Melchior
Un soleil presque brillant venait de se lever avec un jour que les Parisiens saluent avec un reste d'insouciante gaîté, et midi n'avait point encore sonné qu'à chaque coin de rue un inévitable garde municipal semblait annoncer, par sa présence, qu'il passerait une foule
de masques sur les boule varts. Cependant, la triste et ridicule folie de se parer d'oripeaux, de couvrir sa figure d'un masque infect, de mouches et de carmin commençait à tomber tout-à fait en désuétude, et il n'était déjà plus permis qu'à la mauvaise compagnie ou à la première jeunesse de se faire ridicule pour amuser les autres. Aiissi, cette jeunesse insoucieuse qui tenait impérieusement au droit de célébrer le mardi gras en plein vent, s'y livrait avec toute la joie délirante et cynique, qui inspire assez souvent aux gens raisonnables qui en sont témoins plus de dégoût que de sympathie.
Une calèche attelée de quatre chevaux blancs , chargée de postillons de Longjumeau, de batelières, etc., etc., et conduite à la Daumont, par d'élégans jockeis qui chancelaient sur leurs montures, était arrêtée par la file devant le café Anglais; l'équipage était leste, soigné, brillant; les costumes d'une excessive fraîcheur, et ceux qui les portaient,
au milieu de leurs désordres de tous genres, conservaient, les hommes surtout, une sorte de distinction et d''habitudcs aristocratiques.
Mais ce n'était point seulement la fashionabilité et la recherche de celte voiture qui attirait l'attention, elle se fixait principalement sur un jeune homme d'une taille élevée, dont les formes étaient exactement accusées par un riche costume calabrais. La fidélité de ce costume étonnait moins encore que la figure belle et régulière de celui qui le portait, l'expression en était si attachante que les regards ne pouvaient s'en détourner. La couleur tranchée de la plume qui ornait son haut feutre gris chargé de rubans, et retombait avec une majestueuse fierté sur son épaule, prêtait à ses yeux un merveilleux éclat. Ces yeux d'un noir de jais eussent été peut-être effrayans de vivacité, si de longs cils touffus et fins comme de la soie n'en avaient tempéré Téclat.
Contre Thabitude de ceux qui se déguisent, le Calabrais n''avait point sali sa figure de
rouge; elle était fort pale au contraire, et sans le vif incarnat de ses lèvres presque trop prononcées , on eut pu trouver qu'elle manquait d'animation. Des pistolets richement montés sortaient à demi d'une ceinture de pourpre; mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans celui qui était revêtu de ce riche costume, c'est qu'il ne semblait point déguisé pour une fête. Debout, au milieu de la calèche arrêtée , le Calabrais promenait ses regards ennuyés et rêveurs, de la foule pressée sur les boulevarts, aux fenêtres garnies de femmes , et ne paraissait nullement partager la joie tumultueuse de ses compagnons de plaisirs.
Tout à Coup sa figure s'éclaira d'un sourire, et sans attendre qu'on lui ouvrît la portière, il sauta légèrement par-dessus une des roues de devant et entra dans la barrière qui règne devant le café Anglais. Vainement une des batelières le rappcla-t-ellc, en l'avertissant que la calèche se remettait en marche, le Calabrais ne l'entendit pas, ou feignit de ne pas
3IELCHI0R. 5
r entendre, et «'asseyant à une table où un jeune homme était déjà placé, il tourna le dos au boulcvari , comme s'il était las de l'attention qui s'attachait à lui.
— • Qu"es-tu devenu depuis trois jours, Raphaël, demanda-t-il après avoir vidé une carafe d'eau qui se trouvait devant lui ? J'ai envoyé chez loi chaque matin, ne pouvant y aller moi-même, on est toujours venu me dire que tu nV étais pas.
— Je ne suis en effet de retour à Paris que depuis deux heures, répondit Rapheal, je désirais vivement te voir, mais où te trouver durant ces jours de fêtes et de folies.
— Est-ce que tu n'as pas été, est-ce que lu n'iras pas une seule fois au bal? dit le Calabrais eu demandant une seconde carafe d'eau.
Uaphael secoua la tète et fixa un triste et profond regard sur son ami.
— Tu me prends en pitié, n'est-ce pas, et ma vie inutile et débauchée fait honte à ton a,mitié? Tu as raison, je ne sais quel mauvais
6 ivJelchior.
génie me pousse à accepter des engagemens qui m'ennuient mortellement . Cependant que veux-tu, Raphaël, jene sais pas rester seul, je me sens mécontent de moi, et je me fuis avec tant de soin que la plus mauvaise compagnie me paraît préférable à la mienne. Je n''aime que toi, loi seul me conviens, mais ton existence est si différente de celle queje mène et...
— Elle doit l'être, répondit Raphaël, je n"'ai d'autres [ressources que celles que me procure mon travail. Heureusement j'aime peu le monde et, sans te blâmer, je t'avoue que je ne comprends pas, Melchior, le charme que tu peux trouver dans la vie que tu mènes.
— Du charme! interrompit assez dédaigneusement Melchior, je ne pensais pas que tu me crusses assez sot pour en chercher là.
En parlant ainsi, il jeta négligemment le chapeau qui couvrait sa tête, et son front parut aux yeux de Raphaël chargé de nuages, d'ennuis et de larges rides.
— Tu ne parais pas content, reprit son
51ELCHI0R. 7
ami, et l'expression de ta physionomie n'est guère d'accord avec ton habit de fête.
— Le diable emporte l'habit de carnaval et les femmes.
Raphaellaissa échapper un sourire.
— Ton sourire de raillerie me déplairait singulièrement sur la bouche d'un autre, continua Melchior. Tu sais que je ne suis pas très patient.
— Je sais que tu te laisses facilement dominer par ta violence, mais je sais aussi qu'en y réfléchissant, tu sais distinguer l'expression de l'amitié d'avec celle de la moquerie. Je souris de ton découragement que j'ai vu tant de fois céder à une nouvelle distraction. Tu maudis le carnaval, et personne, j'en suis sûr, n'y a fait tant de folies que toi. Tu maudis ton habit, et que de soins et d'étude n'as-tu pas apportés, j'en suis certain, pour qu'il soit aussi fidèlement magnifique. (^)uant à tes maîtresses, je ne sais pas si tu les aimes réellement, mais tu sais les poursuivre avec ardeur si tu les aban-
8 Î\1ELCH!0R.
donnes avec nonchalance. Jaloux comme un pacha, généreux comme un fou, tu t'es fait l'idole de ces créatures qui attirent les regards et attristent l'âme.
— En vérité ! s'écria Melchior, je ne sais pas pourquoi elles m'aimeraient; mais qu'importe! à celles à qui je m'adresse il ne faut que des fêtes, que des plaisirs, que des parures, cl mon cœur n'entre pour rien dans ce que je leur accorde.
— Je me plais cependant à te croire sensible, dit Raphaël, en fixant ses yeux limpides et doux sur ceux de son ami.
— Je puis le penser mieux qu'un autre, moi que tu as défendu, avec qui tu as voulu tout partager en me trouvant pauvre et malade.
— Je t'aime toi, Raphaël, je t'aime, et malheur à qui t'offenserait! Quant à l'amitié subite que je t'ai montrée, elle a tenu à mon caractère qui ne peut supporter l'ombre de l'injustice. La première fois que je te vis, j'étais avec deux ou trois fous comme moi au
Lalcon de rOpcra. Après avoir regardé toutes CCS femmes parées, qui viennent là se faire admirer à jour fixe, mes yeux retombèrent ensuite sur le parterre. Je remarquai ta tétc blonde et jeune, fixée sur la scène, avec un intérêt que je ne porte plus au spectacle, moi déjà si usé pour les plaisirs de ce genre. Dans renlr'acle tu sortis, quand tu voulus rentrer on avait rejeté ton gant que je l'avais vu déposer avec soin; on le disj)uta ta place que tu défendis avec une modéra! ion qui s'alliait à la fermeté. Mais les lâches se mirent dix contre toi, je sentis l'indignation rougir mon front, et sans balancer je fus à les côtés.
— Excellent ami!
— Ne me loue pas , Raphaël, ce que je faisais pour toi, je l'aurais fait pour tout autre homme qu'on aurait essayé de vexer en ma présence.
— C'est possible; cependant quand je fus malade, toi si avide de plaisirs, lu ne manquas pas un jour de venir me voir. Tu m'entouras
de soins, tu n'épargnas rien pour me sauver.
— Je défendais mon bien à la mort, interrompit Melchior, tout insensé que je suis, je savais bien que tu m'aimais, et ce n'est point auprès de ceux qui courent les fêtes avec moi, que j'eus cherché un ami. Tiens, si lu le veux, je vais t'en donner la preuve : ils sont éloignés, je vais aller quitter ce ridicule déguisement, nous passerons le reste du jour ensemble.
— Bien des fois je t'ai vu former un semblable projet, observa Raphaël en secouant la tète, et jamais...
Il fut interrompu par le nom de Melchior , prononcé ou plutôt crié par plusieurs voix impatientes et joyeuses. La calèche était revenue sur ses pas.
— Je vais leur déclarer qu'ils me lassent , que je veux être libre , sécria Melchior en sortant sans reprendre son chapeau.
Mais cette résolution ne tînt pas plus que d'autres de ce genre qu'il avait tant de fois
MELCilIOÎl. 11
formées. Raphaël ne s'en étonna point, et sans attendre que Melchior lui demandât son chapeau , il le lui tendit.
— Je te jure, dit31elchioren le prenant, que j'aimerais cent fois mieux rester avec toi, mais ce fat de Dorsain avait déjà pris ma place auprès d'Aline et se vantait, j'en suis sur... >^ Raphaël le salua de la main et s'éloigna sans tepondre.
Le temps qui était resté magnifique toute la matinée, se couvrit vers le soir de nuages noirs et épais qui se fondirent tout à coup dans des torrens de pluie. Elle tombait avec un bruit monotone et continuel qui s'unissait à celui que Melchior produisait sur le parquet de sa cbambre qu'il arpentait avec une sombre et
violente agilalioii. Le costume si frais, qu'il avait revêtu le matin, était jeté sur un meuble, ainsi que le feutre gris dont les rubans et la plume mouillés attestaient la négligence ou la précipitation avec laquelle on les avait exposés à la pluie.
Ce désordre était tristement éclairé par une seule bougie dont la lueur se reflétait sur la figure altérée de Melchior.
— Ma mère ! ma mère ! répétait-il avec angoisse ; vous retrouverai-je ? Si cet insolent de Dorsain allait me blesser. Ce ne serait rien qu'il me tuât ; mais m'empêcher d'aller recevoir la bénédiction de ma mère , de lui demander son pardon, vivre et la laisser mourir sans recevoir son dernier baiser.
Abattu par sa torture morale et ses fatigues physiques , Melchior tomba enfin sur un fauteuil , il y resta long-temps dans une apathique immobilité , cent fois plus pénible que l'agllation ; dans un tel accablement, la douleur qui semble extérieurement s'être calmée,
JIELCHIOR. 15
ronge le cœur ayec bien plus de profondeur.
Melchior laissa peu à peu aller sa tète sur le dossier du fauteuil , ferma les yeux et tomba dans une somnolence d'autant plus cruelle «ju'elle lui enleva la possibilité de se soulager par le mouvement; il ne rêvait point, puisqu'il ne dormait pas , mais à travers ses paupières brûlantes passaient comme de magiques tableaux des souvenirs d'enfance , queThommc conserve jusqu'au tombeau :
Il revoyait sa belle ville de Gênes qu'il avait tant aimée et qu'il regrettait toujours ; Gênes reluisante de ses palais , de ses balcons de marbre ; il se promenait dans ses jardins en amphithéâtre couverts d'orangers et de fleurs ; il revoyait Gênes somptueuse et parée de ses souvenirs glorieux; Gênes obscure et originale ; Gênes , où s'était écoulée l'enfance et l'adolescence de Melchior. Il revoyait sa mère sous de beaux orangers en fleurs; il jouait à ses pieds et il la retrouvait encore dans une petite maison sombre et délabrée , où elle avait con-
tinuellcmcnt pleuré , et puis à côté de celte image chérie apparaissait celle d'un homme d'une figure impassible et sévère dont la voix haute et métallique se mêlait au bruit de la pluie. Le réel alors se confondait avec le fantastique, et Mclchiorne savait plus distinguer l'un de Tautrc.
Il était encore affaissé sous cette fatigante vision, quand la porte de sa chambre s'ouvrit vivement et lui fit quitter son fauteuil en poussant un sanglot.
— Mon Dieu ! que t'est-il donc arrivé? s'écria en entrant Raphaël , dont les habits imprégnés d'eau attestaient à la fois l'inquiétude et l'empressement.
Ce que j'ai, je souffre; mais dis -moi
d'abord , M. Galeozzi est-il déjà arrivé.
— Ton père...
— Cet homme n'est pas mon père, tu le sais bien .
— L'altends-tu?
—Je te dis qu'il va vcnîi*. Et encore une fois,
nous allons recommencer nos violentes discussions.
— Melchior , reviens à toi , apprends moi...
— Ma mère se meurt! s'écria Melchior en couvrant ses yeux de ses ma"ns crispées; et il retomba anéanti sur son fauteuil.
Raphaël prit la tête de son ami sur sa poitrine et la garda long-temps, avec cette touchante sollicitude que l'amitié semble emprunter à la tendresse maternelle. Melchior pleura alors amèrement. Celte sécrétion de la douleur le soulagea ; mais bientôt revenu à la hauteur violente de son caractère il eut comme une sorte de honte de s'être laissé dominer par la faiblesse; il quitta la poitrine de son ami, essaya de reprendre de la fermeté et secouant sa chevelure en désordre , il parcourut sa chambre à grands pas. Raphaël garda le silence sans cesser de s'occuper de lui , il ranima le feu presque éteint et connaissant l'impressionnabilité de son ami aux choses extérieures,
il fit disparaître adroitement le déguisement qu'avait porté Melchior, éclaira davantage l'appartement, et le prenant doucement par le bras, il le conduisit vers un fauteuil et se plaça près de lui.
— Excellent ami ! murmura Melchior , je le retrouve toujours au moment du chagrin , j'ai beau te négliger , tu ne m'abandonnes jamais et...
— Puisque tu me regardes comme ton véritable ami , interrompit Rapheal , confie moi donc ce que tu vas faire.
— Partir demain ; tiens , lis celte lettre de Flavie.
— Flavie , ta cousine, je crois ?
— Oui , je t'en ai peu parlé , ma vie, depuis que je te connais a été si follement occupée , insensé que je suis !
Raphaël lut la lettre tout haut pour tâcher de changer les réflexions de Melchior , il préférait le ramener à la douleur , à le voir abattu par le remords.
La lettre de Flavie était courte , elle engageait Melchior à partir à l'instaut même ; elle ne lui cachait pas que l'état de sa mère semblait dangereux. Elle ajoutait que M. Galeozzi était attendu de jour en jour , mais, que comme de coutume , on ignorait le moment précis de son arrivée.
Cette lettre écrite avec une extrême sensibilité ne contenait cependant aucune expression exagérée de douleur , c'était précisément ce qui lui donnait une couleur de vérité touchante qni plut à Raphaël.
— Ta cousine ne t'ôte point tout espoir ,' dit-il d'un ton consolant ; il n'est pas question que ton beau-père vienne à Paris , pourquoi te montres-tu donc tellement effrayé...
— Tu as raison de parler ainsi , parce que tu ne sais pas que ma pauvre mère souffre depuis bien long -temps. Quant à la crainte de voir ici M. Galeozzi , je conviens qu'elle ne tient qu'à un état d'excitation nerveuse auquel je suis en proie depuis quelques mois.
20 MFXCHIOR.
J'ai reçu celte lettre en rentrant ici pour prendre de l'argent, le dernier qui me reste, juge quel effet elle a dû produire sur moi ; je ne m'occupais que de plaisirs , tandis que ma mère souffrait, qu'elle meurt peut-être... Ah ! Raphaël, que lu dois me mépriser.
— Je te plains , mon pauvre ami , car depuis un an que je te connais , je ne t'ai jamais vu véritablement heureux , et tu condamnes trop sincèrement tes erreurs pour que je n'espère pas qu'elles seront les dernières. Tu pars demain...
— Je serais déjà en roule, si je ne me battais au point du jour.
— Un duel ! s'écria tristement Raphaël.
— Si je succombe, tu l'écriras à Fiavic, tu bji diras qu'elle cache ma mort à ma mère ; si elle se rétablit, elle saura assez tôt la vérité. Ouant à M. Galeozzi , il ne regrettera qu'une chose , c'est que sa victime lui soit échappée.
— Tu parais bien irrité contre lui.
•- Cet homme m'a perdu en voulant me
WELCHIOR. 2t
sauver peut-être , la violence de son caractère a trop choqué le mien; il a voulu me dominer par la force et l'autorité : c'est un tyran qui n'écoute que sa volonté sous laquelle il prétend que tout plie et se courbe. Fier de sa haute intelligence en affaires , ce ne sont point des hommes qu'il veut autour de lui , ce sont des machines à faire mouvoir à son gré.
— Cependant tu m'as dit plusieurs fois, observa Kaphael, que la conduite de M. Galeozzi envers ta mère et même envers loi, avait souvent été généreuse et noble. Ce souvenir ne devrait-il pas te calmer?
— Rien ne me calme, Raphaël, mon cœur est trop irrité; à vingt-cinq ans la vie m'est à charge, et si j'avais reçu la bénédiction de ma mère, je voudrais que Dorsain me tuât demain.
— A quelle heure te bals-lu ?
— A dix heures. Le fat m'a dit qu'il ne pouvait se lever plus matin.
22 MELCmOR.
— Et sans doute ce duel est venu à l'occasion d'une femme.
— Une femme en est le prétexte, mais depuis long-temps Dorsain me déplaît, il est fier de ses richesses, vain de sa position, et une fois devant moi il a parlé avec mépris de ceux qui gagnent de l'argent dans le commerce. Je hais M. Galeozzi, mais je soupçonnai que Dorsain voulait m'ofîenser, et dès ce moment j'ai cherché l'occasion de punir cet insolent.
— Que de contrastes dans ton caractère, Melchior! comme il est formé d'élémens qui ne peuvent s'allier. Je crains que tu ne sois souvent malheureux par tes passions; essaie donc de les vaincre.
— Il t'est facile de parler ainsi, Raphaël, les tiennes ne te dominent point.
— Tu te trompes peut-être beaucoup, mon ami, mais j''ai déjà souffert, j''ai vu souffrir. Elevé au milieu de privations, mais soutenu par une relip:ion éclairée, j'ai appris à me dominer. Cependant, crois moi, une liqueur
contenue ne fermente qu'avec pbis de violence. Il va sans dire que je suis ton témoin. Tu partiras sans doute de suite après le combat.
— Je partirai. Ah ! Raphaël, qui sait combien d''heures de vie me restent encore. Si je péris, je laisserai non seulement une réputation entachée, mais des dettes que je n'ai fait que par vanité.
— Je l'espère, mon ami, celte affaire s'accommodera; oui, Dieu permettra que tu vives pour aller rejoindre ta mère. Quant à tes affaires, je tâcherai de les arranger.
— Excellent ami! tu t'occupes de ma position, tandis que la tienne... *
— Elle va changer. Je reprends mon emploi auprès d'Emile de Valabert...
— Reprendre une telle chaîne, t'abaisser.
— On ne s'abaisse dans aucune situation, mon ami, et tu oublies qu'Emile a dix-huit ans. J'avais cet âge quand il entra au lycée que j'allais quitter. M. de Valabert eut occasion
24 WELCHIOR.
de me coiinailre, et prit assez d'estime dans mon caractère, pour se décider à me confier réducation de son fils qu'il rappela à la maison paternelle ; l'éducation d'Emile étant finie, je l'ai quitté, et je rentre avec lui aujourd'hui plutôt comme ami que comme instituteur. M. de Yalabert me traite d'une manière si avantageuse et si honorable, qu'il y aurait folie à moi de refuser. Avant un mois, je pars avec Emile pour un long voyage.
—Pauvre Raphaël! soumelEre constamment sa volonté à celle d'un autre, \ivre toujours dans la dépendance.
— Tous les hommes sont dépendans, Melclîior. Oîsse donc de me plaindre, et revenons à toi. Dis-moi quelques mots de tes affaires ici, et lu pourras partir tranquille.
— Tu oublies que demain la pointe d'une cpée ou une balle,. .
— Tais-toi, tais-toi. Je vais te quitter quelques heures, essaie de dormir.
»— Ah! ne me laisse pas seul, ta présenço
welchior; 25
me calme, songe que nous allons nous séparer demain pour long-temps, peut-cire pour jamais.
— Eh! bien, c'est parce que nous allons nous quitter, non pour jamais, mais pour longtemps, que je te demande une entière confiance.
— Tu vas au-devant de mes désirs, Raphaël, je veux que tu me connaisses fout entier, tu m'en eslimeras sans doute moins, mais je suis sûr que tu ne pourras me retirer entièrement Ion amitié; et peut-être ta raison, tes conseils m'apprendront-ils à me soumettre? Laisse-moi d'abord te parler démon enfance, ce souvenir me fera du bien. Ah! pourquoi ne suis-je pas mort alors! Ma tombe serait réchauffée par le beau soleil de ma patrie. Je reposerais auprès de mon père, ma mère se serait consolée, en se disant cju'elle avait un ange au ciel. Aujourd'hui si je succombe...
— Dieu accueille Tàfce de l'innocent ÇQmpie son bien, dit Raphaël gravemci^t;
celle du coupable qui se repent comme sa conquête. Mourir enfant , c'est seulement avoir repoussé le breuvage pour n'en pas connaître l'amertume.
. Melchior garda long-temps le silence , les yeux fixés sur la flamme du foyer, qui projetait mille formes fantastiques ; Raphaël se laissa dominer par la même rêverie ; la pluie et le vent se faisaient entendre, le bruit tumultueux de la rue s était apaisé , cependant de momens en momens s'élevaient des voix rauques et tumultueuses , qui se conviaient à la joie, mais elles étaient bientôt étouffées par les élémens déchaînés, qui semblaient rire de leurs efforts pour les dominer.
Tout à coup plusieurs éclats de rire se firent entendre dans l'escalier et trois personnes entrèrent dans l'appartement.
— Je viens te chercher, cria une belle femme portant le costume de batelière , est-ce que tu as oublié que je t'attends. Le
IVIELCHIOR. 27
comte Dorsaiii voulait savoir où lu demeurais. Je l'ai amené.
Melchior salua froidement le comte , qui lui rendit son salut et s'appuya sur le marbre de la cheminée.
— Quoi ! tu as quitté ton costume , reprit Aline; habille-toi vite, on nous attend pour souper, et tu sais bien que je ne peux y aller sans toi.
— Madame , dit Raphaël en s'approchant d'Aline, Melchior a reçu d'inquiétantes nouvelles de chez Ini.
— Qu'importe î répondit-elle , ce soir les plaisirs , demain les affaires.
— Avez-vous une mère ?
— Tout le monde en a ou en a eu , repritelle en éclatant de rire ; est-ce que cela empêche de souper?
— Celle de Melchior est très malade.
— Se guérira-t-elle plus vite parce que son fils restera au coin du feu ? d'ailleurs, je veux qu'il vienne, je me moque bien de sa ni€<Hî.
— Cela se conçoit, prononça le comte Dorsuin avec ironie , il y a trois jours que la vôtre est morte à Thôpital.
Aline lança un regard de courroux au comte et sortit avec sa compagne.
— Monsieur, dit Melchior au comte, je ne m attendais pas à l'honneur de vous voir ce soir. Le désir que vous avez témoigné de savoir ma demeure vous aurait-il été intspiré par la crainte que je ne me trouvasse point au rendez-vous.
— Bien au contraire, Monsieur, je suis venu avec le désir de le prévenir. Je crois qu'il n'est personne au monde qui se permette de douter de notre honneur à tous deux, et un duel comme celui que nous projetons, peut nous faire passer pour des insensés. On dira que nous nous battons pour une femme perdue, et je vous avoue que je redoute cent fois plus un ridicule qu'un coup d'épée.
— Vous savez, Monsieur, que ce n'est pas la raison.,..
MELCHIGRï 29
— On ne le dira pas moins. Mon père est très souffrant dans ce moment, je crains...
— Et la mère de Melchior l'attend , interrompit Raphaël avec douceur. Messieurs , donnez-vous la main , entre braves gens une telle affaire ne peut avoir de suite.
Le comte tendit la sienne à Melchior et dit avec beaucoup de dignité :
Je ne connais pas M. Galeozzi, je n'en avais jamais entendu parler ; quand je me suis exprimé avec humeur devant vous à l'égard de ceux qui trafiquent d'argent, je n'ai pu avoir aucune intention de vous blesser; je venais de perdre dans le moment une somme considérable confiée à l'un d'eux.
— Je suis satisfait , Monsieur, interrompit Melchior, je reconnais que ma susceptibilité s'est alarmée mal à propos. Je vous remercie de votre noble franchise ; acceptez mes excuses de m'ètre montré si prompt à m'oft'enser.
Le comte salua et quitta les deux amis. Raphaël regarda Melchior avec un mou-
vemeiit de joie que celui - ci réprima.
— J'avais une chance d'être tué, s'écria-t-il avec découragement, et si ce Dorsain allait proclamer que j'ai bien facilement consenti à ne pas me battre.
— Parle-moi de ta mère, de ton enfance ,' de Flavie. Allons , Melcliior, la moitié de les chagrins n'est-elle pas mon bien.
— Tu le veux , dit Melchior, il faut l'obéir, mais depuis que je suis plus certain de la durée de ma vie , je recule devant la pensée de jeter un coup d'œil sur ce que je l'ai faite.
— Ma famille ëtait une des plus nobles de Gênes, et la plus grande partie de ses membres s'étaient illustrés dans les guerres de notre république, mon pcre particulièrement fut grièvement blessé au siège de Gênes. Forcé de quitter le service, il se maria, et après avoir souffert de longues années, des suites de
32 MKLCHIOR.
SCS blessures, il en mourut. Je n'avais que cinq ans, cependant je me rappelle parfailemenl la fatale nuit où il expira.
Bla mère le soutenait dans ses bras, on m'avait assis ou plutôt couché sur le bord de son lit, et sa main affaissée sur mon front, semblait y imprimer une dernière bénédiction. La fenêtre était ouverte, et des milliers d'étoibfs scintillaient sur ie ciel d'un azur foncé; je ne comprenais pas le malheur qui allait me frapper, cependant je pleurais, car je voyais pleurer ma mère, et tous nos serviteurs étaient à genoux dans cette chambre dorée que je n'avais jamais vu quitter à mon père.
Des sanglots étouffés troublaient seuls le silence ; quand d'une longue file de pièces, précédant celle où allait mourir mon père, je vis s'avancer un prêtre, tous les fronts s'inclinèrent, mon père fit sigiie que l'on m'emportât, je résistai, et me glissant à genoux, je voulus garder sa main dans la mienne. Il la retira doucement et la joignit à l'autre pour
31ELCHI0R. 33
prier. Tout enfant que j'étais, je compris le pouvoir de la religion , car la figure altérée de mon père devînt aussitôt calme et sereine. Ma mère était jeune quand elle devînt veuve; malgré son profond chagrin, sa beauté brillait encore d'un éclat extraordinaire, et les larmes qui flétrissent tant de jolis visages semblaient ajouter aux grâces du sien.
Lorsque la première année de son veuvage fut écoulée, (j'ai su ces circonstances depuis), plusieurs partis se présentèrent; elle les refusa, et voulut se consacrer entièrement à son fils. Quelle enfance fut plus heureuse que la mienne ! comme on eut soin de satisfaire mes plus légères fantaisies, et de m'apprendrc que je serais le maître d'une immense fortune! Né dansundesplusbeauxpalais delà strada Novissima, mes yeux s'étaient ouverts sur des lambris dorés, mes pieds n'avaient touché que le marbre ou la mosaïque; si la mauvaise saison m'empêchait de rester sous les ombrages d'orangers et de citronniers, couverts à la fois de
fleurs et de fruits, je jouais dans une magnifique galerie ornée des portraits et des armes de mes ancêtres.
Tout entretenait mon imagination d'idées de grandeur et de puissance.
J'élais né fier et hautain; je n'aurais pas eu cette disposition que la manière dont je fus élevé me l'eut donnée. Si je sortais, ce n'était que dans un magnifique équipage , qui s'arrêtait aux somptueuses villas des anciens amis de mon père. Quelles heureuses journées j'ai passées dans ces délicieux jardins, dont les balcons couverts de fleurs s'élèvent en amphithéâtre au-dessus de la mer ! Avec quelle joyeuse liberté je cueillais les plantes rares ailleurs, et que la nature jette avec profusion sous ce beau ciel azuré! La villa Negroni était une de celles où j''allais le plus souvent. Son propriétaire, homme aussi instruit qu'aimable, me donnait des notions de botanique et d'horticulture, seule science à laquelle je consentais à m'atlacher, parce qu'elle m'amusait.
Quelquefois je suivais ma mère au palais d'André Doria, palais à demi détruit, mais qui, jusqu'à la dernière pierre, conservera sa magique position et l'empreinte de grandeur du maître qui éleva ses antiques murailles.
En parcourant, aux côtés de ma mère, la longue terrasse de marbre que baignent les flots, elle me racontait l'histoire de ces puissans Doria, et quand arrivait l'heure du soir, cette heure si belle dans nos contrées, je transformais les vieux ifs immobiles de ces allées, en graves personnages habillés de velours et d'hermine; je ne rêvais que luxe et splendeur; jamais je n'avais pensé que la richesse pût m'échapper; mon excellente mère ne le craignait pas davantage, et j'aurais plutôt imaginé que les flots cesseraient de battre le rivage à leur heure accoutumée, que de supposer que je cesserais d'être le plus riche, le plus heureux enfant de Gènes. Raphaël, étais-je bien coupable? personne ne m'avait appris que la fortune est inconstante et qu'elle retire
3G MF.LCHIOR.
ses faveurs aussi aveuglément qu'elle les accorde.
J'atteignis douze ans dans celte douce incurie, quand un jour, au retour d'une joyeuse promenade, je trouvai ma mère en larmes. Une lettre venait de lui apprendre sa ruine; elle n'eût pas tant pleuré si celte ruine n'eût entraîné la mienne. J'ai toujours mal compris comment notre immense fortune fut ainsi inopinément détruite. Sans doute, on abusa de ce qu'elle était femme et de ce que je n'étais qu'un enfant.
Au bout de peu de mois d'efforts inutiles, nous quittâmes notre beau palais de marbre, et fûmes nous réfugier dans un obscur logement, situé dans une des rues les plus étroites de Gênes.
La douceur de ma mère lui fit supporter ses revers avec une angélique résignation; mais moi, Raphaël, moi, gâté par une constante prospérité, je me livrai à des emporteniens qui désolèrent ma mère. Mon éducation
était à peine ébauchée, personne n'avait, jusque là, osé s'opposera ma volonté ; aussi n'avais-je aucune ressource contre ma colère et mon ennui. Quels plaisirs pouvais-je accepter quand ils étaient tous dépourvus de luxe ! Dédaigneux du nécessaire , j'exigeais les moyens de contenter des cajjrices qu'on avait jusque là aveuglément satisfaits, et ma bonne, mou excellente mère s'imposait les plus grands sacrifices pour me contenter, sans réfléchir que celte faiblesse augmentait mes défauts et la gène de notre intérieur.
Elle devint horrible. Ma mère, si accoutumée à la grandeur, au faste, ne possédait plus que quelques misérables chambres où le soleil ne donnait jamais. Au lieu de lambris de marbres sculptés et couverts de tableaux de prix , ses yeux fatigués de larmes ne rencontraient que des murailles nues et sombres.
Le seul serviteur qui ne nous eût point abandonnés^ mourut. Ma mère le remplaça par une servante grossière, qui devint à la soif
3Ô MELCIJIOR.
l'objet de mon aversion et de mon dédain; notre malheur s'accrut de la vue du malheur d'un autre. Une sœur de ma mère s'était imprudemment mariée en France, elle était devenue veuve et sans fortune; elle vint à Gênes, croyant trouver un refuge dans un palais, ma mère lui offrit la moitié de sa misère. Elle mourut bientôt, en laissant sous notre pauvre toit une petite fille âgée de quatre ans. Pauvre enfant , chétif et doux , qui semblait n'être venu au monde que pour souffrir, mais qui ne souffrait pas comme moi de la misère, puisqu'elle n'avait jamais connu qu'elle.
Ma mère était si bonne qu'elle ne pensa pas un instant au surcroît de gêne que la présence de sa nièce nous imposait. Mais moi, je me pris à la détester, parce qu'il me semblait qu'elle me volait la moitié de la tendresse et des soins de ma mère. Flavie était si délicate et si maladive qu'il fallait s'en inquiéter sans cesse. Le bonheur dont j'avais joui m'avait fait égoïste,
et l'occupation que Flavie donnait à ma mère, me rendait cet enfant insupportable.
La pauvre petite était trop intelligente pour ne pas s'apercevoir de mon aversion, elle me redoutait tellement que le bruit de mes pas, que le son de ma voix la faisaient tressaillir de crainte. "Cependant, soit que son cœur fût un de ces cœurs rares qui aiment même ceux qui les oppriment, je lui inspirais une tendresse plus forte que son efiFroi. Quand j'étais moins dur pour elle, un sourire entr'ouvrait ses petites lèvres pâles, des larmes de joie roulaient dans ses yeux si doux que je ne sais comment ils ne désarmaient pas mon farouche caractère. Mais telle était l'irritation que me causait ma position et l'atteinte qu'elle avait porté à ma fierté, que ni la bonté patiente de ma mère, ni la douceur craintive de Flavie ne pouvaient m'cngager à ne pas faire souffrir ceux qui m'entouraient des malheurs dont ils n'étaient point cause.
Une circonstance me rendit pourtant moins
injuste envers Flavic, et changea si ce n'est en amitié, du moins en bienveillance, la répulsion qu'elle m'avait inspiré jusque là.
Pour rien au monde je ne serais sorti le jour dans la ville, j'eusse craint de rencontrer quelqu'un qui m'eut reconnu. Mais, sitôt que la nuit était arrivée, je m'éloignais de la maison sans être retenu par les prières de ma mère, qui s'inquiétait de me voir rester une partie des nuits dehors. Pendant ces heures que je passais loin d'elle, au lieu de les employer à la consoler, je montais sur les hauteurs qui enveloppent Gènes, et làje pleurais, je me révoltais en contemplant ma ville chérie; ou bien je m'enivrais du parfum des fleurs que les jardins répandent sur la ville avec une profusion toute royale.
Durant ces heures, j'oubliais parfois l'humiliation où j'étais tombé , mes espérances de fortune détruites, et quand je regardais la pureté du ciel, j'étais moins envieux du bonheur des hommes; ils me semblaient si petits
5IELCHIOR. 41
en les comparant à l'immensité qui m'entourait. L'image de mon père mourant s'offrait aussi à moi comme si je l'eusse perdu la veille, tant le spectacle de sa mort était encore présent à mon souvenir.
Souvent la fraîcheur de l'air, la douceur de mes émotions parvenaient à me procurer quelques heures de sommeil.
l ne nuit, je m'étais ainsi profondément endormi, le temps était bas et les nuages de plomb; ils se fondirent et la pluie tomba longtemps sans me réveiller, j'étais trempé et saisi de froid quand j'ouvris les yeux. Le point du jour allait paraître, je me mis à courir pour regagner la maison. Lorsque j'y arrivai, j'entendis la voix de ma mère qui pleurait.
« Cruel enfant, s'écria-t-elle en m'apcrcevanl, quelle nuit tu m'as fait passer! »
Je l'embrassai avec plus de tendresse que de coutume, et j'eus bientôt obtenu mon pardon. Elle se disposa seulement alors à aller chercher quelque repos, mais avant, elle
42 WELCHIOR.
voulut s'assurer si Flavie était bien. Elle poussa la porte du cabinet où était son petit lit, et jetla un cri d'effroi qui nie fit accourir.
Flavie était étendue contre la porte et toute bleue de froid.
«Melchior! Melchior! répétait-elle d'une voix pleine de sanglots , il ne revient pas ,' il est donc perdu. »
Puis quand elle se fut bien assurée que j'étais là, elle se jeta à genoux, avec une joie si expansive que je me sentis profondément touché. Elle avait six ans , à cet âge le sommeil est un besoin si impérieux! Pourtant elle n'avait pas dormi, parce que je n'étais pas de retour et qu'il faisait de l'orage.
Celte circonstance peu importante, te peint, Raphaël, le caractère de Flavie, et tu concevras ce que doit être aujourd'hui un cœur comme celui-là.
Depuis ce moment je m'en occupai davantage, et sans l'aimer, je lui parlai avec moins de rudesse; cependant cette diminu-
3IELCHI0R. 43
lion d'injustice envers cette pauvre petite, ne me rendait pas moins coupable à l'égard de ma mère, et je ne faisais rien pour l'aider à supporter une existence qui devenait tous les jours plus intolérable.
Crois-moi, Raphaël, j'ai senti plus d'une fois que ma conduite était indigne; j'avais quinze ans, j'étais robuste, j'aurais du aller tendre mes bra^ au travail le plus dur, plutôt que de vivre ainsi dans une honteuse inaction. Mais mon caractère se révoltait à la seule pensée de m'humilier dans une ville où j'étais né, au milieu de la splendeur et de la richesse, et mon misérable orgueil me rendait même insensible aux doux et justes reproches de ma mère, qui me représentait avec bonté, que si ce n'était pour elle ce devrait être pour moi, que je devrais songer à me procurer quelques moyens d'existence.
Loin de lui obéir , je restais sombre, inactif des journées entières. Je te le répèle, Raphaël, j'étais un méprisable insensé.
44 WELCHIOB.
Noire malheur était à son comble , nous n'avions plus aucune ressource , quand ma mère reçut une lettre. Un négociant, de Port» Maurice , lui mandait qu'il avait appris, indirectement , la position où elle se trouvait ainsi que son fils ; qu'il avait le droit de lui offrir des secours , puisque jadis , mon père lui avait rendu un service tellement essentiel , que c'était à ce service qu'il devait la fortune qu'il avait acquise : que ne pouvant se rendre à l'instant même à Gènes , il lui envoyait une somme assez forte pour qu'elle pût l'attendre d'une manière moins pénible; il promettait d'être auprès d'elle aussitôt que ses affaires le lui permettraient.
Ma mère éprouva une vive joie de cette marque insigne que Dieu ne nous abandonnait pas ; et elle attendit avec une vive impatience l'arrivée de M. Galeozzi, car c'était lui.
Il faut que je prenne un instant de repos pour te peindre cet homme , afin de bien te le faire connaître. J'essayerai de faire taire des
préventions injuslcs peut être ; mais, que veux-tu, je suis convaincu que M. Galeoxzi m'a été plus funeste que ne l'eut été un ennemi. Il n'a essayé de me soumettre que par la crainte ; ma mère avait été trop faible pour moi , il voulut réparer ce tort par une sévérité qui acheva de me perdre.
— M.Galeozzi avait environ quarante cinq ans , quand nous le vîmes pour la première fois ; sa taille élevée et forte , ses traits réguliers font de lui ce qu'on appelle communément un bel homme , mais il lui manque cette distinction élégante, ou digne, qu'on tient de la naissance et d'une première éducation; sa voix est haute,
impérieuse , cl s'il se laisse dominer par la colère , ses expressions sont presque toujours brutales cl communes ; quand il est calme , sa figure ne perd même point son expression de sévérité ; s'il s'emporte , elle devient effrayante , inspire de l'épouvante au faible et une invincible répulsion à celui qui est audessus de la crainte.
Quand je l'entendis annoncer, je sortis de la chambre de ma mère et fus me réfugier au fond du cabinet où couchait Flavie. J'essayais ainsi de reculer de quelques moniens une entrevue qui m'inspirait de la répugnance. Il m'en coûtait de voir un homme qui connaissait et allait scruter notre misère , qui se présentait comme un protecteur et qui nous avait déjà rendu un service pécuniaire. Aussi je me laissai appeler plusieurs fois par ma mère et je lui donnai même la peine de venir me chercher.
« Vous avex là , un fort beau garçon , lui dit M. Galeozzi , il est sans doute déjà avancé
dans ses éludes , rintelligence de sa physionomie...
Je ne sais rien , monsieur , interrompis-je sèchement , les malheurs de ma famille, la position humiliante où ils nous ont...
C'est une raison de plus pour travailler, reprit-il plus rudement , la fortune ne revient pas en dormant et en se lamentant, il est sage de songer à se faire un sort quand les circonstances ont détruit celui qui éfait tout fait ; à la vérité il faut bien se donner un peu de peine, travailler avec courage, mais l'argent qui reste le plus sûrement est celui qu'on gagne avec effort. Madame, avez-vous quelque projet pour ce jeune homme ?
«Hélas! non, monsieur, il m'était difficile...
«Je conçois, je conçois. Comme je vous l'ai écrit , comme je vous le répèle , je conserve une profonde reconnaissance pour votre mari, et je m'offre à servir de protecteur et d'appui à votre fils. »
Au lieu de remercier M. Galeoizi , je reculai de quelques pas et gardai le silence. Ma mère, au contraire, lui exprima vivement et avec sensibilité sa gratitude.
« Je reviendrai vous voir ce soir, lui dit-il ; je n'ai que peu de temps à rester à Gênes. Causez avec votre fils , madame ; de mon côté, je vais réfléchir à un projet qui lèverait bien des difficultés. »
Le soir, je le laissai seul avec ma mère , et quand je rentrai , j'appris qu'elle avait accepté d'aller s'établir à Port-Maurlec chez M. Galeozzi , qui habitait avec sa sœur,, beaucoup plus âgée que lui. Ma mère me reprocha dem'étre montré froid et dédaigneux devant M. Galeozzi.
lime déplaît, répondis-je avec humeur; je ne veux pas devenir marchand ; je ne veux pas qu'il se croie des droits sur moi.
Ma mère employa vainement sa douce patience à me convaincre que je ne pouvais ni ne devais rejeter le seul moyen de fortune qu
se présentât à moi ; elle en appela à ma tendresse et à ma raison , mais inutilement.
Huit jours après, et bien malgré moi, nous partîmes pour Port-Maurice; je ne quittai point Gènes sans aller adresser de tristes et longs adieux à cette ville si chère où je laissais tant de beaux souvenirs d'enfance.
Nous fumes reçus chez M, Galeozzi avec une hospitalité amicale ; cependant je ne me sentais pas moins de répugnance à devenir rhôte d'un homme qui m'inspirait de réloignement , et |dont les manières et le ton me blessaient. Tout me déplaisait dans cette maison où rien de confortable ne manquait , mais où je ne trouvais aucune trace de celte magnificence, de cette grandeur auxquelles seules j'attachais l'idée de la richesse. Mes yeux , qui s'étaient ouverts dans un palais , se détournaient avec dédain d'une habitation seulement arrangée pour l'utile.
Quelle différence aussi d'une petite ville comme Port-Maurice , uniquement occupée
52 WELCHIOR.
de commerce et d'iiidushie avec Gènes, si belle, si poétique, si dorée.
M. Gaieozzi passait ses journées dans ses comptoirs ou dans ses immenses magasins remplis de ionnes d'huile. A chaque instant on entendait sa voix s'élever avec violence pour gronder ou donner des ordres. Les commis qui remplissaient ses bureaux semblaient trembler sous sa volonté , même sous son regard ; il ne recevait que des personnes qui s'occupaient de commerce , et quand il donnait quelque trêve à son activité ou aux afTaires, c'était encore des moyens de s'enrichir cpi'il s'occupait.
Au bout de quelques jours, il me demanda si je voulais remplir la place du dernier de ses commis qu'il allait renvoyer.
c( — Je vous propose celle dernière place , ajouta-t-il, parce que c'est la moins difficile ; plus tard nous verrons.
« — Je ne suis pas en état de la remplir, dis-je froidement.
a — Diable 1 ce n'est pourtant pas difficile, copier des lettres, faire une facture.
« — Je ne le saurais pas.
a — Vous êtes donc tout à fait ignorant?
« — Oui.
« — Alors que voulez-vous devenir ?
« — Soldat, répondis-je avec fermeté. »
Ma mère poussa un cri d'angoisse.
« — Voilà unebelle idée, s'écria M. Galcozzi d'une voix de tonnerre ; savez-vous ce que c'est que l'état militaire aujourd'hui? Pourrir dans une garnison, se soumettre à la volonté des autres pour gagner une mauvaise nourriture.
«— Mon père était militaire, c'est la seule carrière qui «on vienne à la noblesse. »
M. Galeozzi se prit à rire avec ironie.
« — La noblesse î reprit-il , qu'est-ce cela sans argent ? Et tout marquis que vous soyez, mon pauvre garçon, ce titre ne vous servira à rien. »
Il avait l raison , mais je ne me sentais
pas moins offensé de me l'entendre dire ainsi par lui.
« — Je concevrais, poursuivit M. Galeozzi, que vous eussiez suivi la carrière des armes si vous étiez Français, et que vous fussiez né quinze ans plus lot. Mais soldat du roi de Sardaigne , de Chypre et de Jérusalem ! !
(c — Je vous croyais son sujet, monsieur.
« — Nullement. Je suis Français, et je m'en vante. Mais mon père a fait sa fortune ici , je suis sage en y restant et en suivant son exemple : revenons à vous. Quoique je vous blâme , je n'ai aucun droit de vous empêcher de suivre votre volonté.
a — Et que puis-je devenir autre chose que soldat? puisque je n'ai ni fortune, ni éducation.
« — Si vous voulez renoncer à des chimères, et suivre mes conseils et ma volonté , je me charge de vous faire donner Vunc, et de vous conduire à l'autre.
« — Ah ! monsieur, s'écria ma mère, votre générosité... »
Il la regarda avec une douceur qui me frappa, tant cette expression lui était peu habituelle.
H — Eh bien ! donc , reprit-il , vous irez en France au collège de Tournon , les études y sont bonnes , c'est le moins éloigné de ce pays, et votre mère pourra recevoir facilement de vos nouvelles, et même vous voir. »
Je ne le remerciai pas, quoique je fusse reconnaissant; mais je ne pouvais trouver une expression amicale en lui parlant.
Quinze jours après, je partis pour Tournon, où M. Galeozzi me conduisit lui-même. S'il conserva durant ce petit voyage son ton acerbe et tranchant, je dois convenir qu'il se montra réellement généreux dans ce qui concernait ma pension et mes dépenses.
Ma séparation d'avec ma mère avait été douloureuse à tous deux; cependant elle fut adoucie pour elle parla joie qu'elle éprouvait à me
sentir un protecteur, et pour moi, par l'espoir que j'allais acquérir les moyens de m'en passer. Mes progrès furent rapides. Quelqu'inconvëniens que présente une éducation commencée tard , quand elle s'adresse à un sujet qui a de l'intelligence et de la vanité , elle avance d'autant plus rapidement que l'esprit comprend facilement ce qui n'est souvent qu'un cahos pour l'enfance.
Les premières vacances, ma mère me proposa de venir les passer à Port-Maurice ; je refusai, et j'agis de même durant les trois années que je passai à Tournon. Quoique j'aimasse tendrement ma mère, la répugnance que j'éprouvais d'habiter la maison de M. Galeozzi l'emporta sur le bonheur que j'aurais ressenti à la revoir. Elle me promettait souvent de venir elle-même ; mais elle m'écrivit enfin qu'il fallait qu''elle y renonçât; la sœur de M, Galcozzi venait de mourir , et ma mère ajoutait que se trouvant seule maintenant chargée de la conduite d'une maison con-
aJELCHIOR. 5f
sidérable , il la verrait s'éloigner arec peine.
Je fus assez injuste pour faire un crime à ma mère d'avoir accepté une position que je trouvais indigne d'elle , comme si la plus grande preuve de noblesse d''âme n'était pas d'accepter, et même d'aller au-devant de ce qui peut alléger le poids de la reconnaissance.
Tu vois , liaphacl , que je ne me dissimule pas à moi-même mes torts. J'en eus peut -être un bien plus grave , plus inexcusable ; ce fut de rester long-temps sans pardonner à mon cxcellenle mère d'avoir consenli à devenir la femme de M. Galcozzi.
Quoique les années cl surtout les chagrins eussent flétri la beauté de ma mère, il lui restait ce qui conserve le plus long-temps son empire, une physionomie remplie de dignité et de grâce. Elle avait inspiré dés le premier moment une vive passion à M. Galeozzi, et quoique ma mère m'écrivît qu'elle n'acceptait sa main que pour m'assurer un protecteur et une forlune, j'ai toujours pensé qu'il ne lui déplai-
sait pas. Les femmes aiment les hommes violens qui apportent de la passion dans tout, et j'ai remarqué que les plus timides ne s'effrayaient point de ces caractères hautains et tjranniques , qu'elles savent dominer même plus souvent que les faibles. Cette domination flatte leur vanité, et toute parfaite que soit ma mère, elle y céda.
Pourquoi , en effet , aurait-elle consenti seulement pour mon intérêt puisque je lui écrivis que j'étais au moment d'avoir terminé mes études ; et en état de choisir une carrière , soit celle d'avocat , soit celle de médecin? Je lui rappelais que j'avais supporté, avec persévérance , les ennuis et les privations d'un collège , où les élèves étaient maltraités quoique les études y fussent assez fortes; enfin , j'avais gardé, pour dernier argument, celui que je croyais le plus puissant; je représentais à ma mère sa naissance et la splendeur du nom qu'elle abandonnait.
Ces argumens comme mes prières furent
xMELCHIOR. 59
inutiles , et la marquise de Palmaiiova devint la femme du marchand Galeozzi. Ce fut lui qui me l'annonça dans une lettre remplie je dois l'avouer de sentimens généreux. Je ne répondis pas , je gardai le même silence avec ma mère, quoiqu'elle m'adressât souvent ^f de doux reproches.
— Ta mère avait raison, interrompit Raphaël, et jusqu'à présent , mon pauvre ami, je ne découvre que de l'aberration dans les raisonnemens dont tu veux appuyer ta conduite. Madame de Palmanova , s'est montrée mère aussi prudente que tendre , ne devaitelle rien, non plus, à l'avenir de celle douce et aimable petite tlavie dont tu ne me parles plus.
— Fia vie grandissait et ^e fortifiait, m'écrivait ma mère, elle profitait aussi avec une admirable raison , des maîtres qu'on lui donnait. Le charme de son caractère l'avait rendue la favorite de M. Galeozzi, qui n'épargnait rien pour son éducation.
Celte dernière phrase fit renaître mon ancienne répugnance pour celle enfant, l'enveloppant dans mon injustice , je ne répondis pas davantage aux fréquentes petites lettres qu'elle m'écrivait.
J'avais près de dix-neuf ans , irétait temps que je prisse un parti. M. Galeozzi le pensa comme moi , car il m'écrivit fort sèchement , en m'annonçant qu'il allait cesser de payer une pension qu'il jugeait désormais inutile et que j'étais libre de venir habiter sa maison.
Je sortis de Tournon avec l'intentiou de ne pas accepter celte invitation ; je possédais seulement quelaues louis , reste de l'argent que ma mère >:- 'envoyait exactement. Je me rendis à Lyon. ^^ j'avais été révolté de ne trouver à Port-Maurice que des êtres ne pensant qu'à gagner de l'a^çjC ni, je ne le fus pas moins en parcourant la seconde ville de France, de ne rencontrer que des occupations industrielles.
Je fus au théâtre , le parterre n'était qu'une seconde bourse où l'on ne parlait que de hausse
MELCniOR. C)i
OU de baisse des soies, de réduire le salaire des ouvriers , pour augmenter le bénéfice des fabricans ; TAprelé du gain se lisait sur de belles et jeunes figures, comme sur les plus flétries par i'âgc.
Je fus entendre plaider; une nuée d'avocats encombraient le prétoire , quelques-uns avaient du talent et beaucoup cependant restaient sans occupation. Que de patience et de travail il fallait pour percer dans celte carrière déjà obstruée !
Je visitai l'hôpital, la beauté du monument me plût ; mais là aussi je trouvai une foule de jeunes gens sans clienlelle quoique remplis d'ardeur et de talens ; quelques médecins jouissaient , à Lyon , d'un beau sort ; mais que de temps , que de circonstances fâcheuses ils ont du traverser pour arriver là!
Mon courage recula devant tant d'obstacles; la difficulté de la vie se présenta à moi comme une hydre à cent tètes que je ne pourrais jamias terrasser . et mon malheureux orgueil, se
62 WELCHIOR.
révolta de la nécessité de lutter , moi qui étais ne riche. C'est un grand malheur de conserver un caractère fier, joint à une fortune basse, tout i3araît au-dessous de soi , on s'indigne de se trouver si petit, quand on se croit fait pour marcher si haut , et je me sentis irrité comme si le sort n'était hostile qu'à moi seul.
Durant les trois ans que j'avais passés à Tournon, j'avais dépensé toute mon ardeur pour le travail, une surveillance continuelle m'avait pour ainsi dire maté. Mais quand je me sentis libre, l'ardeur de la jeunesse fit bouillonner mon sang, et m'inspira ou d'extravagans projets ou les idées les plus sinistres. Tantôt je voulais me laisser mourir de faim, projet que je pouvais le plus facilement exécuter dans ma position, tantôt il me passait par la tête d'aller exiger à main armée, sur les grandes routes, une partie du superflu des heureux de la terre. Et je ne suis pas encore persuadé que ce ne soit pas un droit. J'avais beaucoup travaillé à Tournon, mais j'y
avais lu aussi beaucoup de mauvais livres. On avait beau les défendre, les élèves trouvaient aisément le moyen de s'en procurer. Libre de me livrer à mon goût pour ces dangereuses lectures, je me jetai tour à tour à corps perdu de la dépravation de l'esprit à celle du corps; et saisi par une fièvre de plaisir qui m'enlevait à toute réflexion, je me dis que je devais oublier mon nom, ma naissance, et je me crus philosophe, parce que je me plongeais sans remords dans la fange.
Je t'épargne les détails, Raphaël, ils t'affligeraient, et peut-être t'en coùterait-il de me trouver si indigne de ton amitié. Il faut pourtant que tu saches que je devins l'amant d'une actrice, à qui un autre prodiguait les richesses^ Je ne le savais pas , car autant par v anité que par exaltation de tête, j'aurais tué cette femme si j'avais soupçonné qu'elle me trompât. Je vivais de ses bienfaits, et j'étais assez inexpérimenté pour m'imaginer qu'on ne devait pas rougir de partager avec ce qu'on aime. Je fus désabusé.
64 WELCHIOR.
Un soir j'entrais au théâtre; deux jeunes gens qui en sorlaicat prononcèrent hautement nîon nom. lis ne m'avaient point aperçu, je les suivis.
« — Ce Mclchior, qui csl-ll P d'où vient-il ? disait l'un.
c( — Il se dit de Gênes et marquis.
« — Beau marquis qui vit aux dépens d'une femme.
« — Il est assez beau garçon pour faire ce métier, reprit l'autre. Ce n'est pas lui qui est le plus imbécille; il passe pour le frère delà belle, et l'enlreteneur prend même des précautions afin de ne pas ofTeniscr l'honneur de la famille. »
Ils se mirent à rire si bruyamment qu'ils n'entendirent pas d'abord que je leur criais qu'ils étaient des insolens. Je posai ma main sur l'épaule de l'un d'eux.
« — Ah! vous nous écoutiez, dit il en se retournant, eh bien î que voulez- vous. f*
« — Vous dire qu'il faut que vous me rendiez raison.
« — Allons donc, à quoi cela vessemblerait-il?
« — A l'action d'un brave.
« — A l'action d'un fou. Qu'est-ce que cela me fait à moi, qu'un homme qui n'est pas mon ami soit trompé et que vous fassiez un vilain métier. »
Je serrai son bras de manière à le lui casser ?
« — Vous avez d'autant plus tort, continuat-il en se dégageant, que vous seriez un excellent portefaix, Tudieu î quelle pogne.
« — Ma main sera plus légère pour vous appliquer un soufflet. Et j'en flétris sa joue.
M — Va chercher tes pistolets ! cria-t-il à son compagnon, je t'attendrai auxBrolteaux.»
L'ami de mon adversaire partit sans observations et nous continuâmes notre chemin; arrivés sur les bords du Rhône, nous nous arrêtâmes pour attendre les armes. Le vent sifflait fortement dans la saulce qui nous
entourait ; les eaux mugissaient avec fureur, le froid était assez vif. Ma violence s'était peu à peu calmée; je n'avais point perdu l'envie de me venger, mais une sorte d'allendrissement me gagnait et le souvenir de ma mère m'étreignait avec un déchirant remords. Dans ce moment, mon adversaire lui-même, arrêté à quelques pas, gardait le silence en pensant sans doute aux objets qui lui étaient chers.
Depuis six mois ma mère ignorait mon sort ; si jesuccombais, ce ne serait point seulement ma mort qu'elle pleurerait, mais aussi le déshonneur que j'avais attaché à mon nom. Cependant je ne désirais point d'être vainqueur; celui avec qui j'allais me battre était aussi jeune que moi, son existence était peut être utile à sa famille, et moi je n'étais que le tourment de la mienne. Il est des circonstances tellement graves, qu'on n'a point alors de juge plus inexorable, plus juste que soi-même, et je ne regrettai pas d'être peu habile aux armes, je ne pensai point un instant que l'obscu-
3IELCH10R. 67
rite rendrait le combat encore plus dangereux; ce qui m'occupait, c'était le motif même de ce duel.
Il n'eut point lieu cette nuit-là. L'ami de mon adversaire accourut l'avertir qu'il lui était impossible de se procurer des pistolets, et que force était d'attendre au jour. Nous prîmes heure et dous fûmes exacts l'un et l'autre.
De celte fois le sort fut juste , Raphaël, et je restai sur la place percé d'une balle. Mon adversaire me fit transporter chez moi. Je logeais chez de braves gens, mais peu/ortunés, je manquaisde presque tout ce qui était nécessaire à mon état, et je m'en inquiétais peu. Le dégoût de Texistence, sentiment qui m'atteint si facilement, m'étreignait avec tant de force, que je ne craignais pas la mort, ou plutôt qu'une atonie complète s'était emparée de moi. Pour qui, en effet, anrais-je désiré de vivre? était-ce pour ma mère qui avait accepté une autre affection, et qui n'avait Irouvç
que des déceptions dans la tendresse que je lui inspirais? élait-cc pour lutter contre la misère ou m'en garantir par le travail? si je vivais, il faudrait me soumettre à l'autorité de M. Galeozzi ou désoler ma mère en m'y soustrayant de nouveau. Je m'étais flétri par une liaison honteuse, j'avais souillé mon cœur, et je le croyais à jamais désabusé du sentiment de l'amour, le seul qui soutienne et anime la jeunesse. Je ne croyais pas offenser Dieu; en désirant la mort, car je ne considère point le suicide comme un crime, oui, je regarde le détachement de la vie comme une résignation.
J'étais entièrement abandonné au découragement, quand ma mère entra dans ma chambre et se jeta dans mes bras. Je reçus ses caresses avec tiédeiir. Elle venait ranimer une existence dont j'avais fait le sacrifice.
Cependant ses larmes réchauffèrent peu à peu mon âme glacée, je me sentis doucement renaître sous l'influence de ses baiseers;je
AIELGHIOR. 69
iVcus point la force de lui résister, et nous parlimcs pour Port-Maurice; pour Port-Maurice où j avais jure de ne jamais relouriier; ma mère n'avait emplové que des prières pour ni y déterminer, ah! que j'enssc bien mieux fait de n'y point céd^i' ;
— M. Galeozzi était absent et je passai un mois assez doucement. Ma mère m'aimait autant qu'autrefois; Flavie, plus formée moralement que ne le comportait son âge, me prodiguait des soins si judicieux et si empressés, que je me reprochai d'avoir été si souvent in-
juste envcrsclle. Enfin, il y avait longtemps que je ne m'étais trouvé aussi calme.
L'étal de convalescent dispose à la douceur; le cœur affaibli est ouvert à tous les senti mens paisibles, et je suis persuadé qxi'à cette époque, si M.Galcozzi l'eût voulu, il pouvait me diriger dans une meilleure route.
Mais au contraire, à son retour, il me traita avec une ironique pitié qui m'exaspéra. Loin de m'cngager à prendre un parti, il parut me considérer comme^un être tout-à-fait incapable de rien faire d'utile; il ne m'adressait pas particulièrement de reproches, mais jamais il ne manquait l'occasion de lancer snn mépris sur les hommes qui regardent comme au-dessous d'eux le travail. Jusque-là, je ne l'avais jamais entendu s'exprimer sur la noblesse avec mépris. Dès ce moment il ne perdit point une occasion de dénigrer les prétentions des nobles et d'appuyer sur leurs ridicules. Tout ce qu'il disait était peut-être juste, cependant je ne pouvais me soumettre à cette
!v;ELcniOK, 73
justice, parce qiicjc sentais qu'il ne s'cxprimail ainsi que poinm'offenser.
J'aurais donné tout au monde pour quitter sa maison, et je l'eusse fait si ma mère ne m'avait fait jurer par les cendres de mon père de ne point m'éloigner. Je résolus au moins de prouver à M. Guleozzi que si la carrière du commerce me déplaisait, ce n'était point l'inlelligence qui me manquait pour y réussir.
Un matin j'entrai dans son cabiiîct et lui demandai de l'occupalion. Je m'étais promis de la patience s'il me recevait mal; j'en eus besoin , car il me répéta bien dix fois avec ironie que ce que je sollicitais était indigne de moi ; enfin il consentit à me confier un poste fort peu imporlant.
Un mois ne se passa pas qu'il ne reconnut qu'il pouvait m'emplover d'une manière plus utile pour lui et pour moi ; je passai ainsi par tous les degrés de la hiérarchie commerciale, et je devins assez habile pour que, dans SCS bons jours, M. Galeozzi permît
quelquefois que je le remplaçasse ; je puis même dire qu''au bout de peu de temps on préférait traiter avec moi qu'avec lui.
Je n'ai jamais eu de hauteur avec ceux qui m'offensent sans intention ou sans discernement , et mon orgueil ne se révolte que devant ceux qui se croient au-dessus de moi. Je me sens indulgent contre l'infériorité sans prétention, et du moment que je ne suppose point d'arrière -pensée à la grossièreté , je la supporte comme la suite inévitable d'un manque d'éducation. Je suis également persuadé qu'il y a une sorte de cruauté à faire peser une autorité injuste sur celui qui ne peut se défendre. M. Galeozzi au contraire traitait durement les inférieurs qui avaient affaire à lui ; j'en obtenais davantage en m'y prenant poliment, et quand on arrivait au comptoir, ce n'était plus à lui qu'on allait d'abord, mais à moi.
Sans doute le travail auquel je m'étais
assiijcti me déplaisait , cependant je suis persuadé que je l'aurais continué, si M. Galeozzi n'était tout à coup devenu jaloux de la préférence qu'on m'accordait. Son caractère était tellement impérieux , qu'il ne vous pardonnait pas qu^on essayât de se soustraire à son autorité , quand même son intérêt s'en trouvait bien. Après m'avoir tant reproché de n'être bon à rien, il m'en voulut de ce que je pouvais le remplacer. Les affaires en souffrirent. Si je commençais une opération productive, j'étais certain qu'il la faisait manquer, uniquement parce que je l'avais trouvée bonne. Enfin, il en arriva au point de m'accuser de vouloir me rendre maître chez lui.
Nous n'avions jamais eu jusque-là de scènes directes ensemble; une fois qu'elles commencèrent, elles ne s'arrêtèrent plus. Accoutumé à faire tout plier sous sa volonté , il en rencontra une a 'Ssi âjlre , aussi violente que la sienne, et d'autant plus paissante, que je sentais que dans celte occasion j'avais raison»
Quoique assurément je ne pensasse pas à m'énorgueillir de l'approbation de ceux qui m'entouraient, je croyais du moins qu'elle me donnait le droit de lui résister plus ouvertement.
Je ne pourrais revenir longuement sans colère sur cette époque de ma vie. Ce cjue je puis te dire , Raphaël , c'est que nos scènes avec M, Galeozzi devinrent si vives et si fréquentes , que toute la ville en fut informée ; on me plaignit , il l'apprit, et sa rage s'en accrut. Dans ses emporfcmcns, il ne se connaissait plus; et ce qui l'exaspérait davantage, c'est que ma colère pour ne pas être moins terrible que la sienne , ne me faisait jamais sortir des bornes d'une bonne éducation. Plus il se montrait grossier, plus je me montrais poli. Si dans son emportement il brisait un meuble, je me hâtais de cacher le dégât qu'il faisait pour lui m«ntrer que je regardais sa conduite comme une chose inconvenante. La seule vengeance que je pusse tirer
(le cet homme était de lui prouver son infériorité d'éducation , et je ne la lui épargnais pas.
Formé de contrastes , M. Galcozzi vraiment généreux dans les occasions importantes , était d'une petitesse ineiplicable dans la vie habituelle : il apprenait , sans sourciller , la perle d'une forte somme et rugissait comme un lion , pour un port de lettre mal employé. Il donnait un secours considérable à un ouvrier malheureux et lésinait obstinément sur un salaire de tous les jours.
Il m'avait à cette époque , je l'ai su depuis, assuré une forte part dans son commerce, et il prétendait ne point m'accorder l'appointement de l'emploi que je remplissais dans sa maison.
Que te dirai-je , Raphaël ? notre vie était un continuel orage qui éclatait même en pi'éscneedc ma mère , quoiqu'elle eût beaucoup d'empire sur M. Galeozzi et qu'il l'aimât passionnément: mais son caractère l'emportait.
Il commençait d'abord quand nous étions réunis , c'est-à-dire à table, à me lancer, avec ironie , d'amers sarcasmes sur ma prétention à me connaître en affaires. Un regard suppliant de ma mère me forçait au silence; mais bien loin que ce silence le calmât , il augmentait la colère de M. Galeozzi , il ne gardait plus aucun ménagement , et il me forçait à lui faire entendre des paroles piquantes ou dédaigneuses , ou bien , je me contentais de sourire avec mépris. Alors il ne s'arrêtait plus, et il était impossible de reconnaître l'homme qui possédait réellement en affaires le jugement le plus sain et le plus rapide.
Durant ces scènes , ma mère pleurait ; Flavie, moins effrayée, cherchait, par mille petits soins, à distraire M. Galeozzi : mais les choses en vinrent enfin à un point , que je fus forcé de m'éloigner delà maison, aux heures des repas. A celle époque j'élais approuvé de tout le monde, quand un hasard malheureux me donna un tort véritable.
Je t'ai avoué, Raphaël , comment mes passions naturellement ardentes , s'étaient éveillées avec violence durant mon séjour à Lyon. Les longues souffrances que j'avais ressenties à la suite de mon duel, et l'indignation que j'avais éprouvée contre Ma rietta Pavaient promptement chassée de mon souvenir. Mais je n'avais que vingt ans , si cette femme n'avait point fait naître un amour réel dans mon âme, c'était elle qui, la première, avait éveillé mes sens. La vie tourmentée que je menais , le peu de distractions que je pouvais trouver dans une ville toute occupée de commerce , reportèrent peu à peu et trop souvent , mon imagination vers le souvenir de plaisirs dont je maudissais la source , mais dont je regrettais l'ivresse. Dans les chaudes nuits d'été, où le sommeil est à la fois si lourd etsi rêveur, des images de femmes, jeunes et belles , se présentaient à moi et embrasaient ma tète. La fatalité vint de nouveau jeter sur mes pas une séduction à laquelle je n'eus pas le courage de résister.
YI
Les plus petites villes d'Italie, possèdent un théâtre et celui de Port-Maurice est assez remarquable , aussi, il arrive souvent que quelques troupes se rendant dans une des grandes villes d'Italie , s'y arrêtent pour y donner des représentations.
J'aimais beaucoup la musique , quoique je
n'eusse reçu de leçons que de Marietta, je chantais avec assez de goût. Aussi , en apprenant l'arrivée d'une troupe italienne qui ne devait cependantdemeurer que peu de temps à Port-Maurice , j'éprouvai une joie de jeune homme, dont tout autre que M. Galeozzi n'eût pas même songé à me faire un tort.
Il se pressa pourtant de déclarer devant moi qu'il défendait aux personnes employées chez lui, de mettre les pieds au théAtre.
Je n'eus pas l'air de me croire compris dans cette défense qu'il adressait à ses commis, et le jour même je me hâtai d'y aller, et pris place dans une des loges le plus en évidence.
On donnait le Barbier, ce chef-d'œuvre si spirituel de Kossini. J'oubliais en l'écoutant, ma vie d'orages et de contrainte, et jusqu'à l'exislerice de M. Galeozzi. Rosine paraît, leste et brillante, d''abord j'hésite, je crois me tromper, mais elle se tourne de mon côlé,je ne doute plus, c'est Mariella, Marietta qui m'a
trompé , mais qui en trompait plus perfidement un autre pour moi. Oui, c'est Marietta, réellement embellie, et embellie encore par mon imagination, qu'une vie de privation et d'ennui a exaltée , mon cœur ne battit point d'amour, mais mes artères, mes sens palpitèrent de cette fougue volcanique que l'on confond si souvent avec lui. Marietta, dont l'œil quêteur cherchait dans le public des hommages et de l'admiration le fixa sur moi et me reconnut. Je m'en aperçus au trouble de ses regards, à l'émotion qui changea sa voix.
Certes, je ne prétends pas te persuader que Marietta m'aimât profondément , mais elle s''élait donnée à moi avec tout le désintéresse* ment d'une tête montée, elle était fort jeune, j'avais été le premier qui n'eut point mis de prix à sa personne, une fantaisie nouvelle n'avait point affaibli celle que je lui avais inspirée; en me revoyant, cette fantaisie se ranima avec une ardeur q eles yeux de Marietta, sans cesse fixés de mon côté, me dévoilèrent. Emue
pat" ma présence, ambitieuse de me dominci' (le nouveau, elle se montra réellement charmante dans u:i rôle c[ui semblait fait pour la mutiiieric de sa figure et pour la légèreté de sa voix.
Onand la toile se baissa, Marieltla me fit ini signe qiie je reconnus.
Je me rendis à la porte des artistes, et peu de minutes s'étaient écoulées, cpie son bras passé sous le mien m'avait ramené au charme c\ à l'habitude du pas«;é! Marietta m'apprit qu'elle n'avait su mon duel que de la bouche de mon rival, qu'elle avait voulu courir à moi, mais que sa mère s'était jetée à ses pieds, qu'elle n'avait osé la braver en repoussant l'homme o;énéreux qui consentait à lui pardonner, ni encore moins la réduire à la misère, non plus c[ue sa famille nombreuse dont elle était le seul appui .
((Cependant, ajouta Marietta, il ne faisait que me déplaire quand je le trompais; je le pris en horreur du moment qu'il fit le ly-
ran et m'empêcha de le voir. Tu quittas Lvon sans me donner de les nouvelles, et cependant je ne l'ai point oublié , et en acceptant un engagement pour iltalie ou j'espcrc me fortifier dans le chant; j'avais le secret espoir de te retrouver. »
Je ne veux rien le cacher, Kaphacl , je ne pensai pas une minute à reprocher à Marietla le rôle qu'elle m'avait fait jouer; en retrouvant le plaisir, jo'.ibliai qu il m'avait avili.
Chaque soir j'allais au thcàtrcctje rentrais très avant dans la nuit. La première fois j'avais éprouvé quelque difficulté à me faire ouvrir la pojtede lamaison; depuis, ce fut Flavic qui m'introduisit avec précaution. Elle me dit simplement que le bruit que j'avais été obligé de faire avait réveillé manière, et que pour éviter cet inconvénient, elle m'attendrait ellemême chaque nuit.
Je baissai la tête devant son angélique innocence , devant sa bonté si délicate et si
adroite, car elle évitait de me rappeler l'autorité qui pesait sur moi, et elle s'exposait à la colère de M. Galeozzi.
Marietta m'annonça bientôt qu'elle quittait Port-Maurice le lendemain , et me fit promettre de la rejoindre à Milan, si je ne pouvais la suivre à l'instant même.
Je le le répète , Raphaël , mon cœur n'était pour rien dans ma liaison avec cette femme , mais elle rompait l'ennuyeuse uniformité de ma vie. En la perdant , je perdais les plaisirs, dont la violence de mes sens me faisait un dangereux besoin ; et elle ne consentit à partir qu'après que je lui eus répété vingt fois le serment de la rejoindre. ' V
Ce ne fut point cette dernière nuit Flavie qui m'ouvrit, mais M. Galeozzi ; sa figure , ordinairement colorée , était pâle et ses lèvres fi*émissantes. Je voulus éviter de lui parler dans un tel moment, et après l'avoir remercié, je me disposais à monter chez moi , quand il me pria, avec une ironique politesse , de lui
accorder un moment d'entretien. Je le suivis dans le comptoir , il s'assit , je me tins debout.
« Je vous avais défendu de mettre les pieds au théâtre , me dit-il avec un ton impérieux, et tou3 les soirs vous y êtes allé. »
« — Vous l'avez défendu à vos commis, monsieur , mais...
« — Mais n'en faites-vous pas partie?
« Je croyais que vous établissiez quelque différence entre eux et moi.
« — Aucune , monsieur , aucune , je vous paye comme eux.
« — Et si je ne veux pas obéir comme eux.
« — Je vous chasserai. »
Mes dents se serrèrent avec rage, cependant parvenant à me contraindre , je me contentai de jeter un regard de dédain sur M. Galeozzi, et je marchai vers la porte.
«Un instant, monsieur, un instant! me cria-t-il , nous n'avons pas fini ensemble , veuillez , avant de prendre si Icslcment votre
88 SlELCHIOR.
parti , terminer nos comptes. Prenez la peine de vous asseoir. »
Je restai debout. Il ouvrit un tiroir , en tira une liasse de papiers et reprit :
« Je ne vous aurais jamais rappelé ce que vous me devez, monsieur, si je ne savais maintenant de quoi vous êtes capable. Non content d'avoir vécu à Lyon aux dépens d'une femme, vous vous êtes encore plus grièvement manqué à vous-même en renouant avec elle et en forçant une innocente enfant à devenir la complice de vos torts; vous avez souffert qu'elle passât, à vous attendre, les nuits que vous perdiez dans le désordre et la débauche. »
Cette réflexion était juste , je ne trouvai rien à répondre , et si M. Galeozzi s'était arrêté , peut-être y avait-il encore quelque chance de rapprochement entre nous. Mais c'est un homme dont le cœur est généreux , et dont l'esprit ne l'est pas; il ne sait rien ménager quand il se croit un avantage : cl
MELCIÎIOF. 89
son regard vicloricux éteignit , à liiislant même , mon rcpcnlir.
uYous voilà réduit au silence, poursuivitil, allons, monsieur le bravache, je vous con seillc de vous soumettre à toutes mes volontés, à ce prix , je consens à vous pardonner et à vous garder chez moi,
« — Et moi, je veux en sortir, m'écriai je, je ne prétends pas rcsLcr plus long-temps sous la domination d'un tjran brutal. »
Il vînt à moi la main levée , j'avais pris machinalement un canif sur le bureau , en tendant la main comme pour empêcher M. Galeozzi de s'approcher de moi, ce canif se trouva dirigé vers lui.
« Il veut m'assassincr! cria M. Galeozzi. «
A cetîe parole terrible qui vibra dans la haute pièce où nous étions , la porte s'ouvrit et Flavic se précipita entre nous, lecaniftoucha son bras et lui lit une blessure assez profonde pour que le sang en jaillit et marquât aussitôt de larges taches sa robe blanche. Je poussai un
ÎUELCHIOR.
cri de désespoir , et jetant le malheureux canif loin de moi , je portai son bras à mes lèvres et pleurai amèrement.
La colère de M. Galeozzi s'était également dissipée à cette vue, il m'aida à faire revenir à elle la pauvre Flavie à demi évanouie , elle ouvrit enfin les yeux.
«Mon oncle, prononça-t elle de sa voix d'ange, m'aimez-vous? »
« — Si je t'aime , tu le sais bien , aussi ne pardonnerai -je jamais à... »
« — Vous dites que vous m'aimez et vous tourmentez Melchior ; il faut oublier à l'instant un accident dont il est bien innocent. Vous ne le connaissez pas , il a un cœur bon et généreux : savez vous qu'une nuit que vous étiez en route pour revenir de Mafi , dont on assurait que la route n'était pas sure, Melchior est parti seul pour aller au-devant de vous; il faisait un bien mauvais temps , et quand il revint , espérant , ce qui était arrivé , que vous avitz pris une autre route , il me fit jurer de ne
MELCHOIR. 9f
rien dire, ni à vous , ni à ma tante de ce qu'il avait fait. Mon oncle! mon oncle! vous êtes injuste envers Melchior. »
M. Galeozzi me tendit la main.
« Qu'il ne soit plus question de rien , me dit-il à moitié désarmé , mais souvenez-vous , jeune homme , qu'il est des fautes dans lesquelles il ne faut pas retomber. »
«Vas embrasser ta mère, me dit tout bas la douce Flavie , ne lui dis rien de ce qui s'est passé , elle est déjà assez inquiète , car elle te sait avec mon oncle. Surtout n'hésite pas à lui promettre que tu ne quitteras point la maison.»
Je montai chez ma mère que je trouvai tout en larmes et je jurai sur sa main brûlante de fièvre, que je me soumettrais. Le sang de Fiavie avait été un moment comme un baptême de paix entre M. Galeozzi et moi.
Nous passâmes quelques mois dans des relations convenables ; mais si la cicatrice de la blessure de Flavie ne devait jamais s'effacer , le souvenir de l'émotion qu'elle avait causé à
02 MELCMIOR.
M. Galcozzi, fut moins durable, et il reprit peu à peu l'intolérable tyrannie de son caraclèrc ; je la supportai avec résignation , je crus le désarmer en ne luttant pas, mais loin de produire reîTet que j'espérais, il devint plus exigeant à mesure que je me montrais plus docile.
Ma mère s'aperçut que ma ])aticncc aurait un terme qui serait l'occasion de quelque scène funeste ; et, j'en suis sur, à force de prières et de larmes, elle obtînt que j'eusse la liberté de suivre une carrière qui me convînt.
IVIon départ pour Paris fut résolu ; INI. Galeozzi, en me rannonçant, ne put s'empêcher de mêler le sarcasme à la générosité. Il me reprocha amèrement le mépris que je professais pour la plus utile et la plus honorable carrière; il me dit que je n'aurais de succès dans aucune, tout cela avec une ironie taquine qui dissimulait mal son mécontentement de voir échapper la victime qui mainte-
liait en haleine un étal de colère néccssaiie à son organisation^
Au moment de le quitter, je ne me trouvai ni le désir ni la volonté de le heurter; le poids de ma ehaîne ne me pesait plus depuis que je savais qu'elle allait êlre brisée ; ma douceur faillit tout gMer : M. Galeozzi essaya de me retenir en m'assurant. pour la première fois, que j'avais tout ce cju''il fallait pour réussir dans le commerce. Mais je le connaissais trop bien pour ne pas être convaincu que nos débals recommenceraient si je cédais, à mon refus, toute son irritation reparut, s'imagîiiant s'être abaissé en essayant de me retenir par la douceur; et quand je le quittai, il était plus mécontent que jamais.
Ma mère me supplia de ne point oublier tous les sacrifices qu'on faisait pour moi. Flavie fondait en larmes.
Je quittai ainsi Port-Manrice, il y a trois ans, pour venir à Paris commencer l'étude du droit.
vu
Il faudrait être sons l'empire d'une organisation aussi malheureuse que la mienne pour comprendre à la fois ma joie et mon découragement. Je me trouvais heureux d'être mou maître, et cependant tourmenté de me sentir seul chargé de mon sort. Si trop souvent nous nous abusons sur nos défauts, et trouvons
9G MELCniOR.
le moycii' même de les ériger en qnalilés , nous possédons cependant l'inslinct des dangers auxquels i!s peuvent nous entraîner.
Quand je voulais réfléchir, je ne me dissimulais pas mon attrait violent pour les plaisirs : le besoin continuel que j'éprouve d'être ému par des disti actions nouvelles, la fierté de mon caracîère, je le sentais aussi, seraient de continuels obstacles à ce que je trouvasse une carrière cl un ^;ort dignes de moi.
Et puis les premières impressions ne s'elTaccnl jamais; je ne savais m'assujélir à aucun calcul positif, et je payais par la gène où me mettait mon continuel désordre, le malheur d'être né au sein delà richesse. Loin de borner mes dépenses à la pension que me faisait ma mère ou plutôt M. Gaîeoz<?i; je me trouvais toujours au-delà. Alors je tombais dans le découragement, et je laissais deviner mon embarras à ma mère par de sombres réflexions, sur la vie à laquelle j'étais condamné. Elle répondait constamment à mes plaintes avec la
même tendresse, en m'exhortanl à m'occuper séiieusemenl de la carrière que j'avais choisi moi-même. Elle accompagnait souvent ses lettres d'envois d'argent.
Pendant une année, je méritai son indulgence, car je fuyais avec persévérance les occasions de me distraire de mes études, mais il faut que je t'avoue que j'avais peu de mérite à cette conduite. Les amis, c'est-à-dire les camarades qui m'entouraient, se trouvaient heureux de posséder de jeunes maîtresses modestes dans leur toilette comme dans leurs plaisirs ; je ne sentais aucun attrait pour ce genre de liaisons; il me fallait à moi des femmes brillantes et parées, et si Marielta m'avait séduit, c'est qu'elle se revêtait chaque soir de costumes magnifiques, et que son langage s'était, pour ainsi dire, empreint de cette sorte d'élégance que donne le théâtre.
J'allais souvent au spectacle, j'en revenais toujours mécontent et plus envieux, le luxe des autres excitait mon humeur et me rendait
dédaigneux du bien-être que je possédais réellement. Que veux-tu, Raphaël, je suis fait ainsi, je ne jouis de rien quand il faut me refuser quelque chose, et la nécessité de calculer trouble tous mes plaisirs.
Une circonstance dont un autre plus raisonnable, j'en conviens, eut tiré un sage parti me rendit réellement coupable. Je désirais l'indépendance, je l'ai tenue entre mes mains et je l'ai dissipée comme un fou.
Ma mère m'écrivit cju'une personne qui avait été une des principales causes delà perte de notre fortune, venait d'en retrouver une immense. Elle joignait à sa lettre les papiers nécessaires pour être payé de cet homme, et ajoutait que si jcrentras dans cette somme , je pourrais suivre avec plus de chance la carrière d'avocat à laquelle je me destinais.
Ce fut aussi mon intention, tant que je ne possédai pas cet argent, mais dès que j'en pus jouir, une sorte de folie s'empara de moi.| J'avaisnégligé mes élu les pour suivre celleaffaire,
je ne me sentis ni le goût, ni la force de les reprendre. Je mesurai de nouveau avec découragement le temps qu'il me faudrait pour me faire un nom, les obstacles que j'aurais à vaincre pour n'arriver peut-être à rien, le travail ardu auquel il fallait encore me livrer pour acquérir un sort médiocre, et je reculai à l'idée de passer ma jeuaesse dans de continuels efforts. Je m'étais éloigué de mes cama- . rades: mes relations avec des gens d'affaires, à qui je voyais gagner de l'argent rapidement , me donna l'espérance, dont je fis promptement une certitude, que je pourrais avoir le même bonheur, et je ne tardai point à me lancer dans des spéculations hasardeuses. Enfin, comme si j'avais craint de ne pas me ruiner assez vite, je pris des maîtresses, j'achetai des chevaux de prix, je tins des paris, je m'entourai d'amis à qui je prétais de l'argent et qui ne me le rendaient jamais.
Au train que j'ai mené , Raphaël , c'est un miracle que j'y aie tenu deux ans.