‹ Melchior Grimm, Thomme de lettres, le factotum--le diplomate, avec un appendice sur la correspondance secrète de MétraChapitre 5 sur 18 · MELCHIOR GRIM»L · texte numérisé non relu

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comme une circonstance indifférente à Tévénement ne connaîtrait pas la marche de la nature. > c Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une loi naturelle, écrit-il ailleurs, en voici une : « Tu ne mettras » pas ton doigt dans la mèche d'une chandelle allu- » mée. > Et savez- vous pourquoi c'est là une loi naturelle ? C'est que s'il vous prend fantaisie d'y manquer, vous vous brûlerez le doigt et que cela vous fera mal, et que vous n'aimez pas le mal. d Ce n'est pas sans une certaine brutalité que notre écrivain va jusqu'au bout de sa pensée en ces matières. « Je n'entends parler dans les écoles que de principes et de droit ; j'ouvre l'histoire et n'y trouve que pouvoir et fait. Ne vaudrait-il pas mieux partir du principe simple qu'à la vérité tout est force dans la morale comme en physique, que le plus fort a toujours droit sur le plus faible, mais que, tout calcul fait, le plus fort est celui qui est le plus juste, le plus modéré, le plus vertueux? •»

Et, enfin, dans une page qui résume toute la doctrine sociale de Grimm : € Voulez-vous à présent que je vous dise ce que je pense? Ne soyons pas enfants, et n'ayons pas peur des mots. C'est que, de fait, il n'y a pas d'autre droit dans le monde que le droit du plus fort ; c'est que, puisqu'il faut le dire, il est le seul légitime. Le monde moral est un composé de forces comme le monde physique : ne vouloir pas

que le plus fort soit le maîire, c'est à peu près aussi raisonnable que de ne vouloir pas qu'une pierre de cent livres pesant pèse plus qu'une pierre de vingt livres. C'est la science du calcul et des différentes forces qui fait les véritables éléments du droit naturel et du droit des gens. Que ce soit par la force des armes, ou par celle de la persuasion, ou par celle de l'autorité paternelle, que les hommes aient été subjugués dans le commencement, cela est égal; le fait est qu'ils n'ont pu éviter d'être gouvernés et qu'ils le seront toujours; qu'un homme seul ne peut rien contre la masse, et qu'il faut, quelque hypothèse que vous supposiez, qu'il souffre la pression de cette masse ; que l'état des sociétés est un état forcé dont l'action et la réaction sont continuelles, et qu'il est aussi absurde de vouloir assurer aux empires une tranquillité permanente qui consisterait dans la cessation de la réaction, que de certifier à un homme qu'il ne recevra jamais de dommage injuste de la masse générale, ou qu'il peut transiger à volonté avec elle. »

Quand on a l'esprit aussi libre en politique, on est bien près d'être indifférent en ce qui concerne les formes de gouvernement. Il n'en est point de parfaite, pense Grimm, et il est vain d'en chercher une qui convienne à tous les peuples, la meilleure étant pour chacun celle qui va le mieux à son génie.

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€ Celui qui conseillerait aux Turcs de changer leur manière de se gouverner contre un gouvernement républicain ou même monarchique proposerait une chose absurde. » Au fond, et il ne s'en cache guère, les préférences de Grimm sont pour un despotisme éclairé. Les hommes, dira-t-il dans ses moments de désillusionnement, ne sont pas plus faits pour la liberté que pour la vérité, bien qu'il aient sans cesse ces deux mots à la bouche ; Télite seul du genre humain en est capable. Après quoi, et ne voulant pas se montrer plus crédule dans un sens que dans Tautre, Grimm reconnaîtra qu'on sommeille facilement sur le trône, que les Titus et les Antonin sont rares, et que le despotisme amène les révolutions. Si le droit se confond avec le fait et si le pouvoir le plus légitime est celui qui est le mieux exercé, combien ne serait-il pas nécessaire de mieux élever les fils des rois! Cet excellent Grimm, qui, nous l'avons vu, avec son esprit aiguisé, n'en a pas moins des côtés de naïveté, a rédigé un projet d'éducation pour le trône. Nous connaissons son catéchisme social à l'usage de l'enfance; il en a composé un dans le même style à l'usage des princes. L'apprenti souverain y est instruit à former toute espèce de bonnes résolutions. « Que je suis effrayé de ma vocation ! s'écrie-t-il ; je ne suis qu'un faible mortel et j'ai à remplir les devoirs d'un dieu. » 11 s'adresse à ceux

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qu'il gouvernera un jour :« vous, mes sujets moins que mes enfants, leur dit-il, soyez tous bons afin que je puisse vous aimer tous et que nous puissions être tous heureux. > On enseigne du reste aussi à ce prince les saines colères : « Le prêtre cruel et atrabilaire, lui fait-on dire, dont le Dieu demande le sang de mon peuple ne sera point mon sujet ; je le chasserai loin de ma vue, car il n'est pas digne de vivre parmi ceux qui sont heureux. >

On est toujours de son temps par quelque côté, mais n'est-il pas vrai que Grimm nous paraissait devoir être le dernier à tomber dans les solennelles niaiseries de son siècle?

Si la politique et la philosophie trouvent place dans la Correspondance y c'est de la littérature et des arts que Grimm entretient surtout ses lecteurs. Pour les arts, sauf la musique, il ne parait pas avoir de compétence particulière*. Les comptes rendus qu'il donnait des SalonSj avant d'en charger Diderot, sont insignifiants. Il parle de la peinture comme de l'architecture, comme de la danse (sur laquelle il a une longue dissertation), avec son sens accoutumé, voilà

i . Parlant des découpures du ctSlcbrc Jean Uuber de Genève, il n*hésite pas à comparer cet ingénieux tailleur de papier à Michel- Ange, et cela pour la correction, Télégance et le grand génie du dessin !

tout. Mais, bien que manquant du tempérament de Tartiste, il avait de Tart une notion élevée. C'est la poésie, juge-t-il, qui fait le mérite de l'œuvre pittoresque, et de celle qui est empruntée à la vie réelle aussi bien que de celle qui représente une scène héroïque. Il y a un élément d'imagination dans un tableau de Teniers ou de Van Ostade, dans une paysannerie de Sedaine. Le charme, dans les arts, vient toujours d'une secrète communication d'idées tantôt sublimes, tantôt délicates et fines.

Grimm aurait applaudi à cette définition égarée dans un roman de Jean-Paul et qui veut qu'un ouvrage ait le caractère de la nécessité. Une lettre de Diderot nous fait assister à une discussion qu'il eut avec son ami sur la méthode. Grimm la détestait ; il n'y voyait que pédanterie : € Ceux qui ne savent qu'arranger, soutenait-il, feraient aussi bien de rester en repos; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées feraient tout aussi bien de rester ignorants. » Il n'excluait pas précisément la critique, on le comprend, puisqu'il en faisait luimême son métier, mais il ne permettait pas qu'elle se crût capable de former des artistes. L'artiste est l'ouvrage delà nature et il faut que la nature agisse en lui, il faut qu'un pouvoir inconnu le presse, qu'un feu l'embrase, qu'un démon l'agite. Le poète doit être comme le jeune homme qu'une sève de puberté jette

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dans un trouble inconnu. « Ah ! que j'entends bien ce que vous dites, lui écrit Schomberg, quand vous prétendez qu'il faut être tourmenté par son démon ! » Laissons de côté ce qui, dans ces idées, ne concerne évidemment que des genres déterminés de poésie, et il nous restera le sentiment fondamental de Grimm : le besoin du vrai et du naturel, un goût pour la force, même désordonnée. Que le génie

soit inculte, il n'y voit pas grand mal; sa crainte est plutôt que la lecture, c'est-à-dire les idées des autres, n'enlève à l'homme supérieur « l'originalité, et, pour ainsi dire, la virginité ». Plus un peuple est policé, selon lui, moins il est poétique et pittoresque. Grimm ne se lasse pas de vanter Homère et les tragiques grecs ; il reproche à Voltaire de ne pas les sentir. Mais qui les lit? Qui, en France, est en étal de les comprendre? « Nous sommes ici un petit troupeau de vrais croyants, reconnaissant Homère, Eschyle et Sophocle pour la loi et les prophètes, nous enivrant des dons du génie partout où il se trouve, sans acception de langue ni de nation. > Et, en effet, le voilà qui salue, dès sa première apparition, cet Ossîan qui va exercer une si singulière séduction sur la fin du siècle et sur le commencement du suivant : e Cela est beau, dit-il, comme Homère ! > C'était pour le coup aller un peu loin; mais Grimm avait été séduit par l'atlrait de la sauvagerie.

En regard des qualités qui font de Grimm l'un des maîtres de la critique littéraire, il n'y a guère à noterque les défauts qui sont le revers de ses mérites. La solidité, par exemple, n'entraîne-t-elle pas le plus souvent un peu de pesanteur? Notre chroniqueur n'a pas proprement d'esprit (l'esprit français, du moins); peu de vivacité et d'agrément; la plaisanterie volontiers massive. J'ajoute que les jugements de Grimm ne sont pas tous sans appel. L'humeur, la prévention, y ont quelquefois part. 11 est des passages où il s'est décidément , inexplicablement four\'oyé, l'éloge extraordinaire, par exemple, qu'il fait de la Conquête de Naples d'un certain Gudin de La Brunellerie, épopée badine qu'il est tenté de comparer à celle de l'Arioste. Et que dire d'Anqueti!- Duperron, ce noble pionnier de la science, traité de voyageur indigne de confiance et d'écrivain frivole? De pareilles appréciations font tache dans la Correspondance et nuiraient singulièrement à l'autorité de l'auteur s'il fallait y voir autre chose que la légèreté de l'homme distrait ou pressé.

Là même où le jugement de Grimm ne manque pas d'équité, l'expression risque de manquer de justesse, ou du moins de finesse. Je n'aime pas l'entendre dire que le livre des Maximes est faux quant à la forme et pernicieux quant à l'esprit : c'est de la critique de convention. Je ne voudrais rien ra-

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batlre de son enthousiasme pour Montaigne ni pour Molière, mais ce n'est pas rencontrer le mot propre que d'en faire des sublimes. J'en dis autant de Voltaire vanté pour son coloris I Montaigne, Molière et La Fontaine, dont Grimm ne voudrait pas retrancher une ligne, sont, du reste, les seuls de nos classiques qu'il admire sans réserve. Les beautés de Corneille, à ses yeux, sont « cachées et éparscs dans un fumier immense ». Tout en appelant Racine immortel et divin, notre Teuton m'a bien Tair de ne le louer que du bout des lèvres : c C'est un beau défaut, écrit-il, d'être toujours élégant, mais c'est un défaut. > Il ne rencontre qu'une fois le nom de Bossuet, et avec quel dédain ne Técarte-t-il pas! Un homme à citer, il le reconnaît, parmi les écrivains qui ont illustré le règne de Louis XIV, mais une gloire qui ne vivra pas; de la controverse, des sermons et des oraisons funèbres, l'histoire rapidement tracée d'un peuple barbare et malpropre tel que les Juifs, on ne va pas à la postérité avec cela. Si Cicéron ne nous avait laissé que de pareils monuments de son génie, qui diable se soucierait aujourd'hui de le lire?

Les jugements de Grimm sur son propre siècle offrent également une sagacité mêlée de gaucherie, et parfois même en défaut. Fonleneile est médiocrement caractérisé : « Un homme célèbre à qui il ne

manquait, pour être grand, qu'une imagination plus vive, échauffée par un cœur sensible. > Grimni avait d'abord été assez touché de l'éloquence de Thomas; sous une manière trop abondante, trop fastueuse, il avait cru découvrir des qualités de premier ordre. Il est vrai qu'alors même, dans un remarquable passage, il signalait le vice et le vide de ces talents académiques. Il leur manque, selon lui, la connaissance des hommes et des affaires. « C'est cette connaissance qui mûrit l'esprit, qui lui donne cette gravité des anciens inconnue parmi nous, qui le dégoûte de l'abondance fastidieuse de mots qui ne signifient rien, et qui ôte à l'orateur je ne sais quel enfantillage dont les enfants qui Técoutent sont épris, mais qui déplaît aux hommes de sens et d'un goût véritable. > On remarquera que l'auteur de la Coirespondance est constamment rigoureux pour Crébillon fils, qu'il préfère madame Riccoboni à Marivaux, qu'il ne laisse à Duclos que a de petites tournures et de petites finesses >.

Devant le vrai mérite, au total, Grimm prend rarement le change. Les Mémoires de madame de Slaal l'ont à bon droit enchanté; à part la prose de Toltaire, il n'en connaît pas de plus agréable que celle de cette femme. Avec Sedaine également, aucune hésitation. 11 y avait dans ce talent naïf, un peu rude, quelque chose qui devait plaire à un esprit

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novateur. Grimm ne craint pas d'avancer que, si Sedaine eût su écrire, il aurait fait revivre la comédie de Molière. Rapprochement plus inattendu encore, le génie de Sedaine lui paraît analogue à celui de Shakspeare. C'était du reste aussi l'avis de Diderot, qui, plus exubérant encore que son ami, et parlant du Philosoplie sans le savoir^ s'écriait : € Malheur à ceux qui n'en seront pas fousl » Sedaine reste un chapitre de notre histoire littéraire à écrire; Sainte-Beuve, qui a tout su, tout vu, tout dit, a oublié celui-là.

On assiste, dans la Correspondance ^ à l'éclosion d'une foule de réputations, débuts qui n'ont pas toujours tenu ce qu'ils promettaient, succès terriblement oubliés aujourd'hui : Dorât, Colardeau, Léonard, Saint-Lambert. Ce dernier est du cercle des amis : Grimm se borne à lui reprocher sa sécheresse. Léonard est plus rudement mené : c On dit qu'il est jeune et qu'il doit être encouragé; moi, au contraire, je trouve qu'il mérite d'être découragé. > Dorât était fécond, aussi son nom revient-il souvent : « C'est un ramage plein de grâce que la poésie de M. Dorât, mais cet aimable serin n'a pas une idée dans son petit cervelet. > On sera plus surpris de voir que ni Ducis, ni Beaumarchais ne trouvent faveur. Il est vrai qu'ils en étaient encore à leurs premiers ouvrages. Ducis débute, avec Awé-

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lisBy par « une chute des plus rudes et des plus éclatantes > ; il se relèvera plus tard un peu avec Hamlei et Roméo; mais en résumé il n'a, au jugement de Grimm, ni génie, ni jugement, ni rien qu'une chaleur factice. Sur Beaumarchais, le critique se refuse à ratifier les arrêts du public. Siflïée à la première représentation, Eugénie avait réussi à la seconde, mais la Correspondance reste hostile, et, après les Deux AmiSy elle déclare que l'auteur est dépourvu de talent, n'entend pas le théâtre, n'a pas l'ombre de naturel et ne sait point écrire. La Harpe, au contraire, finit par triompher des résistances. Grimm, malgré l'éclat du succès, s'était refusé à ratifier la vogue de Warwick . « On dirait, écrit-il, le coup d'essai d*un jeune homme de soixante ans. Je meurs de peur que M. de La Harpe ne reste toute sa vie froid et sage. > Sept ans après, au contraire, il est gagné par Mélanie, qu'il place immédiatement après les pièces de Voltaire : « Depuis cet homme immortel, dit-il, on n'a pas vu sur notre théâtre de vers de cette beauté. > De tous ces débutants, c'est Delille qui s*en tire le mieux. L'obscur professeur du collège de La Marche est d'emblée salué maître; sa traduction des GéorgiqUres, au jugement de Grimm, est un travail prodigieux ; il n'y a rien dans la langue qui puisse lui être comparé, et l'Académie française fera bien de tenir sa première place va-

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cante en réserve pour fauteur de ce chef-d'œuvre.

Grâce à ses nombreux ouvrages de toutes sortes, Marmontel se rencontre souvent sur le chemin de la Correspondance. Il côtoyait trop, d'ailleurs, le mouvement philosophique, il tenait de trop près aux coteries littéraires, pour qu'on le dédaignât tout à fait. Grimm en reste avec lui à la froideur. C'est un homme d'esprit, nous dit-il, un homme de talent, mais qui manque de sentiment, de goût et de délicatesse ; un homme de bois, qui a vécu avec des philosophes, des enthousiastes de belle poésie et qui a appris à parler leur langage; ses qualités ont un air factice. « Bélisaire n'est qu'un vieux radoteur, débitant des lieux communs méthodiquement et sans mesure, bavard à l'excès, reprenant chaque jour bien exactement et bien ennuyeusement la conversation où il l'avait laissée la veille. Son ton est bourgeois, sa petite morale est lourde et triviale, sa monotonie est capable d'endormir l'homme le plus éveillé... 11 me paraît manquer absolument de sentiment et d'élévation, deux qualités sans lesquelles je ne puis imaginer une bonne morale. »

Dans le portrait de D'Alembert, une sévérité qui étonnerait si l'on ne se rappelait le refroidissement du géomètre avec Diderot au sujet de VEncyclo^ pédie. « Un très bon esprit, lisons-nous, et qui a un air de hardiesse, remplaçant par des raisonnements

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et des règles didactiques le tact qui lui fait défaut dans les matières de goût. Vous ne trouverez rien cliez lui qui vous élève, qui vous touche, qui vous embrase. Il a peu d'idées, peu de vues, peu de profondeur de tête. Son style n'a point de caractère. S'il faut absolument assigner un rang à chaque auteur, je mettrais M. D'Alembert à côté de M. de Maupertuis. Sous un coloris chamarré, on trouve un composé de petites vues fausses auxquelles il a su donner un air philosophique. »

Le meilleur moyen de mettre à l'épreuve l'intégrité littéraire de Grimm est de voir comment il parle de ses amis et de ses ennemis, de Diderot, par exemple, et de Rousseau. De Rousseau surtout, car, pour Diderot, l'amitié qui unissait le critique et le philosophe emportait évidemment beaucoup de favorable prévention. Il n'est pas aisé, cependant, de comprendre l'attrait que ces deux hommes éprouvaient l'un pour l'autre. Les différences de nature allaient, en effet, jusqu'au contraste : l'un, de première impulsion, bouillant, brouillon, brillant, volcan en éruption permanente, flamme et fumeuses coruscations; l'autre, au contraire, éminement réfléchi, maître de lui-même, d'une exigeante raison. Peutêtre chacun trouvait-il chez l'autre ce qu'il prisait d'autant plus qu'il en manquait lui-même, Grimm reconnaissant les vues de génie qui se faisaient jour

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dans les divagations de son ami, et Diderot comprenant le poids des objections qu'un scepticisme raisonné opposait à ses écarts d'imagination. Cette explication paraît, dans tous les cas, plus plausible que celle qu'on va répétant depuis Sainte-Beuve, et d'après laquelle Grimm, le plus Français des Allemands, et Diderot, le plus Allemand des Français, se rencontraient à mi-chemin. Antithèse agréable, mais qui boite des deux côtés à la fois, car je ne vois vraiment ni ce qu'il y a de bien français dans le rédacteur de la Correspondance^ ni ce qu'il y a de spécifiquement germanique dans l'auteur du Neveu de Ranieait.

Est-il certain, au surplus, que Grimm ait surfait Diderot et que, dans le secret de sa pensée, il ne l'ait pas jugé plus posément que dans une correspondance écrite, pour ainsi dire, à côté de lui? Je sais bien que Grimm n'a que des éloges pour le Fils naturel, qu'il ne trouve rien à reprendre dans le Père de famille, mais l'exagération même, l'emphase de la louange, me mettent ici en défiance. On croit sentir que l'écrivain n'a pas toute sa liberté. Partout ailleurs, s'il parle de son ami avec admiration, il ne l'admire pourtant pas au hasard. L'éloge tombe au bon endroit. Grimm sait que Diderot ne brille ni par la discrétion et l'usage du monde, ni par la sûreté du jugement. « C'est l'homme, écrit-il, le moins

capable de prévoir ce qu'il va faire ou ce qu'il va dire, mais, quoi qu'il dise, il crée et il surprend toujours. La force et la fougue de son imagination seraient quelquefois effrayantes si elles n'étaient tempérées par la douceur des mœurs d'un enfant et par une bonhomie qui donne un caractère singulier et rare à toutes ses autres qualités. i^ Et ailleurs, avec bien de la justesse, après avoir signalé ce qu'il appelle c le tour de tète > de son ami : a La qualité rare et peut-être unique de M. Diderot consiste à apercevoir des rapports entre les sujets les plus éloignés et à les rapprocher ainsi dans un clin d'oeil. J'avoue que ce talent peut quelquefois mener à l'erreur comme à la découverte de la vérité, mais, jusque dans ses égarements, il est en droit d'étonner et de séduire. >

Passons maintenant à la contre-épreuve et voyons comment Grimm s'exprime sur le compte d'un écrivain dont il avait eu personnellement à se plaindre, qui enveloppait dans d'injurieux soupçons tous ses anciens amis, et qui avait traité madame d'Epinay avec l'indignité que l'on sait. Grimm soutient honorablement l'épreuve à laquelle on met ici son impartialité. Sa brouille avec Jean-Jacques est de 1757, et Rousseau, dans les premiers volumes de la Correspondance, est naturellement encore le vertueux citoyen de Genève, à l'éloquence mâle et tou-

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chante. Toutefois, même à celte époque, rien d'absolument cordial; on sent que la manière outrée et sophistique du Genevois n'a jamais convenu au robuste sens commun de l'Allemand. Ces dissidences plus tard s'accusent, les réserves se font jour, mais Grimm est alors gardé par un autre sentiment, le soin de sa propre dignité. Et puis, ainsi qu'il le dit lui-même plus d'une fois dans ses lettres privées, il n'a jamais su haïr. Que s'il est amené à rappeler les événements de la vie de Rousseau et ses anciennes relations avec lui, il le fait sans dénigrement ni récriminations. Depuis leur rupture, il l'affirme, Grimm ne s'est jamais permis de mal parler de la personne de Rousseau : a J'ai cru, dit-il, qu'on devait ce respect et cette pudeur à toute liaison rompue. > Voltaire, qui, à la vérité, n'était pas lié par les mêmes considérations, mais qui ne consultait jamais les convenances dans ses controverses, avait publié un pamphlet injurieux contre la Nouvelle Héloîse; Grimm ne cache pas le dégoût que lui inspirent ces « personnalités odieuses », ces « malhonnêtetés ». La biographie qu'il donne de l'auteur de YÉmiley à l'occasion de la publication de ce livre, est en somme d'une honorable équité. Il relève sans amertume les traits d'un caractère qu'il ne connaissait que trop bien, l'orgueil joint à la timidité, l'absence de simplicité, l'excès en tout. Pour ce qui

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