il s'intéresse à tout et à tous, à la mère et aux frères de Caroline comme à ses enlants, à sa sanlé, à ses occupationsy à ses constructions, à ses voyages, à Téducation et au mariage de ses filles. Il fait les commissions, cela va sans dire : le plus souvent des envois de livres ou de partitions d'opéras; quelquefois des renseignements utiles, sur la garance, par exemple, dont il s'agissait d'introduire la culture dans la Hesse ; d'autres fois encore des règlements de frais de guerre comme ceux dont il s'était occupé pour la duchesse de Saxe-Gotha. Il n'écrit pas seulement à la mère, mais aussi à l'une de ses filles, la princesse de Prusse, s'inquiète de son bonheur domestique, sMntéresse à ses grossesses et à ses couches. Sa sollicitude, d'ailleurs, est récompensée; la princesse donne le jour à un fils, on le fait savoir à Grimm dans la nuit même. On l'entretient des choses les plus intimes, les défauts de celle-ci, les chagrins de cellelà. On le tient au courant des négociations les plus délicates et on l'attache, dans deux grands voyages, a la personne du prince héréditaire.

Tel est donc Grimm dans cette correspondance, — toujours courtisan et songeant à sa fortune, il n'est pas besoin de le dire, — mais plus intimement associé aux destinées de la famille à laquelle il se consacre aujourd'hui, et remplaçant l'obséquiosité

tu MELGHIOR GRIMM.

par le zèle avec lequel il épouse les intérêts de la maison. Affairé, dévoué^ allant au-devant des services qu'on peut lui demander, il se décerne luimême le nom de mouche du coche, et c'est bien un peu son rôle, en effet.

Le principal sujet de la correspondance de Grimm avec la princesse Caroline, je l'ai indiqué, est le mariage de ses filles, lesquelles fmirent toutes par se placer, et deux d'entre elles sur des trônes. Grimm s'occupe peu de la troisième, Amélie, qui ne se maria qu'après la mort de sa mère. La dernière, Louise, trop jeune pour intéresser notre négociateur, épousa, en 1775, Charles-Auguste de Weimar, l'ami de Gœthe. Les autres furent successivement pour Grimm l'objet de démarches infatigables. Une lacune de plus de deux années dans les lettres que nous avons sous les yeux ne nous permet point de savoir la part qu'il eut au mariage de l'aînée, la princesse Caroline. Nous voyons seulement qu'il avait eu, à son sujet, l'idée d'une alliance entre les deux cours qu'il servait. « Il faut, écrit-il à la mère, que je dise à Votre Altesse toutes mes rêveries et toutes mes impertinences. Il m'a passé par la tête de marier Madame la princesse Caroline au prince héréditaire de Saxc-Golha. J'en ai parlé ces jours passés à M. de Studnitz, grand-maréchal de cette cour, qui est venu passer deux mois avec nous. Il est vrai qu'il

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m'en a parlé le premier comme d'une idée qu'il avait toujours eue, mais sans me dire que ce fût ridée de madame la duchesse, ni qu'elle en eût une d'arrêlée sur ce sujet. Je lui ai dil ce que je pensais de la princesse, et c'est lui qui m'a répondu que, quoiqu'il y eût beaucoup de princesses en Allemagne, l'avantage d'avoir été élevée par une telle mère lui ferait rechercher uniquement celle dont nous parlions s'il avait voix au chapitre. »

Ce projet n'eut pas de suite; la jeune fille épousa peu après le landgrave Frédéric de Hesse- Hombourg, moins âgé qu'elle de deux ans. Elle en eut quatorze enfants et n'est morte qu'en 1821 .

Le mariage de Frédérique, la seconde fille de la landgrave, suivit de près celui de l'aînée. Il fut brillant; son mari était le neveu et fut le successeur de Frédéric le Grand; Guillaume, aujourd'hui empereur d'Allemagne, est son petit-fils. Grimm se vante d'avoir aussi rêvé cette union. Passant à Berlin quelques mois après, il fit la connaissance du prince royal, et cultiva depuis lors cette relation en s'autorisant de l'amitié de la mère pour écrire de temps en temps à la fille. La landgrave ne laissait pas de mettre quelquefois la courtisanerie de Grimm à l'épreuve par la sincérité avec laquelle elle s'exprimait sur les défauts de la princesse de Prusse : la jeune femme se tenait mal, elle bredouillait en par-

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lanl, elle n'aimait pas la lecture. La mère n'offensait pas moins son correspondant en se félicilanl, après six mois de mariage, que Frédérique fût encore aimée de son époux. « J'ai été très choqué de cet encore, s'écrie-t-il, et le prince perdrait trop dans mon esprit s'il ne l'aimait toujours, toujours. Car pour elle, c'est aussi ma passion et tout de bon. Je suis confus de la lettre dont elle m'a honoré. .. Si cette princesse n'est pas toujours heureuse, je ne veux jamais le savoir, cela me donnerait trop de chagrin. Mais, pour Dieu ! qu'elle nous donne un prince avant la 6n de l'année prochaine ! Je suis fort content aussi qu'elle lise tous les jours une heure à haute et intelligible voix; cela est essentiel, car on est très malheureux de ne pas comprendre ce que dit une grande princesse, et Ton ne peut pas toujours lui dire : « Répétez-moi cela. » Si j'avais l'honneur d'être son maître, je lui apprendrais peut-être ce que je ne sais pas moi-môme, l'art de bien lire et de bien parler*. > Quelques mois encore, hélas! et Grimm dut bien rabattre de ses prétentions en fait de bonheur domestique pour la princesse : t Je veux bien, madame, avoir autant d'indulgence pour le prince que Votre Altesse, et ne pas traiter le chapitre de la fidélité conju-

1. « Il pense et s'exprime fortement, avait dit madame d^Épinaj dans le portrait de son ami, mais sans correction ; aussi personne en parlant mal ne se fait mieux «'cou fer. »

fe.

MELGHIOR GRIMBI. til

gale avec une pédanterie dont noire siècle ne s'accommode paSy mais c'est toutefois à deux conditions: la première que la santé de la princesse ne coure jamais aucun risque; la seconde qu'à proportion qu'on a des reproches à se faire, on redouble de soins, de procédés et d*attentions, car celui qui serait capable d'affliger un cœur comme celui-là risquerait de perdre entièrement mes bonnes grâces. J'ai pris bonne opinion de ce prince, et je serais désole d'avoir à en changer. >

Si Grimm avait bonne opinion du prince de Prusse, c'est qu'il y mettait de la complaisance. Déjà marié une première fois et divorcé, Frédéric- Guillaume méritait dès lors le jugement sévère

que son oncle porte sur lui dans ses Mémoires : c Sans mœurs, abandonné à une vie crapuleuse, et faisant journellement des inGdélités à sa femme. » Sa seconde femme, la princesse de Hesse, ne fut pas plus respectée que la première. Elle ne se vit pas seulement délaissée pour la maîtresse en titre, l'intrigante Rietz, elle dut se prêter à des caprices de bigamie. Sans être veuf ni divorcé, Frédéric-Guillaume épousa successivement deux autres femmes de la main gauche, mademoiselle de Voss et mademoiselle Daenhoff. Il v eut un moment où le roi eut trois femmes vivantes à la fois, l'une divorcée, l'autre séparée et la troisième morganatique. Il faut

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(lire qu'il s'était trouvé un consistoire pour autoriser ces désordres et un pasteur pour les couvrir de la bénédiction nuptiale.

Il n'est pas aisé de suivre tous les projets matrimoniaux dont Grimm entretient la landgrave, et qui se font, se défont, s'enchevêtrent. D'autant plus que le négociateur n'embrasse pas seulement dans ses combinaisons les filles de sa protectrice. Caroline a une nièce, fille de son frère, le prince de Deux-Ponts. Grimm, qui ne doute de rien, s'est mis en tête de faire épouser à cette nièce l'empereur même, déjà veuf de deux femmes. 11 voudrait qu'on en parlât à Joseph, qu'on la lui fit rencontrer sur son chemin. 11 est vrai que Joseph demande une brune, mais Marianne c n'est pas d'un blond à eiTrayer >. Elle devra aller à la messe : Grimm lui pardonnera cette faiblesse pour une si bonne raison. La jeune fille répondit mal aces hautes ambitions; elle se maria sur le tard et avec un cousin, duc de Bavière.

Grimm est trop expérimenté pour s'obstiner dans un projet au risque de laisser passer les autres chances que la fortune pourrait lui offrir. C'est, au contraire, un général qui a des troupes de réserve et qui se ménage une ligne de retraite. Au moment même où il vise le plus haut, où il se fiatte d'arriver au trône impérial de Russie, il est prêt, s'il le faut, à se rabattre sur de moindres couronnes. Gustave III,

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