Les colonies d'Amérique
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autour de moi, j*ai tu tout le monde avec des larmes aux youx. Son visage était tourné du côté opposé à la mer Noire, mais son air de tète disait qu'il n'avait eu la berlue pour aucun côté. Il était trop loin pour me parler, maisilm'a paru avoir un air de contentement qui m'en adonné, et qui m'a encouragée à idcher de faire mieux à l'avenir si je puis (1782).»
La politique, comme il est naturel, détermine les antipathies et les affections de Catherine, touterois sans exclure entièrement l'équité. Le mélange de l'estime et de la rancune est visible, en particulier, en ce qui concerne les jugements sur Frédéric. L'impératrice avait, au début de son règne, éprouvé de l'attrait pour le guerrier homme d'Étal, dont les qualités étaient de celles précisément qu'elle prisait le plus. Elle avail une autre raison pour lui vouloir du bien, la conscience de lui avoir rendu un service éminent, en 1762, lorsqu'elle retira ses troupes des provinces de Prusse et de Pomérauie. La bonne intelligence, plus tard, avait fait place à la rivalité, àTanimosité même, lorsque Catherine avait trouvé la Prusse sur son chemin dans ses revendications polonaises et avait été obligée de partager avec elle. De là, je le répète, une humeur contenue par un reste d'admiration, mais qui perce dans les lettres à Grimm. < Ce qu'il y a de singulier dnns le sort d'Hérode, écrit-elle au lendemain de sa mort, c'est
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que sur la place il n'a été regretté que de sa seule femme, qu'il n'aimait pas; celle-là l'a pleuré véritablement; mais c'était une grande paire de manches lorsqu'il n'était ni petit ni mesquin. » Et quelques jours plus lard, comparant Frédéric à son successeur : € J'ai vu les commencements de cet autre; slîlà évitait flatterie et forfanterie; sais-lu pourquoi? Parce que nous étions pétris de jugement*, > Une assez belle oraison funèbre, en somme, dans sa froideur 1
Catherine n'a pas ou ne croit pas avoir les mêmes raisons pour ménager le prince Henri. Elle n'ignore point, il est vrai, que Grimm est l'ami du prince et qu'il est joliment fier de ses relations avec un si grand personnage, mais Catherine n'a pas Thabitude de caresser les faiblesses de son correspondant, et le prince Henri a deux gros torts à ses yeux. Il a exprimé sur la Russie, sur les dangers qu'elle court et le rôle qu'elle aurait à jouer, des vues qu'il a communiquées à Grimm, et que Grimm, assez maladroitement, s'est hâté de soumettre à rimpératrice. Pis encore, le prince Henri tourne au libéralisme; il n'est pas absolument contraire à la révolution française, et, une fois la guerre engagée, il a imaginé des
1. Sti'là pour celui-là fait partie du français populaire et vulgaire de Catherine. Elle a toutes sortes de particularités de ce genre, et, par exemple, emploie constamment l'italien ma au lieu de mais»
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plans de pacification. Or, Catherine n'aime pas les affairés, et elle n'admet surtout pas qu'on traite avec les jacobins. Savez-vous pourquoi le prince Henri veut toujours parler des affaires de la France? C'est que c'est une tête inquiète; c'est un alambiqué toujours monté sur des échasses; c'est un important, ma commère l'empressée, — un petit-maître qui, pour faire croire qu'il a des rendez-vous, quitte la compagnie et va s'enfermer chez lui. Henri passe pour avoir conseillé la paix de Bâle : Catherine, de ce moment, le tient pour capable de tout ; il n'en a agi ainsi que pour devenir tuteur de Louis XVII, et, après sa mort, roi de France ; elle le compare à Philippe-Égalité. Je regrette d'avoir à ajouter que Grimm ne défend que faiblement son ancien protecteur et ami ; le culte des nouvelles divinités l'emporte, et il finit par traiter lui-même de jacobin le prince dont il avait été si heureux et si fier jadis de recevoir l'hospitalité à Spa.
Si Catherine n'épargne pas l'oncle, que sera-ce du neveu? L'injure, pour le successeur de Frédéric, va tout de suite aux gros mots : < Sa Majesté Prussienne s'occupe présentement à faire renaître les cochonneries polonaises. Morgue ! si cela arrive, je vous promets qu'il le paiera cher. > « Avec frère Gu (c'est ainsi que l'impératrice désigne Frédéric-Guillaume), on ne sait jamais où on en est, si un nroment on
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cesse de se souvenir qu'il est et les siens capables de toutes les fourberies possibles pourvu qu'il en reçoive un écu. >
L'influence des intérêts sur les jugements et les affections n'a jamais été si évidente que dans l'inclination de Catherine pour Joseph II. La tsarine avait besoin de la complicité de l'Autriche pour accomplir ses desseins sur Constant! nople, et dans une alliance avec l'empire contre la Turquie elle trouvait cet autre avantage de détourner l'empereur de la Pologne. Joseph était entré avec empressement dans des vues où il ne soupçonnait pas d'arriére-pensée ; il avait recherché Catherine, lui avait rendu hommage â Mohilef, à Pétersbourg, en Crimée ; il alla jusqu'à prendre part personnellement à la campagne de 1788 contre l'Ottoman. C'était plus qu'il n'en fallait pour que Catherine le jugeât un homme supérieur. Il est vrai de dire pourtant qu'elle avait été séduite à première vue. c Quand il a appris, écrivait-elle de Mohilef, que j'ai retranché quatre joui'S de mon voyage pour le devancer, il s'est mis à courir nuit et jour et m'a devancée de deux jours. Nous avons passé la journée d'hier ensemble ; il a paru qu'il ne s'ennuyait pas. Je l'ai trouvé très instruit; il aime à parler et parle très bien. > La conversation de Joseph avait frappé Catherine ; elle y revient l'année suivante et se montre tout à fait séduite : € Si jamais vous lui
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parlez, écrivait-elle à Grimm, sachez qu'il vous prendra par vos deux oreilles, et que vous n'en pouvez avoir trop pour Técouter; il est d'une éloquence et a la pensée et la parole à sa disposition. C'est un homme qui veut singulièrement le bien faire et qui le cherche partout, et morgue ! quand il l'a trouvé, habile celi]i qui l'en fera démordre. > Et quelques lignes plus loin, s'échauflant toujours, le plus malencontreux horoswpe qui ait jamais été tiré : « Je connais un homme dans ce monde auquel le ciel a destiné la première place en Europe, sans contredit la première, dis-je, pour la gloire. Il faut qu'il vive, il faut qu'il survive une couple de ses contemporains, et alors cet astre sera à nul autre comparable, et ses contemporains resteront loin derrière lui (1781). > On comprend quelles durent être à la fois la déception et la douleur de Catherine lorsque Joseph mourut à cinquante ans, battu à Lugosch, laissant les Pays-Bas soulevés, la Hongrie et la Bohême sur le point de s'insurger, rongé d'humiliation et de chagrin, et résumant l'histoire de son règne dans l'épitaphe qu'il se composa lui-même : « Ci-gît Joseph II, qui fut malheureux dans toutes ses entreprises. î> L'émotion de Catherine fut profonde; elle perdait, disait-elle, son meilleur ami. Elle resta longtemps sans revoir Tambassadeur d'Autriche, parce qu'elle ne pouvait retenir ses sanglots. Elle avait de la peine
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en même temps à reconnaître combien elle s'était trompée sur le compte de l'infortuné : <s Je ne puis revenir encore de mon étonnement : fait, né et élevé pour sa dignité, rempli d'esprit, de talent et de connaissances, comment il a fait pour régner mai, et non seulement sans succès, mais même à être réduit au maliieur dans lequel il est mort, j»
Dans les affaires intérieures de son empire Catherine montre à la fois de la hatdiesse et de la timidité. Il est des découvertes qu'elle adopte du premier coup. « Vous vous êtes fait inoculer, lui écrivait Voltaire, avec moins d'appareil qu'une religieuse ne prend un lavement. » Elle a une certaine intelligence de la liberté, se refuse à régler, à gêner, ne veut pas entendre parler de monopoles. D'un autre côté, son principe étant que tout aille comme il peut, elle craint les théoriciens et ne peut souffrir les économistes. Elle brûle leurs livres : c Tout cela, dit-elle, nous va comme une selle à une vache, i Même impatience de l'agronomie et de ces cultivateurs qui n'ont jamais eu une charrue en main. Confier à l'un d'eux une terre de la couronne ! < Les paysans le tueraient avec sa fichue agriculture. > Elle tient pour le bon vieux calendrier, qu'elle aime à la folie parce que c'est celui de l'église grecque, qui est celle des apôtres, et que plus que jamais elle hait les nouveautés. Elle en veut, comme M. de Bis-
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marck, à ceux qui écrivent ou impriment l'allemand avec des lettres françaises : « Je vous déclare que j'ai une antipathie très marquée pour cette nouvelle mode, et que je ne saurais lire ni écrire l'allemand de cette manière que je trouve ridicule. >
Il faut dire que celte aversion pour les nouveautés fut surexcitée par la révolution française; la Révolution fit une coupure profonde dans la vie de Catherine, dans celle de Grimm, dans celle du monde contemporain tout entier.
Grimm était tout préparé à détester la Révolution, et à la détester tout d'abord, sans passer, comme firent tant d'autres, par une période d'illusion. Conservateur par tempérament, il était de plus ami des grandeurs, voué aux arts diplomatiques et au service des cours, attaché, enfin, et avec passion, à une souveraine autocrate. Avant l'ouverture même des états généraux, et lorsque tout le monde se livrait à des espérances sans bornes : a Je vois bien, disait-il à ses amis, que vous voulez inventer la liberté et dépasser les Anglais et les Américains ; tâchez seulement de ne pas rester derrière les Polonais. » Au lendemain de la prise de la Bastille il voyait déjà la banqueroute mûrir, ce sont ses expressions, le mou-
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vement passer aux mains des bandits et des polissons, et il s'offrait à prouver géométriquement que la France était perdue sans ressource. Il ne faisait d'autre grâce auxNecker, aux La Fayette, que de les tenir pour une cause innocente du mal. « Il n'y a rien de plus coupable, pensait-il, que des innocents qui se mêlent de grandes affaires, et, pour la première fois peut-être, la nécessité n'a pas créé les hommes qu'il fallait ou bien l'homme nécessaire pour sauver son pays. Tandis que les révolutions et les dissensions produisent naturellement une foule de caractères, il ne s'en est pas trouvé un seul dans ces temps calamiteux ,j> Sans se donner d'ailleurs des airs de devin, Grimm, en 1790, prévoyait le despotisme et la réaction comme les conséquences de l'anarchie, c Ce qu'il y a d'indubitable, c'est que les Welches sont toujours des Welches, que Voltaire les retrouverait comme il les a laissés, comme ils sont depuis deux mille ans, que par l'usage qu'ils ont fait de la liberté ils ont prouvé qu'ils y étaient propres comme la vache à danser sur la corde, et qu'à leur extravagance actuelle ne peut succéder que le despotisme le plus rigoureux. Mon bon nonce Caprara, qui est un homme d'esprit, me disait à l'occasion de la sagesse de l'Assemblée nationale : « Je n'ai pas peur pour l'autorité de l'Église; i nous sommes peut-être trop vieux, vous et moi, pour
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la voir renaître de sa cendre, mais elle renaîtra : vos jacobins ont rendu ce miracle immanquable. Mais convenez aussi qu'ils ont fait perdre un beau procès au genre humain, et que s'ils eussent été capables de conduire cette révolution avec modération et sagesse, ils auraient pu la rendre bien heureuse pour l'humanité entière. »
On ne s'étonnera pas que Grimm, avec ses opinions, soit vite devenu suspect. Il était connu pour être le correspondant confidentiel de Catherine; or, on se doutait, aux Jacobins, que l'impératrice c n'avait pas pour la régénération gauloise tout le respect qu'elle méritait », et cette impression avait été confirmée par la légèreté du prince de Ligne, qui avait laissé prendre copie d'une lettre où Catherine traçait un tableau peu flatté de l'état de l'Europe. Les écrits du temps ne sont pas sans avoir conservé quelques traces de la notoriété qu'avaient acquise les relations de Grimm avec la cour de Russie, et du parti que la polémique en tirait. Les Actes des apôtres, en reproduisant la circulaire du 23 avril 1791, dans laquelle Montmorin avait cherché à établir la liberté constitutionnelle dont jouissait le roi, l'accompagnèrent d'une réfutation sous forme de « fragment de la correspondance secrète du baron de Grimm avec la première fonctionnaire politique de toutes les Russies ». Grimm, sous la plume
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d'un autre pamphlétaire devenait « le chargé des affaires de Sa Majesté Timpératrice des Russies à Paris » . Il s'agissait celte fois d'attaquer tout ensemble Yolney et la Révolution. En apprenant que Catherine avait des faveurs pour les émigrés, Volney, qui avait reçu d'elle une médaille d'or à l'occasion de son Voyage en Syrie et en Egypte^ avait renvoyé ce cadeau à Grimm, par l'intermédiaire duquel il lui était parvenu. Cette démarche avait été accompagnée d'une lettre à laquelle la brochure dont nous parlons était une réponse violente et injurieuse.
Après avoir passé deux mois à Francfort, où, comme nous l'avons vu, il avait assisté à l'élection et au couronnement de l'empereur Léopold, Grimm, à la fin de l'automne de 1790, revint se plonger dans c ce gouffre de Paris », bien qu'il en eût « pour cet hiver plus mauvaise opinion que jamais ». Il voulait se rapprocher des Bueil, qui, déjà à moitié ruinés, vivaient tant bien que mal dans leur terre de Varennes. On n'émigrait pas faute de ressources, crainte aussi d'encourir la confiscation, mais le moment de prendre un parti approchait à grands pas. En 1791, Grimm passa derechef l'été en Allemagne, partie à Francfort, où l'attirait son amitié pour Nicolas Romanzof, partie à Aix-la-Chapelle pour les eaux. Il trouvait à ces séjours hors de France l'avantage de correspondre plus librement avec l'impératrice,
qui ne se souciait pas de lui envoyer des courriers à Paris. Grimm y retourna cependant une dernière fois. Catherine, qui lui avait souvent demandé, et toujours en vain, de détruire ses lettres, éprouvait à ce sujet un redoublement d'inquiétude, et exigeait qu'elles fussent brûlées. Grimm ne put consentir à ce sacrifice. « Je revins à Paris en octobre 1791, a-t-il raconté, non pour les brûler, mais pour les faire sortir de France. J'étais sans doule tenté de sauver en même temps bien des choses précieuses pour moi, mais les temps étaient déjà tellement difficiles qu'il était aisé de prévoir qu'au moindre déplacement d'effets, le premier ballot qui sortirait de ma maison serait arrêté, fouillé, et peut-être pillé dans la rue, sous prétexte d'une conspiration contre la liberté. J'étais déjà dénoncé dans les sections et dans les comités comme entretenant une correspondance très étroite avec l'impératrice, qu'on supposait très peu favorable aux principes de la Révolution; je ne pouvais me flatter d'échapper aux effets de celte malveillance que par une extrême circonspection, une immobilité parfaite. J'abandonnai donc toute idée de remuement chez moi, et, à force de précautions, je réussis à faire sortir ce précieux dépôt clandestinement de chez moi, à lui faire dépasser la frontière de la France, et à le mettre, à l'insu de tout le monde, en sûreté en Allemagne. »
Grimm et les siens ne tardèrent pas à suivre les lettres. Les Bueil sortirent de France à la fin de l'année, M. de Bueil pour se rendre à Goblenlz, à l'armée de Condé, madame de Bueil et ses enfants pour aller en Belgique, d'oùils passèrent plus lardenAllemagne. Grimm attendait pour en faire autant que le départ du ministre de l'impératrice lui donnât le signal; il quitta définitivement Paris au mois de février 1792. Nous le trouvons, à quelques mois de là, à Carlsbad pour les eaux, à Francfort encore une fois pour le couronnement d'un empereur, la troisième cérémonie de ce genre à laquelle il assistait, et enfin à Aixla-Chapelle où il rejoignit sa fille adoptive.
Telle avait été la crainte de Grimm d'attirer l'attention par des préparatifs de départ, et peut-être aussi l'assurance qu'il conservait de l'inviolabilité de son domicile, en sa qualité de ministre d'une puissance étrangère, qu'il laissa tout derrière lui, papiers, livres, mobilier, sous la garde d'une domestique de confiance. Il avait compté sans la violence révolutionnaire. Le département de Paris commença par faire mettre les scellés dans la maison, puis, une fois que Grimm eut été déclaré émigré, ses biens furent placés sous séquestre. « On saisit mes capitaux, mes rentes, tous mes revenus au profit de la République. On enjoignit, sous peine de la vie, à tous ceux qui pouvaient avoir quelque chose à moi, de le déclarer
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sans délai et de le délivrer aux autorités établies pour me dépouiller. . . Mon mobilier en entier, babils, linge de corps et de ménage, meubles en bois d'acajou, provisions de toute espèce, vaisselle, tableaux, bustes, bijoux et effets précieux, parmi lesquels un grand nombre de médaillons en or successivement reçus de l'impératrice; une bibliothèque amassée pendant toute ma vie, car j'avais, en arrivant en France, porté avec moi mes livres d'université et d^étude ; toutes mes correspondances, mes manuscrits, beaucoup de papiers que des amis avaient mis en dépôt chez moi et qui ne m'appartenaient pas, tout fut enlevé et transporté je ne sais où, ou vendu à renchère, ou soustrait par ceux qui étaient préposés à ce pillage déloyal. C'est ainsi qu'en peu de jours je perdis le fruit, j'ose dire, de la sagesse de toute ma vie, ma fortune entière, et me trouvai détroussé, nu comme j'étais venu au monde. »
Grimm se trompait ; ses biens n^avaient pas été précisément mis au pillage, mais séquestrés, et sa qualité d'étranger, quelques années après, ayant été enûn reconnue, le Directoire lui fit restitution. Une restitution incomplète, il est vrai; ses livres, ses papiers, ses tableaux, sa musique restèrent dans les dépôts, d'où quelques épaves en sont arrivées à nos collections publiques. La réparation ne s'appliqua qu'aux valeurs, et c'est ici que prend place la fameuse
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histoire des manchettes. Les banquiers de Grimra chez qui on avait saisi ses titres et à qui les sommes représentées par ces titres furent remboursées en assignats, crurent devoir, dans l'intérêt de leur client, faire un emploi immédiat de rentrées qui menaçaient de leur fondre entre les doigts. C'était l'usage à ce moment; pour échapper à la dépréciation croissante du papier de la République, on se hâtait d'employer ce que Ton en possédait à acheter des marchandises. De cette manière, il vous en restait au moins quelque chose. Ainsi firent les représentants de Gri mm en lui achetant, pour 60,000 livres, trois paires de manchettes de dentelle et quelques pièces de mousseUne* Le tout tenait dans une caisse de six pouces de hauteur. Pour le coup, ainsi qu'il le dit lui-même, notre philosophe pouvait s'appliquer à la lettre le omnia mea mecum porto.
Grimm et ses protégés, qui, comme tant d'autres, s'attendaient à rentrer en France à la suite de l'invasion, étaient destinés à de cruels mécomptes. L'armée de la coalition fut arrêtée à Valmy, et ses communications coupées ou inquiétées la forcèrent bientôt de battre en retraite; les forces républicaines prirent alors l'offensive, Custine pénétra jusqu'à Francfort, Dumouriez jusqu'à Liège, la Belgique fut conquise et l'ennemi rejeté au delà du Rhin. Les espérances de l'émigration étaient écrasées. < Dans
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la plus mauvaise saison de Tannée, il fallut se sauver avec précipitation d'Aix-la-Chapelle, où le comte de Bueil était venu nous rejoindre, précédé et suivi d'une nuée d'émigrés renvoyés des armées. Le grand chemin d'Aix-la-Chapelle à Dusseldorf était couvert de fugitifs, et les frais pour s'y transporter, pour y subsister à peine à l'abri des injures de l'air et des besoins physiques, s'élevaient à des sommes hors de toute proportion et de toute croyance. En peu de semaines, il m'en coûta 10,000 livres de France pour être à peine logé, chauffé et nourri avec ma petite famille. » Goethe, qui avait suivi Charles-Auguste dans la campagne de France, et à qui nous devons un récit de cette lamentable équipée, rencontra Grimm et madame de Bueil à Dusseldorf. Ils avaient trouvé asile chez un pharmacien et couchaient dans un cabinet d'histoire naturelle, au milieu des animaux empaillés. Les désastres de la coalition avaient rejailli sur les émigrés comme s'ils en eussent été cause; on n'en voulait plus nulle part en Allemagne, si bien que le comte de Bueil était obligé de se réclamer de l'uniforme russe, que Catherine l'avait autorisé à prendre. Où aller cependant? Grimm se ressouvint de la petite cour qu'il venait de représenter pendant quinze ans à Paris et des protections dont il y était assuré. Il dirigea ses compagnons sur Gotha, au mois de décembre, par un temps et des chemins ef-
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froyables, et les y rejoignit en février. Ils y furent tous parfaitement accueillis par le duc, et c'est là que nous voyons végéter, puis s'éteindre, celui qui avait vécu dans les plus spirituelles sociétés de Paris et avait connu toutes les télés couronnées de l'Europe. Les premiers temps surtout furent pénibles, et de toutes les manières. Bueil avait repris du service dans le régiment de Castries, à la solde de l'Angleterre, et ne revint vers les siens qu'en 1796; il les avait laissés aux soins de Grimm, qui n'avait, pour soutenir tout ce monde, que son traitement de 2,000 roubles que lui continuait Catherine, et les générosités qu'elle y ajoutait souvent, il est vrai : une fois, 6,000 roubles, une autre fois jusqu'à 20,000. Aux difficultés du présent s'ajoutaient les soucis pour l'avenir. Il fallait penser au jour où l'es amis de Grimm ne l'auraient plus avec eux, et l'on ne peut en vouloir à notre exilé de l'insistance discrète, soumise, mais persévérante, avec laquelle il cherchait à obtenir de sa souveraine qu'elle assurât le sort de madame de Bueil. Il finit par lui léguer solennellement toute cette famille, y compris sa domestique, la fidèle Antoinette Marchais, qui avait si courageusement défendu le domicile de la Chaussée-d'Antin, et qui avait réussi à rejoindre son maître à l'étranger. Outre les soucis matériels, enfin, il y avait les loisirs forcés, l'ennui, pire quelquefois que la souffrance. On
n'était plus au temps où Voltaire appelait les petites cours d'Allemagne de vieux châteaux où l'on s'amuse. «Quand d'ailleurs, ainsi que le dit Grimm lui-même, on a passé sa vie dans les grandes capitales, il est presque impossible de se faire au séjour des petites villes; celui de la campagne absolue serait mille fois préférable. t> Aussi voudrait-il changer; il songe à Vienne, à la Suisse, à Pétersbourg même, où il aimerait conduire les siens, certain qu'une fois placés sous la main et la protection de Catherine, il n'aurait plus à craindre pour eux. Ces désirs de changement devinrent encore plus vifs lorsque les armées de la République envahirent l'Allemagne et firent craindre à Grimm de ne plus être en sûreté à Gotha. Catherine, toutefois, n'encouragea que faiblement ces projets, et son correspondant fut obligé de rester dans la petite capitale, n'ayant d'autre occupation que d'écrire à la tsarine et de servir d'intermédiaire à ses libéralités en faveur des émigrés, consumé de douleur à la vue des progrès d'une révolution qu'il abhorrait, tout près, en un mot, « de mourir d'ennui et de désespoir ». Et encore Catherine vivait-elle quand Grimm exhalait cette plainte; six mois après, il perdait celle qui n'avait pas été pour lui une protectrice seulement, mais une amie.
Grimm n'a pas compris la Révolution. Il ne l'a
jgée ni en philosophe ni en politique. Il n'a pas su, omme deMaislre et même comme Mallet du Pan, y émêler la puissance de certaines idées destinées à hanger la face de la société. Et il n'a pas su davanige reconnaître, dans la situation des cours, les ivergenccs d'intérêts qui devaient rendre vains mrs efforts contre la France. Il avait cru, comme )us les émigrés, que l'armée des coalisés n'avait u'à se montrer pour en finir avec un gouvernement narchique, et quand il vit, au contraire, l'avortelent de tout ce grand effort, ses tentatives pour expliquer devinrent presque comiques. Il ne savait qui s'en prendre des succès militaires du jacobiisme ; il en accusait tour à tour la pédanterie des lanœuvres scientifiques, la médiocrité des généaux de la coalition, « la pauvreté d'esprit si uniersellement répandue dans ces jours de misère et l'humiliation » . Et cela contre des poltrons et des ous, commandés par des brasseurs et des cordonliers I S'il était dévot, il demanderait à la Providence [uels sont ses desseins en faisant ainsi triompher le rime et la bassesse ; « mais, ajoute-l-il, il y a longemps que je l'ai absoute » . Grimm, on le devine, l'admet pas un moment qu'on traite avec la France, lette seule pensée le révolte, et quand on en vient à pourtant, il reporte toutes ses espérances sur Caherine. Oh! pour celle-là, il ne craint pas qu'elle
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entre en compromis avec la Révolution I Ilabilué, toutefois, comme il est, à user d'une extrême réserve en tout ce qui concerne la conduite politique de l'impératrice, Grimm se garde bien de la pousser ouvertement à cette intervention qu'il désire si passionnément. Il use d'insinuation. Il a reçu des lettres anonymes qui invoquent le secours de la Russie, et il en cite des passages. 11 a eu une conversation avec le ministre d'Angleterre à Dresde, qui lui a dit que son gouvernement allait prendre les mesures les plus vigoureuses, mais que le concours de l'impératrice était indispensable au succès de ces mesures (novembre 17 93).Vain espoir I les lettres de Catherine font sentir à Grimm qu'il fait fausse route, et il consent alors que « l'aigle de Russie prenne à Constantinople la place du croissant >, pourvu qu'il soit entendu ensuite qu'il n'y a de salut, de paix ni de sécurité en Europe tant que la horde des sauvages subsistera en France » (janvier 1 794).
Catherine, il est à peine besoin de le dire, ne le cédait pas à Grimm en horreur, en mépris de la révolution française, et, grâce au sans gène d'une langue primesautière, elle exprimait ses sentiments d'une manière plus énergique encore. Dès 1790, elle déclarait notre pays en mal d'enfant, en couche d'un avorton, ou, pis encore, d'un « monstre pourri et puant > . L'Assemblée nationale, tas de chicaneurs;
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et de ces roquets-là on a fait des législateurs ! Si on en pendait quelques-uns et si on leur ôtait à tous leur dix-huit livres d'indemnité, le reste se raviserait peut-être. Catherine n'en voulait pas, du reste, à riiydre à douze cents têtes seulement, mais aux Tuileries tout aussi bien, aux divisions, aux hésitations qui paralysaient la défense de l'autorité contre l'anarchie. Quand Louis XVI signe la constitution de 91, elle ne peut plus contenir son indignation. « Je suis d'une colère horrible, écrit-elle ; j'ai tapé du pijad en lisant ces... ces... ces horreurs-là. Fi des vilains ! » D'autres fois c'est la tristesse qui l'emporte : « Adieu la France ! et voilà qui n'est pas plaisant. »
La conséquence de ce dédain, c'est que Catherine tenait la répression pour plus facile qu'elle ne l'était. € J'ai de ma nature, écrivait-elle en août 1791, un très grand mépris pour tous les mouvements populaires, et je parie comme deux et deux font quatre que deux bicoques emportées par la force ouverte de qui il vous plaira feront sauter tous ces moutons par-dessus le bâton qu'on leur présentera, de quel côté qu'on le voudra. » L'impératrice faisait preuve de plus de pénétration lorsqu'elle annonçait que la Révolution se casserait le cou, lorsque, dès 1791, elle prédisait la venue d'un César (« Oh ! il viendra, gardez-vous d'en douter ! »), ou lorsque, généralisant
peut-être un peu trop, elle soutenait que la République finit toujours en royauté. Au commencement de 1795, à la veille de la paix de Bâle, les pronostics de Catherine deviennent des inquiétudes. La Révolution n'était plus seulement un gouffre où disparaissait la France, c'était un péril qui menaçait l'Europe entière, c Si on ne fait pas main basse sur toutes ces chimériques et imbéciles négociations de paix, écritelle, qui doivent couvrir d'opprobre leurs auteurs, fauteurs et négociateurs, et si, sans perte d'une minute, on ne saisit pas les moyens les plus yigoureux pour pousser la guerre contre les Français avec une vigueur loyale et franche, je prophétise que tous les États,sans exclusion aucune, seront engloutis par la colère céleste, qui se servira du bras des scélérats les plus abominables pour les écraser. Ce ne sont pas là des mots, il y va de la destruction générale, c'est moi qui vous le dis; or je suis un prophète abominable et qui malheureusement ne s'est jamais trompé. » On le voit, le ton a changé; l'impératrice craint maintenant pour tous les trônes, elle craint pour elle-même, et l'on sent, dans ce passage, que sa politique est sur le point d'entrer dans des voies nouvelles.
La conduite de Catherine, en effet, à l'égard de la révolution française, était restée jusque-là singulièrement équivoque. Autant l'impératrice s'était mon-
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trée ardente dans son indignation, bruyante dans ses déclarations, prodigue d'encouragements à ceux qui voulaient intervenir et de reproches à ceux qui intervenaient maladroitement, autant elle s'était montrée peu disposée à agir elle-même. La cause de Louis XYI, à son sens, était celle de toutes les tôtes couronnées et même de tous les gouvernement établis; elle n'avait pas refusé un seul instant, disaitelle, de secourir le roi très chrétien dans sadétresse; que les puissances fassent un manifeste, et elle sera de la partie ; elle demande seulement que ce manifeste soit appuyé. Appuyé par qui? C'est précisément quand la question en vient là que Catherine se dérobe.
Le spectacle qu'elle donne est vraiment curieux. Il faut l'entendre dire ce qu'elle aurait fait si elle eût été le roi de France, et ce qu'il aurait fallu que les autres couronnes fissent pour lui. La conduite de la Prusse n'a pas trouvé de censeur plus rigoureux; la politique de cette puissance est abominable, la paix qu'elle va signer est une paix infâme, celle que souscrit la Sardaigne ne l'est pas moins ; « il n'est infamie qui ne se fasse ». A la bonne heure, mais en attendant, Catherine se contente d'exhorter et de maudire; sa colère s'exhale en paroles, tout au plus en manifestations platoniques. Elle a accrédité un ministre près des princes émigrés, elle leur a donné
de l'argent, un million et demi de roubles en un an ; aussitôt après la mort de Louis XVI, elle a reconnu Louis XVII, et après la mort de Louis XVII, Louis XVIII : voilà à quoi se borne la part de Catherine dans la croisade contre la démagogie française.
Ce n'est pas assez dire; Catherine n'a pas seulement poussé les autres à l'action sans agir elle-même, elle a paralysé les efforts qu'elle encourageait de la voix et du geste ; elle a plus fait pour l'avortement de la coalition que les armes de Dumouriez et de Kellermann, de Hoche et de Pichegru. C'est que les passions anti-révolutionnaires, chez elle, étaient subordonnées à une passion plus forte encore, celle des agrandissements territoriaux. Émule de Pierre le Grand, Catherine n'eut rien tant à cœur que de rompre les liens qui enchaînaient la Russie dans ses steppes, que de la mettre en contact vivant avec l'Europe, que de l'étendre jusqu'à la Vistule et au Bosphore. Elle avait rêvé la conquête de la Pologne et le rétablissement d'un empire chrétien à Constantinople. Le devoir de combattre la révolution française pouvait^il entrer en comparaison avec les exigences d'une mission sacrée? Que dîs-je? la révolution française n'offrait-elle pas à l'impératrice l'occasion d'atteindre plus sûrement le but de son ambition?
La politique continentale de la seconde moitié du xvm* siècle tourne presque tout entière sur ces deux
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pivots, la Pologne et la Turquie; son histoire est celle des complications qu'amenèrent, enlre la Prusse, TAutriche et la Russie, les intérêts opposés de ces puissances dans les deux pays que nous venons de nommer. La Prusse éprouvait le besoin de s'établir plus complètement sur la Baltique et poussait, par conséquent, au partage de la Pologne, mais en même temps elle voulait le maintien de la Turquie, qui servait à tenir l'Autriche en respect, et dont la conquête aurait rendu la Russie trop puissante et lui aurait laissé les mains trop libres. L'Autriche, au contraire, était prêle à s'entendre avec la Russie pour le partage de la Turquie, mais elle répugnait au partage de la Pologne, qu'elle aurait voulu conserver forte et tenir sous sa protection. Quant à Catherine, elle avait dû consentir à partager avec ses rivaux le premier démembrement de la Pologne, et elle avait dû se contenter de la Crimée comme résultat d*une première guerre contre les Turcs, mais elle n'avait renoncé à s'étendre ni d'un côté ni de l'autre, et c'est justement le soin de ces agrandissements qui Tempêcha de participera la coalition, ou, si l'on aime mieux, c'est parce que les deux puissances allemandes étaient occupées à lutter contre la France révolutionnaire, qu'elle fut tentée d'en profiter pour consommer les conquêtes qu'elle avait ébauchées. Ajoutons que son ambition n'eut pas
pour seul effet de détourner ses coups de la France ; la préoccupation que lui causaient les armées russes en Pologne empêcha la Prusse d'entrer plus franchement dans l'entreprise des coalisés et contribua à la lui faire plus facilement abandonner, et il se trouva que lapolitique de Catherine servit doublement la Révolution, en empêchant l'impératrice d'agir et en affaiblissant l'initiative de ceux qui agissaient. Catherine, dans ses lettres à Grimm, n'entre pas dans de longues explications sur la cause de sa lenteur à intervenir contre la démagogie française. Envoyer des troupes sur le Rhin? Mais comment? Si elle en envoie peu et s'associe à l'entreprise des brouillons, ses troupes seront battues comme les autres; et quant à en envoyer un grand nombre, elle ne le peut, car elle s'attend à tout moment à être aux prises avec les Turcs. Il faut finir ce qu'on a commencé avant de se mêler des affaires d'autrui. «Monsieur le souffre-douleur, s'écrie-t-elle, dites-moi, s'il vous plaît, d'où vient que vous croyez que les affaires de la Pologne ne sauraient aller en même ligne et de front que celles de France?... Vous voulez que je plante là mes intérêts et ceux de mon alliée la République (la Pologne), et mes amis républicains, pour ne m'occuper que de la jacobinière de Paris? Non, souffre-douleur, je la battrai et combattrai en Pologne, mais pour cela je ne m'en occupe-
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rai pas moins des affaires de France et j'aiderai à battre le ramas de sans-culottes tout comme le feront les autres » (mai 1792).
Le moment vint, cependant, où Catherine se rendit aux vœux de son correspondant et à ceux de la nouvelle coalition. Non que la haine de la Révolution l'emportât enfin dans son esprit sur les intérêts politiques positifs, mais son intérêt se trouvait maintenant d'accord avec ses antipathies. Catherine, à la fin de 1795, s'était convaincue qu'elle n'avait plus rien à redouter de la Prusse en Pologne, et elle avait besoin de l'alliance de l'Angleterre et de l'Autriche pour s'assurer leur neutralité dans la tentative suprême qu'elle allait essayer contre la Turquie. Elle ne méditait rien de moins, en effet, que de s'emparer de Constantinople au moyen de sa flotte de la mer Noire; une fois frappé au cœur, l'empire ottoman ne devait plus faire grande résistance, et l'impératrice pourrait mourir avec la joie d'avoir réalisé le rêve de son règne. C'est dans ces vues qu'elle signa, avec les deux puissances dont nous parlons, le traité du 28 septembre 1795, et c'est en exécution de cet engagement qu'elle annonçait à Grimm, au mois d'août suivant, le départ de 60,000 hommes pour les bords de l'Elbe, sous les ordres du maréchal Souvarof. « Attendez-vous à des tours de grifl'e, ajoutaitelle; le temps est venu. » Et le 4 septembre 1790 :
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fi Je demanderai que le corps de Gondé soit joint au nôtre, mais taisez-vous de cela avant le temps; mes courriers sont allés à Berlin, Vienne et Londres, et les 60,000 hommes ont ordre de se tenir prêts. Au premier ordre, je m'en vais faire une levée du double pour les remplacer; ainsi rien au monde ne se dérangera et j*aurai de quoi fouetter les malveillants. Voilà ce qui s'appelle parler, n'est-il pas vrai? » Le 20 octobre, enfin, sur le bruit que la Prusse armait contre elle : « Si par ces armements on croit me détourner de la marche de mes troupes aux ordres du maréchal Souvarof, on se trompe très fort, car malgré cela je resterai ferrée de tous les côtés possibles, sans exception aucune. Je prêche et prêcherai cause commune à tous les rois contre les desructeurs des trônes et de la société, malgré tous les adhérents du misérable système contraire, et nous verrons qui prendra le dessus, la raison ou le déraisonnement des perfides partisans d'un système exécrable, qui par lui-même exclut et foule aux pieds tout sentiment de religion, d'honneur et de gloire. Adieu, portez-vous bien ; je vous ai dit ce qui est venu se placer au bout de ma plume. Il est bon que vous sachiez ma manière de penser et d'envisager les choses. »
Cette lettre est la dernière que Grimm reçut de Galherine. Elle ne laisse aucun doute sur la sincé-
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rite des résolutions que Finipératrice avait enfin, prises. Son correspondant y répondait par un cri de triomphe : « L'approche de soixante mille enfants de la victoire, écrivait-il, avec leur invincible conducteur, me ravit au troisième ciel. > Quinze jours plus tard Catherine tombait frappée d'une attaque d'apoplexie, emportant avec elle l'espoir de la seconde coalition.
On a peine à discerner les infortunes individuelles dans les catastrophes publiques ; les souffrances des particuliers se perdent dans le sort des empires ; il n'en est pas moins vrai que le coup qui, le 16 novembre 1796, étendit Catherine sans sentiment sur le parquet de sa garde-robe, ne tomba pas moins cruellement sur notre pauvre Grimm que sur Pitt ou sur Thugut. C'était comme un raffinement de persécution de la fortune contre lui. Dépouillé de tout par la Révolution, il ne vivait, nous l'avons vu, lui et les êtres chéris qui partageaient son exil, que de la munificence de l'impératrice : qu'allaient-ils devenir maintenant?
L'un des derniers actes de Catherine avait été de nommer Grimm à un poste dont le titulaire venait de mourir, celui de ministre de Russie à Hambourg. L'intention qui avait dicté cette faveur valait mieux que la faveur elle-même, car Hambourg, grâce aux événements qui y faisaient refluer un nombre prodi-
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gieux d'étrangers, était devenu l'un des séjours les plus chers de TEurope, et la position que Grimm allait y occuper devait l'obliger à des dépenses hors de proportion avec ses ressources. Il se demandait peu de jours auparavant quelle figure feraient à Pétersbourg « ses haillons et sa misère > ; commeiit donc allait-il supporter les frais d'une représentation diplomatique? Il n'en est pas moins vrai que Grimm dut s'estimer heureux lorsqu'il apprit que le successeur de Catherine l'avait, dès les premiers jours de son avènement, confirmé dans ce poste de Hambourg; c'était une preuve de bienveillance qui permettait d'en espérer d'autres marques. Toujours préoccupé du sort de ses protégés, Grimm, au mois de février 1797, adressa donc à l'empereur Paul un mémoire destiné à lui recommander la famille de Bueil comme un héritage que lui léguait la bienfaisance de sa mère. Ce document forme une sorte d'autobiographie. L'écrivain y retraçait la manière dont s'étaient établies et poursuivies ses relations si particulières avec Catherine; il y rappelait les faveurs successives dont il avait été l'objet lui et les siens, les malheurs dont ils avaient été frappés par la Révolution, les dons considérables par lesquels l'impératrice était venue au secours de leur misère, et il terminait en renouvelant une requête qu'il avait déjà adressée à sa bienfaitrice : tout son désir
était que le tsar accordât au comte de Bueil, dans une partie quelconque de la Russie, une terre que le noble émigré ferait valoir, et sur laquelle il pourrait subsister avec sa femme et ses enfants. Ce projet n'eut pas de suite; Paul se contenta de conserver à madame de Bueil la pension qu'elle recevait de Catherine.
Les détails nous manquent complètement sur le séjour de Grimm à Hambourg. Il paraît n'y être resté que peu de temps; la perte d'un œil, qui l'obligea de renoncer à l'usage de la plume, l'engagea sans doute aussi à se démettre de ses fonctions diplomatiques. Les tsars Paul et Alexandre ne lui en maintinrent pas moins ses appointements. C'est à Gotha que Grimm passa, dans la retraite, le reste.de sa vie. Il y occupait, avec sa famille adoptive, une maison que le duc avait mise à sa disposition. Une de ses anciennes connaissances, Reichard, longtemps directeur du théâtre de la ville et l'auteur de nombreux ouvrages en tout genre, vécut avec Grimm, pendant ces dernières années, sur un pied d'assez grande intimité, et nous a laissé sur lui quelques renseignements. Il raconte avec quel intérêt on écoutait lejspirituel vieillard parler du passé, de ses entretiens avec Frédéric, le prince Henri et Catherine. Gœthe, dans le voyage qu'il fit à Gotha, en 1801, y vit Grimm et dîna même avec lui
dans la maison d'été du prince Auguste. € Homme du monde, dit-il, riche d'expérience et convive agréable, il ne pouvait cependant toujours dissimuler sa profonde amertume w souvenir des pertes qu'il avait faites. > Notre exilé n'allait plus guère à la cour ducale que dans de semblables occasions, pour faire honneur à quelque personnage; il endossait alors son vieil uniforme vert, sortait son Saint- Wladimir de l'écrin, et trouvait pour un moment, dans les récits qu'on lui demandait, le plaisir d'être encore quelque chose en les faisant, ou seulement même le plaisir de se plaindre.
Grimm végéta pendant les deux dernières années de sa vie, et mourut le 19 décembre 1807, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Conformément à un vœu qu'il avait exprimé, il fut enterré, non pas à Gotha même, mais dans le cimetière de Siebleben, un village voisin. L'inscription gravée sur sa tombe est en allemand, et fut composée par l'aînée des filles du comte de Bueil : <l Ici repose un sage, un ami dévoué ; bien que mort dans un âge très avancé, il est mort trop tôt pour nous* et pour le monde. » On est heureux de savoir que cette tombe de Grimm, à Siebleben, a été restaurée en 1867 par le romancier Gustave Freytag.
Grimm fut entouré et soigné jusqu'à la fin de ses jours par sa famille d'adoption et par la fidèle
Marchais^ qui héritèrent de ce qu'il laissa. Le comte de Bueil, sous Napoléon, avait été rayé de la liste des émigrés; après la mort de Grîmm, il rentra en France avec les siens. Ses flUes, du reste, élevées en Allemagne^ étaient plus Allemandes que Françaises ; rainée, Katinka, avait épousé un comte de Bechtolsheim.
Grimm nous a laissé son propre jugement sur sa vie : « Les trois quarts, écrivait-il au lendemain de la mort de Catherine, en avaient été tellement heureux que, si j'avais fmi à propos, il aurait fallu me compter au nombre des hommes les plus fortunés, mais le dernier quart, si cruellement pénible, devait se terminer par un coup mortel et qui m'a trouvé sans défense. ^ Qu'ajouter à ces lignes qui ne risque d'en affaibUr le pathétique? Qu'il est poignant, en effet, le contraste entre la fortune et la ruine dont nous avons fait tour à tour le récit ! Et comme on sent de quel flot d'amertume devait s'emplir le cœur du vieillard lorsqu'il jetait un regard en arrière sur les vicissitudes de ses quatre-vingts années I II est là^ dans le fauteuil où le clouent les loisirs forcés, évoquant l'un après l'autre les souvenirs de sa carrière. C'est l'humble et pieuse maison paternelle ; c'est Gottsched et les enthousiasmes littéraires de l'adolescence ; c'est BanisCj la tragédie de la vingtième année; puis Leipzig et les leçons d'Ernesti, la