Nichts macht iU mehr satt, und ich verschlinge es doch
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divers auteui^s grecs et latins, celle de Cicéron surtout, on fait époque dans l'histoire des études classiques. Il n*a pas moins marqué dans la théologie, et par les mêmes qualités de bon sens et de sagacité. Sans se porter en novateur, ni tirer de sa méthode toutes les conséquences qui devaient en découler plus tard, il fut le premier à insister sur Tapplication aux livres saints des règles d'interprétation qui faisaient loi pour les autres ouvrages de l'antiquité. Écrits dans la langue de leur temps, rédigés dans des circonstances et pour des lecteurs déterminés, il fallait, selon Ërnesti, avoir égard avant tout à leur sens grammatical et à leur caractère historique. L'usage dogmatique ou édifiant n'était pas exclu, loin de là, mais il ne pouvait venir, si j'ose m'exprimer ainsi, qu'après l'intelligence humaine du texte. Tel a été le point de départ d'une grande révolution, l'étude critique de la Bible. Quand Ernesti tourna ses études vers la théologie, Grimm avait depuis longtemps quitté Leipzig, mais il n'oublia jamais l'impression qu'il avait reçue de l'enseignement philologique d'un si bon maître. Il avait surtout conservé le souvenir d'un cours sur le De Officiis, dans lequel les beaux développements moraux s'alliaient à l'interprétation du livre. Il aimait à rappeler ces souvenirs; le nom d'Ernesti se trouve sous sa plume dès son premier écrit, les Lettres au
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Mercure^ et, à plusieurs reprises, dans la Correspondance littéraire; Grimm se plaît à rapporter à son ancien professeur sa connaissance de l'antiquité; il vante le grand goût et le grand style qui le distinguaient; il prétend n'avoir jamais rencontré à Paris qu'un seul homme qui sût le latin comme le demandait Ernesli, et cet homme était un Italien, Galiani I Citant une inscription composée dans cette langue par € l'illubtre et cher abbé » : c On pilerait, dit-il, l'Académie des inscriptions tout entière dans un mortier plutôt que de lui faire faire une inscription dans ce goût-là. i Le ton ici est à remarquer; Grimm a la conscience de la supériorité qu'une solide in-/ struction lui donne sur la légère et superficielle culture du monde où il vit. Mais je n'hésite pas à attribuer également à l'influence d'Ernesli le changement«qui s'opéra, à Leipzig, dans les inclinations du jeune homme. Quand il quitta l'Université, il avait rompu intérieurement, non seulement avec Gottsched, mais avec lui-même, avec ses premiers penchants et ses premiers essais. Sa propre Banise ne lui inspirait plus que la pitié; il avait reconnu, au contact des grands modèles et à l'épreuve des leçons sévères, que son tour d'esprit ne le portait pas à la poésie; le sens critique s'était éveillé en lui, et c'est vers la discussion et le raisonnement qu'il se tournera désormais.
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Grimm ne resta guère plus de deux ans à Leipzig, et il ne paraît pas y avoir suivi un cours d'études bien déterminé. Il y vivait, malgré la différence des conditions, — c'est sa propre expression, — dans l'intimité de Gottlob Schœnberg, lisant avec lui Tite Live et Cicéron et fréquentant avec lui les cours d'Ernesti et de Mascov. Faute de ressources suffisantes, selon toute apparence, il abrégea ses études et revint à Ratisbonne pour se charger de l'éducation du jeune frère de son ami. Au besoin, secrétaire du père dans les voyages de celui-ci. C'est en cette qualité, du moins tout Tindique, qu'il alla à Francfort, en 1745, lors de l'élection de Francjois 1" à l'empire. Nous assistons ici à l'entrée de Grimm dans le monde. Ses lettres à Gottsched, avec lequel il a repris sa correspondance, nous le montrent également occupé des événements publics qui s'accomplissent devant lui, des manèges qui forment le dessous habituel des affaires humaines, et des plaisirs qui ne pouvaient manquer à une réunion de princes de l'empire. Grimm donne à son correspondant des nouvelles de laNeuber, celte actrice que Gottschcd avait associée à ses tentatives de régénération du théâtre. Elle va jouer BritannicuSj mais elle a affaire à forte partie; la foule préfère Arlequin et le beau monde court à la pantomime. Dans ses réflexions sur la politique, Grimm trahit déjà les penchants qui finirent
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par l'emporter chez lui sur les goAts mêmes de littérature et de théâtre, je veux dire l'intérêt qu'il trouve au spectacle des hommes et des choses, t J'ai été ici, écrit-il, le témoin de tout ce qui s'est fait, et j'ai eu un bonheur tout particulier, celui de voir de près. C'est aujourd'hui que l'empereur a reçu les hommages de la ville... On a ici la meilleure occasion possible d'obsei'ver toute espèce d'individus, et si j'avais seulement une parcelle de l'esprit de noire poétesse comique (madame Gottsched), je crois que je pourrais écrire d'excellentes comédies et de mon fonds. >
Grimm, après ce piquant intermède d'une diète d'élection, passa encore trois ans dans la maison Schœnberg, séparé de son ami Gottlob qui achevait ses études universitaires, mais donnant ses soins au jeune frère, travaillant pour son propre compte, et continuant d'écrire à Gottsched, sans lui dissimuler touterois le changement qui était survenu dans ses inclinations. Au sujet d'une réimpression de la Deutsche Schaub fi hne : t J'ai toujours jugé ma Bâti isey écrit-il, indigne de figurer dans cette collection. Le ciel n'a évidemment pas voulu que je devinsse un poète, quelque amour et quelque respect que j'aie pour la poésie. D'un côté la conscience du manque de talent naturel, d'autre part ma position, ont été cause que j*ai renoncé à la poésie, ou
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plulôl à la versification, presque dès le début de mes études universitaires. C'est à la bienveillance qui vous porte à encourager les essais des jeunes gens que ma Banise doit d'avoir été admise dans votre recueil, mais comme il ne peut plus être question de me donner des encouragements, et puisque j'ai renoncé entièrement aux occupations de ce genre, vous avez parfaitement le droit d'omettre ma pièce dans une nouvelle édition et de la remplacer par une meilleure. >
Parmi les occupations qui avaient succédé, pour Grimm, aux tentatives poétiques, il en était de fort sérieuses, témoin une dissertation latine qu'il publia, en 1747, en l'honneur de Gottlob Schœnberg qui venait de terminer ses études à Leipzig. C'est un vieil usage académique, en Allemagne, que de célébrer un souvenir ou d'honorer un personnage par la publication d'un mémoire scientifique et, bien entendu, in-quarto et en latin. Grimm avait pris pour sujet les changements apportés au droit public impérial sous le règne de Maximilien 1*'. Dans ce travail approfondi, détaillé, il passait en revue toutes les modifications que la constitution germanique avait subies pendant la période désignée. En somme, une étude historique et juridique tout à fait recommandable pour un jeune homme de vingt-trois ans.
Les passe-temps de Grimm n'étaient pourtant pas
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tous aussi graves. Sa vocation litléraire, en se transformant, s'était portée vers la critique et vers la France, il écrit, dans un journal de Ratisbonne, un article sur les poésies d'Ulrich von Kœnig ; il est à raffut des Nouvelles lUtéraires de Raynal, lit nos auteurs et, selon toute apparence, se prépare déjà à aller à Paris. On parlait certainement le français dans la famille Schœnberg, comme on le faisait alors dans toute la société polie de TAIlemagne ; Grimm l'y avait appris, et il en savait déjà assez pour se croire en état de l'écrire. Ayant rencontré le Mémoire sur la satire de Voltaire, il eut un moment ridée de le faire réimprimer avec une introduction française de sa façon.
L'événement qui devait décider de la direction de toute sa vie arriva enûn. C'est dans les derniers jours de 1748, ou au commencement de l'année suivante, que Grimm partit pour la France. On ne sait pas positivement pour quel motif, mais on peut supposer que, sans carrière et cherchant fortune, il s'était décidé à la chercher au loin et n'attendait qu'une occasion. Elle ne tarda pas à se présenter. Son élève, le plus jeune des fils du comte de Schœnberg, était envoyé à Paris, probablement pour un court séjour, car son âge n'en comportait pas davantage, et Grimm fut naturellement désigné pour l'accompagner. Ce n'était pas tout, cependant, que de
franchir les distances ; une fois à Paris, il fallait y vivre. L'intérêt qu'on lui portait dans la famille Schœnberg dut l'y aider. Le jeune aventurier était d'ailletirs, avant même son départ de Ratisbonne, en relations avec le baron de Sludnitz, qui, sans mission régulière, représentait le duc de Saxe-Gotha en France. Or le jeune prince héréditaire de cette maison était justement en séjour à Paris, avec gouverneur, chapelain, tout un établissement, de sorte qu'il ne fut pas très difficile de trouver près de lui une position pour notre Melchior. t II servait de lecteur au prince, dit Rousseau, en attendant qu'il trouvât quelque place, et son équipage très mince annonçait le pressant besoin de la trouver. » Rousseau est si mauvaise langue, si sujet à caution dans tout ce qui regarde son ancien ami, que j'ose à peine noter l'accusation d'avoir demeuré quelque temps « chez des filles du quartier Saint-Roch ». Ce qui est certain, c'est que le provisoire même qu'il avait dû accepter, ainsi que les protections qui le lui avaient procuré, conduisirent bientôt Grimm à une situation plus sorlable. Le comte de Frise *, compatriote du comte de Schœnberg, entendit parler du jeune étranger, et celui-ci lui ayant plu, il se l'attacha comme secrétaire. Le secrétaire, raconte Marmonlel, ne
1. Proprement Friesen, mais les contemporains et Grimm lui-> môme, dans ses lettres à Gottsched, écrivent constamment Frise.
tarda pas à devenir Tami intime de son patron, brillant ofYicier de vingt ans, d'une jolie figure, de beaucoup d'esprit, prodigue de sa fortune et livré au plaisir. Un homme qui, malgré sa propre jeunesse, montrait un caractère sûr, et qui pouvait être le confident d'une vie de dissipations sans s'y abandonner lui-même ni perdre la tète, cet homme devait être précieux à un étourdi tel que Frise. Lorsque, trois ou quatre ans plus tard, Grimm entreprit la Correspondance, y trouva son gagne-pain, mais eut en revanche besoin de tout son temps, il quitta le service du comte tout en continuant de demeurer chez lui.
Si Grimm, avec son sens pratique imperturbable, ne perdit jamais de vue l'essentiel, c'est-à-dire sa fortune à faire, son avenir à assurer, ce n'est pas à dire pourcelaqu'il restât étranger aux plaisirs qu'une ville comme Paris offrait à ses vingt-cinq ans, plaisirs où l'esprit et les lettres avaient du reste leur part. Grimm donnait une fois par semaine, dans son appartement de l'hôtel de Frise, des dîners de garçons, dont étaient Diderot, Rousseau, Helvétius, Marmontel, et où t régnait, nous dit ce dernier, une liberté franche ». Rousseau, s'il faut en croire le même témoin, se distinguait dans ce monde joyeux par une réserve craintive, une susceptibilité inquiète, une attitude d*observation et de défiance. Les récits de l'auteur
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des Confessions ne nous offrent rien de semblable* Ils nous font assister à d'autres repas, ceux que Jean- Jacques lui-même donnait quelquefois à Grimm et à Klupffel, ses plus intimes amis de cette époque, c La sensualité ne présidait pas à nos petites orgies, mais la joie y suppléait, et nous nous trouvions si bien ensemble que nous ne pouvions plus nous quitter. > On plaisantait Grimm de ses germanismes, car, nous fait-on observer, t il n'était pas encore devenu puriste 1. Klupffel, lui, payait son écot en polissonneries. Et les polissonneries, ainsi que le montre la suite du récit, ne se bornaient pas toujours aux propos de table. Il y a une aventure de la rue des Moineaux qui ne supporte guère d'être redite, et dont je ne parlerais point si je n'en trouvais le souvenir dans une lettre écrite quinze ans après. KlupfTel, malgré son genre particulier de gaieté, était, à l'époque de son séjour à Paris, le chapelain du jeune prince de Saxe-Gotha. Il devint ensuite le gouverneur du prince à la place du comte de Thun, puis échangea ces fonctions contre quelque autre place à Gotha même, se rangea et se maria. Il revoyait quelquefois Grimm dans les voyages que celui-ci faisait en Allemagne et il lui écrivait dans les intervalles pour lui demander toute sorte de services. C'est Grimm qui lui faisait faire ses perruques à Paris, qui envoyait à sa femme de l'élixir pour les dents, et qui faisait
graver le frontispice de VAlmanach de Gotha, à la naissance duquel nous fait assister une correspondance publiée par M. Tourneux. Klupffel avait conservé un souvenir non moins fidèle à Rousseau. € J'avoue que je serais bien charmé de le revoir, écrit-il à Grimm. Vous savez comme j'ai été avec lui. Je l'aime toujours parce que je ne puis que me le représenter toujours tel que je l'ai connu, i Et une autre fois, après avoir lu les Lettres de la montagne : t Ce pauvre Rousseau s'écarte furieusement de mon système de tranquillité générale. Aussi faudra-t-il l'abandonner et ne garder de lui que ce qu'il a été dans la rue des Moineaux. » Il est juste, toutefois, de rappeler qu'il y a, dans la correspondance de Rousseau, une lettre de cette époque même, adressée à Klupffel, et du ton le plus affectueux. RouSseau voudrait pouvoir espérer de le revoir. € Ce serait une grande consolation pour moi de vous embrasser encore une fois en ma vie et de retrouver en vous l'ami tendre et vrai près duquel j'ai passé de si douces heures et que je n'ai jamais cessé de regretter. >
C'est au beau temps de l'amitié, de la jeunesse et des rêves que nous rapporterons l'anecdote racontée par Garât : Rousseau, Diderot et Grimm s'enflammant un jour d'un projet de voyage en Italie, à pied, à frais communs, avec une bourse où chaque mise
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ne devait être que de cent louis et avec la carabine sur répaule pour défendre au besoin la bourse. On passait le Genis ou le Saint-Bernard, on poussait jusqu'au fond de la Calabre. On plaisantait d'avance sur les aventures que devait faire naître Tintempérance de paroles de Diderot, et dont le pauvre Rousseau devait être la victime. « Je riais alors comme eux, disait Jean-Jacques, mais depuis j'y ai réOéchi. > Le malheureux faisait remonter jusqu'à ces plaisanteries de jeunesse les complots qu'il croyait ourdis contre lui.
La note la plus fâcheuse pour Grimm, à ce moment de sa vie, est son intimité avec le comte de Frise lui-même. Besenval, qui avait beaucoup connu ce dernier, qui se vante d'avoir été dans sa plus étroite confidence, qui se donne même pour le complice de ses intrigues galantes, n'en a pas moins laissé un triste portrait. La mère de Frise, la comtesse de Cosel, étant une fille naturelle d'Auguste II, l'Électeur de Saxe et le roi de Pologne, Frise se trouvait être neveu du maréchal de Saxe. Il dissipa très jeune une grande fortune et eut recours à la protection de son oncle, sous les ordres duquel il servit. Présent à la prise de Maeslricht, ce fut lui qui fut chargé d'en porter la nouvelle au roi. Doué d'une figure agréable et d'un vif esprit, il se distinguait malheureusement par les raffinements de déprava-
tion que personnifient les héros de Richardson et de Laclos. La galanterie n'allait plus, dans ce mondelà, sans la cruauté, sans le plaisir de désoler, de flétrir les victimes d'une odieuse stratégie. Besenval, qui, je le répète, avait trempé dans les complots de son ami, ne peut s'empêcher de prononcer, à cette occasion, les mots de méchanceté et de noirceur. Il est vrai que le même écrivain, à la mort de Frise, avait vanté en vers la magnanimité du défunt et les « mille vertus qui paraient sa jeunesse ». On regrette pour Grimm que tel ait été son hôte et son protecteur. Son nom figure justement dans une lettre du comte, et mêlé, il faut le dire, à une plaisanterie à la fois profane et libertine.
On voit assez bien, en somme, ce que pouvait être Grimm à cette époque de ses débuts à Paris : spirituel et séduisant, car il réussit très vite ; bon compagnon, mais gardant un certain quant-à-soi ; souple au besoin, mais exerçant de l'ascendant autour de lui; c'était déjà Tyran le Blanc. Je supppose qu'il imposait malgré lui à Rousseau, dont il fut quelque temps l'ami le plus intime. La musique les avait liés; ils jouaient tous deux du clavecin, et Grimm bâtissait des paroles pour les airs de l'autre. Cette liaison avait conduit Grimm à des relations encore plus étroites, mais surtout plus durables, avec Diderot. C'est également Rousseau
qui l'avait introduit dansThôtel du baron d'Holbach, dont il devint l'un des familiers, et à la Chevrette, chez madame d'Épinay, à cette époque tout entière encore à Franeueil. Grimm, au témoignage des ConfessionSy n'était pas depuis deux ans à Paris qu'il avait pris pied dans le grand monde, recherché et fêté de tous. La conséquence en était que le pauvre Jean-Jacques commençait à se sentir négligé. Les Hens du nouveau Parisien avec l'Allemagne s'étaient également relâchés. Grimm écrit plus rarement à Gollsched et ne lui écrit plus qu'en français; bientôt il ne lui écrira plus du tout. Je ne prendrai pourtant pas congé de cette correspondance sans en tirer un post-scriptum : « Mon adresse est à l'hôtel de Frise, rue Basse -du -Rempart, faubourg Saint- Honoré, sans autre qualité, car je n'ai plus celle de secrétaire du comte de Frise. Les gens de lettres de ce pays-ci aiment mieux n'être rien que d'être attachés à quelqu'un. J'ai suivi leur exemple; je me suis fait un petit revenu d'une occupation littéraire et, quoique je n'aie plus l'honneur d'être attaché à M. le comte de Frise, j'ai pourtant celui de demeurer dans sa maison. Je vous supplie, monsieur, d'être exact dans les adresses pour la sûreté de vos lettres. » Il revient, une autre fois, sur cette question des adresses, à laquelle il paraît attacher une grande importance : f Je vous supplie de ne jamais me donner ni qualité.
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ni titre; Fun et l'autre sont ridicules en ce pays-ci, où l'on trouve qu'un honnête homme ne peut rien porter de plus honorable que son nom tout court. » Grimm ne sera pas toujours si dédaigneux des titres ; lorsqu'il en aura, il ne trouvera pas du tout mauvais qu'on les lui donne. Mais le passage qu'on vient de lire nous avertit qu'un changement notable s'est accompli dans sa vie : Grimm a renoncé à la domesticité qu'il s'était habitué dans sa première jeunesse à regarder comme sa destination naturelle ; c'est à sa plume qu'il a pris le parti de demander la fortune ou du moins l'indépendance.
Rappelons, avant d'aborder l'histoire littéraire de Grimm, deux passions romanesques et malheureuses qu'il éprouva dans les premières années de son séjour à Paris. La première, au dire de Meister, resta toujours un secret pour celle qui l'avait inspirée, une princesse allemande, sans jeunesse, nous dit-on, sans beauté et même sans esprit, mais à qui Grimm n'en avait pas moins voué en secret un attachement exalté. « Cet amour, pour être le plus pur, le plus platonique du monde, n'en dévorait pas moins son cœur et son imagination. Le premier de ses amis qui, je ne sais par quel hasard, pénétra ce terrible secret, fut l'abbé Raynal . Les confidences qu'il ne put refuser alors au zèle d'un ami si profondément touché de sa passion et de son malheur, les
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lièrent plus intimement, et c'est à cette liaison qu'il dut l'offre que lui fit l'abbé de lui céder sa Correspondance littéraire avec quelques cours du nord et du midi de rAllemagne^ entreprise dont d'autres travaux ne lui permettaient plus de s'occuper avec assez de suite, i»
L'abbé Raynal remplit également le rôle de confident et de consolateur dans la seconde aventure. Je veux parler de l'amour dont le jeune Allemand se prit pour mademoiselle Fel, la célèbre chanteuse de l'Opéra. Rousseau a tellement caricaturé la passion de son ami qu'on ne sait vraiment trop qu'en penser. Grimm, d'après l'auteur des Confessions, aurait joué les grands sentiments et fait semblant d'en être malade et d'en vouloir mourir, à seule fin de se rendre intéressant. € Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde. » Et Rousseau continue en insinuant que le stratagème réussit et que Grimm, grAce à ses beaux sentiments, devint tout à coup un homme à la mode. Les Mémoires de madame d'Épinay nous donnent naturellement une tout autre ver-
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sion, mais ils confirment et Tamour de Grimm pour Tactrice, et la violence de cet attachement. On y lit, en effet, un entretien dans lequel Diderot rappelle à son ami le mal que lui avait fait sa passion pour la Fel. « Quand je songe à Tétat où je vous ai vu plus de deux mois, entre la vie et la mort, le délire el la raison! Quelle dureté, quelle hauteur de sa part! de la vôtre quelle ivresse, quel abandon! > Grimm, d'ailleurs, n'avait lui-même rien caché à madame d'Épinay de cet épisode de sa jeunesse. « J'avoue, lui avait-il dit„ que j'ai eu pour elle la plus violente passion qu'il soit possible de ressentir pour une femme. Je me suis cru quelque temps écouté; c'est vraisemblablement moins sa faute que celle de mon amour-propre. J'ai reconnu mon erreur, j'en ai pensé mourir de chagrin; mais elle a mis alors tant de dureté, de hauteur et de manque d'égards dans sa conduite avec moi, que j'en suis guéri pour la vie. Je puis tout pardonner, jusqu'à l'infidclité de mon ami, mais je ne pardonne pas le mépris. Je me mésestimerais et je croirais me manquer si je revoyais jamais quiconque m'en a marqué. »
Ainsi, de la part de Grimm, amour aveugle, exalté, puis réaction non moins énergique de l'orgueil blessé lorsque le dédain de la femme eut dissipé les illusions de l'amant; passion allant jusqu'au délire, jusqu'à mettre la vie en danger, et guérison subite
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lorsque le voile s'est déchiré, qu'on s'est senti dédaigné, et que la dignité personnelle a été enjeu. Voilà ce que les aveux faits à Diderot et à madame d'Épinay nous laissent reconnaître de vrai sous la charge tracée par Rousseau. Ajoutons que nous avons là un Grimm fort différent de celui qu'on se représente quelquefois, et quand nous l'entendrons analyser plus tard Tinclination qu'il ressentira pour madame d'Épinay, nous reconnaîtrons sans trop de peine les mêmes sentiments, la fierté, la tendresse et le besoin d'idéalité en amour*.
1. Lire l'entretien de Grimm avec Diderot au sujet de madame d*Épinay, dans les Mémoires de colle-ci, édition Boiteau, t. II p. 103 et suiv. Après quoi, et si ron ne veut être dupe ni des uns ni des autres, il conviendra de se rappeler que les Mémoires sont une réponse aux Confessions, et que Grimm lisait nécessairement par-dessus Tépaule de son amie alors qu'elle rédigeait leur commune apologie. J'estime pourtant que, même la part faite aux besoins de la réfulation, la vraisemblance sur la passion de Grimm pour la Fel n'est pas du côté de la version de Rousseau.
Nous voici arrivés à l'entrée de la carrière littéraire de Grimm. Il est devenu Tun des nôtres, il va s'essayer dans notre langue et ne tardera pas à prendre une place parmi nos écrivains. Le fait est, nous l'avons vu, qu'il avait assez vile, et vraisemblablement de propos arrêté, renoncé à sa langue maternelle. M. Danzel, à la vérité, suppose qu'il envoyait des articles de critique théâtrale à une revue trimestrielle fondée par Mylius et Lessing ; les comptes rendus approfondis des théâtres de Paris, selon le biographe de Gottsched, ne pouvaient guère provenir d'un autre que de Grimm, qui avait connu Mylius à Leipzig; mais cette collaboration dans tous les cas ne dura guère et n'a pas grand intérêt ^
i. C'est dans sa biographie de Lessing que M. Danzel hasarde
Je ne range pas au nombre des premiers essais de Grimm en français une lettre en vers et en prose, adressée à madame d'Houdetot, que M. Toumeui a accueillie sans nous dire sur quelles preuves, et qu'il m'est impossible de tenir pour authentique. Cette épître, où il est question de la Chevrette et de son théâtre, porte la date d'août 1750, alors que Grimm n'habilait Paris que depuis dix-huit mois et n'était certainement pas en état de faire de petits vers galants dans notre langue, sans compter qu^il n'aurait pas parlé à vingt-sept ans comme un homme qui regrette sa jeunesse. Les vrais débuts du nouveau venu sont deux lettres au Mercure sur la littérature allemande. C'est déjà de la critique et du journalisme. C'est en même temps un étranger qui, s'il demande droit de bourgeoisie chez nous, n'entend pas pour cela déguiser son origine. J'insiste sur ce point : Grimm n'a nullement honte de sa nationalité, il y appuie plutôt, rappelant qu'il n'est
pas des nôtres et qu'il nous juge du dehors. Le pas-
sage suivant, tiré de la Correspondance littéraire, n'est pas le seul où il joue à la fois l'étranger et le naïf. Voltaire, selon lui, vers 1750, était loin d'avoir la renommée que méritait sa supériorité
celle conjoclure. La revue de Myliiis portail un litre que je ne m*avenlurerai pas à Iraduirc : Beitràge *ur Historié wid Aufnahme des Theaters, Elle pril fin après qualre numéros, en 1750.
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et qu'il conquit depuis à force de chefs-d'œuvre : c Je me rappellerai toute ma vie, continue Grimm, rétonnement et la confusion d'un jeune nigaud débarquant d'Allemagne avec la phis haute admiration et le plus profond respect pour M. de Voltaire, en l'entendant traiter d'homme médiocre en tout par des gens qui parlaient en oracles, au milieu de Paris, où l'on devait apparemment mieux savoir ce qui en élait qu'à Ratisbonne. Ce nigaud d'Allemagne resta longtemps convaincu qu'il aurait mieux fait de s'appliquer à faire des déductions de droit public, et que le sort ne l'avait jeté en Finance que pour lui faire connaître à quel excès effrayant il était sot et sans ressources. II l'était sans doute beaucoup de juger, dans le pays des airs et des prétentions, des lumières des gens d'après le ton important qu'ils prennent; mais Dieu, qui ne veut pas la mort du pécheur, lui a fait la grâce de le retirer de cet état d'aveuglement et lui a appris à se connaître en sottise à prétention, et à réserver son suffrage pour le vrai mérite. M. de Voltaire quitta Paris peu de temps après l'arrivée du nigaud d'Allemagne, et ce fut l'époque de la justice que lui rendit sa patrie. >
Grimm, dans ses lettres au Mercure^ cherche à faire connaître son pays natal; il voudrait servir de truchement entre les deux nations. L'Allemagne n'a
ni les grâces, ni le goût, mais elle a le génie, c le génie avec lequel tout se fait et auquel rien ne peut suppléer ». L'Allemagne n'a ni poêles, ni orateurs, mais la France n'a pas toujours eu des Bossuet et des Boileau, et rAUemagne aura peut-être les siens quelque jour. Cette idée, ce pressentiment de l'avenir littéraire réservé à son pays hante l'esprit de Grimm. 11 y revient à la fm de ses articles. ( Depuis environ trois ans, écrit-il, T Aile magne est devenue une volière de petits oiseaux qui n'attendent que la saison pour chanter. Peut-être ce temps glorieux pour les muses de ma patrie n'est-il pas éloigné. > Mémorable exemple de divination, car si Grimm avait déjà entendu parler de Klopstock et de la Messiade^ Lessing, au moment où ces lignes étaient tracées, n'avait que vingt et un ans, Wieland n'en avait que dix-sept, et Gœtlie venait de naître.
A part cette prophétie, les lettres au Mercure ont l'inléiêt d'un début et n'en ont guère d'autre. La première donne en six pages un aperçu général de la littérature allemande, et la seconde revient avec un peu plus de détails sur les périodes récentes de celte histoire. Le tout assez solide, mais sec, sans vues ni agrément. Une langue à peu près suffisante, mais gâtée par le style de l'époque : le feu sacré d'Apollon, la lyre d'Horace, la trompette de Virgile.
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Grimm, du reste, n'y met pas de prétention. Le français, avoue-t-il en terminant, lui est une langue trop étrangère pour qu'il essaye de citer, en les traduisant, les poètes dont il vient de vanter le mérite.
Les lettres de Grimm devaient avoir une suite, mais un autre gibier traversa la piste et fit perdre de vue à l'auteur l'espèce d'engagement qu'il avait pris. Il était, au fond, encore plus passionné de musique que de littérature. Nous l'avons vu musiquer avec Rousseau, y passer la soirée et la nuit; il composait à l'occasion]; dès son arrivée à Paris il fréquenta assidûment l'Opéra, où, avec Rousseau, Diderot, d'Holbach, d*Alembert, l'abbé de Canaye, il occupait le coin de la reine. Il avait eu l'occasion d'entendre l'opéra italien en Allemagne, et il en avait apporté un enthousiasme qui ne se refroidit jamais pour la musique de Pergolèse et le drame lyrique de Métastase.
Ce sont ses écrits sur la musique qui mirent Grimm en évidence. Une lettre sur l'opéra d'OmphaUj du compositeur Destouches, commença d'attirer sur lui l'attention. On y répondit, et il y eut des réponses à cette réponse. Vint ensuite le Petit Prophète^ qui fit événement. Il enflamma la guerre des deux coins; il conféra à l'auteur la notoriété, si difficile à acquérir pour un étranger ; il lui valut enfin un suffrage, qui lé naturalisait du coup : « De quoi
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s'avise donc ce Bohémien, avait dit Voltaire, d'avoir plus d'esprit que nous? » Le Petit Prophète fit la fortune de Grimm.
Le Petit Prophète 2i trait à la controverse soulevée par l'arrivée des Bouffes à Paris, en 1752. La Lettre sur Omphale fut antérieure de quelques mois à cet événement, mais elle était déjà un manisfeste contre l'opéra français et exprimait déjà, avec .'éloge de la musique italienne, les vues particulières de notre dilettante sur le récitatif, les airs, les duos. Seulement tout cela était encore exprimé avec une certaine mesure; le genre de la tragédie lyrique n'était pas encore proscrit, et l'écrivain parlait de Rameau avec une admiration dont il rabattit terriblement plus tard, Pygmalion était divin. Platée sublime. On sent que cet étranger, qui vient nous donner des leçons, comprend la nécessité d'y mettre des ménagements. Il use même de flatterie et, selon son usage, sans goût ni délicatesse. L'écrit se termine par un morceau de bravoure dans lequel, après avoir exprimé son admiration pour le vrai talent en tout genre, « comme son plus grand bien après l'amour de la vertu >, Grimm déclare qu'il a érigé en son cœur un temple aux mortels privilégiés de la nature. Suit l'énumération des divinités qui reçoivent un culte dans ce temple du mérite. Dupré, de l'Opéra, devient le dieu de la danse et il a un autel
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€ à côlé de celui de rimmortel Maurice >. Mondonville est TOrphée delà France. Après l'Opéra, tout le personnel des Français. Les écrivains, cela va sans dire, ne sont pas oubliés, et Montesquieu trouve sa place dans ce Panthéon non loin de « ce violon immortel >, M. Pagin. Divinités subalternes au reste, et qui forment la cour d'une puissance supérieure. 11 y a un autel principal au milieu du temple, et sur cet autel est assis le grand Frédéric, « ayant le gouvernail de ses États dans une main et la flûte dans l'autre >. € Le ciel, ajoute Grimm, pour le dédommager du malheur qu'il a de régner, lui a accordé le précieux privilège, dont il est digne, de répandre ses bienfaits sur les talents qu'il a le bonheur d'admirer. > Curieuse période où le jargon philosophique déguise l'adulation du solliciteur. Grimm, évidemment, avait pensé que ce coup d'encensoir lui vaudrait une gratification. Ce n'est pas la dernière fois, du reste, que nous le verrons tendre la main, et de ce côté-là. Notre Allemand restera jusqu'au bout courtisan et quémandeur. Quand au goût et au talent, on voit qu'il avait des progrès à faire, mais il les fera.
La distribution de couronnes qu'avait faite la Lettre sur Omphale provoqua des réclamations. Il parut à ce sujet un écrit anonyme, auquel Grimm répondit dans le Mercure ^ s'excusant et s'expliquant
d'assez bonne grâce. Rousseau, lui, entra plus sérieusement en lice contre Tanonyme, saisissant avec son. ardeur et son amertume, roccasion de vanter la musique italienne aux dépens de la française. € Une oie grasse, disait-il, ne vole pas comme une hirondelle. » Tn\s lié encore à cette époque avec Grimm, Rousseau lui donnait des louanges qui lui firent plus tard supprimer cet écrit de la collection de ses œuvres. 11 terminait par une sorte de bienvenue adressée à rétranjger et au débutant : « Continuez, disait-il à son ami, d'aimer et de cultiver des talents qui vous sont chers et dont vous faites un bon usage, mais n'oubliez pas pourtant de jeter de temps en temps sur tout cela le coup d'œil du sage, et de rire quelquefois de tous ces jeux d'enfants. ^
L'affaire des Bouffes va nous montrer Melchior et Jean-Jacques combattant de nouveau à côté Tun de l'autre et se partageant encore les rôles, le premier escarmouchant, le second écrasant tout sous le poids de son argumentation gourmée.
Un mot sur l'origine de ce débat, où Grimm, comme nous l'avons dit, gagna ses lettres de naturalisation française.
L'opéra qui se jouait à l'Académie royale de musique, — tel était dès lors le titre officiel, — ne jouissait que d'une faveur de convention. Tout le monde
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s'ennuyait, bien que tout le monde n'en Rt pas l'aveu, de cette déclamation musicale consacrée par Tautorité de Lulli, et que toute la science de Rameau n'était pas parvenue à faire sortir de sa monotonie. Li Lettre sur Omphale, dont nous parlions tout à l'heure, avait été un symptôme de cette lassitude, et en même temps la protestation d'un amateur qui avait entendu à l'étranger des œuvres écrites dans une inspiration différente et qui venait rabattre la vanité des Parisiens à l'endroit de leur scène lyrique. C'est sur ces entrefaites que les Bouffes ou, comme on disait alors, les Bouffons italiens, arrivèrent à Paris. Une assez pauvre troupe, à laquelle l'Opéra fit la charité de prêter ses planches, mais qui ne réussit que trop bien, puisque le succès lui devint fatal. Deux sujets firent tout de suite la fortune de la bande, un chanteur nommé Manelli et la prima donna, mademoiselle Tonellî. Leur médiocrité, reconnue de ceux-là mêmes qui les patronnèrent le plus chaudement, disparaissait sous le charme d'un art inconnu jusque-là. Ils chantaient avac brio et ils chantaient du Pergolèse. « Quoiqu'ils fussent détestables, a écrit Rousseau, et que l'orchestre, alors très ignorant, estropiât comme à plaisir les pièces qu'ils donnaient, elles ne laissèrent pas de faire a l'opéra français un tort qu'il n'a jamais réparé. La comparaison^ de ces deux musiques, entendues le
môme jour sur le même théâtre, déboucha les oreilles françaises; il n'y en eut point qui pût endurer la traînerie de leur musique après Taccent vif et marqué de Tilalienne; sitôt que les BouiTons avaient fini, tout s'en allait. On fut forcé de changer l'ordre et de mettre les Bouffons à la fin. »
Telle fut l'origine de la querelle des Coins, c Tout Paris se divisa, continue Rousseau, en deux partis plus échauffés que s'il se fût agi d'une affaire d'État ou de religion. L'un, plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes, soutenait la musique française; l'autre, plus vif, plus fin, plus enthousiaste, était composé des vrais connaisseurs, des gens à talents, des hommes de génie. Son petit peloton se rassemblait à l'Opéra sous la loge de la reine. L'autre partie remplissait tout le reste du parterre et de la salle, mais son foyer principal était sous la loge du roi. Voilà d'où vinrent ces noms de partis, célèbres dans ces temps-là, de Coin du roi et de Coin de la reine. La dispute, en s'animant, produisit des brochures.»
Grimm a raconté la chose plus vivement. « Les brouilleries du parlement de Paris avec la cour, son exil et la grand'chambre transférée à Pontoise, tous ces événements n'ont été un sujet d'entretien pour Paris que pendant vingt-quatre heures, et, quoi que ce corps respectable eût fait depuis un an pour iîxer
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les yeux du public, il n'a jamais pu obtenir la trenlième partie de l'attention qu'on a donnée à la musique. Les acteurs italiens qui jouent depuis dix mois sur le théâtre de l'Opéra de Paris, et qu'on nomme ici Boufibns, ont tellement absorbé l'attention de Paris que le parlement, malgré toutes ses démarches et procédures, qui devaient lui donner de la célébrité, ne pouvait pas manquer de tomber dans un oubU entier. Un homme d'esprit a dit que l'arrivée de Manelli nous avait évité une guerre civile, parce que sans cet événement les esprits oisifs et tranquilles se seraient sans doute occupés des différends du parlement et du clergé, et que le fanatisme, qui échauffe si vivement les têtes, aurait pu avoir des suites funestes. Manelli est le nom de l'acteur qui joue dans les intermèdes. Nous nous réservons de parler un jour de cette étrange révolution des Bouffons ; il y a peu d'événements qui puissent donner une idée plus juste du caractère de la nation française. »
Le Coin de la reine a naturellement sa description dans le Petit Prophète :
€ Et encore qu'il fût obscur, il était occupé par des gens lumineux. Et c'est là que s'assemblent les philosophes et les beaux esprits, et les élus de la nation jusqu'à ce jour; et les réprouvés n'y entrent point, car ils en sont exclus.
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2) Et Ton y dit le bien et le mal, et le mot et la chose. Et c'est là qu'on entend le mot qui désole les mauvais poètes, et la chose qui fait trembler les mauvais musiciens.
> Et l'on s'y ennuie rarement parce qu'on n'écoute guère, et l'on y parle beaucoup encore que la sentinelle dise : c Messieurs, ayez la bonté de baisser la » voix; messieurs, ayez la bonté de baisser la voix, i
» Et l'on n'y fait aucun compte de ce que dit la sentinelle, car on aime mieux converser que d'entendre ce qu'ils appellent chanter. >
Il est difficile de juger les écrits d'occasion. Le meilleur s'en perd avec le sens des allusions qu ils renferment et avec le refroidissement des passions qu'ils devaient servir. La Lettre de Rousseau sur la mimque française paraît un peu pesante à distance, le Petit Prophète un peu léger. Ce dernier appartient à ce genre d'un goût médiocre, la parodie biblique, dont le sel principal consiste dans la division du discours en versets et dans des tours hébraïques de langage. Grimm en avait bien quelques modèles; le Babouc de Voltaire n'est autre chose qu'une imitation du livre canonique de Jonas ; mais il est juste de reconnaître que Grimm a consacré le genre, qu'il l'a presque fondé par l'éclat de son succès, et qu'il a eu à son tour toute une hgnée d'imitateurs. L'un des pamphlets qui furent opposés au
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sien, les Prophéties du grand prophète Monnet y affecte la même forme. Les querelles philosophiques et littéraires en firent usage aussi bien que la controverse musicale. L'abbé Morellct publia une Vision contre Palissot, Borde une Prédiction tirée d'un vieux manuscrit contre la Nouvelle Héloise^ un anonyme une Prophétie de Vahbé Joachim contre tous les écrivains en renom du xviu* siècle. Rousseau lui-même ne dédaigna pas d'employer le style prophétique dans ses misérables démêlés personnels de Moliers. Est-il nécessaire enfin de rappeler que l'exemple le plus illustre du pastiche biblique nous a été offert de nos jours par les Paroles d'un croyant ?
Le tour que Grimm donna à sa brochure musicale n'a donc rien, en somme, qui puisse nous surprendre. Il s'explique à la fois par le goût du temps pour la plaisanterie irréligieuse et par une inclination particulière de Técrivain pour ce genre de burlesque. Comme il a parodié ici les prophètes, il parodiera une autre fois le langage de la chaire dans un souper de nouvel an chez d'Holbach, le Credo et la liturgie dans une requête adressée à Catherine, sans compter de perpétuelles allusions et à tout propos. C'est proprement chez lui à l'état de tic. Ce que j'ai plus de peine à m'expliquer, c'est le cadre que Grimm a assigné à sa fiction. D'où vient le nom de
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Nepomucenus Franciscus de l^aula Waldstorch ?Que font ici le bourg de Bœhmischbroda dont ce fatidique personnage est originaire, la ville de Prague où il a étudié chez les jésuites, et, en général, toute celte mise en scène si précise qu'on a de la peine à n'y voir qu'un caprice ? On n'y saurait supposer la trace de souvenirs personnels, puisque Grimm, ainsi qu'il l'atteste lui-même, n'avait alors jamais mis les pieds en Bohême*. En revanche, il avait certainement rencontré à Leipzig de ces étudiants bohémiens, Prager Musikanteriy qui, pendant les vacances, parcouraient TAUemagne et gagnaient quelque argent en violonnant dans les foires, et l'on ne saurait douter que Grim.m n'ait emprunté à cette réminiscence la donnée de Waldstorch ; mais, quant à poursuivre plus en détail les traits de cette fantaisie^ si tant qu'elle ait été autre chose qu'un jeu d'imagination, il est clair qu'il faut aujourd'hui y renoncer» La fable qui se développe dans le cadre que je viens d'indiquer n'a rien de compliqué. L'étudiant de Prague jouait du violon dans son grenier lorsqu'une voix lui annonça qu'il allait être envoyé à un peuple frivole et présomptueux pour lui annoncer de dures vérités. Là-dessus une main le saisit par les cheveux et le transporte à Paris, dans la salle de