‹ Melchior Grimm, Thomme de lettres, le factotum--le diplomate, avec un appendice sur la correspondance secrète de MétraChapitre 3 sur 18 · Correspondance littéraire j t. VIII, p · texte numérisé non relu

Correspondance littéraire j t. VIII, p

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rOpéra. Étonné comme il Test de tout ce qu'il voit et entend, il le décrit plaisamment. Le chef d'orchestre d'abord, qui frappe de son bâton comme un bûcheron de sa hache; puis les chanteurs et les chanteuses, les ballets, les divertissements. « Et je vis qu'on nommait cela en France un opéra, dit-il, et je notai cela dans mes tablettes pour m'en souvenir. > La toile tombée, la voix ordonne à Waldstorch de se placer dans un coin, qui est le Coin de la reine, et d'écrire la révélation qu'il devra ensuite annoncer à Paris. On devine quelle est celte révélation. C'est une satire moins gaie que mordante, mais singulièrement juste dans son amertume, de la France du xviii* siècle. Le dieu qui parle avait élevé très haut ce pays. « Ce peuple est gentil, j'aime son esprit qui est léger, et ses mœurs qui sont douces, et j'en veux faire mon peuple, et il sera le premier, et il n'y aura point d'aussi joli peuple que lui. » Et, en effet, la France devient, sous Louis XIV, la patrie de tous les talents et le foyer même de la civilisation. Aujourd'hui encore, elle a des philosophes, des poètes, des artistes sans nombre, et sa réputation s'est conservée chez ses voisins, mais, au fond, cela commence à sonner creux. La France s'est livrée au mauvais goût; elle court après l'esprit, un esprit qui est faux comme les voix de son opéra ; elle s'est jetée dans la frivolité, et tranche journellement

sur tout sans jamais réfléchir à rien. « Et j'ai caché ta honte et la décadence ii tes voisins, continue la voix, et je leur ai inspiré du respect et de l'admiration pour toi, comme si tu n'avais pas perdu le goût des grandes et belles choses ; et je les ai empêchées de te voir rampant dans la petitesse de tes idées. # La réprimande, on le devine, devient plus dure encore quand elle arrive à la musique. Lulli, dont on a fait une idole, n'avait qu'une lueur de génie. Rameau a eu de la force, du feu, l'abondance des idées, et il aurait pu servir à préparer les voies. On a eu de môme la Fel, Jélyotte, d'admirables artistes, mais qu'on a condamnés à de mauvais rôles, c Et jusqu'à ce jour, s'écrie le dieu, tu ne sais pas distinguer ce qui est beau d'avec ce qui ne l'est pas, ni ce qu'il faut approuver d'avec ce qu'il faut rejeter, et ton ignorance ne t'empêche pas de décider avec confiance dans l'aveuglement de ton imbécillité. » La France, cependant, n'est pas encore tout à fait condamnée ; un dernier miracle va être fait en sa faveur : elle va avoir les Bouffons italiens, elle entendra la musique de Pergolèse; ce sera une révélation, le temps des signes et des miracles; le philosophe, pour entendre ces chants merveilleux, bien qu'exécutés par une troupe de rencontre, le philosophe quittera son cabinet, le géomètre ses calculs, l'astronome son télescope, le chimiste sa cornue.

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Mais cela durera-t-il? Et le mauvais goût, les préjugés ne reprendront-ils pas le dessus? Dans tous les cas ce sera le dernier avertissement, et si la nation n'y prête Toreille, elle sera livrée à l'impénitence finale; son Opéra sera fermé ou deviendra un jeu de paume. « Et je me souviendrai, dit la voix, de toutes tes lâchetés, depuis le jour où tu sifflas le Misanthrope; et je t'ôteraile théitre de la Comédie-Française et je l'établirai chez les nations étrangères; et Ton admirera, sous l'astre de l'Ourse, les génies que je t'ai donnés, et toi seul tu ne les entendras plus ; et la farce deviendra ton spectacle favori et tu le trouveras délicieux ; et l'indécence et la platitude des propos ne te chagrineront plus ; et l'on outragera les mœurs chez toi impunément, car tu n'en auras plus et tu ne sentiras plus ni ce qui est bien, ni ce qui est mal; et tes philosophes ne t'éclaireront plus et je les empêcherai d'écrire. »

Le Petit Prophète, on le voit, conserve de son intérêt. La forme en a vieilli, à supposer qu'elle ait jamais été bien piquante, mais on y distingue, sur l'état des lettres et des arts au siècle passé, des vues qui étaient propres à Grimm, qui reviendront souvent dans la Correspondance^ et qui pénétraient si droit dans notre caractère national qu'elles n'ont, hélas! rien perdu de leur justesse. Quoi qu'il en soit et quelque sévère qu'elle fût, la satire de

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Grimm eut une vogue exlraordinaire. Il en écrit à GoUsched après la publication, c Je n'ose presque pas vous envoyer le Petit Prophète de Bœmischbroda. On en a fait une édition chez vous! 11 est affreux que vous l'ayez reçu autrement que de ma main. Je vous l'envoie pourtant, avec une comédie de M. Rousseau dont la préface a fait beaucoup de bruit. Le Prophète a eu un succès prodigieux à Paris; on en a fait trois éditions en moins d'un mois; je vous envoie la véritable, faite sous les yeux de l'auteur. Pour bien entendre celte brochure, il faut être au fait de mille petites circonstances qu'on ne saurait expliquer aux étrangers, et qui font le sel de la plaisanterie... Je vous envoie les Trois ChapitreSy suite du Petit Prophète; vous devriez les imprimer en Saxe, de même que le Prophète^ d'autant plus que cela est extrêmement rare ici. Le Devin du village est un intermède charmant dont les paroles et la musique sont de M. Rousseau. »

La comédie de Rousseau dont la préface avait fait du bruit est Narcisse, qui avait paru au commencement de l'année, et dont l'auteur avait pris occasion pour revenir sur les idées de son discours de Dijon. L'explication au sujet du Devin du village se rapporte à un passage du Petit Prophète dans lequel Grimm avait glissé un éloge de cette pièce. € Je l'ai fait faire, disait la Voix, selon mes désirs, par

un homme dont je fais ce qu'il me plaît, encore qu'il regimbe contre moi, car je le gouverne malgré qu'il en ait. > Allusion à la contradiction, chez Rousseau, entre l'artiste et le philosophe, qui condamnait les arts. Quant aux Trois ChapUreSy c'était Tune des innombrables brochures soulevées par la querelle des Coins; on l'attribue à Diderot, ainsi qu'une ou deux autres parmi les cinquante ou soixante écrits que fit éclore cette controverse. Ajoutons que le Petit Prophète ne fut pas seulement contrefait à Leipzig, il y fut traduit ou plutôt imité par madame Goltsched. Tout en retenant le litre de l'original, elle en avait tourné la pointe contre une opérette allemande alors en vogue, l'ouvrage d'un certain Weisse, auquel Gotlsched en voulait comme à un rival dims le genre sérieux, et la Gottschedin comme au patron d'une musique frivole.

Tout l'esprit mis au service du Coin de la reine ne parvint pas à sauver les Bouffes des colères du parti national. Mondonville, qui avait un opéra à faire représenter et qui redoutait les sifQets de la cabale c ultramontaine >, parvint à nouer des intrigues à Versailles. Grimm, vingt ans après, racontait dans la Correspondance comment les choses s'étaient passées, c Le patriotisme se réveilla. Madame de Pompadour crut la musique française en danger et frémit. On résolut de faire réussir Titon et V Aurore

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à quelque prix que ce fût. Toute la maison du roi fut commandée. Le jour de la première représentation, dès midi, le Coin de la reine fut occupé par MM. les gendarmes de la garde du roi; MM. les chcvau-légers et les mousquetaires remplissaient le reste du parterre. Lorsque MM. du Coin arrivèrent pour prendre leurs places, ils ne purent en approcher et furent obligés de se disperser dans les corridors et au paradis, où, sans rien voir, ils furent témoins des applaudissements les plus bruyants qu'on eût jamais prodigués à une première représentation. Un courrier fut dépêché à Choisy, où était le roi, pour porter la nouvelle du succès. Notre défaite fut complète; on osa bientôt aller plus loin et congédier la troupe des Bouffons, source de tant de discorde ; et cela se fit si hcureusemtïnt qu'on n'a pas entendu chanter une seule fois depuis sur le théâtre du Palais-Royal, et qu'on y crie jusqu'à ce jour avec une force de poumons que le patriotisme national peut seul endurer. J'avais proposé alors humblement au Coin de signaler notre attachement pour la bonne musique à la dernière représentation des Bouffons, de louer les deux premières loges de chaque côté, de nous y rendre tous en grands manteaux de deuil, en pleureuses, en cheveux épars, en chapeaux rabattus et garnis de longs crêpes; de garder un profond silence convenable à notre triste

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situation, et de nous borner à nous saluer réciproquement de la manière la plus lugubre et avec des révérences aussi allongées que nos visages. Le projet de rendre les derniers devoirs aux malheureux objets de notre passion fut rejeté, de peur que tout le convoi funèbre ne fût prié d'aller achever les obsèques à la paroisse de la Bastille. »

Le congé donné aux Italiens n'était pas fait pour calmer les ressentiments de Grimm contre la musique française. Il venait justement de commencer sa chronique manuscrite adressée à des cours étrangères, et il profitait de la liberté dont il y jouissait pour dire sans réserve sa pensée sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres. Adieu les ménagements dont, jusque dans le Petit Prophète, il avait cru devoir envelopper ses critiques. L'opéra devient « le spectacle le plus froid, le plus puéril et le plus gothique qu'il y ait actuellement sur la terre; et vous espérez que ces gens-là se connaissent jamais en musique ! Jamais, jamais, cela est sans ressource i>. L'insipide et plat Lulli, — le révérend père LuUi, comme il est encore appelé, — est l'auteur de « cette sacrée psalmodie dont nos aïeux nous ont transmis l'habitude de nous extasier >. Grimm n'avait garde autrefois de refuser le génie à Rameau, aujourd'hui il traite ses ouvrages théoriques de radotage et ses partitions de pires que le galimatias de M. de Ca-^

husac. Grimm réserve tous ses éloges pour les ouvrages de Duni, sans s'apercevoir du déraenlî quMl donne par là à plusieurs des idées dont il s'était fait le champion, et, à ce qu'il paraît, sans comprendre lui-même toute l'étrangeté de la révolution musicale dont il élait le témoin.

Les Bouffes avaient dégoûté de l'opéra, et le renvoi de la troupe étrangère ne ramena pas les amateurs à l'Académie royale de musique. On chercha, au contraire, à se dédommager du départ des Italiens en imitant le genre qu'ils avaient fait connaître. On s'y prit de deux manières à la fois. D'abord en adoptant Vintermcdey c'est-à-dire la pièce bouffe où tout se chantait. On en avait déjà un exemple dans le Devin du village; la traduction de la Serva padrona de Pergolèse fut un autre pas dans la môme voie : « Tout Paris, selon Grimm, y courut avec une espèce d'enthousiasme. » Mais ce qui remplaça véritablement pour les Parisiens le spectacle dont ils avaient été privés par ordre supérieur, ce fut l'opéra-comique. On désignait par ce nom la comédie à ariettes, la pièce en prose entremêlée de chants, un genre de représentations qui ne se donnait qu'aux époques des foires, à la Saint-Germain et à la Saint-Laurent, et sans qu'un local permanent y fût affecté. De là le nom de théâtre de la foire que conserva lonjrtemps rOpéra-Comique. Le grand Opéra, qui avait

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le privilège de la musique el do la danse, vendait aux entrepreneurs du spectacle de la foire l'autorisation de faire chanter et sauter ses acteurs. Telles sont les conditions dans lesquelles fut donnée, en 1757, une pièce qui, je le répèle, fit une révolution. Le Peintre amoureux de son modèle était de Duni, un Napolitain établi à Pans depuis quelques années et qui mettait de la musique italienne sur des paroles françaises. En vain Grimm avait-il protesté jadis, au nom des principes, contre le passage du dialogue au chant et du chant au dialogue; le bon goût, d'après lui, aurait exigé une déclamation intermédiaire entre le chant et la parole, en d'autres termes un récitatif. 11 n'en fut pas moins charmé pai' le caractère de la musique qu'il entendait et il finit par admirer franchement le genre qui venait de prendre fortuitement naissance. Sedaine, dont Grimm appréciait le talent autant qu'il dédaignait celui de Favart, fut pour quelque chose dans celte espèce de conversion ; mais les vrais séducteurs furent Philidor et Grétry. Duni, le fondateur du genre, continue de charmer le critique; il est Italien, cela lui suffit. Pour Monsigny, il reste constamment assez froid, ne lui accorde que de « maigres talents >. C'est aussi par la froideur qu'il commence avec Philidor ; peu à peu , cependant, la glace se fond, et notre mélomane prend une assez vive inclination

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pour ce musicien qui a su se mettre à l'école de ritalie. Il est amusant de suivre la progression de l'éloge, non seulement d'un opéra à l'autre, mais au sujet de la même pièce, c II y a dans la musique de très belles choses, i» tel est, au début, le jugement sur Tom Jones. L'ouvrage est repris l'année suivante, et Grimm se plaît à y reconnaître le nerf et la chaleur. Encore deux ans, et Tom Jones devient c le plus bel ouvrage qui soit au théâtre »• Quant à Grétry, l'écrivain fut gagné du premier coup. Il faut lire son compte rendu de ce IluroUy qui révéla le talent du nouveau venu et, du jour au lendemain, lui conféra la célébrité :

([ Ce M. Grétry est un jeune homme qui fait ici son coup d'essai, mais ce coup d'essai est le chefd'œuvre d'un maître, et élève l'auteur sans contradiction au premier rang. 11 n'y a dans toute la France que Philidor qui puisse se mesurer avec celui-là, et espérer de conserver sa réputation et sa place... Grétry entraîne d'une manière plus douce, plus séduisante, plus voluptueuse; sans manquer de force lorsqu'il le faut, il vous ôte par le charme de son style la volonté de lui résister. Du côté du métier, il est savant et profond, mais jamais aux dépens du goût. La pureté de son style enchante : le plus grand agrément est toujours à côté du plus grand savoir. Depuis le grand tra-

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gique jusqu'au comique, depuis le gracieux jusqu'aux finesses d'une déclamation tranquille et sans passion, on trouve dans son opéra des modèles de Cous les caractères. Cet ouvrage a réveillé en moi la fureur de la musique, à laquelle mes occupations m'empêchent de me livrer, et que j'ai tant de peine & dompter malgré toute l'assistance que je reçois de la part des compositeurs français. M. Grétry est de Liège; il est jeune, il a l'air pâle, bléme, souffrant, tourmenté, tous les symptômes de génie. Qu'il tâche de vivre, s'il est possible*! Il a passé dix ans de sa vie à Naples, et quand on entend son harmonie et son faire on n'en peut douter. II a passé quelque temps à Genève et puis il est venu à Paris. J'ai quelque regret de le voir abandonner une langue divine pour une langue si ingrate en musique, mais si c'est là son arrêt de condamnation, qu'il s'y soumette et qu'il nous enchante ! >

L'enthousiasme de Grimm pour Grétry ne souffrit point de refroidissement, c Gela est à tourner la tête, > dit-il du Tableau parlant. 11 en vint à appeler l'auteur le Pergolèse de la France. L'amitié n'était pas étrangère à cette admiration; une anecdote, rapportée dans la Correspondance^ nous fait voir l'intimité qui s'était établie entre le compositeur et

1. Crctry répondit à ce vœu; il ne mourut que quarante-cinq ans plus tard.

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le critique, « Grétry, raconte celui-ci, voulant savoir mon opinion sur son travail, me pria, rétc dernier, d'entendre les principaux airs de Zémire et Azor. Le jour fut pris; il se mit à son clavecin, et chanta sans voix, en maître de chapelle, c'est-à-dire comme un ange. Il s'aperçut aisément du plaisir que me faisaient la plupart de ces morceaux. A l'air du tableau magique, je dis comme aux précédents : Cela est charmant^ mais je le dis d'un ton très différent, plutôt de politesse que de sentiment. J'attribuai d'abord à quelque distraction de ma part le peu d'effet que m'avait fait ce morceau ; mais réfléchissant ensuite le soir, chez moi, sur ce phénomène, je crus en avoir découvert la cause, et comme le succès de cet air me paraissait de la plus grande importance pour le succès de la pièce, j'allai voir l'auteur le lendemain matin pour lui faire part de mes réflexions. Grétry me laisse dire et me répond : € Je me suis bien aperçu hier que mon trio ne vous plaisait pas, que vous ne l'aviez loué que par politesse ; cela m'a tracassé toute la nuit et j'ai employé la matinée à le refaire. » En même temps il se mit à son clavecin et me chanta le morceau composé un moment auparavant; il avait choisi mon ton et f:\it usage de toutes mes observations avant de les a\oir entendues. Je l'embrassai et lui dis en sortant : « Je vois bien qu'avec vous les conseillers se lèvent trop tard; ne

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touchez plus à ce diamant, il fera la fortune de votre ouvrage, i C'est le morceau du tableau magique, qui a eu un si grand succès; il est fait avec rien, i

Un écrivain qui a publié un examen approfondi des opinions musicales de Grimm lui reproche avec raison d'être capricieux, passionné et inéj'jal *. II a rencontré moins juste lorsqu'il avance que Grimm, ennemi juré de la Iragédic lyrique, hésita devant la rénovation de ce genre par Gluck, et ne l'accepta cordialement que lorsqu'il se présenta sous les auspices d'un Italien, Picrinni. M. Cariez a été conduit à ces assertions par une confusion semblable à celle qui avait déjà égaré Sainte-Beuve et qui ne sera plus possible désormais grâce à la nouvelle édition de la Correspondance, La querelle des gluckisles et des piccinnistes est postérieure à l'époque où Grimm avait passé la besogne à Meister. Le premier opéra de Gluck qui ait été joué à Paris, VIphigéniey fut donné en avril 1773, lorsque Grimm était en route pour la Russie. Le nom du compositeur allemand ne se rencontre que deux fois sous sa plume : l'une à l'occasion d'Orphée, dont il a vu la partition et qui lui « a paru à peu près barbare »; la seconde fois, au sujet d'un opéra-comique français

1. Jules Cariez, Grimm et la musique de son temps, Caen, 1872.

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arrangé pour le théâtre de Vienne, et mis en musique par Gluck, mais que Grimm ne connaissait que par ouï-dire. Piccinni se trouve également en dehors de la période de la Correspondance qui nous intéresse. Son Roland est de il SS. Grimm, lorsqu'il occupait encore « la chaise de paille », n'avait enteadu de lui qu'une adaptation de la Buona Figliola. Arrangée comme elle l'avait 'été pour la Comédie Italienne, cette pièce avait laissé notre dilettante partagé entre le ravissement où le jetait « une musique divine, > et la colère que lui inspirait la parodie du texte italien en paroles françaises. « J'ai été au supplice, écrit-il, pendant tout le temps de la représentation, et cependant je me suis rendu coupable du péché irrémissible contre le Saint-Esprit en applaudissant contre ma conscience de toutes mas forces, aQn qu'il ne fût pas dit, à notre honte éternelle, qu'un chef-d'œuvre admiré sur tous les théâtres de l'Europe ait été sifflé par les sourds de Paris, t

Les relations de Grimm avec la famille Mozart trouvent naturellement leur place ici. C'est vers la fin de 1763 que le père arriva à Paris pour tirer parti des talents précoces de ses enfants. Grimm les entendit et fut dans l'enthousiasme. Il a raconté, dans la Correspondance^ les merveilles dont il fut témoin.

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c Les vrais prodiges sont assez rares pour qu'on en parle quand on a occasion d'en voir un. Un maître de chapelle de Salzbourg, nommé Mozarl, vient d'arriver ici avec deux enfants de la plus jolie figure du monde. Sa fille, âgée de onze ans, touche 1 e clavecin delà manière la plus brillante ; elle exécute les plus grandes pièces et les plus difficiles avec une précision à étonner. Son frère, qui aura sept ans au mois de février prochain, est un phénomène si extraordinaire qu'on a de la peine à croire ce qu'on voit de ses yeux et ce qu'on entend de ses oreilles. C'est peu pour cet enfant d'exécuter avBc la plus grande précision les morceaux les plus difficiles, et cela avec des mains qui peuvent à peine atteindre la sixte ; ce qui est incroyable, c'est de le voir jouer de tête pendant une heure de suite, et là s'abandonner à l'inspiration de son génie, et à une foule d'idées ravissantes qu'il sait encore se faire succéder les unes aux autres avec goût et sans confusion. Le • maître de chapelle le plus consommé ne saurait être plus profond que lui dans la science de l'harmonie et des modulations qu'il sait conduire par les routes les moins connues, mais toujours exactes. Il a un si grand usage du clavier qu'on le lui dérobe par une serviette qu'on élend dessus, et il joue sur la serviette avec la même vitesse et la même précision. C'est peu pour lui de déchiffrer tout ce qu'on lui présente ; il

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écrit et compose avec une facilite merveilleuse, sans avoir besoin d'approcher du clavecin et de chercher ses accords. Je lui ai écrit de ma main un menuet, et Tai prié de me mettre la basse dessous ; l'enfant a pris la plume et, sans approcher du clavecin, a mis la basse à mon menuet. Vous jugez bien qu'il no lui coûte rien de transposer et de jouer l'air qu'on lui présente dans le ton qu'on exige ; mais voici ce que j'ai encore vu et qui n'est pas moins incompréhensible. Une femme lui demanda l'autre jour s'il accompagnerait bien, d'oreille et sans la voir, une cavatine italienne qu'elle savait par cœur. Elle se mit à chanter; l'enfant essaya une basse qui ne fut pas absolument exacte parce qu'il est impossible de préparer d'avance raccompagnement d'im chant qu'on ne connaît pas, mais, l'air fini, il pria la dame de recommencer et, à cette reprise, il joua non seulement de la main droite tout le chant de l'air, mais . il mit de l'autre la basse sans embarras; après quoi il pria dix fois de suite de recommencer, et à chaque reprise il changea le caractère de son accompagnement; il l'aurait fait répéter vingt fois si on ne Tavait fait cesser. Je ne désespère pas que cet enfant me fasse tourner la tête si je l'entends encore souvent; il me fait concevoir qu'il est difficile de se garantir de la folie en voyant des prodiges. »

Deux ans plus tard, après avoir conduit ses enfants

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en Angleterre et en Hollande, le maître de chapelle repassa par Paris. Grimm raconte de nouveau, à cette occasion, l'effet que produisit le jeune virtuose, et d'une manière qui fait, de cette page comme de li précédente, l'une des pièces les plus intéressantes de la biographie de Mozart.

€ Mademoiselle Mozart, âgée maintenant de treize ans, d'ailleurs fort embellie, a la plus belle et la plus brillante exécution sur le clavecin. Il n'y a que son frère qui puisse lui enlever les suffrages. Cet enfant merveilleux a actuellement neuf ans. Il n'a presque pas grandi, mais il a fait des progrès prodigieux dans la musique. Il était déjà compositeur et auteur de sonates il y a deux ans ; il en a fait graver six depuis à Londres, en a publié six autres en Hollande, et a composé des symphonies à grand orchestre qui ont été exécutées et généralement applaudies ici. Je ne désespère pas qu'avant d'avoir douze ans il n'ait déjà fait jouer un opéra sur quelque théâtre d'Italie. Ce qu'il y a de plus incompréhensible, c'est cette profonde science de l'harmonie et de ses passages les plus cachés qu'il possède au suprême degré, et qui a fait dire au prince, héréditaire de Brunswick, juge très compétent en cette matière comme en beaucoup d'autres, que bien des maîtres de chapelle mouraient sans savoir ce que cet enfant sait à neuf ans... A Londres, Bach le pre-

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nait entre ses genoux, et ils jouaient ainsi de tôte alternativement, sur le môme clavecin, deux heures de suite, en présence du roi et de la reine. Ici il a subi la même épreuve avec M. Raupach, liabilc musicien qui a été longtemps à Pétersbourg et qui improvise avec une grande supériorité. On pourrait s'entretenir longtemps de ce phénomène singulier. C'est d'ailleurs une des plus aimables créatures qu'on puisse voir, mettant à tout ce qu'il dit et ce qu'il fait de l'esprit et de l'âme avec la grâce et la gentillesse de son âge. Il rassure même par sa gaieté contre la crainte qu'on a qu'un fruit si précoce ne tombe avant sa maturité. »

Ce que Grimm ne dit pas, c'est qu'il était devenu le protecteur le plus actif de la famille Mozart à Paris. Il répandait partout la réputation de ces enfants merveilleux, les introduisait dans les salons, écrivait des dédicaces pour les sonates de Wolfgang, donnait des cadeaux au départ. Le père, dans ses lettres de Paris, parle de notre chroniqueur comme de celui auquel il doit son succès. « Ce M. Grimm, mon grand ami, à qui je dois tout ici, est secrétaire du duc d'Orléans; c'est un homme instruit et d'une grande bonté. Toutes mes autres lettres ne m'auraient servi de rien; M. Grimm seul, pour qui j'en avais une d'un négociant de Francfort, a tout fait. C'est lui qui nous a introduits à la cour, c'est lui qui a pris

les soins nécessaires pour notre premier concert. A lui seul il m'a payé quatre-vingts louis d'or, c'està-dire qu'il a placé trois cent vingt billets ; il a par-dessus le marché payé l'éclairage, et il y avait plus de soixante bougies; c'est lui qui nous a obtenu l'autorisation pour notre concert, et qui s'occupera du second, pour lequel cent billets déjà sont placés. Voilà ce que peut un homme qui a du sens et un bon cœur! Il est (le Ratisbonne, mais il y a déjà plus de quinze ans qu'il est à Paris, et il sait tout mettre en train et faire réussir les choses à son gré. »

Bon sens, bon cœur et savoir-faire, — c'est là un témoignage à recueillir.

Wolfgang revint à Paris une troisième fois, en 1778. Il avait alors vingt-deux ans et était accompagné de sa mère. Il retrouva son ancien protecteur; son couvert était toujours mis chez madame d'Épinay. Les deux Allemands s'accordaient, d'ailleurs, dans leurs antipathies ; ils daubaient àl'envi sur la musique française. Se plaignant des jalousies auxquelles il était exposé : « Si c'était ici, écrit Mozarl, un endroit où les gens eussent de Toreille, du cœur pour sentir, quelque intelligence de la musique et du goût, je rirais volontiers de toutes ces misères, mais je suis, en ce qui concerne la musique, parmi des bestiaux et des brutes. Et comment en pourrait-il être autrement? Us sont de même dans toutes leurs

actions et toutes leurs passions. Non, il n*y a pas une ville au monde comme Paris ! » On croit assister à Tune des sorties de Grimm lu. Si seulement cette maudite langue française n'était pas aussi infilme pour la musique ! C'est une misère ! L'allemand est divin en comparaison. Et les chanteurs donc, et les cantatrices! On ne devrait pas les nommer ainsi, car elles ne chantent pas, elles crient, elles hurlent, à pleine gorge, du nez et du gosier. »

Mozart eut la douleur de perdre sa mère pendant ce séjour à Paris. Il fut aussitôt recueilli par le « grand ami ». — c Je vous écris, dit-il à son père, dans la maison de madame d'Épinay et de M. le baron de Grimm, où je loge actuellement; j'ai une gentille petite chambre avec uae vue fort agréable, et j'y suis aussi content que le permet mon état. »

Grimm continua longtemps à trouver sa plus chère distraction dans la musique, et, tant qu'il vécut parmi nous, à maudire des païens qui n'avaient jamais su, disait-il, et ne sauraient jamais ce que c'est que le don céleste accordé à toute la terre, hors la France, pour charmer les maux de la vie. Puis l'âge arriva et lui enleva jusqu'à l'usage de son piano; il se plaignait à Catherine que ses doigts crochus ne lui permissent plus de prendre un accord sur le clavier. L'extrùme vieillesse, enfin, qui éteint tout, éteignit

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sans doute jusqu'à cette passion qu'il avait appelée lui-même une frénésie, mais ce ne fut à coup sûr que loi*squ'il était déjà mon à tout aulre sentiment.

Grimm, ayant pris le parti de demander la lortune aux lettres, cherchait sa voie, travaillant pour les libraires, publiant des brochures, essayant de fonder des journaux. Une lettre à Gottsched nous apprend qu'il avait fourni un article sur le théâtre allemand à un Almanac historique de tous les spectacles. Le Petit Prophète était également né du goût du théâtre, et montrait en même temps un esprit aux aguets, une plume qui épiait Toccasion de placer son mot. Une tentative moins heureuse fut la publication d'un/ournal étranger y recueil mensuel qui devait mettre la France au courant des littératures de « TEurope savante >. Grimm en écrivit la préface et fut chargé un moment de la direction. II ne trouva malheureusement pas au dehors les collaborateurs dont il avait besoin ,

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la Correspondance qu'il venait précisément de commencer lui prenait d*ailleurs trop de temps ; il fut donc obligé de renoncer à une tâche qui semblait particulièrement faite pour lui. Sa préface ou prospectus est tout à fait dans le ton des articles du Mercurey une protestation contre la suffisance d'un public à la fois ignorant et dédaigneux. Grimm veut bien reconnaître aux Français le privilège de faire les y bons livres, mais il s'indigne contre leurs prétentions exclusives à la philosophie, et « ce mépris offensant pour des nations estimables, qui n'est qu'un reste des préjugés barbares de l'ancienne ignorance ». Il est certain, en revanche, que Grimm n'avait pas encore appris à écrire. Les fautes de langue qu'on a relevées dans le Petit Prophète sont peu de chose à côté de celles qui déparent l'introduction du Journal étranger.

L'époque décisive dans la vie de Grimm est le moment où il commença la correspondance qu'il envoya tous les quinze jours, pendant vingt ans, à diverses cours d'Europe, et dont la publication posthume lui a fait un nom dans les lettres. Rien de nouveau, au surplus, ni d'original dans cette entreprise du jeune Allemand; il y avait eu des prédécesseurs et il y eut des concurrents. La situation intellectuelle de la France et l'état de la presse à cette époque expliquent la curiosité que le journalisme

manuscrit était destiné à satisfaire. Paris, dans la seconde moitié du xviir siècle, fut plus qu'à aucun autre moment le foyer des idées propres à agiter le monde. Ce que les lettres avaient perdu en pureté et eu charme était compensé par la hardiesse des spéculations. Tout était remis en question; mœurs, lois, croyances, on s'efforçait de tout ramener à la nature et à la raison, et l'on allait, les uns avec crainte, la plupart avec entraînement, au-devant d'un avenir qui devait être régi par la philosophie. C'était à la fois étrange et divertissant. Aussi avec quel intérêt ne suivait-on pas le travail qui s'accomplissait dans cette capitale où éclatait à chaque instant quelque surprise, un conte de Voltaire ou un discours de Rousseau, un livre de Montesquieu ou un volume de VHistoire naturelle^ les lourds in-folio de VEncyclopédie et les mille brochures enfantées par les mille controverses! Avec quelle avidité ne recueillait-on pas à Berlin, à Saint-Pétersbourg, et à plus forte raison dans l'ennui des petites cours allemandes, les nouvelles de notre remuante et puissante république des lettres ! Cette curiosité, la presse ne pouvait la satisfaire. Elle était trop peu libre pour dire ce que l'on tenait précisément le plus à savoir. La Gazette de France^ qui était officieuse, allait devenir officielle, et le Mercure était un privilège qui se donnait et se retirait. A part,

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d'ailleurs, les hardiesses de la philosophie, n'y avail-il pas les poésies libertines, les anecdotes grivoises, les scandales personnels, les dessous de cartes mondains de la poUtique, autant de choses dont on était doublement friand loin de Paris et qui ne se pouvaient imprimer ? C'est à commettre tous ces genres d'indiscrétion que les correspondances secrètes étaient destinées.

L'histoire de ces correspondances serait à faire. On laisserait de côté celles qui conservèreVit une destination strictement personnelle, les lettres, par exemple, que les frères et les amis de la marquise de Balleroy lui adressaient pour égayer sa retraite de Normandie. On négligerait également les « nouvelles à la main » qui se rédigeaient dans le salon de madame Doublet, et d'où sont sortis les Mémoires dits de Bachaumont. La Correspondance de Metra . ne rentre pas davantage dans le sujet que je voudrais esquisser, mais plutôt dans la classe des journaux, étant imprimée comme eux et n'en différant que par son caractère anecdotique et par l'enveloppe cachetée sous laquelle les souscripteurs la recevaient. Avec Thiriot, au contraire, nous arrivons à la correspondance littéraire proprement dite, envoyée de Paris à des souverains étrangers et se proposant de les tenir au courant du mouvement intellectuel de la France. Thiriot écrivait pour Frédéric. Celui-ci n'était

encore que prince héréditaire lorsque Voltaire lui donna son camarade de jeunesse pour correspondant. Un métier peu lucratif! Thiriot en était réduit aux espérances : « Le prince, lui écrivait Voltaire, doit, par vos lettres, vous aimer et vous estimer aussi, cela est indubitable, mais ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez regardé par lui comme un homme qui s'attache à lui par goût, par estime, sans aucune vue d'intérêt ; il faut que vous ayez auprès de lui cette espèce de considération qui vaut mieux que mille écus d'appointements et qui, à la longue, attire, en effet, des récompenses solides. C'est sur ce pied-là que je vous ai cru tout établi dans son esprit, et c'est de cela que je suis parti toutes les fois qu'il s'est agi de vous. » Frédéric renvoyait au jour où il régnerait la récompense des services qu'on lui rendait; il fallait donc savoir attendre et chercher à s'assurer l'avenir en se montrant désintéressé dans le présent : — « Je vous répète, poursuit Voltaire, que je suis bien content de la politique habile et noble que vous avez mise dans le refus adroit d'une petite pension... Continuez sur ce ton; que vos eltres insinuent toujours au prince le prix qu'il doit mettre à votre affection à son service, à vos soins, à votre sagesse, à votre désintéressement, et je vous réponds, moi, que vous vous en trouverez très bien. Je vous prédis que vous serez chargé un jour des af-

ae MELGHIOR GRIMM.

faires du prince devenu roi, mais, d'une manière ou d'une autre, soyez sûr d'une fortune. »

La prédiction ne se réalisa pas. Le prince royal une fois arrivé au trône, le chiffre des honoraires de Thiriot avait bien été fixé, mais l'infortuné ne parvenait pas à se les faire payer. Il faut avouer d'ailleurs qu'il s'acquittait médiocrement de son office. Le roi se plaint que son correspondant ne pût avoir un rhume sans qu'il en fût informé, lui, Frédéric, par un galimatias de quatre pages. Tant il y eut que le souverain et le scribe se brouillèrent, je ne sais trop à quelle occasion. Voltaire, pour remplacer Thiriot, fit agréer au roi un autre de ses protégés, Baculard d'Arnaud, naguère enfant prodige, et qui, encore étudiant au collège d'Uarcourt, recevait de son illustre patron de petites sommes et de petits manuscrits à négocier à son profit : c Faites une bonne œuvre, écrivait le philosophe à l'abbé Moussinot ; envoyez chercher le jeune d'Arnaud, c'est un jeune homme qu'il faut aider, mais à qui il ne faut pas donner de quoi se débaucher. Donnez-lui cette fois dixhuit francs. » On sait comment ces bienfaits réussirent; d'Arnaud gagna la faveur de Frédéric, fut appelé à Berlin et y devint l'une des causes du misérable éclat que fit Voltaire dans celle ville. Plus tard, lorsque la paix de Paris rendit à Frédéric des loisirs pour la littérature, Thiriot paraît avoir repris ses

fonctions de correspondant parisien el les avoir conservées jusqu'à sa mort, en 1772. Voltaire écrit alors à D'AIembert : « J'ai pensé, mon cher ami, qu'il faut un successeur à Thiriot auprès du roi de Prusse. Je suppose que le prophète Grimm est déjà en fonctions, mais si cela n'était pas, si ce grand prophète était employé ailleurs, il me semble que cette petite place conviendrait fort à frère La Harpe, et que le roi de Prusse serait bien content d'avoir un corre^ondani littéraire aussi rempli de goûL et d'esprit. Je crois que personne n'est plus en état que vous de lui procurer cette place, et, si la chose est praticable, vous y avez déjà songé. J'en ai écrit un petit mot au roi. > Maïs Frédéric en avait assez de ces gazettes manuscrites : c Le roi de Prusse, reprend Voltaire un mois après, ne veut plus de correspondant littéraire, c'est dtr moins ce qu'il m'a mandé, il est trop dégoûté de nos rapsodies et il a raison. Je lui avais proposé Suard avant que La Harpe y eût songé ou que vous y eussiez songé pour lui. » Voltaire, à ce moment-là, était en grande tendresse pour laa Harpe et en grande indignation au sujet des traverses qu'essuyaient les hommes de leilrcs : c La littérature, s'écriait-il, est dans la plus déplorable situation où elle ait jamais été; je ne saurais y penser sans fiel et presque sans fureur. ^^ La Harpe, ainsi que nous venons de le voir.

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s'était présenté pour remplacer Thiriot et avait éprouvé un refus. Quelques semaines plus lard ij* trouvait l'équivalent de cette position et adressait au Isarowitz Paul une correspondance littéraire qu'il rédigea jusqu'en 1789 et qu'il était en train de publier lorsque la mort le surprit. Heureusement que l'écrivain, vieilli et converti, s'était abstenu, pour une raison ou pour une autre, de conformer ses anciennes lettres à ses nouvelles opinions et s'était contenté de se réfuter lui-même dans des notes. La HaiTpe ne s'était pas acquitté de sa correspondance comme d'une tâche; il y avait mis du soin et de l'agrément. Ses six volumes sont une causerie variée et facile, qui n'a ni le tour didactique du Lycée^ ni le ton de discussion approfondie que nous rencontrons chez Grimm. Point d'idées, point d'enthousiasme pour ou contre la philosophie, point de jugements éclairés sur les étrangers ou sur les novateurs, mais, dans les limites de certaines conventions, de l'impartialité et du goût. La Harpe parle très bien de Voltaire mourant, des Confessions de Rousseau, « ce livre, dit-il, où l'auteur dit du mal de beaucoup de gens et surtout de ceux qui lui ont fait du bien, mais où personne n'est si mal traité que luimême i>. Cette correspondance rappelle tout à fait le genre et le style des critiques du Journal des Débats sous la Restauration, les Dussault et les

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Felctz. Peut-être mériterait-elle d'êlre réimprimée. La Harpe, dans la préface qu'il mit en tête de ces volumes, parle du grand nombre de correspondances c fabriquées à Paris pour circuler dans les cours d'Allemagne, qui presque toutes avaient à Paris leurs nouvellistes en titre d'office, depuis que Thiriot avait été celui du roi de Prusse ». Et il ajoute : f J'ai vu quelques-uns de ces papiers, il y en a même d'imprimés: c^étaient le plus souvent des chroniques de scandale et de mensonge, de vrais sottisiers, des nouvelles d'antichambre ou de café. » Je suppose que La Harpe faisait une exception en faveur de l'une au moins de ces correspondances parisiennes. La duchesse de Saxe-Gotha recevait, depuis 1747, des lettres périodiques de Raynal, celles-là mêmes que M. Tourneux vient de publier pour la première fois. Or Raynal n'était nullement le premier venu. 11 est, dans tous les cas, l'une des physionomies du xviii* siècle. La nature lui avait malheureusement donné, avec la verve et la loquacité du Midi, le goût delà déclamation et de l'emphase; le besoin fit de lui, en outre, pendant la plus grande partie de sa vie, un compilateur aux gages des libraires. Ce n'est que vers le tard qu'il arriva à la célébrité par V Histoire des deux Indes^ à la fortune par le commerce, ou, selon d'autres, par un intérêt dans la traite des nègres, à la modération des idées, enfm, par l'effroi

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que lui causa la Révolution. Son intimilé avec Rousseauy Grimm, Diderot, et tout ce jeune et brillant cercle de 1750 ou environ, doit sufûre pour nous convaincre qu'il avait une valeur dont nous sommes devenus mauvais juges. Voltaire lui-même le recommandait en termes très chauds à Berlin au moment où d'Arnaud venait de laisser vacante la place de correspondant. « C'est un homme d'un âge mûr, écrit-il à Darget, très sage, très instruit, d'une probité reconnue, et qui est bien venu partout. Personne dans Paris n'est plus au fait de la littérature, depuis les in-folio des bénédictins jusqu'aux brochures du comte de Caylus; il est capable de rendre un compte très exact de tout, et vous trouverez souvent ses extraits beaucoup meilleurs que les livres dont il parlera. Je puis vous assurer, monsieur, qu'il est de toute façon digne d'une pareille correspondance, n Le margrave d'Anspach, que nous retrouverons, aussi bien que la duchesse de Saxe-Gotha, parmi les souscripteurs de Grimm, avait un second correspondant dans la personne de Suard*. Pierre Clément, natif de Genève, celui que Voltaire appelait Clément Maraud, publiait par souscription des lettres qu'il réunit ensuite sous le titre de : Cinq années

i. Voy. les deux leUrei, de 1773, publiées par M. Charles Nisard, dans SCS Mémoires et Correspondances inédits, p. 88.

littéraires^. On a également imprimé le journal que Favart fournit, de 1760 à 1770, au comte de Durazzo^ intendant des spectacles de la cour de Vienne. Favart s'était engagé à envoyer, tous les quinze jours, un courrier théâtral, auquel il joignait les paroles des nouveaux opéras-comiques, des siens en particulier, afin qu'ils pussent être mis en musique et joués à Vienne en concurrence avec Paris. De fait, le librettistCi dans cette espèce de chronique, ne s'est point borné au théâtre ; on y trouve les nouvelles littéraires, et même des pièces de vers et des anecdotes, absolument comme dans les autres correspondances. Nous voici afin arrivés à Grimm. Raynal, au dire de Meister, lui céda sa correspondance avec plusieurs cours du Nord et du Midi de l'Allemagne. Raynal ayant continué d'envoyer ses lettres à Gotha pendant près de deux ans encore lorsque Grimm avait commencé les siennes, j'en conclus que celui-ci marcha d'abord sur les brisées de son ami et lui fit quelque

1. Les Cinq Années lUtéraires, ou Lettres de M. Clément sur les ouvrages de Littérature qui ont paru dans les années 1748, 1741), 1750,1751 et 1752. Berlin, 1755, 2 vol. in.l2. Je cite le titre de réditioQ que j*ai eue entre les mains ; la première avait paru à la Haye, en 1751. Il y a en tête du P' volume une épitre en vers

« à mylord comte de » (Wnldegrave). Un projet de souscription,

daté de 1753, dit que les années 1751 et 1752 ont été données « feoille à feuille. » Grimm, qui traite Clément avec le dernier mépris, dit que ces feuilles se publiaient à Londres.

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temps concurrence. 11 avait eu soin, d'ailleurs, de se préparer le terrain. Je trouve dans une lettre à Gottsched, du 2 mai 1754, la trace d'un voyage qu'il venait de faire en Allemagne; c'était la première fois qu'il y retournait depuis son arrivée à Paris, et il est naturelde supposer qu'il avait eu pour objet d'y nouer des relations utiles à son entreprise. On ne sait trop, cependant, qui furent les premiers souscripteurs de la Correspondance. La duchesse de Saxe-Gotha et la landgrave de Hcsse la reçurent dès 1754, la reine de Suède en 1756, et l'impératrice de Russie en 1763. La liste s'étendit peu à peu ; on y voit figurer successivement Stanislas-Auguste, le margrave d'Anspach, le duc de Saxe-Weimar, la priccesse de Nassau-Saarbruck, le. grand-duc de

• Toscane. Ce fut Frédéric qui se montra le plus reveche. Grimm fit jouer tous les ressorts pour obtenir la souscription de ce prince : D'Alembert, d'Argens, la duchesse Louise. Frédéric avait d'abord refusé, prétextant les affaires dont il était accable, il avait ensuite cédé auxinstances delà duchesse, mais Grimm n'en fut pas beaucoup plus avancé. Le roi, comme nous le verrons, ne refusait pas seulement à Grimm tout témoignage de satisfaction, il ne payait pas plus sa prose qu'il n'avait payé celle de Thiriot. Le pauvre Melchior dut reconnaître alors combien

* il s'était trompé, dans sa Lettre sur Omphalef en

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, vantant la générosité du royal joueur de flûte. Il se garda, toutefois, de céder à un mouvement d'humeur, continua d'admirer, de louer, et se crut certainement dédommagé de tous les déboires lorsque Frédéric le reçut à Potsdam en lui citant des vers de Banise,

On a prétendu qu'à côté des souscriptions princières il y avait des abonnés d'un rang moins élevé. Barbier parle decopies qui circulaient, tant en France que ^lans les pays étrangers, au prix de 300 francs l'abonnement. Cela ne peut guère se rapporter qu'à l'époque où Grimm avait remis l'entreprise en d'autres mains. < Je me suis fait depuis ongtemps, écrivait-il en 1766, une loi de ne donner cette Correspondance qu'à des princes, et plusieurs bonnes raisons m'obligent de m'y tenir. On m'a fait quelquefois des offres de 100 pistoles et de 1200 francs par an, pour l'envoyer à des particuliers très considérables en xVngleterre, mais je n'ai jamais voulu. > Pour les souverains eux-mêmes, il parait que les prix n'étaient pas constants : le roi de Pologne, par exemple, ne payait que ^^ ducats par an, ce qui faisait 400 francs de notre monnaie, tandis que l'impératrice de Russie payait 360 roubles, c'est-à-dire environ 1500 francs. Le journal, dans les dernières années, avait accru sa clientèle. Il en, existait, selon Meister, « depuis les bords de

l'Arno jusqu'à ceux de la Neva », quinze ou seize exemplaires. Goethe en parle comme adressé à des princes et à des personnes riches en Allemagne; cette correspondance coûtait fort cher, dit- il {gegen bedeutende Vergeltung)j mais elle satisfaisait < l'intérêt extrême que l'on mettait à savoir ce qui se passait à Paris, justement considéré à cette époque comme le centre du monde cultivé ». Goethe ajoute que, grâce à une haute faveur, — celle de la cour de Weimar, évidemment, — ces feuilles lui étaient communiquées et qu'il les lisait avec une grande attention. Il n'y trouvait pas seulement des nouvelles littéraires, mais les ouvrages les plus remarquables de Diderot : la Religieuse, Jacques le Fataliste et autres, communiqués par morceaux, ce qui servait à entretenir et piquer la curiosité. On reconnaît les procédés du feuilleton moderne ! Le Neveu de RameaUy dont Goethe eut connaissance et qu'il traduisit en allemand alors qu'on n'en savait pas même l'existence en France, n'avait pourtant pas été envoyé aux souscripteurs de la Correspondance; c'est de Schiller que Goethe en avait reçu Je manuscrit, et Schiller, sans s'expliquer davantage, disait le tenir d'un heureux hasard.

La gazette manuscrite de Grimm parvenait aux souscripteurs deux fois par mois. De longueur iné-

gale, chaque numéro remplit de six à dix pages d'impression de l'édition de M. Tourneux. Dans les quelques mots de prospectus que l'écrivain mit en tête du premier, il annonce qu'il rendra compte des livres, des théâtres et des arts, et telle est, en effet, la marche qu'il à suivie, sauf que les arts restèrent en souffrance jusqu'au jour où Diderot vint, pour cette partie, au secours de son ami. Dès les premières lettres nous voyons défiler Voltaire avec son Siècle de Louis XIV^ Buffon et son discours de réception à l'Académie, Rousseau et sa Lettre sur la musiqtiey Gondillac et le Traité des sensations^ les tragédies de Grébillon père et les romans de Crébillon fils. La littérature étrangère, la littérature anglaise du moins, Fielding, Richardson, Hume, reçoivent leur part d'attention. Les pièces nouvelles n'occupent, dans ces lettres, guère moins de place que les livres. Les théâtres de Paris n'étaient-ils pas comme aujourd'hui l'objet d'un intérêt tout particulier à l'étranger? La Correspondance de Grimm est une mine dç renseignements sur l'art dramatique de l'époque. Elle marque les créations et discute les talents d'une foule d'acteurs, depuis Glairon, dont notre critique ne goûtait point le jeu, jusqu'à Raucourt, dont il raconte les débuts. Le récit, à distance, en est encore émouvant. « Lorsqu'on vit la plus belle créature du monde et la plus noble

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s'avancer en Didon sur le bord du Ihéâtrc, lorsqu'on entendit la voix la plus belle, la plus flexible, la plus harmonieuse, la plus imposante, lorsqu'on remarqua un jeu plein de noblesse, d'intelligence et des nuances les plus variées et les plus précieuses, l'enthousiasme du public ne connut plus de bornes. On poussa des cris d'admiration et d'acclamation; on s'embrassa sans se connaître; on fut parfaitement ivre. Après la comédie, ceux qui avaient vu la pièce se dispersèrent dans les différents quartiers, arrivèrent comme des fous, parlèrent avec transport de la débutante, communiquèrent leur enthousiasme à ceux qui ne Tavaiert pas vue, et les soupers de Paris retentirent du nom de Raucourt. »

Le Théâtre-Français, malheureusement, lorsque la Correspondance commença, était en décadence. Destouches avait déjà donné ses meilleures pièces, Piron la Métromanie^ Crébillon Rhadamisle, Voltaire Zaïre, Alzirey Mérope^ Mahomet. On était livré aux Marmontel, aux Saurin, aux La Touche. Pour un ouvrage de mérite qui paraissait de loin en loin, il en était une foule qui se traînaient misérablement dans rimitation des maîtres. Aussi cette partie de la Correspondance est-elle assez fastidieuse. Grimm analyse les pièces, nous explique comment il les aurait conçues et les refait. L'examen du Cosroès

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d'un M. Le Fèvre n'occupe pas moins de dix pages. En général, mais cela était inévitable, la Coirespondance pèche par le défaut de proportion ; l'importance donnée aux sujets n'y est pas toujours en rapport avec celle qu'ils conservent pour nous. Les ouvrages qui ont fait époque dans l'histoire du siècle passé se perdent dans un océan de plats romans, de poésies insipides, dans un déluge de pamphlets surtout, dont on n'aurait pas l'idée si l'on ne feuilletait justement les catalogues que Grimm en a dressés. Rien ne lui paraît indigne de l'attention de ses lecteurs ou plutôt de ses lectrices; il leur signalera un Abrégé de Vart des accouchements j des Soins faciles pour la propreté de la bouche, et une brochure sur le Traitement des cors aux pieds.

Grimm est le véritable précurseur de la critique telle qu'elle est comprise de nos jours, de celle qui ne se contente pas d'analyser et de citer, mais qui juge les ouvrages, motive les appréciations, discute les doctrines, rattache aux livres les considérations qu'ils suggèrent, et fait parfois d'un article une œuvre originale. Et Grimm possède les qualités du genre, ayant son mot à dire sur tout sujet, unissant en lui le chroniqueur et le penseur, le mondain et l'érudit, le nouvelliste et le philosophe. Avec un penchant à la dissertation, surtout dans les commencements, et n'attendant pas toujours pour dis-

culer qu'un livre ou une pièce de théâtre lui en fournisse roccasion. Grimm aime ce qu'on appelle les questions. Il les traite ex professa, en remontant aux principes et en se livrant aux idées générales. Un bon sens qui ne se dément point, mais un bon sens un peu pesant et discoureur. On sourit d'une allure si grave, d'entrées en matière si doctorales. « Il n'y a point, lisons-nous, de spectacle plus agréable pour le sage que celui d'un grand homme ou d'un homme extraordinaire. Il semble que notre existence s'ennoblisse par les vertus de nos semblables, et que l'éclat des grandes actions l'empêche de tomber dans l'engourdissement, état si déplorable pour un être pensant, etc. » Tout cela pour arriver à nous raconter la disgrâce imméritée d'un ministre espagnol. Grimm commence d'ordinaire par de vastes propositions générales : «(. De tous les arts, le plus ignoré et le plus mal exercé est celui de la dispute. Rien ne serait plus propre à l'établissement et aux progrès de la vérité parmi les hommes que la voie de la discussion, si nous avions un désir constant et sincère de discerner le vrai d'avec le faux >, et ainsi de suite; le lieu commun se poursuit, s'étale avec la paisible allure qui lui est propre. L'écrivain, d'autres fois, divise son sujet comme un sermon : « On peut envisager la question do la liberté de deux manières différentes : la

première en se plaçant hors de l'univers, embrassant du même coup d'œil tous les êtres... >

Grimm, à tout prendre, est un bon esprit, et même, nous le verrons, un esprit vigoureux ; il a la solidité, la sagacité, mais il n'a pas le goût et il tombe souvent dans la déclamation. Il est vrai qu'au contact de Diderot il y était plus exposé qu'un autre. Nous retrouvons dans ses lettres tout le jargon du temps, l'éloge de la nature, l'horreur du fanatisme, raffectalion de la sensibilité; le cœur se remplit d'émotions délicieuses, les larmes tombent des yeux à tout propos, pour un trait de vertu, pour une pièce de théâtre, pour un livre de Voltaire. Style et langue à l'avenant. On passerait sur des incorrections, mais le sanctuaire de la vérité et les fantômes de l'erreur, mais les sons célestes de l'Ausonie pour dire la musique italienne! Je viens de faire allusion à l'influence de Diderot; Grimm prend les tics de son ami; comme lui il apostrophe les personnes et les choses. On sent souvent, dans ces feuilles, le résumé de quelque conversation du Grand val, l'écho de quelque tirade du « philosophe >. Ou mieux encore, Diderot est là, au coude de Grimm, l'inspirant, lui faisant son article en pérorant.

Grimm a une foule de théories ; il en a sur les femmes, sur l'art, sur le goût, sur les langues; tous les grands sujets de discussion d'une époque émi-

nemment raisonneuse passent devant le lecteur. La royauté est laissée hors du débat, mais nous avons des morceaux sur les finances, sur la tolérance, sur réducalion, sur l'inoculation, — une grosse et longue controverse, celle-là; nous en avons sur les jésuites, sur les convulsionnaires, sur les engouements du jour, les aérostats, la tactique de Guibert, les sciences qui se font mondaines. « Les métaphysiciens et les poètes ont eu leur temps, fait remarquer notre chroniqueur : les physiciens systématiques leur ont succédé; la physique systématique a fait place à la physique expérimentale, celle-ci à la géométrie, la géométrie à l'histoire naturelle et à la chimie, qui ont été en vogue ces derniers temps et qui partagent les esprits avec les affaires de gouvernement, de commerce, de politique, et surtout la manie de Tagriculture, sans qu'on puisse deviner quelle sera la science que la légèreté nationale mettra à la mode par la suite. » Et, à côté de ces amusettes scientifiques, les divertissements propement dits. Tout le monde, un jour, s'est mis à jouer des charades; voici l'éclosion du proverbe; il y a des séances de ventriloquie. Il n'est pas jusqu'au parfilage et au trou-madame qui ne figurent chez Grimm à leur date.

La Correspondance fait une part aux nouvelles. Les lecteurs sont tenus au courant des causes célè-

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bres, des intrigues académiques. Grimm n'esl pas tendre pour TAcadémie ; il la représente « partagée entre deux partis ou factions : le parti dévot, qui réunit aux prélats tous les académiciens mincement pourvus de mérite, et d'autant plus empressés, par conséquent, à faire leur cour avec bassesse; et le parti philosophique, que les dévots appellent encyclopédique, qui est composé de tous les gens de lettres qui pensent avec un peu d'élévation et de hardiesse, et qui préfèrent Findépendance et une fortune bornée aux faveurs qu'on n'obtient qu'à force de ramper et de mentir. II y a, au reste, dans ces deux partis, comme entre armées opposées, un fond de déserteurs qui se rangent, suivant la fortune, de Tun ou de l'autre côté, et dont l'un ou Fautre se fortiOe en les méprisant également ; il y a aussi de ces âmes ûères et libres qui dédaignent d'être d'aucun parti, comme M. de Buffon, par exemple, et que leur neutralité expose à la calomnie des deux factions ». Grimm se défendait de rapporter des anecdotes; il en conte pourtant quelquesunes en courant et il les conte bien. Mais faut-il vraiment croire au récit qu'il nous fait des impiétés de Chanteloup ? La charmante petite duchesse de Choiseul écoutait-elle sans sourciller les couplets dont sa société saluait le Saint-Esprit en parûlage d'or que la princesse de Beauvau avait envoyé 4 la

duchesse de Grammonl? A considérer le cercle dans lequel ces plaisanteries se produisaient, ce serait certainement une pièce à mettre au dossier du xviii* siècle. Les articles nécrologiques donnent lieu parfois à de remarquables portraits. Il y a de la gaieté, et peut-être un peu de caricature, dans celui du chimiste Rouelle ; il y a de la fmesse dans celui d'Helvétius, de qui la tolérance venait d'une habitude « de généraliser les idées et d'aller aux derniers résultats qui équivalent généralement à zéro » ; il y a de la verve dans une tirade indignée contre l'avocat général Séguier, non pas mort, celui-là, trop vivant au contraire, et coupable d'un réquisitoire contre le Système de la nature et autres ouvrages philosophiques. « On croit voir Arlequin affublé d'une robe de magistrature et se battant contre son ombre. Je puis assurer M. le requérant que remplir un ministère public de ce ton-là, c'est se donner l'air d'un polisson. > La notice sur Croismare, que ses amis appelaient le charmant marquis, est le chef-d'œuvre de cette galerie de portraits ; la plume, trop souvent pesante, devient tout à coup déliée, aimable. Je ne puis m'empêcher de soupçonner que, ce jour-là, c'est madame d'Épinay qui la tient.

Un journal ne va pas sans quelque remplissage, et les feuilles de Grimm ne font pas exception à la règle Quand les sujets ou le temps lui manquent, il

se tire d'affaire avec des citations, et quelles citalions ! Ici cinq pages tirées, mot pour mot, d'un médiocre roman, VHistoire de Geneviève par madame la comtesse de Revel; là, de petits vers de société, de fades romances, des madrigaux :

Si tu ne veux jamais aimer que moi, ma Délie, Reçois ma foi.

Grimm, dans ces moments de pénurie, fait flèche de tout bois ; il accueille le bout-rimé ; il ne recule pas devant le rébus. Ce qui occupait les salons de Paris n'était-il pas assez bon pour Gotha ou Weimar ? En général, il importe de le remarquer, la tenue du journal a été se modifiant. Les grands sujets une lois épuisés, Grimm devient davantage nouvelliste. Il passe aussi plus souvent la plume à d'autres, remplit plus volontiers son numéro des lettres qu'il a reçues, des manuscrits qui lui ont été communiqués. C'est répoque où il s'absente fréquemment, et alors la Correspondance se fabrique comme elle peut; heureux les lecteurs quand Diderot s'en charge ! On sent fort bien, vers la fin, que Grimm a pris sa tâche en dégoût et qu'il la quittera dès qu'il aura trouvé mieux.

Mais aussi quelle tâche, et pendant vingt années ! t Je suis écrasé d'écritures et d'occupations, écrit-

lOi MELCHIOR GniMM.

il en 1766 ; mon ami Diderot, au lieu de feuilles, m'a fait un livre sur le Salon; je n'ai pas eu le courage d'en rien retrancher, mais il faut rédiger ses feuilles à mesure qu'il me les donne, il faut les copier moimême pour les mettre en état d'être recopiées, et cela demande beaucoup de temps. Je passe sous silence mille autres occupations qui me tiennent cloué à mon bureau du matin au soir. > Grimm employait des secrétaires pour la reproduction de ses lettres à plusieurs exemplaires; son cabinet était un vrai cabinet de rédaction, une boutique, comme il l'appelait lui-même. Ses amis lui en voulaient d'un travail si continuel qui le leur enlevait; ils l'avaient baptisé la chaise de paille. Lorsqu'il devint plus tard diplomate et voyageur, Galiani disait plaisamment que la chaise de paille était devenue chaise de poste.

La Correspondance tire son principal intérêt de la liberté avec laquelle l'écrivain s'y exprimait, et cçtte liberté avait pour garant le petit nombre de lecteurs auxquels les lettres parvenaient et la discrétion que ces lecteurs s'étaient imposée. Prudent de son naturel, Grimm avait pris ses précautions. € Après tout, pensait-il, il vaut mieux dormir tranquillement et se taire ; et le raisonnement le plus profond et le plus lumineux ne vaut pas une nuit passée àlaBasiille. > Ses lettres ne parvenaient aux

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souverains auxquels elles étaient destinées que par la voie de leurs légations de Paris. Le secret était en outre expressément stipulé. Madame Geoffrin, en enrôlant Stanislas-Auguste parmi les souscripteurs, a soin de lui faire la leçon à ce sujet : c Voici le premier paquet, lui dit-elle ; j'y joins la lettre que Grimm m'a écrite en me l'envoyant. Votre Majesté verra qu'il est très important pour lui que ces feuilles-là ne soient pas copiées. On garde à Grimm une grande fidélité dans les cours d'Allemagne où il les envoie. J'ose même dire à Votre Majesté que cela pourrait me commettre, ayant passé par ma main. »

Grimm, en revanche, s'était engagé à la sincérité. « La sûreté qu'on a bien voulu permettre à ces feuilles, écrivait-il, exige de notre part une franchise sans bornes. » < Ces feuilles, aimait-il à répéter, sont consacrées à la vérité, à la confiance et à la franchise. L'amitié qui nous lie à plusieurs gens de lettres, dont nous sommes obligés de parler, n'a aucun droit sur nos jugements. » Il semble, en effet, qu'on ne puisse refuser l'impartialité à l'écrivain, un mérite que lui facilitaient d'ailleurs, son caractère un peu dédaigneux et une certaine rudesse de conviction. Diderot, qui avait eu plusieurs fois à supporter son humeur, avait donné le houx pour enseigne à l'officine où se fabriquait la Correspondance. Et il ne se plaignait pas seulement de la

lOG MELCHIOR GRIMM.

rudesse, mais aussi, à Toccasion, de l'injustice des sentences de son ami. On connaît la lettre amusante qu'il lui adressa un jour à propos d'une critique superficielle et inexacte : « Monsieur le maître de la boutique du Hotix toujours verty vous rétractez-vous quelquefois? Eh bien! en voici une belle occasion. Dites, s'il vous plait, à toutes vos augustes pratiques que c'est très mal à propos que vous avez attribué l'incognito à la traduction des Nuits d'Young, par M. Le Tourneur. Dites, sur ma parole, que cette traduction, pleine d'harmonie et de la plus grande richesse d'expression, une des plus difficiles à faire en toute langue, est une des mieux faites dans la nôtre. .. Vous n'ignorez pas que la gloire qu'un auteur tire de son travail est la portion de son honoraire qu'il prise le plus, et voilà que vous en dépouillez M. Le Tourneur I Et c'est vous qu'on appelle le juste par excellence! C'est vous qui commettez de pareilles iniquités! Ah! monsieur Grimm, monsieur Grimm I votre conscience s'est chargée d'un pesant fardeau ! Si vous rentriez en vous-même ce soir, lorsque vous serez de retour de la Comédie-Italienne, où vous vous êtes laissé entraîner par madame de Forbach^ lorsque les sons de Grétry ne retentiront plus dans vos oreilles, lorsque, tout étant en silence autour de vous, vous serez en état d'entendre la voix de votre conscience dans toute sa force, vous sentirez que

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VOUS faites un métier diablement scabreux pour une âme timorée. >

Grimm reconnut la justesse du reproche : il inséra la lettre de Diderot dans sa Correspondance, et déclara même qu'il allait la faire graver sur une table d'airain et là suspendre dans sa boutique pour lui rappeler sans cesse les misères de son métier. Il est certain que, si le secret de sa Correspondance lui facilitait rimpartialité, l'absence de responsabilité se faisait aussi sentir dans la précipitation de bien des jugements. Et il en fut de ce défaut comme de quelques autres que j'ai déjà marqués : il s'accrut à mesure que Grimm se lassait de son travail. Sa conscience s'émousse ; il lui arrive de ne plus lire les livres dont il parle et de suppléer à la critique raisonnée par une plaisanterie sur le titre de l'ouvrage ou sur le nom de l'auteur. Aussi est-il le premier à parler avec dédain d'un métier qui consiste à tout juger à tort et à travers; il n'est, à ses propres yeux, qu'un niaitre bavard en philosophie et en littérature, un pharmacopole littéraire, un épicier-droguiste ! S'il faut distinguer, dans la Correspondance, la part de Grimm de celle de Meislcr, il ne faut pas moins distinguer, dans celle de Grimm, l'œuvre des premières et celle des dernières années. On ne s'étonne que d'une chose, lorsque le critique pose Qnûn la plume, c'est qu'il ait continué si longtemps

à la tenir lorsqu'il avait cessé de trouver aucun intérêt à son travail.

Nous avons vu l'aversion que Grimm professait pour la musique française et la conviction où il était que notre langue n'était pas faite pour être chantée. La vérité est que Grimm la tenait en général pour un instrument ingrat. Il se refusait à lui reconnaître, même en prose, les qualités qu'on s*accorde le plus communément à lui attribuer. La clarté, la précision, l'énergie sont, selon lui, le mérite de nos écrivains plutôt que celui de la langue. Le français, il ne se lasse pas de le répéter, n'a ni simplicité ni grâce; il est sourd, timide, naturellement embarrassé; exact, mais froidement exact ; sévère en matière de goût, mais compassé. De toutes les langues vivantes, c'est sans contredit celle qui aie moins de génie. La rigueur de ce jugement ne viendrait-elle pas de ce que la langue française se distingue précisément par des qualités étrangères à la nature de notre tudesque critique? On s'expliquerait ainsi en même temps l'étonnement qu'il éprouvait en remarquant le cas qu'on faisait du style à Paris. L'Académie donnait des prix d'éloquence ; des pièces de théâtre sans action ni intrigue se soutenaient parce qu'elles étaient t bien écrites > ; Buifon était lu pour l'harmonie et la magnificence de sa phrase. Grimm n'était

pas éloigné de considérer tout cela comme des welchéries.

Notre versification ne lui paraissait pas plus favorable à la poésie que notre langue. Il jugeait notre prosodie vague, notre rime tyrannique et notre alexandrin pompeux. « Je crois le vers héroïque, s'échappe-t-il à dire, si diamétralement opposé au genre dramatique, que peu s'en faut que je n*aie l'audace d'écrire, en cette année 1767, que la véritable tragédie et la véritable comédie ne sont pas encore trouvées en France ; mais il ne s'agit pas de se faire lapider; ainsi renfermons nos hérésies au fond de notre cœur. > L'antipathie de Grimm pour la tragédie française tenait, du reste, à tout un ensemble de notions littéraires. Epris de la simplicité et de la grandeur du drame antique, Grimm voulait, en même temps, le naturel au théâtre ; il était à la fois classique dans le sens des Grecs et réaliste selon le sentiment moderne. Au lieu de faire, dans la pièce racinienne, par exemple, la part inévitable du convenu, il la comparait aux produits d'une littérature primitive ou lui appliquait la loi de la vraisemblance absolue. Il manquait de la souplesse d'esprit nécessaire pour se placer, en face d*une œuvre, au point de vue qu'exigent les conditions dans lesquelles cette œuvre a pris naissance.

Aucun des arts de notre pays, au surplus, ne

trouve grâce dans la Correspondance. Nous naissons, déclare l'impitoyable auteur, avec des dispositions médiocres pour la peinture. « Ce qu'il y a de plus décrié, à l'entendre, après la musique de la France, ce sont ses tableaux. 3> On proclame Soufflet le premier architecte du royaume et de l'Europe, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait fait à Lyon une salle de comédie où l'on n'entend point, et, à Paris, une salle d'opéra où l'on ne voit point. Le dessin de nos parcs est également médiocre. « Quand nous nous serons défaits de la petite morgue nationale qui ne sied qu'aux enfants, nous conviendrons qu'il faut apprendre des Italiens et des Allemands à faire de la musique, et des Anglais à former des jardins. »

La conclusion serait forcée quand même elle ne se trouverait pas si expressément indiquée : Grimm tfaime point notre pays. Le Français, à ses yeux, n'a d'autre supériorité sur les autres nations que la gaieté du caractère, une vivacité qui touche à la pétulance, mais qui lui donne du ressort dans l'adversité et le tire parfois de l'abîme où elle l'a jeté. Ce qui domine chez nous, c'est la présomption, la vanité, l'enfantillage, t Athéniens, s'écrie ce barbare égaré dans l'Attique, vous n'êtes que des enfants! »

Il faut, il est vrai, faire attention à la date des lettres lorsqu'on lit la Correspondance. Bien des événements survinrent pendant les vingt années que

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Grimm tint la plume, bien des changements s'accomplirent et modifièrent ses jugements. En particulier, son sentiment sur le temps même où il vivait. Il parle souvent de décadence, surtout au commencement; il note les progrès du bel esprit, du mauvais goût; il est des moments où il croit voir l'ignorance, la superstition, la barbarie reprendre le dessus. Quelques années passent et l'impression a changé. La frivolité du Français, qui tient d'ailleurs à ses grâces et à ses agréments, ne l'empèche pas de s'acheminer vers un caractère de solidité. Le goût de l'instruction et des sujets sérieux s'est répandu. Si les hommes de génie sont rares, l'empressement que leur montre le public témoigne de la considération dont ils jouissent. Bref, ce siècle qu'en 1764 on nous déclarait ingrat et stérile, on reconnaît, en 1770, qu'à tout prendre il en vaut bien un autre. Voilà, du moins, pour la Correspondance lUléraire; vienne la Révolution, Grimm, dans ses lettres à Catherine, deviendra naturellement plus hostile qu'il n'avait jamais été.

Grimm n*a pas une philosophie, mais il est philosophe. II l'est en ce sens qu'il s'est fait un certain nombre de questions sur les origines et les fins du monde, et il ne l'est pas si, pour l'être, il faut avoir trouvé une réponse à ces questions. Il diffère en

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cela de Diderot. Diderot, avec son ardeur d'esprit et son génie divinatoire, court plus vite aux solutions; il a l'hypothèse dogmatique; il s'imagine volontiers être en voie de saisir le mot de l'univers. Grimm, au contraire, reste habituellement préoccupé de la faiblesse de l'esprit humain et du caractère relatif de nos connaissances. Il se rend compte, au reste, de cette différence de tempérament philosophique entre lui et son ami, et il l'a accusée dans une lettre à mademoiselle VoUand, qu'il jugea lui-même assez intéressante pour l'envoyer à ses lecteurs de la Correspondance. Les deux amis étaient à la campagne, probablement à La Chevrette; ils se promenaient un soir sur les bords de la Seine, convei'sant, discutant et revenant sans cesse à la même question. < Diderot voit toujours la vérité et la vertu comme deux grandes statues élevées sur la surface de la terre et immobiles au milieu des ravages et des ruines de tout ce qui les environne. Moi, je les vois aussi, ces grandes statues, mais leur piédestal me parait semé d'erreurs et de préjugés, et je vois se mouvoir autour une troupe de niais dont les yeux ne peuvent s'élever au-dessus du piédestal; ou, s'il se trouve parmi eux quelques êtres privilégiés qui, avec les yeux pénétrants de l'aigle, percent les nuages dont ces grandes figures sont couvertes, ils sont bientôt l'objet de la haine et de la persécution de cette petite populace

hargneuse, remplie de présomption et de sottise. Qu'importe que ces deux statuer soient éternelles et immobiles s'il n'existe personne pour les contempler, ou si le sort de celui qui les aperçoit ne diffère point du sort de l'aveugle qui marche dans les ténèbres? Le philosophe m'assure qu'il vient un moment où le nuage s'entr'ouvre, et qu'alors les hommes prosternés reconnaissent la vérité et rendent hommage à la vertu. Ce moment, Sophie, ressemblera au moment où le fils de Dieu descendra dans la nuée. Nous vous supplions que celui de votre retour soit moins éloigné. >

Grimm ne conteste donc pas la réalité substantielle du vrai, si j'ose ainsi parler, mais il doute que personne ici-bas arrive à le découvrir, et c'est pourquoi, dans la même lettre, il reproche à la philosophie de prêter à ses idées plus d'évidence qu'elles n'en comportent, de donner pour démontré ce qui est seulement vraisemblable, d'établir, enfin, trop impérieusement ses opinions. 11 n'aime pas que le penseur abonde dans son propre sens. Il redoute les convictions sûres d'elles-mêmes. « Une vue grande et sublime, dit-il, une idée profonde et lumineuse, négligemment jetée, vous frapperont bien plus sûrement qu'une vérité laborieusement démontrée. » La science au fond n'est point faite pour l'homme : elle sert surtout à délasser l'intelligence et à adou-

cirles mœurs. Pourquoi des systèmes là où les conjectures seraient seules à leur place? Pourquoi confondre les degrés de certitude et exiger le respect de la foi pour de simples opinions? « Quelle folie, quelle faiblesse, quelle pauvreté malheureusement inséparable de la nature de ce petit animal orgueilleux qu'on appelle homme, d'élever sur deux ou trois faits, qu'il peut savoir au bout de plusieurs siècles de recherches, un édifice que le souffle d'un enfant peut renverser, et dont la masse informe, appuyée sur des roseaux, fait pitié au vrai philosophe! >

La circonspection intellectuelle de Grimm était l'une des choses qui l'isolaient dans cette France du xviii* siècle si avide d'affirmations. Mais il ne se dément jamais à cet égard, a En m'arrêtant de bonne foi à ce que je ne peux ni nier ni comprendre, j'évite une foule d'inconvénients, d'absurdités et de contradictions. > Grimm veut qu'on sache dire : « Je ne sais pas, » et qu'on enseigne à la jeunesse « le grand art de douter ». Chacun ne lit-il pas dans le livre de la nature comme il peut, avec les yeux qu'il a reçus? Et tout ne change-t-il pas avec les siècles? « Je crains, suggère notre sceptique, qu'il ne vienne un temps où les termes favoris de la philosophie moderne soient aussi absurdes que le jargon de l'école péripatéticienne. Alors notre gravitation.

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notre attraction, nos forces centrifuges et centripètes, pourront paraître aussi barbares que les quid dites et les entéléchies clc la philosophie scolaslique, et le mot d'esprit que nous mettons à toute sauce jouera un aussi beau rôle que les facultés occultes. >

On devine ce que deviennent, avec cette méthode, la religion tant naturelle que révélée, et jusqu'au déisme de Voltaire, t Tout ouvrage démontre un ouvrier, mais qui vous a dit que l'univers est un ouvrage? > € Le patriarche ne veut pas se déparlir de son rémunérateur vengeur; il le croit nécessaire au bon ordre. Il veut bien qu'on détruise le dieu des fripons et des superstitieux, mais il veut qu'on épargne celui des honnêtes gens et des sages. II raisonne là-dessus comme un enfant, mais comme un joli enfant qu'il est. » Grimm n'est pas plus touché des ai*guments du Vicaire Savoyard. < Il prétend que, quand on lui parle d'une force aveugle répandue dans toute la nature, on ne lui porte point de véritable idée à l'esprit. Cela se peut, mais en plaçant une force intelligente hors de la nature (et qu'est-ce que c'est que d'être hors de la nature?) en est-il plus avancé? i>

La personnalité humaine ne résiste pas plus à cette analyse que les conceptions ihéologiques. Grimm permet bien qu'on dise avec Descartes : « Je pense, donc je suis; j> mais illui déplaît qu'on dise : « Il y

a au dedans de moi un être qui pensé. » « Car qu'est-ce que c'est que cet être? Il y a en moi moi, voilà tout ce que je sais clairement. Vous me demandez comment je pense; je n'en sais rien, mais je ne sais pas mieux comment je digère, comment je marche, commentje dors. Pourquoi voulez-vous que je conçoive mieux la pensée que le mouvement? N'est-il pas plus philosophique de dire : « Je l'ignore, que d'abuser de son imagination pour inventer des explications incompréhensibles et des mots qui ne signifient rien? Vous me dites que la matière ne peut penser, mais connaissez-vous assez l'essence de la matière pour me dire quelles sont les propriétés qu'elle peut avoir et celles qu'elle ne saurait avoir? >

Avec sa défiance de la métaphysique Grimm est bien près de ce que nous appelons aujourd'hui le positivisme. II croit au fait comme à la donnée première et dernière hors de laquelle on ne peut faire un pas, et dont il est vain par conséquent de chercher l'explication. Il se refuse à appliquera la nature nos mesures de grandeur et de petitesse, de dignité et de bassesse, de bien et de mal. Le monde n'a point d'autres lois que celles qu'il tire de sa constitution même. Ce qui est n'a pas à se justifier, il est, cela lui suffit et doit nous suffire. Tel est le sentiment constant de Grimm, et une vue qu'il trouva un

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jour Toccasion d'exprimer tout à son aise. C'était au sujet de la catastrophe qui fit une si vive impression sur le xviii* siècle et qui produisit Candide. Une fois piqué au jeu par ce qui lui semblait les atroces caprices de la Providence, Voltaire avait attaqué l'optimisme envers comme en prose, et c'est sur son poème de Lisbonne que Grimm le prend à partie. 11 n'admet pas qu'avec Leibniz et Pope on dise : c Tout est bien», mais il n'admet pas davantage qu'on appelle mal la destruction de quelques milliers de personnes. Un mal, et pourquoi cela? « Quel est votre orgueil de vous compter pour quelque chose dans l'immensité, et d'attaquer l'ordre général sur l'anéantissement de quelques êtres auxquels vous vous intéressez par un retour involontaire sur vous et sur voire faiblesse, parce que vous êtes de leur espèce, ou parce qu'ayant une vie et le sentiment de votre existence comme eux, vous vous sentez exposé aux mêmes dangers? Il y a du bonheur et du malheur, mais le bien et le mal sont deux mots vides de sens pour le vrai philosophe. Tout ce qui est doit être par cela même que cela est. >

A cette conception de la nature se rattachent des vues que l'on rencontre également chez Diderot, une sorte de darwinisme avant Darwin. Le monde a-t-il proprement commencé? Savons-nous les formes par lesquelles il a passé et passera encore? Qui peut

assurer qu'il n'y a pas autant d'espèces perdues qu'il en existe actuellement? La destruction des uns sert à la naissance et à la consei^ation des autres. La guerre est un fait de nature, et le loup obéit aussi bien à ses lois en déchirant sa proie qu'en nourrissant et défendant ses petits. Tout est si bien force et droit du plus fort sur la terre que si les hommes se sont réunis en société c'est pour se tenir réciproquement en échec.

Le déterminisme moral de Grimm appartient au même ordre d'idées. Nos perceptions, selon lui, ne sont ni volontaires ni libres, et nos actions ne le sont pas davantage. Notre conduite est toujours le résultat de modifications de notre être amenées elles-mêmes par les circonstances. Mais, et c'est ici une notion favorite de l'écrivain, loin d'être contraire à la morale, la croyance à la fatalité est le fondement de toutes les vertus civiles comme de tout l'ordre humain. « Affranchissez, dit-il, un seul homme sur la terre des liens de la fatalité, enlèvezle à la main invisible du sort, dissipez autour de lui les ténèbres de l'incertitude, et par ce seul acte vous l'aurez rendu le plus injuste, le plus immodéré, le plus exécrable de tous les hommes. j>

Nous ne demanderons pas plus à Grimm qu'à aucun autre d'être toujours d'accord aveclui-même. Il lui arrive comme à tout le monde de donner à

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de simples impressions une forme plus générale, plus affirmative qu'il ne faudrait, quitte à en faire autant une autre fois pour des impressions contraires. Il est des jours, par exemple, où il ne veut pas entendre parler de progrès. Le genre humain lui semble rester toujours le même, « ni meilleur ni plus pervers, malgré le changemenl perpétuel de ses vices et de ses vertus >. Tout est évolution ou révolution, et € les plus beaux siècles sont précisément le germe des siècles de décadence >. — « Qui osera résoudre ce problème? écrit-il ailleurs. Lorsqu'on voit d'un côté l'influence de la liaison politique et mutuelle de tous les peuples, la prompte communication des lumières d'une extrémité de l'Europe à l'autre, le mouvement prodigieux porté dans toutes les parties par l'industrie et le commerce, l'établissement des postes et de l'imprimerie, on est tenlé de croire que les progrès de la raison ne finiront plus qu'avec notre planète, et que le genre humain, à mesure qu'il vieillira, deviendra de plus en plus éclairé, sage et heureux. Quand on considère, en revanche, combien les bons esprits sont rares, combien il y a de têtes absurdes ; quand on pense que la multitude se paye toujours de mots, que ceux qui parlent le même langage, qui emploient les mêmes expressions, n'ont quelquefois pas une notion commune entre eux, alors on commence à

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douter que la raison et la vérité soient faites pour l'homme. >

Cependant, ces doutes ne sont pas constants, et il est d'autres jours, nous l'avons dit, où sa mauvaise humeur habituelle contre son siècle fait place à un sentiment de confiance. Grimm, dans ces rares moments d'optimisme, ne craindra pas d'avancer que nous valons mieux que nos pères et que nos neveux vaudront mieux que nous. Les esprits, en France, lui paraissent devenus plus sérieux, plus portés aux choses utiles ; l'Europe lout entière s'achemine vers une époque où les droits de l'humanité seront mieux connus et reposeront sur leur propre force.

J'ai cité tout à l'heure une conversation où se trahissait la diversité de nature intellectuelle chezGrimm et Diderot. La Correspondance rapporte un autre entretien dans lequel l'opposition des deux esprits s'accuse avec non moins de vivacité, et précisément sur la question du progrès. Grimm, à ce moment en veine de scepticisme, se disait qu'il y a plutôt déplacement des forces et changement de direction que perfectionnement. Les nations se modifient, l'homme reste le même. De temps en temps paraissent des esprits supérieurs, et il semble qu'ils vont éclairer l'humanité pour toujours, mais la multitude, avec son imagination sans règle, ne tarde pas à rétablir l'erreur et le désordre. Si l'on a conservé le nom de

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quelques peuples heureux, le souvenir de quelques époques de lumière, de paix, de civilisation, avec quelle rapidité la barbarie n'a-t-elle pas repris le dessus ! Telles étaient les pensées qui, au commencement de 1757, ainsi qu'il nous le raconte, s'étaient emparées de Tesprit de Grimm. Dans cet accès de misanthropie, il se demandait si le xviii* siècle, si fier de ses lumières, ne serait pas à son tour suivi d'une ère de ténèbres. Bien loin de s'imaginer que l'on louchât au siècle de la raison, peu s'en fallait qu'il ne crût « l'Europe menacée de quelque révolution sinistre >. Son remède lorsqu'il débattait ainsi quelque question avec lui-même était de recourir à Diderot, dont l'entretien abondant, Tintelligence ouverte et active, l'aidaient à envisager toutes les. faces d'un problème. Sans se rencontrer très souvent peut-être sur aucun point, les deux amis s'éclairaient mutuellement par la discussion. Grimm s'arrangea donc, un soir, pour trouver au logis celui qu'il appelait le Socrate du siècle, et l'entretien de s'engager. Diderot, on le devine, tenait pour la perfectibilité humaine. « Il parla longtemps, et avec celte éloquence qui lui était naturelle, de l'amour du bien, du pouvoir de la vertu, de l'empire de la raison, du progrès de l'esprit philosophique. » Son tour de parler venu, Grimm se récria sur les illusions de son ami. Diderot s'imaginait que les hommes lui ressem-

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blaient, tandis qu'en réalité la grande moitié du genre humain est vouée aux préjugés et à la déraison. « Sur huit cent mille habitants que contient la ville de Paris, à peine en trouverez-vous quelques centaines qui s'occupent des lettres, des arts et de la saine philosophie ; tout le reste est absorbé dans Terreur et dans le fanatisme qu'elle engendre, ou dégradé par l'oisiveté, la paresse et la satiété des plaisirs. > Puis, après avoir cité les troubles que causaient depuis quarante ans les querelles au sujet de la bulle Unigenilus : € Quand la raison humaine, s'écriait-il, serait aussi avancée qu'on veut nous le faire croire, qu'il faudrait peu de chose pour la replonger dans les ténèbres ! Et, ajoutait-il, nous sommes peut-être plus près de cette malheureuse époque que nous ne croyons. »Les argumentsà l'appui de cette opinion ne manquaient pas à notre sceptique. Après une tranquillité de quelques années, la guerre venait de recommencer, c Nos troubles intérieurs, poursuivait Grimm, au lieu de s'apaiser à la vue des vrais ennemis du nom français, n'ont fait qu'augmenter. La multitude des mauvais esprits bouleverserait volontiers le royaume. Toute l'Allemagne est en armes, cinq cent mille Allemands vont s'assembler pour s'entre-tuer sans sujet... Si c'est là le siècle de la philosophie, que nous sommes à plaindre I » Le débat eut un dénouement. « J'achevais de par-

1er, continue le récit, lorsqu'un valet à l'air effaré entre dans la chambre où nous étions, et nous crie d'une voix tremblante et étouffée : « Le roi est assas- > sine* ! > Bientôt un bruit général confirme cette horrible nouvelle. Le philosophe et moi, nous restâmes confondus d'horreur. Immobiles et stupides d'étonnement, la pâleur qui nous saisit et le silence qui suivit étaient plus éloquents que tout ce que nous avions dit de toute la soirée, n

II est bon de faire remarquer que les sombres prévisions qu'ont vient de lire ne sont pas fréquentes dans le courant de la Correspondance. Contrairement à ce que l'on a quelquefois affirmé, Grimm ne saurait être mis au nombre de ceux qui ont prévu et prédit les catastrophes de la fin du siècle.

Parmi les progrès que la société lui paraissait sur le point d'accomplir, Grimm rangeait une révolution qui devait avoir sur toutes les précédentes l'avantage de ne pas coûter de sang. Il était frappé d'une « lassitude > générale du christianisme qui se manifestait de toutes parts et qui lui semblait présager l'avènement du règne de la tolérance. « A moins, dit-il, — et l'on remarquera celle réserve, — qu'il n'arrive quelque grande catastrophe physique ou morale, qui déroule ou dérange la pente

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