‹ Melchior Grimm, Thomme de lettres, le factotum--le diplomate, avec un appendice sur la correspondance secrète de MétraChapitre 13 sur 18 · a allemand ^ans Toriginal · texte numérisé non relu

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prononce sur eux leur auguste maîtresse. Grégoire Orlof mourut en i783, a Quoique très préparée à cet événement douloureux pour mol, écrit l'impératrice peu de jours après l'avoir appris, je vous avoue que j'en ressens l'affliction la plus vive. Je perds en lui un ami et l'homme du monde auquel j'ai les plus grandes obligations et qui m'a rendu les services les plus essentiels. On a beau me dire et je me dis à moi-même tout ce qu'on peut dire en pareille occasion : des bouffées de sanglots sont ma réponse, et je souffre terriblement depuis l'instant que j'ai reçu cette fatale nouvelle; le travail seul me distrait, et comme je n'ai point mes papiers, je vous écris pour me soulager, d Suit un parallèle entre Orlof et Panine qui était mort quinze jours auparavant, curieuse page d'histoire anecdotique, et que je citerais s'il ne fallait pas absolument faire choix au milieu de tant de richesses. Le portrait de Potemkin n'est pas moins remarquable. La perle du héros d'Oczakof fut doublement sensible pour Catherine, qui se trouvait de nouveau alors en guerre avec les Turcs. « Un terrible coup de massue, hier, a frappé ma tête. Vers les six heures àe l'après-dîner, un courrier m'a apporté la bien triste nouvelle que mon élève, mon ami et presque mon idole, le prince Potemkin le Taurique, est* mort, après un mois de maladie, en Moldavie ! Je suis dans une af-

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fliclion dont vous n'avez pas d'idée. A un cœur excellent il joignait un entendement rare et une étendue d'esprit peu ordinaire; ses vues étaient toujours grandes et magnanimes ; il était fort humain, rempli de connaissances, singulièrement aimable, et ses idées étaient toujours nouvelles. Jamais homme n'eut le don des bons mots et de l'à-propos comme lui. Ses qualités militaires, pendant celle guerre, ont dû frapper, car il ne manqua jamais, ni sur terre ni sur mer, un seul coup. Personne au monde n'a été moins mené que lui. Il avait encore un don particulier à employer son monde. En un mot c'était un homme d'État pour le conseil et l'exécution. II m'était attaché avec passion et zèle, grondant et se fâchant quand il croyait qu'on pouvait faire mieux... Mais la qualité la plus rare en lui était un courage de cœur, d'esprit et d'âme, qui le distinguait parfaitement du reste des humains, et ceci faisait que nous nous entendions parfaitement bien et laissions babiller les moins entendus à leur aise. Je regarde le prince Potemkin comme un très grand homme, qui n'a pas rempli la moitié de ce qui était à sa portée. »

Ainsi regrets, regrets sincères et éloquents des hommes pour lesquels Catherine avait eu un goût passager, et qu'elle avait conservés ensuite à titre d'amis et de serviteurs. Mais combien la douleur ne

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sera-t-elle pas plus vive lorsque la mort saisira l'amant en pleine faveur ! Ce fut le cas pour le général Lanskoï, dont le nom, à partir de 1781, revient souvent dans les lettres à Grimm. ^impératrice parle de ce jeune homme avec un abandon qui ne pouvait laisser aucun doute à son correspondant sur la place que Lanskoï occupait dans le palais. Elle s'est chargée de son éducation, ce qui lui est facile, rélève étant aussi intelligent que docile. c Oh! avait ditOrlof au commencement de cette liaison, vous verrez quel homme elle en fera! Cela gloutonne tout. » Et, en effet, voilà les amoureux gloutonnant ensemble poètes, historiens, beaux-arts. c Outre cela, nous bâlissons et nous plantons, nous sommes bienfaisant, gai, honnête et rempli de douceur. 1^ Des plaisanteries comme toujours, des farces. Catherine fait semblant d'être le secrétaire de Lanskoï, et c'est lui qui est censé dicter et signer. Tout ce travestissement est assez drôle, mais on tourne la page et l'on rencontre les sanglots ; la lettre avait débuté sur le ton du badinage habituel, et elle se termine par le désespoir. « Lorsque je commençais cette lettre, j'étais dans le bonheur et la joie, et mes journées se passaient si rapidement que je ne savais ce qu'elles devenaient. Il n'en est plus de même: je suis plongée dans la douleur la plus vive et mon bonheur n'est plus. J'ai pensé moi-même mourir de

la perte irréparable que je viens de faire, il y a huit jours, démon meilleur ami. J'espérais qu'il deviendrait l'appui de ma vieillesse ; il s'appliquait, il profitait, il avait pris tous mes goûts; c'était un jeune homme que j'élevais, qui était reconnaissant, doux et honnête, qui partageait mes peines quand j'en avais et qui se réjouissait de mes joies; en un mot, en sanglotant, j'ai le malheur de vous dire que le général Lanskoï n'est plus. Une fièvre maligne, accompagnée d'esquinancie, l'a emporté en cinq jours au tombeau, et ma chambre, si agréable pour moi ci-devant, est devenue un antre vide dans lequel je me traîne à peine comme une ombre. Je ne puis voir face humaine sans que les sanglots ne m'ôtenl la parole; je ne puis ni dormir, ni manger; Ja lecture m'ennuie et l'écriture excède mes forces. Je ne sais ce qu'il deviendra de moi, mais ce que je sais, c'est que de ma vie je n'ai été si malheureuse que depuis que mon meilleur et aimable ami m'a ainsi abandonnée. » Les semaines se succèdent et Catherine s'étonne d'être encore en vie. « Si vous voulez savoir au juste mon état, écritelle, je vous dirai que l'unique mieux qu'il y a, c'est que je me suis raccoutumée aux faces humaines, que d'ailleurs le cœur me saigne comme au premier moment, que je fais mon devoir et tâche de le faire bien, mais que ma douleur est extrême et comme je

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n'en aï senti de ma vie, et voilà trois mois que je suis dans cette cruelle situation, souffrant comme un damné » (1784).

N'allons pas croire cependant que Catherine ait été inconsolable. Deux ans ne se sont pas écoulés depuis la mort de Lanskoï que nous rencontrons, dans ses lettres, un nouveau familier du palais, qu'elle désigne sous le nom de l'Habit rouge. L'Habit rouge par-ci, l'Habit rouge par-là. L'Habit rouge aime les pierres gravées et les médailles, on lui achètera celles du duc d'Orléans qu'on avait trouvées d'abord trop chères. L'Habit rouge a envie d'avoir un Buffon : Grimm est prié d'envoyer les œuvres complètes du naturaliste, la plus belle édition possible et ^ bien illuminée d. L'Habit rouge est du voyage de Tauride, et il fait un beau train avec le comte de Ségur et le prince de Ligne. L'Habit rouge a tous les talents comme tous les agréments : il dessine, il est passionné pour la musique, il taille des camées. L*IIabit rouge est fait, dans les quinze jours, comte du saint-empire par Joseph et aide de camp général par Catherine. Catherine le recommande à son correspondant sur tous les tons : € Il est si aimable, si spirituel, si gai, si beau, si complaisant, de si bonne compagnie que vous ferez bien de l'aimer sans le connaître. » L'extérieur répond à la distinction et aux charmes de l'esprit :

« Nos traits sont très réguliers; nous avons deux superbes yeux noirs avec des sourcils tracés comme on n'en voit guère; taille au-dessus de la médiocre, Tair noble, démarche aisée. » Toutes ces perfections n'empêchèrent pas que Momonof, — c'était le nom du favori, — ne finît par une disgrâce. Une lacune dans notre correspondance nous laisserait incertain sur les causes de cette chute, si nous n'avions le récit de Ségur. Momonof s'était épris d'une des demoiselles d'honneur de l'impératrice, la princesse Scherbatof ; mis en demeure de s'expliquer, il avoua sa passion en implorant la clémence de sa souveraine. L'irritation fut d'abord des plus vives, mais Catherine surmonta bientôt son ressentiment, et après avoir marié les coupables et les avoir même richement dotés, elle se contenta de les éloigner de la cour. Elle parle seulement, dans une lettre à Grimm, d'ingratitude et de « la plus bête des passions » ; le favori lui parait plus digne de pitié que de colère, et, pour elle-même, elle se déclare « excessivement punie pour la vie ». Cela voulait-il dire qu'elle renonçait désormais à ce genre de liaison, un conseil que l'âge eût suffi à lui donner, puisqu'elle avait alors plus de soixante ans? Sermeiit d'ivrogne dans ce cas ! Six mois après sa disgrâce Momonof est remplacé. « Voulez-vous savoir, écrit l'impératrice, ce que le général Zoubof et moi faisions cet

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été au bruit des canons à Tzarskoc-St^lo, dans Us heures de loisir' ? Eh bien! voici noire secret livré; nous traduisions un tome de Plulnrquc en russe. Cela nous a rendus heureux et tranquilles au milieu du brouhaha. » Officier dans un des régiments de la garde avant de passer général, PlalOD Zoubof n'avait que vingt-quatre ans. Catherine ne le porte pas aux nues comme ses prédécesseurs ; elle se contente de lui reconnaître de rinstruclion, une excellente lourntire d'esprit et de la bonne volonté. La suite de la correspondance nous montre le général devenu comte, puis prince. Il était encore en Taveur quand la souveraine mourut, et l'on sait la part qu'il prit au complot contre la vie du fils et successeur de Catherine.

Femme et très femme comme elle l'est, ce qui domine toutefois chez Catherine, c'est manifestement l'homme d'État. Elle est, de par la nature, et des pieds à la tète, conducteur d'empire. Elle l'est autant que Frédéric et de la même façon : vue nette et précise des choses, le Jugement dans l'audace, et cette moralité particulière dos souverains qui consiste à tenir la morale vulgaire pour absolument étrangère aux intérêts publics. Elle est faite pour l'action, et, dès qu'elle agit, regarde le succès comme le seul de-

1. Lea canons donl il a'agil lonl ceux de lu bataille de Swenaka- Sund dani le coura de la guerre avec la Suède.

voir. Confiance exclusive dans la force. Son principe est que les grandes affaires se régissent par quatre ou cinq axiomes d'une extrême simplicité; ceux-ci, par exemple : pour venir à bout de ses ennemis, le plus sûr moyen ce sont les coups; — quand on ne bat pas on est battu ; — les États ne sont pas comme les fossés, qui deviennent plus grands à mesure qu'on leur ôte plus de terre. Il faut voir le dédain de Catherine pour Marie-Thérèse, son prétendu désintéressement et sa crainte d'aller au diable ; il faut voir son mépris pour «c frère George i^, le roi d'Angleterre, qui a perdu quinze provinces*. « Je regarde cela, dit-elle, comme un crime de lèse-État. » Son héros, celui que, dans le secret de son cœur, elle s'est proposé pour modèle, c'est ce Pierre le Grand, à qui elle éleva une statue et dont elle se sentait la mission de continuer l'œuvre. Il v a, dans ses lettres à Grimm, à l'occasion de l'inauguration du monument de Falconet, un fier passage et que je cite, celui-là, sans éprouver le besoin de m'en excuser près du lecteur. « Pierre I*', écrit-elle, quand il s'est vu en plein air, nous a paru avoir un air aussi leste que grand; on l'aurait dit assez content de sa création. Longtemps je n'ai pu le fixer, je sentais un mouvement d'attendrissement, et quand j'ai regardé

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