‹ Melchior Grimm, Thomme de lettres, le factotum--le diplomate, avec un appendice sur la correspondance secrète de MétraChapitre 6 sur 18 · MELCHIOR GRIMM. U · texte numérisé non relu

MELCHIOR GRIMM. U

est du talent, il reconnaît sans se faire prier le don d*éloquence, le style simple et mule, l'art infini. Il y a de la rigueur, du parti pris, si Ton veut, dans l'appréciation que voici, mais y a-t-il de l'injustice?

€ En général, on peut dire que le Traité de Véducation est un recueil de choses vraies et fausses, de contradictions, de beautés grandes et sublimes et d'impertinences plates et inutiles, de choses touchantes et de choses arides, de systèmes extravagants et absurdes et de vues justes, de choses consolantes pour l'humanité et de satires et de calomnies contre le genre humain. Le grand défaut de M. Rousseau, c'est de manquer de naturel et de vérité; l'autre, plus grand encore, c'est d'être toujoui^ de mauvaise foi... On admire son talent, mais on est fâché qu'il n'en puisse faire un meilleur usage. M. Rousseau a toujours raison quand les hommes ont tort, et toujours tort quand les hommes ont raison, car il cherche moins à dire la vérité qu'à dire autrement qu'on ne dit et à prescrire autrement qu'on ne fait. On est étonné de voir, à côté d'une idée pleine d'élévation et de charme, une platitude qui n'a pas le sens commun. »

Bien qu'il reconnaisse, et très sincèrement, la supériorité d'un Montesquieu ou d'un Buffon, ses habitudes d'esprit mettent Grimm en garde contre ces

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génies systématiques. L'auteur de VHistoire naturelle sera prononcé une tête saine et sage; son style, on ne fera pas difficulté de le déclarer, « agrandit pour ainsi dire le lecteur » ; mais, d'un autre côté, ses hypothèses indisposent un esprit défiant : « Philosophe peut-être peu profond, ainsi se résume l'arrêt; écrivain élevé et magnifique. > Pour Montesquieu de même. C'est un grand homme que Charles de Secondât, baron de Montesquieu; c'est la réunion du génie et de la vertu; il a mené une vie irréprochable et il a honoré l'humanité par des écrits admirables; mais pourquoi toujours chercher les causes des événements dans les institutions des peuples et les formes de gouvernement ? Pourquoi ne pas faire plus large la part des causes fortuites? Pourquoi déduire avec tant d'assurance et se montrer si sûr de son fait?

Il n'est pas aisé de résumer l'opinion de Grimm sur Voltaire. D'abord parce qu'il a eu continuellement à parler de cet écrivain pendant les vingt années qu'il a rédigé la Correspondanc^y de sorte que ses impressions ont pu et dû se modifier bien des fois. Ce n'est, en effet, que peu à peu, à force de tentatives nouvelles, en revenant sans cesse devant le public, en l'étonnant, en l'amusant, en l'intriguant à tout propos, en donnant dans une foule de productions la preuve de ses inépuisables ressources, c'est

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par la variété et l'immensité de son œuvre que Vollaire arriva à la royauté littéraire de ses dernières années. Il y a cependant une autre cause de Tincertilude dans laquelle la Correspondance littéraire nous laisse sur le sentiment définitif de Grimm au sujet de Voltaire. Grimm n'a de parti pris ni pour ni contre un auteur qu'il connaissait personnellement très peUy qui vivait au loin et n'appartenait pas proprement au monde encyclopédique. Le critique se laisse donc tout bonnement aller à l'impression du moment, et s'abandonne tour à tour, selon l'occasion, à l'admiration el à l'humeur. Il loue en termes généraux, — et, de plus en plus, à mesure que le temps metl'auréole an front du personnage, — mais quand il envient au fait et au prendre, quand il a devant lui la dernière tragédie, la dernière histoire, le dernier pamphlet arrivé de Ferney, il use du privilège d'une correspondance secrète et dit franchement ce qu*il en pense. Et, de fait, les deux hommes ne s'allaient guère. Probe, instruit, sérieux, et resté étranger, nous l'avons vu, à quelques-unes des plus vives qualités de l'esprit français, Grimm ne pouvait éprouver une sympathie complète pour un écrivain qui se distinguait surtout par ses grâces indéfinissables, mais à qui manquaient le goût de l'antiquité, la force philosophique et la droiture du caractère. Diderot, au fond, ne comprenait et ne goûtait pas

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plus Voltaire que ne faisait Griram. Avec des exceptions, je le répèle, avec des moments dans lesquels l'un et l'autre se laissaient gagner par l'admiration pour la variété des dons, pour l'œuvre totale si considérable, pour l'éclat des services rendus à la cause commune.

Nous voici avertis, et nous ne nous étonnerons plus de trouver sur presque tout les points l'alternative de l'enthousiasme et de l'aigreur, et quelquefois là où l'on attendrait précisément tout Topposé. La célèbre et charmante épître sur le lac de Genève, par exemple,

maison d'Aristippe, 6 jardins d'Epicure !

est traitée avec le dernier mépris, c C'est un de ces enfants contrefaits et sans ressources, que son père, s'il eût été Spartiate, aurait condamné dès sa naissance. > Il paraît, du reste, que tel fut le sentiment commun au premier moment, car Grimm nous assure, en son médiocre français, que la pièce € n'a encore trouvé aucun partisan contre la censure générale du public de Paris b. Candide n'est pas plus heureux. Il n'y a ni ordonnance, ni plan, ni... sagesse ! € En revanche, beaucoup de choses de mauvais goût, d'autres de mauvais ton, des polissonneries et (les ordures qui n'ont point ce voile de

gaze qui les rend supportables. > Singulier jugement de la part d'un critique qui, dans lor Pu* celle^ n'avait trouvé à reprendre que le manque d'invention ! Son admiration, Grimm la réserve pour le poème de la Religion naturelle. C'est de Tenlhousiasme , pour le coup, c'est de l'attendrissement. Il lance a l'anathème contre celui dont les yeux ne se rempliraient pas de larmes à la lecture d'un ouvrage qui fait tant d'honneur à l'humanité ». Décidément, il y a du Philistin dans ce tempérament-là !

Nous n'avons pas à rechercher ce que pense Grimm du théâtre de Voltaire, les principales tragédies de celui-ci étant antérieures à la Correspondance. Il ne marchande pas trop l'éloge à VO)yhelin de la Chine et à TancrèdCy mais pour les autres pièces qui se succédaient chaque année, il ne dissimule pas la décadence croissante qu'elles trahissent. La fausseté du ton et de la couleur lui rendent les Scythes insupportables, les Pélopides ne laissent pas même sentir la griffe du lion, et les Lois de Minos ne sont plus qu'un radotage.

Les ouvrages historiques de Voltaire sont, au commencement, traités avec peu de faveiir. Le Siècle de Louis ATFest une ébauche légère qui laisse voir la hâte et le manque de soin. Les Annales de V empire sont un ouvrage négligé et mal fait. VITisloire de

Pierre le Grand manque de caraclère; « il semble que le crime dont Técrivain s'est rendu coupable en déguisant la vérité par des réticences ait influé sur son propre esprit et lui ait rendu son travail insipide y>. Grimm avait donc l'air de penser que Voltaire n'était point fait pour le genre historique, lorsqu'en 1756 parut, sous sa forme avouée et complète, VEssai sur les mœurs des nations. Aussitôt changement subit et total ; l'admiration ne connaît plus de bornes; on dirait un croyant parlant des livres saints. Voltaire aura la consolation d'avoir « édifié tous les gens de bien, réuni les suffrages de tous les cœurs sensibles, et, en mille endroits, fait venir les larmes aux yeux >. Toujours des larmes, on le voit; il faut que ces gens aient eu les voies lacrymales autrement faites que nous ^

Grimm, à l'égard de Voltaire, est comme la postérité elle-même; il reste jusqu'au bout balancé entre l'admiration et l'éloignement, sans qu'on puisse dire lequel finit par l'emporter. On ouvre la Correspondance et l'on trouve Voltaire représenté comme le plus bel esprit du siècle, le plus redou-

1. Grimm, dans une lettre à la duchesse de Saxe-Gotha, se plaint d*avoir trouvé le Traité sur la Tolérance de Voltaire trop amusant. t C'est là mon grand grief, écrit-il, je Tai lu d'un œil sec d'un bout à Tautre, et je ne pardonnerai jamais à un auteur de traiter ce sujet sans me faire fondre en larmes. »

table ennemi de la sottise, le premier homme de la nation, celui qui, dans un temps ingrat et stérile, soutient presque seul la réputation de la France en Europe ; nous continuons et dans les mêmes volumes, aux mêmes dates, nous voyons le même écrivain accusé de toutes les faiblesses, pour ne pas dire de toutes les infamies. « Le grand Tien ou patriarche de Ferney continue toujours à avoir un peu d'humeur contre son siècle; deux sujets de crainte Font indisposé contre nous : il craint que les portes du Système de la nature ne prévalent contre le roc sur lequel il a fondé l'église de Ferney, et il craint que la tragédie en prose de Sedaine, si elle est jouée, ne fasse tort aux tragédies en vers. > Voltaire a été d'une mauvaise foi insigne dans ses attaques contre le théâtre anglais, et Grimm le lui prouvera. Il s'est rendu coupable de personnalités odieuses contre Rousseau. Il a justifié un arrêt inique du parlement, ménageant ce corps afin d'en être ménagé, portant la bassesse jusqu'à s'en faire le panégyriste, se montrant ainsi « atteint et convaincu d'une singulière lâcheté, d'une pusillanimité impardonnable f. — € Allez, monsieur de Voltaire, s'écrie fauteur de la Correspondance ^ quoique nous soyons bien dégradés, c'est insulter à notre misère que de dire que de pareils arrêts sont consacrés par le publir. »

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On me pardonnera Tespècc de colleclion que j'ai présentée des sentiments de Grimm sur les hommes et les choses. La tâche s'imposait. Il était temps de faire sortir la figure de Técrivain du demi-jour dans lequel on Tavait entrevue jusqu'ici, de savoir enfin et au juste ce qu'on devait penser de ce correspondant des cours de l'Europe. Seulement il n'en est pas de lui comme des auteurs qui ont fait des ouvrages suivis ; il faut, pour saisir sa physionomie, en rassembler les traits l'un après l'autre à travers les volumes de la Correspondance. Et il me semble, en ^ffet, qu'au bout de l'analyse qu'on vient de lire, notre Franco-Allemand se montre assez bien avec son savoir, sa solidité et sa gaucherie; avec la sûreté et aussi les caprices de son goût; une tenue d'opinions passablement conservée au milieu de la succession inévitable des impressions; de l'impartialité et quelques injustices, de la liberté et quelques préjugés, une étendue d'intelligence qui n'exclut pas des côtés d'étroitesse; enfin, et comme note philosophique dominante, la résistance aux penchants dogmatiques du siècle, peu ou point d'illusions sur l'humanité dans un temps qui s'en faisait beaucoup. Et tel est l'homme, tel est l'écrivain : plus de solidité que de pureté; à défaut de finesse le poids, à défaut de grâce ou d'éloquence quelque chose qui va au but. Que si l'on demandait ce qu'a été Grimm, en défini-

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livè, et ce qui fait que la Correspondance n'est pas une vieille gazette, mais une œuvre, et même une œuvre derrière laquelle on sent un homme, nous répondrions sans hésiter que c'est la fermeté de Tesprit, la sincérité du jugement, l'incorruptibilité de la raison, et, comme il arrive d'ordinaire à la droiture intellectuelle, un certain honnête bonheur d'expression.

Nous avons vu Grimm se faire connaître dans le inonde parisien par un pamphlet spirituel et s'assurer des moyens d'existence par sa Correspondance iittéraire avec des cours étrangères. Nous avons maintenant à le suivre dans les événements de sa vie privée pendant le cours de cette première et laborieuse période de son séjour en France.

Rousseau, qui avait été introduit chez madame d'Épinay par Francueil, ne tarda pas à y introduire à son tour son ami Grimm. Assez sauvage de son naturel, celui-ci ne montra que peu d'empressement à cultiver cette nouvelle connaissance. Il allait, cependant, aux soirées de musique de l'hôtel d'Épi-

nay, y dînait quelquefois, el, en élé, faisait des visites à la Chevrette. On sait quelles circonstances changèrent ces relations de société en attachement, en confiance et bientôt en intimité. Madame d'Épinay était, à cette époque, dans l'un des moments les plus pénibles de sa vie. Elle venait de se séparer de Francueil, qui avait formé d'autres liaisons, et la mort de sa belle-sœur, madame de JuUy, l'avait exposée à d'odieux soupçons. Se sentant à l'extrémité, cette jeune femme avait voulu faire disparaître des lettres compromettantes ; elle en avait chargé madame d'Épinay qui trouva en effet le moyen de brûler ces lettres, mais qui se vît plus tard accusée d'avoir soustrait du secrétaire auquel elle avait eu accès des papiers relatifs à une créance sur son mari. Toutes les apparences étaient contre elle, car elle avait eu la clef du meuble, elle ne pouvait avouer l'usage qu'elle en avait fait, et la disparition des pièces dont il s'agissait tournait à l'avantage des siens. Il y eut même dans le monde des personnes qui félicitaient l'époux d'avoir été si bien servi et par une main si avisée. L'affaire fit grand bruit; on tenait généralement madame d'Épinay pour coupable, ses proches mêmes avaient peine à se défendre des soupçons ; on ne peut, en un mot, imaginer de position plus cruelle. C'est sur ces entrefaites que Grimm, dînant chez le comte de Frise et entendant les propos qu'on tenait

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sur une femme qu'il connaissait peu encore, mais dont il avait deviné le mérite, ne put s'empêcher de prolester contre la facilité avec laquelle on accueillait des bruits injurieux pour elle. Il alla jusqu'à exprimer le mépris que lui inspiraient des gens si pressés de croire le mal. Ce propos ayant été relevé par l'un des coiivives, les adversaires descendirent dans le jardin de l'hôtel, se battirent et furent tous les deux blessés, sans gravité toutefois. Ce duel redoubla pour le moment le bruit qui se faisait autour de madame d'Épinay, mais ce n'en était pas moins un témoignage qui s'élevait, sinon précisément en sa faveur, du moins contre la légèreté et la cruauté des attaques auxquelles elle était en butte. Ajoutons que son innocence fut peu après reconnue, grâce à la découverte, entre mains tierces, des papiers qui avaient donné lieu à tant de suppositions et de commentaires. Il ne restait de toute cette aventure que la conduite généreuse de Grimm et la reconnaissance qu'elle était faite pour inspirer. Madame d'Épinay, en effet, le voit désormais plus souvent, et avec un intérêt tout particulier ; elle se plaît à l'appeler son chevalier; grand hasard si entre le jeune étranger, encore meurtri des dédains de mademoiselle Fel, et la séduisante Louise, navrée comme elle l'est des infidélités de Francueil, le duel de l'hôtel de Frise ne finit pas par amener c une liaison ».

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Grimm se montre d'abord dans le rôle de conseiller. Madame d'Épinay, en ses nombreux chagrins, recourt à l'homme qui avait défendu sa réputation, qui s'était acquis par là des droits à sa confiance et qui lui en inspirait, d'ailleurs, par toute sa manière d*être. Grimm eut fort à faire à diriger la pauvre femme au milieu des difficultés que lui suscitaient à chaque instant ses bonnes intentions aussi bien que ses inconséquences. 11 fallait éconduire Duclos, tortueux, cynique, amoureux en dessous, qui faisait sa cour en affectant la rudesse et croyait avancer ses intérêts en dénigrant et calomniant ses rivaux. 11 fallut ensuite se défaire de Francueil, le premier amant, à qui madame d'Épinay avait signifié son congé, mais qui se reprenait à aimer encore, qui se piquait à l'idée qu'on pût lui donner un successeur, qui faisait des scènes, versait des larmes, et pour lequel, comme il arrive souvent, plaidait un reste de tendresse dans le cœur qu'il s'était aliéné. En vain madame d'Épinay l'exhortait-elle à passer paisiblement des droits de l'amour aux termes d'une simple et bonne amitié, Francueil s'indignait de la position qu'on prétendait lui faire; il voulait tout ou rien, et ne revint à la raison qu'en arrivant à l'indifférence, dans l'éloignement d'un séjour prolongé à Chenonceaux.

Ce fut une bien autre affaire encore avec Rousseau,

et nous touchons ici à une histoire qui n'a pas seulement troublé un moment la vie de madame d'Épinay, mais qui, transformant en détestation les sentiments que Jean-Jacques avait éprouvés pour deux de ses meilleurs amis, a valu à Grimm et à sa maîtresse la place d'honneur dans cette galerie de noirceurs et d'extravagances dont se compose la seconde moitié des Confessions. Je ne sais rien de plus révoltant que cette partie du livre. L'égoïsme le plus cynique, l'ingratitude la plus odieuse, la malignité la plus savante s'y allient à des effusions de sensibilité et à des prétentions de vertu. Tout est bas chez cet homme, qui croit excuser des vices dégoûtants en en faisant la confidence au public, se débarrasser du fardeau de la reconnaissance en flétrissant ceux qui l'ont comblé des plus touchantes attentions, et dont la société favorite est la servante à qui il fait des enfants pour les envoyer au fur et à mesure aux Enfants-Trouvés. C'est en vain qu'on se dit qu'il est fou, d'une folie croissante et caractérisée, c'est en vain qu'on cherche à prendre la méchanchcté, la ruse, les soupçons comme autant de symptômes pathologiques, on sent que l'âme de l'écrivain a toujours été vile, et Ton éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître qu'avec tout son talent il n'est pas parvenu à déguiser entièrement sa vulgarité native. De l'éloquence, jamais de vraie noblesse ; le génie, si l'on

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peut s'exprimer ainsi, dépouillé delà beauté du génie.

Il est superflu de chercher des renseigiiements sérieux sur qui que ce soit dans les six derniers livres des Confessions. Le ressentiment y trahit sa propre cause par Textravagance dés exagérations. Grimm et Tronchin sont « des tigres dont la rage s^accroît en s'assouvissant » ; le premier a ourdi contre Rousseau uv complot qu'il suit depuis dix ans, dans lequel Diderot et d'Holbach lui servent d'instruments, et dont le monde entier est devenu complice. Roiïsseau ne cherche pas seulement à rendre Grimm odieux, il s'efforce de le rendre, ridicule. Il fait de lui un petit-maître parce qu'il l'a vu se brosser les ongles < avec une petite vergette faite exprès ^. L'usage de cet instrument de toilette fut pour Rousseau toute une révélation sur le caractère de son ami; il en conclut que Grimm, comme il l'avait entendu dire, pouvait bien mettre du blanc ; et là-dessus de s'écrier : « Comment les vife et continuels élans que fait hors de lui-même un cœur sensible peuvent-ils le laisser s'occuper sans cesse de tant de petits soins pour sa petite personne? Éh ! mon Dieu ! celui qui se sent embrasé de ce feu céleste cherche à l'exhaler et veut montrer le dedans. Il voudrait mettre son cœur sur son visage; il n'imaginera jamais d'autre fard. »

Les élans du cœur sensible et l'embrasement

causé par le feu céleste à propos d'une brosse à ongles! Il faut avoir lu Rousseau pour savoir ce qu'un talent d'écrivain de premier ordre peut comporter d'absurdité.

J'ajoute, puisque l'occasion s'en offre, que Grimm ne € remplissait point de blanc les creux de sa peau », comme Rousseau se plaît à l'imaginer. D'autres ont parlé de rouge. « Concevez-vous, écrit Suard à ce sujet, en 1812, qu'on soit devenu en si peu de temps si ignorant sur Thistoire du dernier siècle? i Le surnom de Tyran le Blanc, que Gauffecourt avait donné à Grimm, était une allusion au héros d'un roman de chevalerie, et la plaisanterie portait sur le caractère de l'homme et non sur ses secrets de toilette. Les lettres de madame d'Épinay prouvent qu'on l'appelait fort bien le tyran tout court.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter les tracasseries et les brouilleries qui troublèrent la paix de madame d'Épinay à partir du jour où elle commit l'imprudence de loger Rousseau à l'Ermitage. On se raccommoda une première fois, après les soupçons que le solitaire avait conçus contre sa bienfaitrice au sujet de ses propres amours avec madame d'Houdetot et de la connaissance que Saint-Lambert en avait eue. Il y eut également un replâtrage entre Grimm, à son retour de l'armée de Westphalie, et Rousseau, qui ne lui pardonnait pas ses succès au-

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près de l'iiôlesse de la Clievretle et qui se voyait d'ailleurs traité par lui avec une froideur calculée. La rupture irréparable, définitive, fut amenée parle départ de madame d'Épinay pour Genève, dans l'automne de 1757. Les amis de Rousseau avaient jugé naturel et comme indiqué qu'il accompagnât la malade dans un voyage qui lui aurait permis à lui-même de revoir sa ville natale. Diderot, avec la générosité emportée de son caractère, insista maladroitement ; impatient de tout devoir, Rousseau se révolta, parla de tyrannie et d'intrigue, fit des scènes, écrivit à Grimm une « horrible apologie », comme l'appelait ce dernier, où il déclarait qu'il avait été « entraîné à TErmitage » et qu'il n'avait jamais eu un moment de paix depuis qu'il y était entré. La lettre se terminait par quelques mots où se trahissait le conflit entre sa dignité offensée et le souci de son bien-être : sa fierté lui disait qu'il devait renoncer ù l'hospitalité dont il avait joui, mais il lui en coûtait, au fond, et il espérait bien qu'on le retiendrait. On ne le retint pas ; Grimm était là pour empêcher son amie de faiblir, et Rousseau quitta sa retraite des bois en emportant dans son cœur la haine qu'il assouvit plus tard dans les Confessions.

Ce n'est pas sans peine que Grimm réussit à affranchir madame d'Épinay de tous ces amoureux rivaux et persécuteurs. Je mets Rousseau du nombre.

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bien que les Confessions nient qu'il eût jamais ressenti autre chose que de l'amitié pour sa bienfaitrice, et que les Mémoires de celle-ci ne nous donnent aucun indice à cet égard. Grimm, lui, est positif : € Il en fut très amoureux, dit-il, comme il n'a jamais manqué de l'être de toutes les femmes qui avaient bien voulu l'admettre dans leur société. > Ce qu'il fallut à Grimm de fermeté et de patience pour venir à bout de la tâche qu'il avait entreprise, les Mémoires ne le dissimulent pas, non plus que la faiblesse de celle qu'il avait résolu d'affranchir. Les femmes, plus tendres que les hommes, ont moins qu'eux le sentiment de la dignité offensée; la pitié, quand ce n'est pas la passion, les rend trop souvent indifférentes à des entreprises qui compromettent leur réputation. Que de fois Grimm n'eut-il pas à répéter à son amie qu'il est des égards mal entendus, qu'on ne se manque jamais à soi-même impunément, que lorsqu'on est outragé il faut laisser voir qu'on le ressent! Naturellement hautain, il avait à contenir l'indignation que lui faisaient parfois éprouver les inconséquences d'une personne qui, voulant tout concilier, tergiversait et dissimulait. Sa fermeté, on le voit bien, dégénérait quelquefois en dureté. 11 n'en arriva que plus sûrement à ses fins. Francueil ne se remontra que calmé, Duclos et Rousseau ne reparurent pas, et le ménage put jouir en

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paix de son bonheur. Je dis ménage avec intention, car la liaison de Grimm et de madame d'Épinay fut, dans un siècle qui en comptait beaucoup et les tolérait sans effort, l'un des exemples les plus complets de cette espèce de mariage d'élection qui sesuperposail au mariage légal. M. d'Épinay paraissait bien de loin en loin, plus embarrassé qu'étonné de trouver sa place prise. Nous voyons très vite, s'il faut s'en rapporter à un indice échappé aux Mémoires, les deux amants occupant le même appartement, et, dans la correspondance qui s'établissait entre eux pendant les absences, nous rencontrons, sous l'une et l'autre plume, le tu caractéristique alternant avec le voiis des relations sociales.

liladame d'Épinay a tracé son propre portrait, et à l'époque précisément oii commençait sa liaison avecGrimm ; mais, malgré les plus fermes résolutions d'impartialité, quelqu'un s'est-il jamais vu du môme œil que le voient les autres? Sans compter que ces portraits de personnes vivantes pèchent toujours en ce que, ayant une date et représentant l'original à un moment donné, ils ne peuvent tenir compte de cet élément capital de la personnalité, les modifications que la vie nous fait subir. L'écrivain est condamné, ou à fausser la ressemblance en ne tenant pas compte des changements opérés par le temps, ou à tenir sa description dans l'à-peu-près d'une

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impression générale. Les inconvénients du procédé dont nous parlons sont surtout apparents aujourd'hui que la rapidité avec laquelle les événements se pressent entraine des transformations plus promptes et plus complètes. L'art le plus •ez^ercé possède-t-ii, par exemple, k moyen de représenter, dans l'unité d'une même portraiture, le religieux, le mélancolique, le divin auteur des Méditations^ le faiseur de révolutions haranguant les foules sur la place publique, et enfinle négociant obéré exploitant les tristes restes de son talent et de sa réputation ? Est-il facile, en disant quel fut Saintc-fieuve, d'établir le lien entre le poète des Consolations et Técrivain qui, sur la dernière page de son Port-Royal^ a voulu déposer le témoignage du détachement universel auquel il était parvenu? Ou bien encore, quelqu'un se chargerait-il de nous donner, pour ainsi dire dans une même sensation, le George Sand qui portait blouse et pantalon, mettait le chapeau sur l'oreille, lançait dans les Lettres d'un voyageur les boutades de sa pétulante rbétorique, et la bonne femme qui a uni ses jours à Nohant entourée de ses petits-enfants et de ses bonnes œuvres ?

En voilà beaucoup pour dire qu'il y a à distinguer chez madame d'Épinay si nous voulons nous représenter fidèlement ce que fut cette aimable femme. Elle changea plus qu'une autre en avançant en ûge

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parce que son caractère l'exposait aux fautes, aux fautes c'est-à-dire aux expériences, et parce qu'elle profila des leçons de la souffrance. La vie se partage pour elle en deux périodes dont la seconde date justement de la connaissance qu'elle fit de Grimm. A cette époque, charmante sans être jolie ; de l'esprit sans instruction ; un talent littéraire naturel, mais qui se dissipe en badinages de société; la justesse du jugement et le manque de suite dans les idées; un fond de courage avec beaucoup de timidité, et un fond de réflexion avec beaucoup de légèreté; plus de sensibilité, de tendresse que de passion ; trop bonne, trop confiante, et, par suite, souvent dupe; crainte de blesser et faute de ce qu'on appelle caractère, tâtonnant dans sa conduite, < cherchant des biais et des tournures au lieu d'aller droit au but » ; selon l'expression de Rousseau, plus vraie que franche, c'est-à-dire besoin instinctif d'ouverture et, dans la pratique, subterfuges pour dissimuler les fautes ou pour se lirer d'embarras. Au total, et pour expliquer du même coup les défauts qui la perdent et les passions qu'elle fait naître, madame d'Épinay est aussi inconsidérée qu'attachante. Delà toutes les fautes, toutes les agitations, toutes les douleurs de cetle période de sa vie. A trente ans, elle a dans le monde une détestable réputation; on l'accuse de fausseté, d'intrigue, de bel esprit; on se

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trompe : il y a sous ces apparences une excellente nature, autant de cœur que d'intelligence.

La seconde moitié de la vie de madame d'Épinay lui servit à réparer autant qu'il était possible les erreurs de la première. Il est des caractères dont le temps arrête et exagère les traits, tandis que d'autres mûrissent à l'ardeur du jour et ne prennent leur Taleur qu'au prix de douloureuses leçons. Une fois l'âge des passions traversé, une fois le cœur fixé, placée d'ailleurs sous une direction aussi prudente ^ue ferme, madame d'Épinay ne laissa plus voir <iueles meilleures qualités de son Ame, la constance ^ans les épreuves que lui réservaient encore l'in- <X)nduite de son mari et la perle de sa fortune, l'at- -Cachement à ses devoirs maternels, le courage contre Mes attaques de la maladie et les menaces de la mort. Ile parvint à se concilier la considération. La femme nconséquente et décriée d'autrefois était, selon le essein qu'elle en avait formé, devenue femme de érile.

Les Mémoires de madame d'Épinay sont l'un des ivres les plus agréables duxviii* siècle, aussi curieux :^ omme document de l'histoire m orale de cette époque ue captivant comme récit biographique. Non pas, outefois, qu'ils méritent à cet égard une confiance ans réserve. Écrits de souvenir, et bien des années 5^ jprès l'événement, la chronologie y manque; il y a

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des confusions, des interversions de faîls; on ne distingue pas toujours ce qui est de Thistoire et ce qui appartient au roman qui sert de cadi^e à cette histoire; on se demande si les conversations sont réelles ou si elles sont destinées, comme les harangues dans rhistoriographie classique, à développer une situation ; enfin, tandis que les lettres dont madame d'Épinay avait conservé les autographes sont ûdëlemenl transcrites, elle a été obligée de réconstituer les siennes de mémoire et, naturellement, par à-peu-près. On ne peut donc faire usage de ces récits qu'avec de certaines précautions, et le biographe est souvent embarrassé entre la narration injurieuse et enûellée de Rousseau, et Tapologie trop peu précise que lui a opposée une femme calomniée. Mais, ceci dit, quel livre unique que ces Mémoires ! Quelle grâce facile dans les récits 1 Que les portraits sont vivants et piquants ! Que tout ce coin de la société, tout ce monde de fermiers généraux et d'hommes de lettres, toute cette vie partagée entre le souper et le théâtre, le roman et la philosophie, que ce mélange de petites et de grandes passions, de bienséances et de désordres, de frivolités et d'audaces, que tout ce tableau est attachant ! Si à ces volumes enjoint quelques-unes des lettres que les auteurs de la Jeunesse de madame d'Épinay ont été assez heureux pour retrouver, on est con-

duity ce me semble, à placer Técrivam plus haut qu'on ne fait d'ordinaire parmi les femmes auteurs dont s'honore notre langue. Elle a le charme étrange, indéfinissable de l'époque de décadence où elle vivait.

La vie, chez Grimm aussi, se coupe en deux pé. riodes distinctes, et de l'une à l'autre il se ressemble si peu qu'on a peine à saisir le trait de physionomie persistant. Nous n'avons, d'ailleurs, pour savoir ce qu^il était vers trente-cinq ans, que des témoignages également prévenus, bien qu'en sens opposé. Figure dégingandée, dit Tun; contenance négligée et nonchalante, selon l'autre. 11 parait bien, en effet, que Ja hanche et l'épaule étaient un peu de travers, toutefois csans mauvaise grâce ». Le nez fort et légèrement tourné de côté, mais le nez d'un homme d'espriL Les Confessions parlent de gros yeux troubles, ce qu'il faut entendre probablement de ^z^ette incertitude du regard qui vient de la timidité u de trop de pensées de derrière la tête. Grimm vait quelque chose de solitaire et de renfermé, 'éprouvait point le besoin de se mettre en avanl, uyait les discussions; la facilité d'élocution et la <2:orrection lui manquaient, mais il s'exprimait avec force. Aussi aimable, du reste, et même gai dans l'intimité, qu'embarrassé et réservé avec les inconnus. Inspirant plus de conOance qu'il n'en témoi-

\n MELGHIOR GRIMM.

gnait, parce qu'il se suffisait à lui-môme; plus fait pour maîtriser que pour attacher; de l'obstination : « Je ne t'ai jamais vu balancer sur rien, lui écrit son amie, et une fois que vous avez envisagé les choses avec votre chien de charmant esprit juste et ferme, il y en a pour la vie. » Grimm a la vue trop pénétrante et il estime trop peu les hommes pour ne pas encourir le reproche de hauteur : tout le monde est d'accord là-dessus; nous avons vu qu'il était couramment appelé le tyran dans la société de la Chevrette ; Naigeon lui attribuait la vanité et la présomption, Rousseau la fatuité etl'arrogance; Diderot lui-môme parle d'exigence, de despotisme, et l'on sait que l'amitié exaltée qui unissait ces deux hommes se voila un jour, tant l'un mettait peu de ménagements dans sa façon d'utiliser le dévouement de l'autre. < Je suis brouillé avec Grimm, écrit Diderot à mademoiselle Volland; il y a ici un jeune prince de Saxe-Gotha; il fallait lui faire une visite, il fallait le conduire chez mademoiselle Biberon (un cabinet de pièces anatomiques artificielles), il fallait aller dîner avec lui; j'étais excédé de ces sortes de corvées. » Il est vrai que quelques jours après on est racommodé < ou à peu près », mais c'est que Diderot a cédé. Un an plus tard, au retour d'un voyage de Grimm, nous le trouvons de nouveau livré aux effusions. < Je l'aime et j'en suis tendrement aimé.

MELCHIOU GRIMM. 173

c'est tout dire, » écrit rincandescent philosophe.

Curieuse liaison, nous l'avons déjà fait remarquer,

que celle de ces deux écrivains ! < L'homme de mon

cœur, 1 « celui que je chéris, » telles sont les

appellations que Diderot prodigue quand il parle de

Grimm. Grimm, de son côté, est évidemment attaché

à Diderot : il l'admire franchement ; « tête sublime

et cœur excellent, dira-t-il, l'un des plus beaux

génies de la France », mais il ne cède qu'à demi

é la séduction, et lorsque Diderot se lance dans un

récit ou rend compte de quelque lecture qu'il a

laite : < Messieurs, glisse le critique, voilà qui est

fort beau, n'est-ce pas? Eh bien, il n'y a pas un mot

de vrai I i>

Il est piquant que ce soit précisément sur le chapitre de Grimm que Diderot se livre le plus olontiers à ces effusions sans mesure dont se chouait la sobriété de son ami. a II est un homme à ôté de moi, écrit-il à Falconet, aussi supérieur à :xiioi que j'ose me croire supérieur à D'Alembert, aux qualités que j'ai en réunissant une infinité d'autres ui me manquent, plus sage que moi, plus prudent' ue moi, ayant une expérience des hommes et du ^Kmondeque je n'aurai jamais, obtenant sur moi cet cimpire que je prends quelquefois sur les autres. Ce c^ue la plupart des hommes sont pour moi, des onfanls, je le deviens pour lui. Je l'ai nommé mon

t74 MELGHIOR GRIMM.

hermaphrodite j parce qu'à la force d'un des deux sexes il joint la grâce et la délicatesse de l'autre. Il est dans Fart plastique moral ce que vous êtes dans l'art plastique mécanique. Ce que je vous en dis, les grands, les petits, les savants, les ignorants, les hommes faits, les enfants; les littérateurs, les gens du monde, vous le diront comme moi; il plaît également à tous. »

La date de cette lettre à Falconet (4767) m'avertit que nous nous éloignons de l'époque à laquelle nous nous étions arrêtés, et me rappelle la distinction que j'ai cru devoir faire dans la vie de Grimm. Dans les premiers temps de son attachement à madame d'Épinay et lorsqu'il est encore tout entier au labeur de sa Correspondance littéraire , nous avons l'homme que j'ai cherché à définir plus haut, ferme, concentré, aimable au besoin, mais pesant sur les autres du poids de sa supériorité de caractère. A quoi il faut ajouter de l'instruction, le goût sain et l'esprit juste. Il a triomphé d'une assez grande paresse naturelle et est devenu laborieux à forre de volonté. L'impression qu'il nous fait est celle d'un homme de doctrines, de principes, et qui juge de haut. Est-ce à dire que cette correction qui va jusqu'à la sécheresse, que cette indépendance qui va jusqu'à la dureté soient incompatibles, comme se le figure madame d'Épinay dans le portrait qu'elle nous a laissé

de son ami, « avec Faisance, la souplesse et la dextérité quMI fiiirt dans la conduite des affaires? > Loin de là, ou, s*il y a incompatibilité, ce sont ces dernières qualités qui chasseront les autres. La souplesse que sa maîtresse lui refuse, Grimm va Tacquérir. II va bientôt se montrer diplomate, courtisan, complaisant. Il était connu pour être fier, il deviendra habile. On lui reprochait la sauvagerie, nous allons être tentés de lui trouver trop d'entregent. Je ne sais de contraste plus complet que celui de la jeunesse et de Tâge mûr de cet Allemand frotté de Français.

L'attachement pour madame d'Épinay, on ne peut se le dissimuler, souffrit ou du moins se transforma dans celte crise de virilité. Les lettres de Diderot à mademoiselle Yoltand nous montrent Grimm se relâchant à la fois de la sévérité de ses principes et de la tendresse pour celle dont il avait fait la compagne de sa vie. Mais ce sont là des passages qui appartiennent de droit à notre biographie. Nous sommes dans Tautomne de 1760, l'année qui suivit le retour de Genève, et lorsque Grimm était déjà entré dans la voie des fonctions publiques. On était à trois seulement à la Chevrette. Diderot raconte la manière dont se passe la journée, et parlant de ses deux amis : < Que font-ils? Le matin, il est seul chez lui où iltravaille; elle est seule chez elle où elle rêv^ à lui. »

17G MELCHIOR GRIMH.

Quelques jours plus tard, la jolie scène du portrait : < On peint madame d'Épinay en regard avec moi ; c'est vous dire en un mot à qui les deux tableaux sont destinés. Elle est appuyée sur une table, les bras croisés mollement l'un sur l'autre, la tête un peu tournée comme si elle regardait de côté; ses longs cheveux noirs relevés d'un ruban qui lui ceint le front; quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban. Les unes tombent sur sa gorge, les autres se répandent sur ses épaules et en relèvent la blancheur. Son vêlement est simple et négligé. » L'impression de Diderot est évidemment que Grimm est préoccupé, refroidi, et que madame d'Epinay s'en aperçoit par moments et en souffre. Il a oublié un rendez-vous : « J'ai su cela le lendemain, on en avait la larme à l'œil, et tout en pleurant on disait : « C/est que ses affaires l'occupent si fort » qu'il ne peut penser à rien; c'est qu'il est bien à » plaindre et moi aussi. » Et on l'excusait avec une bonté qui me touchait infiniment. Pour moi, je me taisais, et elle disait : « Mais vous ne dites rien, » philosophe! Est-ce que vous croyez qu'il ne m'aime » pas? ))Que diable voulez-vous qu'on réponde à cela? Dire la vérité, cela ne se peut; mentir, il le faut bien. Laissons-la du moins dans son erreur, le moment qui la détromperait serait peut-être le dernier de sa vie. »

En même temps, je le répèle, relâchement moral. L'année précédente encore, madame d'Épinay, dans son portrait de Grimm, disait qu'en morale et en philosophie c il avait des principes sévères qu'il ne se permettait point de modifier ni d'adoucir suivant la circonstance ». Que nous sommes loin de là maintenant! € L'abbé Galiani vient d'arriver, écrit Diderot, toujours de La Briche. Ses contes ne m'amusent plus comme auparavant; j'étais mieux entre M. Grimm et son amie. Grimm a un peu déplu à madame d'Épinay; il ne désapprouvait pas assez le propos d'un homme de notre connaissance, appelé M. Venel, qui disait qu'il fallait garder la probité la plus scrupuleuse avec ses amis, mais que c'était une duperie d'en user mieux avec les autres qu'ils n'en useraient avec nous. Nous soutenions, elle et moi, qu'il fallait être homme de bien avec tout le monde sans distinction. L'abbé Galiani m'a beaucoup déplu, à moi, en confessant qu'il n'avait jamais pleuré de sa vie, et que la perte de son père, de ses frères, de ses sœurs, de ses maîtresses ne lui avait pas coûté une larme. Il m'a paru que cet aveu n'avait pas moins choqué madame d'Épinay. » La situation est claire; c'est le roman qui est en train de finir pour faire place à la réalité, au désillusionnement, bien que sans atteindre, nous le verrons, l'attachement solide et le dévouement, c Madame d'Épinay a

eu un accès de migraine dont elle a pensé périr. J'allai la voir le lendemain ; nous passâmes la soirée tête à tête. La sévérité de son ami se perd, il distingue deux justices, une à l'usage des souverains. Je vois tout cela comme elle, cependant je l'excuse tant que je puis; à chaque reproche, j'ajoute en refrain : « Mais il est jeune, mais il est fidèle, mais vous l'aimez; et puis elle rit. »

Il en fut de cette liaison comme il arrive à des mariages plus réguliers : l'habitude, les intérêts communs, l'estime mutuelle prirent peu à peu la place de la passion et de ses agitations. Madame d'Épinay cessa de s'inquiéter des paradoxes de Grimm et elle s'habitua aux longues absences qu'entraînaient ses voyages. N'avait-il pas sa fortune î\ faire et ne devait-il pas chercher au loin les relations utiles? On est heureux d'ajouter que Grimm resta l'appui de son amie dans les traverses d'4ine vie fort éprouvée, et qu'il reporta sur la fille et la petite-fille l'affection qu'il avait éprouvée pour la mère. Les désordres de M. d'Épinay produisirent catastrophe sur catastrophe ; le scandale de ses dettes lui fit perdre sa erme générale; mais la leçon ne le guérit pas et il fallut l'interdire. Les mesures de l'abbé Terray atteignirent en outre madame d'Épinay, à qui il n'était resté que 8,000 livres de rente, et que ce nouveau coup acheva, ou peu s'en faut, de dépouiller. « Bon-

jour, madame, lui écrivait un de ses amis, en raillant la sérénité avec laquelle elle supportait ses malheurs, et souvenez-vous bien de ne pas vous croire trop heureuse d'être ruinée. » Sa philosophie était ici d'autant plus méritoire que ses enfants étaient restés à sa charge dans le naufrage de la fortune conjugale, que son (ils, à peine entré dans la vie, montrait les mêmes goûts de dépense que le père et dut à son tour être secouru, enfin qu'elle avait une fille à marier. Heureusement qu'Angélique était charmante et qu'un oncle avança, pour la dot, 30,000 livres remboursables sur les revenus des biens affectés au payement des dettes de M. d'Epinay. Angélique, qui n'avait que quinze ans, épousa un homme plus âgé qu'elle de vingt-cinq, un beau parti d'ailleurs, le vicomte de Belsunce, gentilhomme de Navarre où il avait un château et remplissait féodalement les fonctions de grand bailli d'épée. Madame d'Épinay, malgré son état habituel de maladie, vécut encore assez longtemps après ce mariage; elle mourut en 1783, un an après son mari. Ce fut Grimm qui se chargea du sort d'Emilie, la fille des Belsunce, pour laquelle il s'était pris d'une affection toute paternelle. Il se préoccupa de bonne heure de son établissement, travailla à lui créer une petite fortune, y intéressa l'impératrice Catherine, et finit par la marier au comte de Bueil.

Le désir d'être à peu près complet dans uQe biographie qui n'avait pas encore été écrite ne me permet pas de clore le chapitre de la vie privée et de la vie littéraire de Grimm sans y faire entrer le récit d'une imprudence et le souvenir d'une mystification. L'imprudence fut causée par un accès d'humeur satirique. Diderot venait de donner au théâtre ses deux pièces, le Fils naturel et le Père de famille. Ses ennemis ayant répandu le bruit qu'il en avait pris le sujet dans Goldoni, Deleyre et Forbonnais crurent ne pouvoir mieux le justifier qu'en traduisant les comédies de l'auteur italien. Grimm paraît s'être chargé de la publication et avoir saisi cette occasion pour exercer une vengeance et pour railler un ridicule. Les deux pièces parurent séparément, ornées chacune d'une épigraphe burlesque et d'une dédicace où des allusions blessantes se déguisaient sous les formes de l'hommage. Les noms des dames à qui s'adressaient ces épitres étaient remplacés par des étoiles, mais ils étaient reconnaissables aux titres dont ces astérisques étaient < accompagnés : c'étaient la princesse de Robecq et la comtesse de la Marck. La première avait été la -j maîtresse de Choiseul et était connue par la haine -^ qu'elle professait pour le parti philosophique; elle-^

usa, dans la suite, de la faveur dont elle jouissait :

près du ministre pour faire jouer les Philosoph

de Palissol et pour faire mettre Morellet à la Bastille. La comtesse de La Marck, née Noailles, paraît surtout avoir eu des prétentions au bel esprit. La cruauté de la satire de Grimin échappe en grande partie aujourd'hui avec le sens des insinuations dont elle est semée. Il en parle lui-même dans la Correspondance comme d'un c persiflage auquel personne n*a rien compris et que tout le monde a voulu expliquer ». Ce qui est certain, c'est que les victimes s'y reconnurent et cherchèrent à atteindre les coupables. Naturellement soupçonné, puisque c'était la défense de ses pièces de théâtre qui avait été l'origine de la publication, Diderot se justifia et couvrit en même temps Deleyre et Forbonnais, en déclarant qu'il avait eu leurs traductions entre les mains, Tfiais qu'elles différaient de celles qui avaient été imprimées et n'étaient accompagnées d'aucune dédicace. On ajoute, mais sans preuve, que Grimm fut soupçonné, et que son ami se donna pour coupable ^lin de le sauver. Il resterait alors et, au fond, il reste en tout état de cause à expliquer comment Diderot se sauva lui-même. Le bruit qu'avait fait Cîette malencontreuse plaisanterie paraissait apaisé lorsqu'il recommença, deux ans après, à l'occasion ^e la pièce des Philosophes et de la mort de madame de Robecq. Palissot, pour justifier près de Voltaire ses attaques contre le parti de V Encyclopédie y repro-

182 MELCHIOn GRIMM.

duisitses accusations contre Diderot, qu'il persistai à lenir pour l'auteur des libelles. Voltaire défendi l'accusé, tout en affectant de blâmer la publication « M. le duc de Choiseul, écrivait-il à Thiriot, sai très bien que je condamne plus que personne le Irai indécent el odieux contre madame la princesse d Robecq. 11 est absurde de mêler les dames dans de querelles d'auteurs. Voilà des philosophes bien ma ladroils! Il faut se moquer des Fréron, des Chai meix, des Le Franc, et respecter les dames, surtoi les Montmorenci. »

Le pénurie des détails sur la vie privée de Grimi sera noire excuse pour mentionner une plaisanter! que des amis, sans nul doute, se permirent à s« dépens. On a trouvé dans ses papiers des lettres so disant écrites par mesdemoiselles Leclerc et Mir danseuses de l'Opéra *. La première, d'après cet correspondance, avait entendu parler de l'admiralic que le philosophe professait pour sa danse et elle 1 donnait un rendez-vous. Une seconde lettre exprin l'amour et le bonheur, une troisième crie ù la tr hison. Miré prend ensuite la plume pour racont la mort de la pauvre Leclerc et pour demander à remplacer dans le cœur de Grimm. Le sel de cel

1. Les éditeurs du volume suppléinontairo de 1820 s'y S' laissé prcudrc. Ces lettres leur ont paru avoir « un caractère vérité qui repousse toute idée d'imposture »•.

mystification, vraiment assez drôle, est dans l'excentricité du style et de l'orthographe attribués aux deux figurantes, et plus encore dans les ridicules mis au compte du prétendu galant. C'est sur le ministre de Francfort que ces demoiselles ont jeté leur dévolu; elles lui donnent de l'Excellence et en même temps du savant el du philosophe par le nez; elles ont, par-dessus le marché, entendu dire qu'il est plein de sentiment. Il est vrai que ce « Saxon sans pareil >, soupçonné d'infidélité, devient aussitôt un « perfide et bavard petit-maître ». On reconnaît, sous une forme badine, les travers dont s'amusaient les amis de Grimm; il était considéré, mais il donnait prise à la raillerie; il avait de l'esprit, mais pas tous les genres d'esprit.

La Correspondance littéraire dut de bonne heure paraîlre à Grimm un provisoire, pour ne pas dire un pis aller. Elle ne l'empêcha poinl, dans tous les cas, de fortifier l'indépendance qu'elle lui assurait par l'adjonction de relations utiles et de fonctions rétribuées. La mort du comte de Frise, en 1755, l'avait atteint dans ses intérêts aussi bien que dans ses affections, car si, depuis quelques années, il n'était plus aux gages du comte comme secrétaire, il avait continué de demeurer chez lui, et de trouver en lui, au besoin, un protecteur généreux. < Avec le comte, écrit madame d'Épinay, il n'avait besoin de rien. » 11 fallut donc aviser à fermer la brèche inopinément faite dans sa position. Ses amis s'y employèrent et le recommandèrent au duc d'Orléans, qui se l'at-

tacha en qualité de secrétaire de ses commandements, avec 2,000 francs de traitement. Cette place, qui permettait à Grimm d'aller à la cour, ne paraît lui avoir imposé que des devoirs d'étiquette. A Toccasiondelamort d'Orléans-Egalité, en 1793, Grimm dans une lettre à Catherine, trace un portrait du prince qu'il avait servi : « Ce n'était pas un génie, ce n'était pas un aigle; il avait peut-être l'esprit assez borné, mais la nature l'avait doué d'un tel instinct pour l'honneur et pour les honnêtes gens que jamais aucun mauvais sujet ne put l'approcher, encore moins le circonvenir ou durer auprès de lui... Cet instinct, ce goût inné pour ce qui est honnête préserva le duc d'Orléans de toute contagion avec les gens d'un caractère équivoque, quelque aimables qu'ils pussent être d'ailleurs. Cela n'empêche pas que le goût du plaisir ne l'entraînât quelquefois, tout comme un autre, dans la mauvaise compagnie, mais la dignité de son rang et une certaine bienséance le suivaient jusque dans ses orgies ; ses compagnons de plaisir y trouvèrent toujours le prince. Le respect dû au public ne fut jamais blessé ; le secret environnait ces parties, et au milieu de ces petits écarts dont personne ne voyait les traces, la cour du Palais-Royal jouissait de l'existence la plus brillante. Tout ce qu'il y avait en France de plus respectable aspirait à l'honneur d'y être admis; on

186 • MELGHIOR GRIMM.

n'était pas de bon Ion sans en être, et si Louis XV était roi à Versailles, on appelait le duc d'Orléans le roi de Paris. »

L'ambition de Grimm ne fut pas satisfaite par une place qui, comme il s'en assura assez vite, ne pouvait le conduire à rien de plus. Il se sentait les qualités du diplomate, le coup d'œil, le jugement, ce je ne sais quoi qui rend propre au maniement des hommes et des intérêts publics. Sa gazette manuscrite l'avait mis en relation avec des princes et des ' princesses à l'étranger; de plus, il avait fait à Genève la connaissance de Mallet, l'historien du Danemark, qui entretenait une correspondance politique avec des cours allemandes, et qui paraît avoir été le premier à exciter l'ambition de Grimm en lui ouvrant la perspective de représenter ces cours à Paris. On ne s'étonnera donc point si une lettre à Diderot nous le montre, au mois de mai 1759, sur le point d'entrer dans la carrière, et cherchant à faire accepter à madame d'Épinay les sacrifices qu'allait entraîner un nouveau genre de vie. Il écrit de Genève, où son amie suivait depuis dix-huit mois un traitement de Tronchin, et où il avait été appelé près d'elle par une aggravation de la maladie :

« J'épuise pour l'encourager, dit-il, tout ce que la philosophie peu t dicter de plus vrai et, il faut l'avouer, de moins consolant pour un cœur sensible. C'est que

je cherche moins à la consoler qu'à diminuer en elle cette ivresse qui feniit le bonheur de ma vie si nous étions destinés à vivre comme nous avons vécu depuis quatre mois. Elle sera toujours l'objet de toute ma tendresse et de tous mes soins, mais je pourrais bien à mon tour être détourné de cette douce occupation par des devoirs et des affaires qui, à vue de pays, vont se multiplier. La ville de Francfort me presse de me charger d'entretenir une correspondance avec elle; cette occupation me plaît et me convient fort en ce qu'elle met à portée de montrer ce qu'on sait faire. Je n'attends pour accepter que le consentement du prince (le duc d'Orléans) que j'espère recevoir ces jours-ci. Ne parlez de mes projets à personne; du secret dépend peut-être leur réussite. >

Au lieu d'une simple correspondance politique, ce fut d'une mission diplomatique que drimm fut chargé. Les péripéties de la guerre avaient mis la ville de Francfort dans la nécessité d'adresser de nombreuses réclamations à la cour de France, et avaient fait comprendre aux magistrats de celte Cité l'avantage d'avoir à Paris un envoyé régulièrement accrédité. Grimm était encore à Genève lorsqu'il reçut sa nomination d'envoyé de la ville libre de Francfort, aux appointements de 24,000 livres par an. Quel changement de fortune pour le pauvre

étranger échoué à Paris dix ans auparavant ! Le voilà € monsieur l'ambassadeur », comme Diderot se plaît désormais à l'appeler. « M. Grimm est très content de sa nouvelle carrière, écrit madame d'Épinay à M. d'Affry; il a très bien réussi auprès du ministre, sa besogne lui plaît et Toccupe sans l'excéder. Si l'on en excepte un jour par semaine qu'il passe à la cour, nous menons la même vie et nous le voyons autant qu'avant mon voyage. » Cet heureux début ne tarda pas à être troublé. Il y avait à peine un an que le représentant de la ville libre remplissait ses fonctions lorsque ses lettres à Mallet furent interceptées à la poste. Il s'y moquait du comte de Broglie, le capitaine Tempesta, comme il l'appelait, c qui a fait une marche diablement savante pour parvenir à se faire prendre ses six pauvres petites pièces de canon > ; il y critiquait la politique de la cour et les opérations de la guerre, et il fut dénoncé comme traître et espion. En vain le duc d'Orléans essaya-l-il d'intervenir : tout ce qu'il obtint fut que son protégé pût rester en France. Le bruit finit par se calmer et l'affaire par s'oublier, mais Grimm avait dû se démettre de ses fonctions de ministre accrédité.

Il n'était pas homme, du reste, à se laisser abattre par un échec; dès l'année suivante, nous le voyons renouer ses fils. Son ami, le marquis de Castries,

ayant été grièveraenl blessé dans la campague de Westphalie, Grimm courut lui donner ses soins. € C'est toujours lui, s'écrie le bon Diderot; il est parti sans que j'aie eu le temps de l'embrasser, à deux heures du matin, sans domestiques, sans avoir mis ordre à aucune de ses affaires, ne voyant que la dislance des lieux et le péril de son ami. » Le dénouement est incontestable; il ne cachait, il ne pou- \ait cacher aucun calcul. Seulement, — et nous vivons ici tout le caractère de Grimm, — la générosité du premier mouvement n'excluait pas chez lui les combinaisons. Il revint par Gotha où il revit la duchesse Louise-Dorothée, dont il avait déjà fait la «onnaissance, à ce que je présume, en 1753, qu'il ^^omptait au nombre des abonnés du journal manuscrit, et dont il va devenir maintenant le correspondant particulier. Trois ans plus tard, ce sont des elations semblables formées avec la landgrave de lesse. D'autres voyages le conduisent à Berlin et à étersbourg; Frédéric et le prince Henri l'honoraient de leurs lettres; Catherine le traitait sur le ied de la confiance et de la familiarité. El les brilanles accointances conduisirent aux solides avanages : Grimm devint ministre de la cour de Saxejotha à Paris; la landgrave lui confia son fils dans cies voyages en Angleterre et en Russie; enfin, quand \a Révolution eut dépouillé Grimm de ses places et

Teul réduit a la misère, Catherine vint à son secours avec une inépuisable générosité. Telle est l'esquisse de la seconde moitié de la vie de notre écrivain, de ce qu'on pourrait appeler sa carrière politique; il nous reste à y entrer avec plus de détail au moyen de ses correspondances privées avec les souverains.

La mauvaise grAcc avec laquelle Pl'cdéric répondit longlemps aux avances de Grimm ne parvint pas à rebuter celui-ci, et Dieu sait cependant combien le roi se montra récalcitrant. Si la Correspondance était faite pour quelqu'un, il semblait que ce fût pour un monarque poète, écrivain et philosophe ; il n'en fallut pas moins un siège en règle pour l'amener à la recevoir. A peine la paix de Hubertsbourg était-elle signée, que le chroniqueur, comptant sur les loisirs dont le guerrier allait jouir, fit jouer les influences dont il disposait. Il s'adressa à la fois à la reine de Suède, sœur de Frédéric, et à la duchesse de Saxe-Gotha. Et dans quels termes d'ardeur tout ensemble et d'humilité n'implorait-il pas leurs services I

192 MELCBIOR GRIMM.

« Je sais tout ce qu'on peut dire sur la témérilé de ce projet, ccril-il à la duchesse, et s'il n'y avait pas le Rhin entre le roi et moi, je crois que je mourmis de peur d'avoir osé le concevoir; mais aussi quels ressorts n'emploie-je pas pour le faire réussir ! Et lorsque je paraîtrai devant le héros du siècle sous la protection de Votre Altesse, et me vanterai de celle de la reine de Suéde, ne dois-je pas compter sur une indulgence capable de rassurer le plus timide? Je regarde la permission d'offrir mon travail à Sa Majesté comme le plus grand bonheur qui puisse m'arriver; ainsi je ne mettrai point de borne à tout ce que Votre Altesse sérénissime voudra bien faire pour moi dans celte occasion. Cependant, madame, je n'oublie point l'excès de vos bontés, et ce souvenir, qui me trouble et m'enchante, devrait me faire trembler que vous ne les portiez au delà de tout ce que j'oserais désirer ou que je pourrais jamais mériter*. >

La négociation réussit; Frédéric consentit à recevoir les feuilles, et la duchesse se chargea de les faire passer elle-même à Berlin. Grimm se montre pénétré de tant de bonté, il en fond en larmes, mais il ne laisse pas d'être troublé à la pensée du lecteur devant lequel il va périodiquementcomparaitre. c J^

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