‹ MelchiorChapitre 2 sur 4 · EI.CHI0R · texte numérisé non relu

EI.CHI0R

En apprenant que j'étais rentré dans la somme due à mon père, ma mère me manda que M. Galeozzi s'offrait de s'en charger. Je lui répondis fièrement que j'en avais trouve Fempioi, de manière à me donner en même temps de l'occupation et des bénéfices considérables. Ma mère sans doute apprit mes désordres , elle cessa de m'ccrire. Flavie seule ne m'a point abandonné.

Telle est ma situation, Raphaël; ma mère est bien mal, mourante peut-être, et cependant elle ne m'appelle point; Fiavie seule m'écritqu'ellc est persuadée que ma présence lui serait une consolation. .Te vais partir, je retourne dans ma famille après trois ans perdus dans le désordre, désabusé de tout, honteux de moi-même. Mon caractère s'est encore ai • gri de mes fautes, et jamais je ne me suis senti moins disposé à souffrir que personne me les reproche. Ne t'étonnes donc pas si je voudrais mourir.

— Pauvre ami, s'écria Raphaël en prenant la main de Melchior, quelle vie, quel avenir tu as gâté ; mais ne te laisses point abattre. Au nom de ta mère, au nom du Dieu qui pardonne, reléve-loi, songe que tu n'as que vingt-cinq ans; que d'années il te reste encore pour réparer, pour le faire une carrière utile et honorable ! commence à juger en homme, éloigne les souvenirs de ton enfance. Imagines-tu donc être le seul à qui Tavenir promettait un beau sort? Crois-moi, la lutte est faite pour l'âme : elle l'élève, elle l'agrandit. Quel mérite, en effet, possède celui qui, pour être heureux et riche, s'est donné seulement la peine de naitre. Dans tout ce que tu m'as raconté, je te le dis à regret, Melchior, je te trouves plus de torts qu'à M. Galeozzi. Tous deux violens, il est vrai ; lui seul était raisonnable. Tu n'as voulu juger que les formes qu'il employait, lorsque ses intentions devaient l'absoudre. Ami, je le dois la vérité parce que je l''aime, parce que je frémis de crainte que

tu ne te perdes eniièiement. Je découvre dans ton caractère plus de vanité que de fierté , plus d'orgueil que d'élévation.

— Raphaël

— Ce langage te blesse , reprit Raphaël avec plus de douceur et la même fermeté ; descends dans ta conscience, et tu m'avoueras si toutes les actions de ta vie ne justifient pas le jugement que je porte. Assez de flatteurs se trouveront encore sur ta route ; les uns le seront pour leur propre intérêt, d'autres pour te perdre plus vite. L'amitié sincère est la seule qui ait le courage de se montrer sévère. Melchior, lu semblés te vanter d'avoir été jusqu'à ce moment inaccessible à l'amour véritable. Puisse-t-il être un jour le régénérateur de ton âme ! C'est à lui que tu devras de comprendre la vertu; elle surgit toute de lui quand il est noble et sincère.

La figure de Raphaël , en parlant ainsi , s'était embellie d'une expression presque sublime. Elle frappa Melchior.

— Je ne t'avais jamais entendu me parler ainsi , s'écria-t-il ; ï'enîhoiisiasme fait de loi un homme nouveau , je ne te considérais presque que comme un enfant. A ton tosir, raconte-moi

— Non, Melchior, non ; quel intérêt pourrait avoir mon récit auprès du tien ? Je suis né pauvre et obscur, le seul bien que j'ai reçu de Dieu , ce fut une mère aussi tendre que la tienne , mais plus ferme ; elle m'apprit de bonne heure qu'il ne faut compter que sur soi-même. Je la voyais si souvent prier, que sans qu'elle me l'ordonnât, je priais aussi, et j'espère en Dieu comme on espère en lui quand on attend peu de choses des hommes. Tu me plains de la vie laborieuse que je mène, je te plains , moi , de ne chercher que des plaisirs dont je distingue le vide sans les avoir connus. La fortune t'est nécessaire , elle ne me paraît même pas digne d'un désir, et le plus riche à ines yeux est celui qui possède le plus de modération. Tu attaches un grand

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prix à la naissance, je n'ai jamais pensé qu'elle pût ajouter à la considération. Garde-toi cependant de croire que mes sentimens soient dénués d'exaltation. Si je connais jamais l'amour, il fera le destin de ma vie.

— Ton âme est noble et ferme , dit Melchior, et je dois te paraître bien indigne. Je vais te quitter, il me semble que je me sépare de la meilleure partie de moi-même.

Les deux amis restèrent ensemble jusqu'au moment du départ de Melchior.

— Tu m'écriras , répéta plus d'une fois Raphaël; tu me diras les chagrin, tes espérances.

— Â-h ! je crains bien d'avoir plus d\me folie àt'avouer, répondit Melchior; cependant j'espère avoir la force de suivre tes conseils. Je pars avec l'intention de me modérer en revoyant M. Galeozzi; mais si je perds ma mère , si je la perds...

— Eh bien, il faudra te résigner, mon ami; si lu ne la retrouves plus sur la terre ; pense qu'elle prie pour toi , et qu'elle ne souffre plus.

La soirée était avancée quand Melchior arriva à Port - Maurice ; en approchant de la maison de M. Galeozzi , de cette maison d'où il était sorti plein du désir et de l'espoir de l'indépendance , son âme bourrelée et hautaine se serra à ridée de tous les chagrins qui l'attendaient ; il fut même tenté de retourner

sur SCS pas, et sans doute l'eût-il fait, s'il n'eut aperçu de ia lumière dans la chambre que devait occuper sa mère. Si rien n'était changé c'était là où, par sa faute, elle avait passé tant d''heures cruelles en songeant à lui ; c''était là qu'elle mourait peut-être.

A celle dernière pensée il n'hésita plus, et sachant que lorsqu'il serait en présence de quelqu'un il retrouverait de la résolulion, il essaya de lever le marteau de la porte d'entrée ; mais le marteau était attaché.

Cette circonstance et le silence qui régnait dans cette maison, ordinairement si animée, lui sembla d'un funeste présage. Il tourna autour des murailles du jardin, des nuages épais semblaient toucher les larges têtes rondes des pins qui s'élevaient devant la maison silencieuse, et le bruit sourd et monotone des vagues de la mer se mêlant à la plainte du vent, glaça le cœur de Melchior. Il repoussa cependant la funeste idée de la mort de sa mère. Tant que le malheur est encore un

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doute, on en supporte la pensée avec une apparence de calme ; mais quand le moment d'en acquérir la certitude est venu , il est incroyable avec quelle facilité on accumule toutes les raisons pour se prouver qu'il ne peut être arrivé.

Cependant , décidé à connaître la vérité , Melchior n'hésita plus et frappa avec violence à l'aide de sa canne. Les aboiemens d'un chien répondirent seuls au bruit qu'il ne craignait plus de faire , et l'animal s'approchant de la porte, Melchior comprit , au changement de sa voix , qu'il en était reconnu.

Est-ce donc le seul ami qui me reste ici, pensa-t-il. Et il se mit à regarder encore les fenêtres qu'il avait vu faiblement éclairées; mais elles étaient devenues aussi sombres que le reste de la maison. Il se rapprocha encore de la porte ; font à coup il entendit une vois douce et tremblante demander qui frappait ainsi.

— Flavie, ouvrez, c'est moi ; c'est moi, répondit Melchior.

— Hclas! je ne le puis, mon oncle Ta défendu.

— Défendu ! qui aurait la puissance de m'empêcher de voir ma mère ?

Un faible sanglot lui répondit :

— Flavie ! Flavie ! ne m'entendez • vous pas ? Je veux voir ma mère.

— Je vous entends , répondit la pauvre enfant; mais je n'ose vous répondre.

— Je veux voir ma mère , répéta Melchior.

— Priez pour elle et pour nous, murmura Flavie d'une voix presque inintelligible , car elle n'est plus.

L'agitation dans laquelle il vivait depuis long-temps, la fatigue d'un voyage précipité otèrent à Melchior la force de supporter l'affreuse certitude d'un événement que depuis quelques heures il s'était persuadé ne pouvoir être possible, et il tomba de foule sa hauteur en poussant un sourd gémissement.

Cependant il n'était pas entièrement privé (le connaissance , cl il entendait confusémenl Flavie lui crier :

— Melchior, rcponds-nioi, je t'en supplie.

Il l'essaya , mais sa langue resta glacée . et il ne se sentit plus vivre que pour éprouver une de ces douleurs morales et physicjues qui semblent briser tous les ressorts de la vie. Pourtant de son orgueil jaillissait la plus pénible des craintes , celle de mourir devant le seuil de la maison de 31. Galeozzi. Il essaya de se relever, de se traîner plus loin ; mais cet effort fut inutile , il retomba en poussant un nouveau gémissement plus profond que le premier.

A cet appel qui brisait son âme , Flavie oublia la défense de M. Galeozzi, et s'clancant dans le jardin , elle ouvrit une petite porte qui donnait sur la me , vint s'agenouiller près de Melchior , et prit dans ses bras sa tête ensanglantée par le coup qu'il s'était donné; elle bai2;na de larmes son front, et

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rappela des noms les plus tendres ; mais il ne l'entendait pas.

Flavic était timide et faible ; cependant il y avait dans celte âme si jeune une résolution qu'elle puisait dans le cœur le plus dévoué et le plus sensible ; il lui fut impossible de se décider à abandonner Melchior. Sans hésiter davantage , elle courut demander des secours à quelques voisins, et obtint qu'on vînt l'aider à l'emporter dans la maison, sans penser un instant qu'elle s'exposait à la violente colère de M. Galeozzi.

Après avoir fait établir Melchior dans la chambre de sa mère, elle pansa sa lèle et parvint à le ranimer ; mais ce ne fut que pour le voir tomber dans un effrayant délire ; il appelait sa mère, semblait repousser M. Galeozzi ; puis les images baroques et fantastiques des dernières scènes de carnaval auxquelles il s'était livré , se présentaient à lui ; et c'était une chose à la fois pénible et effrayante , que de l'entendre tour à tour, d'une voix creuse et

brisée, parler de la mort de sa mère, et réi>éter des airs de valse et de danse.

Le jour parut enfin , Flavie était seule avec une vieille bonne restée dans la maison avec le jardinier. Cet homme , qui craignait beaucoup son maître , avait reçu les ordres les plus précis de n'admetlre personne; Flavie était certaine qu'il avait entendu frapper , et que s'il n'osait dans le moment s'opposer à sa volonté, il serait le premier à tout révéler et à l'accuser auprès de M. Galeozzi pour se justifier lui-même.

Ces craintes trop fondées n'arrêtèrent pourtant pas la généreuse fille.

«Eh bien ! quand il arrivera , se dit Flavie, il me chassera, sans doute ; mais Melchior sera hors de danger, que m'importera alors ce que je deviendrai. »

La gouvernante de Flavie lui était très attachée ; c'était une excellente femme qni ne pouvait voir souffrir sans se sentir émue; et quoiqu'elle redoutât également beaucoup son

maître, elle ne balança pas à seconder Fiavic. Elle fût chercher le médecin , rintroduisit avec un mystère où elle crut déployer beaucoup d'adresse ; mais l'homme de confiance de M. Galeozzi s'apercevait de tout, quoiqu'il n'osât s'opposer à rien. Deux jours après, Melchior fut assez bien pour reconnaître Flavie.

— Ma mère m'a-t-elle pardonné? balbulia-t-il. Flavie , pourquoi suis-jc dans la maison de M. Galeozzi? Ne m'avez-vous pas dit qu'il m'en avait fermé l'entrée, même quand je viendrais chercher les dernières bénédictions de ma mère ? Je veux m'en aller à l'instant même.

Il fit un effort pour se mettre sur son séant, mais sa faiblesse le fit retomber.

— Cher Melchior, prononça Flavie avec tendresse, quand vous vous sentirez plus de force, nous parlerons de ma tante ; il est impossible que vous puissiez, dans ce moment, sortir de cette chambre où j''aurais bien voulu ne pas vous faire transporter ; mais

— Il fallait me laisser mourir, Fiavie ; il le fallait , vous m'auriez rendu un plus grand service.

Elle pressa sa main avec tendresse. Melchior la regarda alors, et fut frappé du changement que trois années avaient produit. Fiavie sortait à peine de l'enfance quand il était parti , et il la retrouvait parée de toutes les grâces de la jeunesse. Non que sa figure fut de celles qui éblouissent et frappent d'admiration à la première vue , non que ses traits eussent celte régularité qui constitue la véritable beauté , mais il était impossible de rencontrer des yeux plus séducteurs que ceux de Fiavie ; leur prunelle était d'une couleuF vague qui semblait changer suivant l'expression de ses pensées. Quand elle souriait, ses yeux souriaient, pour ainsi dire, en même temps que ses lèvres ; et quand elle était mélancolique, impression qui lui était la plus ordinaire, leur limpidité rendait plus remarquable encore le

blanc azuré de leur orbite. Les autres traits T. I. 8

du visage peu coloré de Flavie, étaient d'une délicatesse prcsquç maladive , et une grande quantité de boucles de cheveux châtain-clair encadraient et raffinaient encore davantage une figure qui tenait plus de Tangc souffrant que de la riante jeunesse. Quoique sa taille semblât arrivée à son développement , elle était si mince et si flexible, que Flavie paraissait plus jeune qu'elle ne l'était réellement. Cette taille se balançait en marchant , comme si elle eut eu besoin d'appui ; ses pieds et ses mains d'une petitesse extrême, ajoutaient à l'espèce de crainte qu'on ressentait envoyant un être si fragile éprouver la moindre émotion qui put exiger de l'énergie.

Cependant cette enveloppe, pour ainsi dire aérienne, renfermait avec une extrême profondeur de sentimens une grande énergie à les ressentir. Elevée par sa tante qui se reprochait amèrement la faiblesse qu'elle avait eu pour son fils, Flavie, douée d'une supériorité jl'espritremarquable, était peut-être la seul©

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qui, malgré sa jeunesse, eut compris les défauts et les qualités de M. Galeozzi. Tant qu'elle avait été enfant, la violence de Melchior lui ^vait inspiré de Teffroi. Cet effroi s'était peu à peu changé en dévoûment ; elle considérait son peu d'empire sur lui-même comme une infirmité physique et comme une déraison. Possédant un instinct d'observation que la nature accorde aux femmes comme un dédommagement de leur faiblesse , Flavie avait compris , bien avant qu'elle ne pût se l'expliquer, que Melchior deviendrait très malheureux des défauts qu'il n'essayait même pas de corriger. Placée entre une mère trop faible et un homme trop prompt à s'emporter, elle était devenue, par la douce patience de son caractère, l'appui des opprimés et la favorite de l'oppresseur.

La jeune fille se souvenait avec attendrissement des soins que sa tante lui avait prodigués; elle éprouvait pour elle une de ces reconnaissances dévouées dont la jeunesse est si rare^

ment susceptible. Elle eut aimé Melchior comme un frère, si son caraetère eut été moins bizarre, mais sans eesse tenue en haleine par l'irrascibilité à laquelle il se livrait constamment, ce que ressentait Flavie, n'était point empreint de cette tranquille douceur cpie Taffection fraternelle porle avec elle. Le sentiment qu'il lui inspirait était une sorte d'inquiétude vague , d'entraînement irrésistible , auquel elle se livrait d'autant plus facilement qu'elle croyait ne pouvoir trop se dévouer au fils de sa bienfaitrice. Elle l'aimait enfin avec une profondeur qui s'accroissait chaque jour; et quand sa tante , à son lit de morl, lui ^demanda de protéger son fils , elle ne s'étonna pas de cet appeî, peut-être extraordinaire à cause de son âge et de son sexe ; il lui sembla que la Toij d'une mourante confirmait la mission qu'«ll« •étaiil déjà donné* au fond du cœur.

Flafie ignorait la nature des torts de son cottsin I <|vand eUe passait les nuits à l'atten-

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dre pour lui ouvrir la porte en secret. Jamais son esprit pur et innocent n'avait essayé de comprendre les passions désordonnées qui entraînent les hommes. Mais plus tard, quand M. Galcozzi , emporté par la colère, parlait de la vie déréglée que Melchior menait à Paris, elle commença à les soupçonner, et son cœur en fut profondément blessé.

Si la jeune fille eut été élevée dans le monde, elle eût pu donner un nom au chagrin qu'elle ressentait de la conduite de Melchior ; mais son ignorance lui cachai^ encore sa cause quand elle le trouva mourant à la porte de cette maison dont l'entrée lui était interdite. Elle connaissait trop bien la violence de M. Galeozzi , pour s'abuser sur le danger auquel elle s'exposait elle-même, en luttant contre ses ordres formels. Cependant c|uel qu'il fût, son intérêt ne l'arrêta point, ou plutôt elle n'y pensa pas une minute. La nature a doué la femme d'une sorte de dévoûment chavaleresque qui s'accroît et s'exalte

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par le danger de ce qu'elle aime : cl chez elle, le besoin d'émotion et de sacrifice est presque toujours supérieur à la prudence. D'ailleurs, dans la circonstance où se trouvait Flavie , elle se croyait soutenue par le devoir et la reconnaisance.

En écrivant à Melchior l'état où était sa mère, elle avait compté qu'il se hâterait de revenir, et elle se flattait que M. Galeozzi ne serait point inflexible aux dernières prières de sa femme. Mais elle n'était plus, et il avait juré de ne jamais pardonner.

Aussi quand Melchior fut sorti de l'état dangereux qui avait tant inquiété Flavie, elle songea avec une profonde terreur à la colère de son tuteur. Ce qu'elle craignait surtout, c'est qu'il n'en résultât des scènes d'autant plus terribles, que ces deux hommes étaient presque également irrascibles, et que la* présence et l'influence d'une mère , d'une épouse, ne seraient plus là pour les arrêter; aussi redoubla-t-elle de soins pour que Mel-

chior, en retrouvant des forces, put s'éloigner promplement. Flavie s'inquiétait peu de ce qui lui arriverait alors à elle-même.

Mais à la crainte que cet éloignement ne put précéder le retour de son tuteur, se joignit aussi l'incertitude du parti qu'allait prendre son cousin. Sans doute ils seraient séparés, et séparés sans retour. Depuis qu'elle l'avait revu, celte certitude lui était devenue cent fois plus cruelle ;et quand il exigea de nouveaux détails sur la fin de sa mère, les larmes de Flavie coulèrent avec une amertume où se mêlaient les inquiétudes et l'émotion de ses sentimens personnels.

— Flavie ! Flavie ! répéta Melchior, ma mère était donc bien mal lorsque vous m'écrivîtes ? Je n'ai point perdu de temps , et

je ne l'ai pas retrouvée Ah ! pour que je

ne me livre point à un remords éternel, assurez-moi qu'elle m'a pardonné.

— Oui , mon cousin, elle a même supplié M. Galeozzi de ne pas tous repousser ; mais

il n'a rien promis. El quand ma pauvre tanle ne pouvait plus Tentendre, il a juré avec serment de n-e vous revoir jamais,

— Cet homme , par sa violence, a tué ma mère.

— Ne dites , ne pensez point cela , mon cousin. M. Galeozzi adorait ma tante; il l'a entourée de soins et des médecins les plus célèbres ; mais rien n'a pu la sauver. Avant de me quitter pour jamais , moi , pauvre orpheline , à qui elle avait tenu lieu de mère , elle ni'a chargé de vous conjurer de tâcher d'appaiser M. Galeozzi.

— Appaiser M. Galeozzi, interrompit Melchior, ah ! tous liens sont rompus entre nous. Fia vie, pourquoi m'avez-vous fait porter ici?

— Il fallait donc vous laisser mourir, murmura-t-elle tristement.

— Oui, Flavie; qu'ai-je affaire de vivre maintenant ?

Elle reprit, espérant le calmer :

— M. Galeozzi, à qui vous ne rendez pas

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justice, est allé exaucer le dernier vœu de ma tante ; il a conduit lui-même à Gènes ses restes ; qu'elle a désiré qui reposassent près de ceux de votre père, d'un instant à l'autre...

— D'un instant à l'autre il peut arriver et il jettera hors de chez lui le fils faible et malade de celle...

— Il est arrivé, balbutia la Tieille Marguerite en entrant. Mon maître est arrivé, il vous demande, mademoiselle Flavie; mais de grâce, n'y allez pas : jamais je ne le vis dans ^^une telle colère, il vous tuerait.

— Laissez-moi me lever, s'écria Melchior, c'est à moi d'aller trouver ce furieux, et...

La porte s'ouvrit. M. Galeozzi parut ; à son aspect, Flavie joignit les mains et les tendit vers lui; mais M. Galeozzi, sans être arrêté par ce geste suppliant, prononça avec une froide indignation :

— Je vois, monsieur, que vous vous trouvez à merveille dans le lit où est morte votre excellente mère. Votre mère morte des cha-

grins que vous lui avez cause. Mais si votre conscience ne vous reproche point ce sacrilège, la mienne ne me permet pas de le souffrir, et je vous ordonne de sortir à l'instant même de ma maison.

— Je n'y serais jamais entré de jgaou plein gré, monsieur, si...

La crainte d'attirer sur Fiavie la colère de M. Galeozzi, retint Melchior et il n'acheva pas. Mais le tremblement convulsif de ses lèvres, leur pâleur et la fureur de ses regards annonçaient que sa colère égalait au moins celle que M. Galeozzi essayait de son côté de cacher sous un calme apparent.

— Mon oncle, hasarda Fiavie en s'approchant de lui, Melchior est tombé mourant à votre porte, il venait...

— Il venait rendre plus cruelle encore la fin de sa mère, interrompit M. Galeozzi ne se contraignant plus. Qu'il apprenne, si vous le lui avez caché, que son indigne conduite a creusé la tombe de la meilleure des femmes,

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et qu'il paraîtra devant Dieu chargé de ce nouveau crime. Ainsi ma prédiction s'est accomplie : après avoir débuté par la débauche, il est devenu assassin, et un jour...

— • Pitié ! s'écria Flavie en tombant à genoux.

— Pitié ! répéta M. Galeozzi en la repoussant, pitié ! et pour qui? pour un orgueilleux insensible qui n'a voulu écouter que luimême. Je le répète, qu'il sorte à l'instant de chez moi ; et vous, Flavie, vous qui m'avez désobéi, vous qui n'avez pas craint de m'offenser ; vous que j'aimais, répéta-l-il avec une inflexion de voix triste et amère, sortez aussi de cette maison que vous avez laissé souiller, que je ne vous revoie jamais. Je veux oublier le malheur que j'ai eu de m'entourer d'ingrats.

Flavic quitta la chambre, non pour suivre M- Galeozzi qu'elle n'espérait point appaiser, mais pour soulager son oppression et son désespoir par des larmes.

Elles coulèrent abondamment, sans penser à son sort dont, avec la générosité de son caractère et l'imprévoyance de la jeu^t«»^ ^U nç

s'occupait pas, mais elles coulaient sur l'affreuse position de Melchior. Cependant elle ne songea pas un instant à l'abandonner. Et craignant qu'il ne se livrât à une exaltation qui le fit retomber dans le dangereux état d'où il sortait, elle se hâta de retourner près de lui.

Elle le trouva habillé, et assis sur une chaise, ou plutôt à demi évanoui.

— J'ai voulu l'empêcher de se lever, dit la gouvernante qui inondait d'eau fraîche le front de Melchior, mais il ne m'a pas écouté. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! mes pauvres enfans, qu'allez-vous devenir!

— Je veux m'en aller, s'écria Melchior en se levant avec une force que lui prélait l'indignation. Quand je ne serai plus ici, Flavie, cet homme vous pardonnera.

— Je ne te quitterai point , dit Flavie en laissant tomber sa tête pâle sur l'épaule de son cousin. N'es -tu pas mon seul parent? Ne m'a-t-il pas chassée durement comme toi ?

— Il m'a dit que j'étais l'assassin de ma mère , répéta-t-il avec angoisse. Oh ! Flavie ! assure-moi que cela n'est pas vrai.

-— Non, non, répondit -elle d'une voix tendre et consolante ; depuis long-temps ma tante souffrait d'une maladie inguérissable. Melchior, je te le jure, si souvent elle a pleuré en parlant de toi; elle ne s'en est jamais plaint avec amertume. Elle t'aimait toujours avec la même tendresse, et t'a tout pardonné. Avant que nous quittions celte chambre , inclinons-nous ensemble devant son image.

— Ce portrait est mon seul héritage, prononça Melchior d'une voix sombre, en s'emparantde celui de sa mère, et le cachant dans sa poitrine. C'est en considérant cette angéliqne figure que je trouyerai peut-être le courage de vivre. Adieu , Flavie.

Et Melchior se dirigea en chancelant vers la porte.

— N'ai -je pas juré que rien au monde ne m'engagerait à me séparer de toi ? s'écria

Flavie en cachant d'un long voile noir sa chevelure en désordre ; ne m'a-t-on pas chassée comme toi ; et je ne serais pas sans appui et sans asile , que je ne pourrais consentir à te quitter.

— Non, non, Flavie, laisse-moi à mon malheur ; quel appui veux-tu trouver dans un insensé qui a détruit toutes ses espérances de bonheur , qui n'a pas même l'asile le plus obscur à t'offrir? J'ai perdu ma vie, et je ne veux pas t'enlraîner dans ma ruine.

Melchior s'appuya, défait et sans force, contre la porte vers laquelle il était parvenu à se traîner, et sembla prêt à perdre de nouveau connaissance.

— Je te le répète , dit avec résolution Flavie ; je ne t'abandonnerai point faible et souffrant comme tu es ; l'âme de ta mère semble encore planer ici; et devant ce lit, où sa voix me recommanda de t'nimer, je fais le serment , quoiqu'il arrive , de ne me séparer de loi que quand tu seras heu-

reux : jusque-là je partagerai ta destinée , quelle qu'elle soit.

— Pauvre enfant! dit Melchior d'un accent découragé , ne tente pas un malheureux abandonne , laisse - moi aller mourir seul loin de cette fatale maison .

Flavie, sans lui répondre, se disposa à sortir avec lui.

— Ne partez pas ainsi , ma chère demoiselle, s'écria la vieille gouvernante , essayez plutôt de parler à monsieur , il vous aime , vous le savez ; il consentira au moins à vous laisser passer la nuit ici. Elle sera terrible, la pluie tombe par torrens > elle vent fait un bruit effroyable.

Melchior, loin d'être arrêté par l'observation de Texcellente femme, sembla retrouver un peu de force , et fit quelques pas san« l'appui de Flavie, qui s'était arrêtée.

— Au moins, chère enfant, reprit Marguerite en pleurant , emportez vos effets.

130 31ELCHIOR.

— Tout ce que je possède me vient de M. Galeozzi ; je dois tout laisser.

— Mais cette bourse, reprit la gouvernaute en en cherchant une déposée dans un secrétaire , elle appartenait à votre tante ; c'est le fruit de ses économies , des privations même qu'elle s'imposait pour secourir les malheureux , les veuves, les orphelins

— Les orphelins , interrompit Fiavie en acceptant la bourse, son fils Test devenu. C'est le ciel qui nous envoie ce secours. Adieu , bonne iî»Iargnerite , adieu. Dites à mon oncle, à JM. Galeozzi que je lui ai obéi, et qu'en quittant l'asile d'où il m'a chassée, j'ai regretté de le laisser irrité. Dites-lui..,

Un profond soupir de Melchior la rappela vers lui, et, sans hé&iler davantage, elle l'aida à descendre l'escalier.

Il était solitaire comme le reste de la maison ; le jour touchait à sa fin, la pluie fouettait avec force contre les fenêtres; ils ne rencontrèrent personne. Le pauvre chien qui

avait reconnu Melchior accourut seul comme pour leur faire de tristes adieux, et quand la porte retomba lourde sur eux, Fiavie éprouva un frisson de terreur qui la rendit un moment incapable de soutenir les pas chancelans de Melchior.

Cependant son courage se raffermit à la pensée qu'elle était dans ce moment son seul soutien. Et, le forçant de s'appuyer sur son bras, ils s'éloignèrent aussi vite que leur faiblesse le leur permettait. Loin de se ralentir, la pluie redoublait incessante etserrée; au travers du brouillard qu'elle formait, on distinguait des fenêtres qui s'éclairaient peu à peu; puis brillait aussi au travers de quelques-unes un feu de pins, vif et réjouissant, dont Fiavie enviait la chaleur pour son pauvre malade. Mais elle savait trop bien qu'elle ne trouverait point d'hospitalité à Port-Maurice, où M. Galeozzi était redouté autant par son caractère que par son influence sur les affaires; et où personne n'ignorait la colère qui l'animait

contre son beau-fils. Flavie ne. tenta donc point une démarche inutile, et Melchior ayant balbutié d'une voix faible qu'il ne pouvait avancer davantage, elle se trouva presque heureuse de le faire entrer sous le porche d'une église dont le haut portique se découvrit à ses re- «ards.

Cemonument, situé presquesurle bord delà mer, est merveilleux de grâce et de simplicité. Sa colonnade de stuc blanc s'élève avec élégance au-devant d'un dôme, ouvrage d'un grand maître, et sa porte de bois de chêne sculpté par JBenedetto de Majano rend celte église le plus beau monument de Port-Maurice. Elle se dessinait alors sur des nuages noirs qui semblaient reposer sur son sommet , et le vent qui bruissait avec fureur autour des têtes pyramidales des pins, ajoutait à son mélancolique aspect. Les flots clapolans de la mer arrivaient, avec une force qui s'augmentait à chaque minute, baignaient les marches du portique ; et, sans se trouver dans une si-

tuation d'âme aussi triste que celle de Melchior et de Fiavie, il n'est personne qui ne se fut alors senti atteint d'impressions sombres et mélancoliques; mais ce n'était point seulement de la mélancolie qu'ils éprouvaient l'un et l'autre, c'était une profonde terreur du positif de la vie. Quel parti allaient-ils prendre? qu'allaient-ils devenir?

Quand Melchior eut repris un peu de force, Fiavie lui demanda doucement s'il avait formé quelque projet d''a venir, et si son intention était de retourner à Paris,

— Retournera Paris. Et qu'irai-je y faire, bon Dieu ! m'exposer au dédain qu'inspire la misère. Je vous l'ai dit, Fiavie, vous ne devez pas vous attacher à mon sort, il est temps eucore de vous arrêter.

— Melchior, quand vous n'aurez plus besoin de mes soins, je m'éloignerai si mon amitié ne vous est plus nécessaire.

Fiavie prononça ces dernières paroles d'une voix si basse et si émue, que Melchior les en-

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tendit à peine. Certes, il était touché des preuves de dévouement qu'elle lui donnait ; mais une pensée plus puissante l'occupait dans ce moment, c'était son ressentiment contre M. Galeozzi. Sa colère, que sa faiblesse physique l'avait forcé de contraindre, n'en était que plus violente, et sa haine contre lui était maintenant implacable. Aussi, après s'être reposé quelques instans, il s'écria avec rage :

— Je veux retourner chez cet homme, lui demander raison

Mais l'effort qu'il fit pour exécuter ce projet, prouva qu'il n'aurait même pas le pouvoir de faire quelques pas. Flavie épouvantée le pria de la laisser essayer de trouver un asile.

— Je ne veux pas rester une heure dans celte ville, s'écria-t-il avec exaspération, je ne veux pas y mourir.

Flavie jeta un douloureux regard autour d'elle. La pluie avait enfui cessé de tomber, chassée par un vent de mer glacial et impé-

f lieux. Mais elle ne savait que proposera Melchior, car vainement cherchait-elle dans sa tête un moyen de sortir de la triste position où ils étaient. Leur silence fut tout à coup interrompu par le bruit des pas de deux personnes C[ui s'approchaient et venaient du rivage. Flavie se cacha derrière une colonne et tâcha d'écouter sans être aperçue.

— Il fait un mauvais siraco, disait l'un d'eux.

Piétro, as-tu bien attaché la barque? puisque

tu as eu la paresse de ne pas la reconduire au

port?

— Oh ! je défie bien qu'elle démarre, répondit une voix jeune et insouciante, nous pouvons aller nous coucher tranquilles, père.

— Tranquilles, quand on n'a rien gagné; tu parles comme une mouette, petit. Le vent et la pluie n'empêchent pas la faim, et s'il n'y a pas un morceau de pain à la maison, en revanche il n'y manque pas de bouches affamées.

— Que faire? s'écria le jeune homme en s'ar-

136 iMELCHIOR.

rètant, vous savez bien, père, que l'équinoie est la mauvaise saison des pécheurs.

— C'est vrai ; aussi j'irai au jour demander du travail pour toi et pour moi. On dit que M. Galeozzi est de retour de l'enterrement de sa pauvre femme : il va sans doute rouvrir ses magasins ; et, quoique ce soit un brutal, il ne refuse jamais d'ouvrage aux laborieux.

Fiavie s'approcha davantage, et, à la faveur d'un nuage moins sombre, reconnut deux pêcheurs qui, dans la mauvaise saison, travaillaient assiduement chez son oncle. Le père était charfjé d'une nombreuse famille, et plus d'une fois madame Galeozzi lui avait envoyé des secours par Fiavie. Elle regarda la rencontre do ces deux hommes comme un bienfait de la Providence. Il faut avoir été malheureux et abandonné pour comprendre qu'on puisse considérer comme un bienfait la protection de ceux qui paraissent en apparence plus misérables que nous.

Fiavie descendu rapidement les marches

31ELCH10U. 137

du péryslilc et courut après les pécheurs qui s'éloignaient. Ils la reconnurent à leurs noms qu'elle prononçait d'une voix douce et suppliante.

— Que me demandez- vous, ma chère demoiselle, repondit le père après l'avoir écoutée? Que je vous dise où vous pourrez trouver une voiture? mon Dieu, je n'en sais rien. Ce que je puis vous assurer, du moins, c'est que je ne vous laisserai pas ainsi toute seule. Venez à la maison, vous savez qu'elle n'est pas trop bien fournie, mais vous y serez toujours mieuï que là, et au jour...

— Merci, mon pauvre Marcello, merci, je ne suis pas seule ; le fils de ma tante...

— M. Melchior, ah! je comprends, interrompit Marcello avec embarras, il est revenu et s'est encore querfUé avec M. Gaieozzi, mais c'est égal, quoic[u'il puisse en arriver, venez avec lui. Je n'oublie pas cjue son excellente mère a donné plus d'une fois du pain à mes enfans.

138 MELciiion.

— Non, Marcello, non, ni Melchior ni moi nous ne voulons rester même une nuit s'il est possible à Port-Maurice. Il me semble qu'il doit partir quelque voiture, n'importe pour où, l'essentiel est que nous nous éloignions.

— L'heure du iiépart des voitures est au milieu du jour, dit Piëtro, je le sais bien, moi qui porte souvent les paquets des voyageurs, et puis elles ne partent que trois fois par semaine.

— Comment donc faire? s'écria Flavie avec angoisse. Mon cousin est bien malade...

Ses sanglots l'empêchèrent de continuer.

— Pourquoi, observa Piétro, ne pas pren dre lin bateau à vapeur? avant un moment il en passera un devant cette côte.

— Et comment le joindre par ce temps?

interrompit Marcello.

— A grands coups de rames, père ; la mer est houleuse, c'est vrai ; qu'importe à de bons marins comme nous. Je sais bien que nous serons un peu secoués ; mais un mauvais

.M]:i.(.iiioK. 131)

quart d'heure est bientôt passé. Notre barque est solide et le bon Dieu qui veut qu'on secoure les braves gens m'a inspiré de l'oublier ce soir sur la grève.

— Ta , ta , ta , ce que tu proposes est impraticable , pelit; nous risquerions de nous jeter dans les roues du bâtiment.

— Nous allumerons la lanterne.

" — Notre coquille de noix ne résisterait pas.

— Bah î elle en a vu bien d'autres.

— Bon Marcello ! s'écria Flavie enjoignant les mains , ce n'est ni pour vous , ni pour votre fils que vous craignez la mer.

— Bien sur !

— Alors ne refusez pas de nous conduire. A un autre , je proposerais une récompense pour le tenter; à vous, je dirai seulement : Ne négligez pas de faire une bonne action qui peut procurer quelques secours à votre femme et à vos enfans.

Marcello était un brave homme heureux de

i40 MELCHIOR.

rendre service, et la possibilité de porter quelque argent à sa famille ne gâta point l'affaire.

— Allons donc, dit-il en suivant Piëtro, q'ii courait déjà vers la barque ; je vais tout préparer, tachez de ne pas trop vous effrayer, car nous allons danser un peu ferme ; mais , comme le dit Piétro , la coquille est bonne. \ous n'avez que quelques pas à faire pour nous joindre ; attendez que nous vous avertissions quand nous apercevrons la fumée du bâtiment. Toute ma crainte, c'est que nous ne puissons l'atteindre, el...

— Oh ! ne me découragez pas, interrompit Flavie. Melchior et moi sommes accoutumés à la mer. Ne vous souvenez-vous pas, Marcello, que bien des fois vous nous avez promenés dans votre petite barque ?

— C'est vrai ; mais la mer était alors unie comme l'huile de l\î. Galeozzi.

— Ne prononcez plus ce nom , bon Marcello.

— Je comprends, je comprends, mademoi-

selle Flavie. C'est un dur maîfic, celui là; mais il est charitable , il est juste , il finit l'avouer. Croyez pourtant que cela me faisait Lien de la peine, quand je l'entendais crier contre ce pauvre M. Melchior. Que voulez vous, les beaux-pères et les belles-mcres...

Le sifflet de son fils interrompit heurtusementla loquacitédu pécheur, et Flavie l'enlcndit bientôt crier qu'il apercevait la fumée de la cheminée du bateau à vapeur. Elle courut près de Melchior , et lui apprit ce qu'elle venait d'obtenir.

— Nous nous arrêterons à Gènes , à Livourne , ou à Civila-Vecchia , ajoula-t-ellc presque avec joie , tant elle se sentait heureuse de le tirer de sa triste position.

— A Gènes! non, non, s'écria-t-il; je ne veux pas paraître en mendiant dans cette ville où

— Eh bien! à Naplcs , reprit doucement Flavie ; nous sommes jeunes l'un et l'autre.

Peut-être y trouverons-nous quelques moyens de gagner notre vie.

— Gagner sa vie ! soupira Melchior.

— Je possède quelques talens, continua Flavie avec une courageuse fermeté ; vous ne voulez pas retourner à Paris , que pouvonsnous faire de mieux ?

Piëtro vint avertir qu'il fallait s'embarquer; Melchior se laissa conduire. Les pêcheurs les placèrent le plus commodément possible , et plongeant leurs rames dans la mer, ils luttèrent avec force et courage contre les vagues qui les balançaient avec violence. Le vent devint un moment si fort , qu'ils furent obligés de descendre la voile qui menaçait de coucher sur le côté la petite embarcation. Réduits à euxmêmes , les pêcheurs redoublèrent d'efforts , et un dernier , plus vigoureux que les autres, les plaça côte à côte du bâtiment.

Piétro appela à grands cris; ma's le sifflement de 'a mer, le bruit des roues de la machine couvrirent assez long- temps sa voix

pour que le bâtiment eût le temps de s'éloigner.

— Allons, père, à la rame, et un peu vivement, il faudra bien qu'ils nous entendent, et ils approchèrent de nouveau.

Enfin l'homme de quart les aperçut, et jugeant la barque en danger, il fit avertir le capitaine, qui ordonna d'arrêter.

Flavie monta la première sur rëchelle qu'on avait tendue , et soutenant Melchior d'une main , de l'autre elle glissa aux pêcheurs la récompense qu'elle eût voulu donner plus magnifique.

— Qui ètes-vous? d'où venez-vous? cria le capitaine avec méfiance. Je ne puis vous recevoir.

— Père, dit Piétro tout bas, filons promptement, quand le capitaine ne nous verra plus il ne pourra les renvoyer.

— Je vous le répète, continua le capitaine aux deux jeunes gens, je ne puis...

— Il le faut bien, fit observer le pilote, je

i44 .niF.r.cHiOR.

n'aperçolî» pUis la petite barque qui les a amenés et vons ne pouvez les l'aire jeter à la mer.

Pendant ce colloque, Melcliior était tombé sans force sur un banc de la dunette, et sa tête défaillante était penchée sur l'épaule de Flavie.

— Vous êtes arrivés d'une manière singulière? observa le capitaine ; quel motif a pu vous faire embarquer par un pareil temps?

— Des affaires pressantes nous conduisent à Naplcs, répondit Flavie,

— Vous y avez sans doute des connaissances, des recommandations?

Elle baissa la tête et garda le silence.

— Au moins vous avez des papiers? répétat-il, et le moyen de payer votre passage? Je dois rendre compte à mes armateurs.

Flavie lendit sa bourse au capitaine.

— Ils m'ont l'air de braves jeunes gens, dit tout bas le pilote; les pauvres eifans n'en peuvent plus.

— Ce jeune homme est votre mari? reprit le capitaine gravement.

— Mon frère, répondit Fiavic à voix basse. Si vous n'avez pitié de nous, il va mourir sans secours.

Le pilote, pour mettre fin à l'hésitation du capitaine, ouvrit une cabine vide qui se trouvait sur le pont et y conduisit les jeunes gens.

— Voilà une désagréable affaire, murmura le capitaine, les réglemens me défendent de recevoir des voyageurs sans papiers, et ceuxci arrivent d'une si étrange manie, c

— On ne peut les soupçonner d'être des contrebandiers, dit le pilote en riant ; ils ne portent pas un chiffon ; encore moins des malfaiteurs, la figure de la jeune fille répond du contraire. Quant à son frère... "

— Son frère, son frère, voilà une parentée qui n'est pas bien prouvée. Vous les avez mis dans la même cabine ?

— Mais, capitaine, vous ne demandez pas

ordinairement le contiat de mariage des passagers. Fallait-il donc laisser mourir ce pauvre diable qui, après tout, paiera son passage comme un autre.

— Que dirais-je à Gènes ?

— Ils ne se montreront pas quand on débarquera quelque part, ji^^^^ ,oiiifilfqBO ob

Le capitaine se rendit à ces raisons, on plutôt se résigna, parce qu'il ne pouvait faire autrement.

Quand on s'arrêta, Mclchior, reposé par quelques heures de sommeil, ne voulut cependant point regarder Gênes qu'il avait tant aimée ; et ainsi que Flavie , il ne se hasardait que la nuit sur la dunette, dans la crainte de rappeler leur présence au capitaine, et aussi pour se soustraire à ses questions. • Quatre jours de repos et de soins rendirent des forces à Mclchior ; la fièvre avait disparu, et quand il découvrit au point du jour les îles charmantes dlschia et de Procida ; quand le b^lifn.Wt pajs^a devant Capri, sur qui le soleil

levant jetait ses teintes roses et lumineuses.

— Oh ! ma belle, ma belle Italie ! s'ccria-t-il en respirant avec volupté la brise tiède et embaumée du matin.

Et avec l'impressionnable légèreté de son caractère, il oublia, en admirant le golfe de Naples, qu'il arrivait dans cette ville sans ressources et sans l'espoir d'y trouver un ami.

Cependant quand ou est nialheureuï, les impressions agréables ne s'éveillent qu'an instant, et Ton est bien promptement rejeté dans un découragement plus profond et plus pénible. Sans protections, sans but,Flavie et Melchior se sentirent plus effrayés que rassurés de l'air de fclc cl du mouvement continuel des

150 MELCinOR.

places et des rues qu'ils traversaient, sans savoir où elles les conduisaient.

Naples, qu'on regarde comme une ville de plaisir, n'en est, à vrai dire, qu'une de bruit. L'affluence des étrangers , dont les uns viennent chercher la santé, les autres des ressources contre l'ennui, la plus incurable des maladies , en rend le séjour aussi embarrassant que coûteux. L'argent est partout un véhicule nécessaire, mais à Naples le besoin s'en fait encore plus impérieusement sentir que partout ailleurs. L''étranger n'est, aux yeux des habitans, qu'une ressource contre leur misère. Naturellement indolent et paresseux, le Napolitain accueille avec empressement tout ce qui peut lui procurer du profil sans effort, et rhabitude de demander et de recevoir ravit à leur caractère le peu de dignité que la continuelle oppression à laquelle ils sont soumis, leur ait laissé.

En entrant dans la strada di Chiaja, rue assez étroite et qui dispute cependant à celle

iMELCHIOR. 151

de Tolède de mouTemeril et de commerce, Fiavie jetait autour d'elle des regards inquiets et étonnés ; elle n'avait jamais vu un pareil luxe et une pareille misère se déployer côte à côte, avce tant d'indécence et d'effronterie ; son cœur sensible s'^alïligcait de voir une foule de brilîans équipages entourés de mendians qui n'obtenaient même pas Uncoup«d'œil de pitié. La situation abandonnée et précaire où elle se trouvait, ainsi queMelchior, ajoulaità sa commisération naturelle, et elle marchait en baissant lesycuï, pom* cacher les larmes quimouillaient sa paupière. Elle les leva avec terreur, en entendant une exclamation de Melchior, qui se précipita vers une vo'.ture attelée de deux chevaux très vifs que le cocher ne pouvait retenir.

La descente rapide de la rue de Chiaja rendait leur emportement dangereux , et une femme était seule dans celte voiture ; Melchior se précipita à la tête des chevaux , les contint et ne revint auprès de Flavie que quand plu-

152 wELcmoR.

sieurs personnes furent accourues pour donner à leur tour des seours devenus inutiles.

— J'ai bien tremblé pour vous, balbutia Flavie pâle d'effroi ; vous êtes si faible encore, Melchior,

Elle fut obligée de s'appuyer sur son bras, tant elle-même était émue.

La voiture descendait Icnlcmcnt la strada, et ils arrivèrent à villa lîeale. Flavie s''assit sur un banc de marbre , et Melchior, suivant des yeux l'équipage, ne la rejoignit que quand il eut disparu sous le portique d''un des plus beaux palais de la rivière dcChiaja. Ou''allonsnous faire, dit-elle doucement, il faut nous occuper de trouver un asile ?

L'agitation étrangère à lui-même que Melchior venait d'éprouver avait disparu, sa physionomie était redevenue sombre et mécontente ; et il fallut une seconde interpellation de Flavie pour réveiller son attention. Enfin il sortit avec elle par une des grilles latérales du jardin, et allait entrer dans un des brillans

3IELCHIOR . 1 53

hôtels de la rivière de Chiaja quand Flavic Tarrèla.

— Ne craignez-vous pas, observa-t-clle timidement, que les logemens ne soient ici trop chers pour nous.

— Vous avez raison, répondit-il avec un accent amer; à chaque instant il nous faudra souffrir de la misère et de riiamiliation qu'elle entraîne.

Et sans répondre aux consolations qu'elle essayait de lui donner, il entraîna Fiavie dans une des rues étroites et transversales qui montent de la rivière de Chiaja. Ces rues, au premier coupd'œil, paraissent si pauvrement habitées, et les petites maisons basses qui les bordent forment un si triste contraste avec les beaux palais qui les séparent de distance en distance, qu'on a peine à s'accoutumer à ce mélange de luxe et de misère. De somptueux équipages passent à chaque instante! avec rapidité au travers d'une haie d'enfans et de pauvres presque nuds. Cependant, au milieu

de ces rues si misérablement occupées, s'ouvraient quelques jardins remplis de fleurs et d'orangers , comme si la bienfaisante nature voulait prouver que, moins aveugle que les hommes, elleaccordc ses bienfaits aux pauvres comme aux riches.

FJavie montra du doigt à Melchior un petit logcmcntqu'on cnnoncailétreà louer; ils entrèrent ; le prix en était bien haut pour leur bourse si légère, mais ils avaient tant besoin de repos, que Flavic fat la première à passer sur cette difliculfé , et , après s'être arrangé avec l'hôtesse qui paraissait une bonne mère de famille, pour qu'elle leur fournit leur nourriture, plus tranquille, elle s'approcha de la fenêtre et regarda avec ravissement les coteaux de Pausilippe et du J^omero qui s'élevaient autour d'elle, couverts déjà d'une verdure charmante; les hauteurs de la Mergelina, semées d'élégantes villas , lui tirent pour la première fois connaître l'envie.

Que je serais bien là, avec Melchior ,

WELCHIOR, 155

pensait-elle avec cette heureuse innocence de la jeunesse qui ne comprend et ne désire encore qu'un bonheur tranquille et pur.

Melchior aussi gardait le silence, il ne fut rompu que quand leur hôtesse vint les rejoindre et nomma à Flavie les casins qu'elle admirait.

— Celui, dit-elle, que vous devez remarquer comme le plus grand et le plus magnifique , appartenait au prince Bel Riva, il a coûté des sommes qui assurera ent le bonheur de cent pauvres familles, et le propriétaire est mort avant d'en avoir joui , il Va laissé à sa fille, la duchesse de Sassaro.

— Est elle jeune et belle? interrompit Melchior.

— Belle? comme cela, mais du moins très coquette; du reste, elle fait bien d'être riche, car elle dépense dans un jour...

— N'a-t-elle pas un autre palais? interrompit-il encore.

— Vous voyez d'ici les orangers du jardin de celui qu'elle possède sur Chiaja.

— Et SOU mari?

— Son mari était vieux ; il y a quelques années qu'il est mort. On disait que la duchesse devait se remarier durant le séjour qu'elle a fait à Paris, mais elle est revenue ici comme elle en était parte.

Mclchior retomba dans un silence que Fiavie n'osa troubler , et iis se séparèrent de bonne heure pour chercher du repos, sans avoir parlé de leur avenir; il était pourtant urgent qu'ils s'en occupassent promptemenl; le peu d'arj^enl qu'ils possédaient ne pouvait durer long-temps, et il leur manquait les choses les plus nécessaires.

Ces réflexions troublèrent sans doute également leur sommeil , et cjuand ils se retrouvèrent le lendemain, les traces de leur insomnie se lisaient sur leur front.

— Ma chère Flavic , dit Mclch'or en l'abordant , vous m'avez donné une grande preuve d'atlachemcnl en ne m'abandonnaut

MELCIIIOR . 1 57

pas, mais je sens plus fortement encore aujourd'hui l'égoïsmc que j'ai montré en l'acceptant.

— Eliez-vous en état de partir seul , Melchior? et n'êtes- vous pas aujourd'hui mon unique appui.

— Triste appui! soupira-t-il, et que puis-je faire pour vous, quand je ne sais que faire pour moi-même.

— Je possède quelques talcns, et dans une ville comme Naples , il me semble impossible....

— Vous connaissez bien peu le monde, Flavie, si vous vous persuadez qu'on accueillera des malheureux sans ressources, sans recomandations ; encore si! m'était possible de me présenter, de faire quelques connaissances, peut-être poujrais je...

Flavie poussa un cri de joie, et, portant la main à ses oreilles, cl!e en détacha deux jolis brillans qu'elle tendit à Melchior.

— Ils ont appartenu h ma tante qui me les

adonnés quelques jours avant... deux larmes coulèrent à ce souvenir sur les joues de Flavie.

— Je désire que vous ne vous priviez point de celte dernière ressource, dit Melchior en les repoussant tristement.

— Comment faire autrement? :j Et n'hésitant plus, elle passa chez leur hôtesse pour la consulter sur le moyen de se défaire de ces diamans. luoti

— Il faudra prouver comme quoi ils vous appartiennent et qui vous êtes , fit observer cette femme qui n'était peut-être pas exempte elle-même de quelques soupçons : encore si vous vous adressez à un marchand il ne vous en offrira presque rien.

La figure candide de Fiavic , prit une expression de tristesse si vraie et si profonde , que celle femme qui était obligeante s'empressa d'ajouter :

Le meilleur serait de trouver une personne riche qui voulut acheter ces diamans.

— flélas ! je ne coiinaispersonne à Naplcs , répondit Flavic; et elle se prépara à s'éloigner avec l'air du plus profond découragemcul.

— Allons , allons , ne vous désolez pas , dit rhôtesse en la rappelant , nous tâcherons de trouver un moyen. El tenez, j'y pense , la duchesse de Sassaro dont je vous parlais hier, est riche, capricieuse , il ne serait pas impossible qu'elle vous achetât ces bijoux.

— Oh ! si vous aviez la bonté , hasarda Fiavie, avec un accent de prière irrésistible.

- — Vous ne savez pas qu'on n'entre point comme on veut chez ces grandes dames , Signorina, cependant je vais essayer. Je connais un peu une de ses camérières , et si la sœur Rosalia n'est pas dans la maison , j'espère que j'arriverai jusqu'à son excellence.

— La sœur Rosalia, qui est-ce donc ?

— C'est une vieille monaca qui habite le palais de la duchesse,

— Une monaca qui habite un palais.

— Oui certes ! et elle lui fait bien de l'hon-

160 MELCniOR.

iieur, mais nalurellemeiit la digne femme a beaucoup d'empire sur la duchesse , et peutêtre s'opposerait-elle.....

— Essayez ma chère dame, essayez.

— Allons , j'y vais , répondit l'hôtesse en jetant un voile noir sur son bonnet. 11 n'y a pas loin, cependant ne vous étonnez pas si je suis long-temps , il faudra peut-être que j'attende.

Flavie retourna près de Melchior, et ne crut point devoir lui parler de la démarche qu'on tentait près de la duchesse, il paraissait si sombre qu'elle n'osa le troubler.

Elle s'assit en silence près de la fenêtre ; quoique le printemps fut peu avancé, les fleurs étalaient déjà leur robe brillante dans le modeste jardin , et la petite allée formée d'orangers qui le traversait , était couverte de fruits dont l'or brillait au soleil.

Flavie était à lâge où les objets extérieurs exercent un merveilleux empire , et quoique dans une position précaire et abandonnée ,

MELCIIIOR. 161

elle ressenlail cette sorte de joie de vivre si commune à la jeunesse. Elle n'avait jamais joui d'aucune des distractions du monde ; ses seuls plaisirs s'étaient bornés à la culture de quelques plantes rares, à des promenades sur le bord de la mer. Port-Maurice est une ville aisée et commerçante , mais quoiqu'elle soit renommée pour ses beaux sites , ils n'avaient point préparés Fiavie à la magie de ceux qui entourent Naples , et ses regards s arrêtaient avec un véritable enchantement sur les points de vue qui l'environnaient. Elle s'oublia assez long-temps à la fenêtre , pour donner à l'hôtesse le temps de rentrer.

— Son excellence madame la duchesse désire vous voir, s'écria-t-elle en entrant, sans cela elle ne consent point à acheter les diamans.

— Quelle duchesse ! que voulez-vous dire, demanda Melchior.

— La duchesse de Sassaro. Allons, ma chère Signorina, venez avec moi, la chose sera bientôt terminée,

162 MELCHIOrx.

Quelque répugnance qu'éprouvait Flavie à consentira celte démarche , clic sentait que leur position la rendait indispensable, et elle se disposa à sortir.

— Flavie , dit Melchior avec instance , ne prononcez pas mon nom , oc parlez pas de moi.

Elle ne comprit pas le motif d'une recommandation faite d'un ton presque absolu; mais elle lui promit d'obéir.

Fiavic ne remarqua ni la somptuosité ni le grandiose des appartcmcns qu'on lui fit traverser ; elle était trop occiipée de Tcntrevue qu'elle allait avoir, et que plusieurs motifs rendaient si pénible. Ne venait-elle pas chez une femme d'un rang élevé en obtenir presque un service , et ce service ne dénolait-il

pas aussi la gêne de sa position. Son titre d'étrangère pouvait ajouter au soupçop que le malheur et l'abandon inspirent trop souvent.

La vie retirée que Flavie avait menée , ne lui avait point permis d'acquérir l'usage du monde qui donne l'assurance de se présenter. Cependant elle avait reçu^de la nature, celte grâce naturelle cent fois plus précieuse que celle qu'on essaie d'obtenir avec de l'art ; elle tenait aussi de sa tante une distinction qui annonce une éducation soignée , et son genre de figure s'harmoniait parfaitement avec la délicatesse de son langage. Il était impossible de ne pas se sentir touché par son organe argentin et sonore ; et quand le premier moment d'embarras fut passé , elle répondit dans le plus pur italien aux questions de la duchesse, qui la regarda avec étonnement et lui dit :

— Vous êtes donc Italienne ?

— Je suis née en France , madame, mais ma

mère et une tante qui m'a élevée étaient de Gcnes.

— Avez-Tous quelques parens , quelques connaissances dans Naples ? Il n'est pas présTimable que vous y soyiez arrivée seule ?

Flaviese rappelant la défense expresse de Melchior, baissa les yeux sans répondre.

— Je comprends, repritla duchesse malignement, il est des choses qu'une jeune fille ne veut point avouer, l'essentiel pour moi, c'est de savoir si vous avez le droit de disposer des diamans que vous voulez vendre.

— Us ont appartenu à ma tante , madame Galeozzi , dont le mari est négociant à Port- Maurice, répondit Flavie avec l'accent d'une dignité blessée.

— Pourquoi n'êtes-vous pas restée dans votre famille, pourquoi

— Madame, interrompit Fia vie en se levant, je craindrais d'abuser de vos momens en vous racontant des détails peu intéressans.

— Mais au contraire cela me distraira . dit

t66 MELCHIOR.

la duchesse en arrangeaut les oreillers de son divan comme pour écouler plus à son aise.

— Pardonnez, madame, il est des choses qu'on ne peut confier qu'à l'amitic , et dans ce moment je suis trop pressée de connaître votre résolution relativement...

— Je comprends , vous avez besoin d'argent, et moi je n'ai guère besoin de diamans. Cependant combien en voulez-vous ?

— • Jusqu'à ce moment, je n'avais point songé à les vendre, madame, et j'ignore...

Les yeux de Flavie s'étaient remplis de larmes.

— Allons , je ne veux pas vous désoler ma petite, je vais vous donner deux cents ducats , je m'y connais assez pour être certaine que ces diamans valent plus que cela, je les ferai estimer,

— La voiture de son excellence est prête, annonça un laquais.

— C'est bien, faites avertir ¥. Gennarino que je veux lui parler.

MELCHIOR. iQ7

Et la duchesse s'étant levée se plaça devant une glace et mit beaucoup d'attention et de soins à arranger sa coiffure , Fiavie se sentant alors un peu rassurée Tesamina avec moins de timidité.

Les Napolitaines n'ont, avec justice, aucune réputation de beauté , Tardeur du soleil répand sur leur teint une couleur de bistre qui prête un éclat d'abord assez prestigieux à leurs yeux, mais quand on s'est accoutumé à leur grandeur, on les oublie d'autant plus facilement que leur expression est presque toujours la même. Vainement y chercherait-on la voluptueuse langueur espagnole et la piquante inlelligence française; la vivacité italienne, si proverbiale , ne se dénote chez elles que par la volubilité des paroles qui sont presque toujours accompagnées d'éclals de rire dans la basse classe et d'un sourire perpétuel chez la classe élevée. Leur finesse ne s'étend que sur des futilités et leur bavardage continuel est d'autant plus fatigant qu'il ne s'exerce que

168 3IELCHI0R.

sur des choses communes ou des intrigues d'amour. La jalousie qui se venge le stylet à la main doit être reléguée dans les romans. Les Napolitains ne connaissent point cette jalousie inquiète qui s'alarme d'une pensée et s'attache aux rêveries du cœur ; mais ils sont méfians et gardent leurs femmes non comme un trésor dont la plus petite parcelle leur est chère, mais comme des objets fragiles que la moindre occasion peut faire faillir. L'amour, àNaples, se traite cavalièrement; quand il s'adresse aux femmes qui ont de l'expérience, elles l'accueillent d'autant plus volontiers qu'elles connaissent trop bien la rareté des me» mens de liberté que la méfiance leur accorde pour ne pas en user avec empressement. Leur éducation, généralement négligée, la monotonie de leurs plaisirs leur offre peu de ressources contre l'ennui ; et à peine sorties de Tenfance il en est très peu dont l'esprit ne soit déjà dépravé; même à l'âge de l'innocence, leurs yeux quêteurs et effrontés sont dépourvus de

MELCHlOIl. 169

celle pudeur ravissante qui inspire le désir d'emprunter aux anges leur mystique langage pour en obtenir un regard.

La beauté de la duchesse était précisément de celles que je viens de décrire , parvenue à cet âge que les femmes s'efforcent presque toutes de cacher, sa taille commençait à prendre une épaisseur qu'elle essayait vainement de dissimuler par une granderecherchede parure, et quoiqu'elle eût fait un voyage à Paris elle n'en avait pas rapporté celle distinction , cent fois plus gracieuse que l'éclat du luxe.

Fiavie ne se sentit nullement attirée vers la duchesse , un sentiment antipathique la saisit même assez fortement pour qu'elle désirât qu'aucune nouvelle occasion ne se présentât de la revoir, et après l'avoir examinée avec une espèce de répulsion, elle baissa les yeux et attendit impatiemment l'instant de rejoindre son hôtesse qui n'était point entrée avec elle dans la galerie où l'avait reçue la duchesse de Sassaro.

La porte s'ouvrit et un grand jeune homme d'une figure brune et jjrononcée, parut.

— Gcnnarino, dit madame de Sassaro, apportez-moi deux cents ducats et chargez-vous de faire estimer ces diamans, il faut que cela soit fait aujourd'hui, car vous partirez demain pour la Sicile. Le prince Cesario m'écrit qu'il se rend à Naples pour terminer enfin notre procès et il est nécesssaire que j'aie les papiers qui y sont relatifs.

— Je croyais avoir annoncé à votre excellence qu'ils étaient arrivés.

— Ah! c'est possible, je l'aurai oublié; en ce cas vous irez dans ma terre de la Basilicata pour tout faire préparer, je compte y passer le printemps.

— Tout yest prêt pour recevoir votre excellence et ma présence est nécessaire ici, répondit le secrétaire avec plus d'humeur que de respect.

La duchesse fit un geste d'impatience, mais

retenue, sans doute, par la présence de Flavie elle garda un instant le silence.

— Au moins, reprit-elle d'un accent irrité, vous voudrez bien exécuter mes ordres relativement à ces diamans?

— Ne serait-il pas plus naturel de s'assurer s'ils ne sont pas faux avant de les payer?

Le rouge de l'indignation colora les joues de Flavie et, saluant la duchesse, elle marcha vers la porte.

— Vous êtes fou, Genuarino, s'écria la duchesse avec hauteur, on voit bien que vous ne savez guère ce que c'est que des diamans, et vous rcvez de la fraude partout. Allons, apportez-moi les deux cents ducats, il faut que je sorte.

Le secrétaire n'osa répliquer, car l'expression des yeux de la duchesse était encore moins douce que ses paroles. Cependant , par réflexion , clic suivit le jeune homme dans la grande galerie dont la portière resta entr'ouverte et oubliant sans doute que Flavie

comprenait l'italien elle dit à Gennarino quelques nioîs qui parvinrent jusqu'à elle etl'étonnèrent par le changement de ton avec lequel ils furent prononcés.

Il sortit enfin , et la duchesse appelant Flavie lui montra un très beau piano et lui demanda si elle était musicienne, elle ne répondit qu'en promenant ses doigts habiles sur les touches d'ivoire.

— Jouez-moi quelque chose, s'écria la duchesse qui sembla oublier l'empressement qu'elle avait montré, un instant auparavant, pour sortir.

Flavie jouait de mémoire l'ouverture si brillante delà Gazza quand Gennarino rentra.

— Caro, dit la duchesse, écoutez-donc celte enfant, elle est réellement très forte et je suis tentée de la préférer à Rivelli.

— Votre excellence ferait, je crois, très bien, d'autant plus que...

— Que Rivelli est fort joli garçon, n'est-ce pas? Mais dites moi, ajouta-t-cllc en se tour-

nant vers Flavic, qucsavez-vous faire cncoie?

— Dessiner, broder et...

— En voilà assez et je pourrais bien vous prendre pour cameriere , ou demoiselle de compagnie, comme on dit en France,

— Madame la duchesse, observa Genarino, ne pense-t-eile pas avant tout à consulter sœur Rosalia qui pourrait s'informer...

— S'informer de quoi? Je ne sais pas quand sœur Rosalia revient et je m'ennuie, c'est décidé, celte jeune fille viendra des aujourd'hui s'établir ici.

— Je remercie madame la duchesse , balbutia Flavie, mais...

— Quoi? avez-vous quelqu'un qui s'oppoposerait à ce que vous vinssiez chez moi? Songez que ma protection n'est pas à dédaigner.

Quelqu'avantageuse que cette offre put être en effet, à Flavie, dans la position où elle se trouvait, elle ne pouvait se décider à l'accepter parce qu'il fallait s 3 séparer de Melchior. Cependant elle pensa tr's'cment qu'il

ne s'opposerait point à ce qu'elle vécut loin de lui. Elle le croyait reconnaissant de la marque d'affection qu'elle lui avait donné ; mais elle ne pouvait se dissimuler que c'était chez elle que l'amitié ctaiila plus tendre et la plus vive. Elle resta un instant sans répondre.

— Eh bien ! reprit la duchesse avec quelque hauteur, vous avez eu le temps de réfléchir.

— J'accepterais, madame, si jcne craignais que mes talens ne soient loin...

— Vous en savez toujours assez pour me distraire, reprit la duchesse avec insouciance, je m'ennuie mortellement seule, Gennarino , donnez l'ordre qu'on arrange le petit appartement à coté du mien.

— L'appartement de sœur Bosalia ! s'écria le secrélaiic.

— Oh! quand elle reviendra nous verrons, et sans en écouter davantage, la duchesse passa au milieu de ses vaîefs, monta dans sa voiture et disparut,

Fiavie prit le bras de son hôtesse pour retourner chez elle. La nviera di Chiaja était déjà couverte de voitures qui passaient et repassaient rapidement comme si elles couraient à un but. Les femmes se sablaient de la main et se regardaient avec curiosité ou moquerie. Les hommes à cheval galopaient sur le trottoir qui longe Yilla-reale, à peu près solitaire. Celte fraîche et délicieuse promenade, ornée de statues et de ie?s d'eau, est presque entièrement abandonnée par les gens à la mode, qui préfèrent se faire rouler des heures entières à la même place sur des dalles poudreuses brûlées par îe soleil. D'un coîé, il est vrai, on jouit d'une vue ravissante, la mer déploie sa nappe profonde, tantôt calme comme un !ac azuré, tantôt bouiilo-înant d'une blanche écume; les coteaux qui la ceignent éf aient une richesse de végéîalion délicieuse, mais les Napolitains n'y fontnulIcaUcnîiori e^ bornent leur promenade préciséiiicnî au point où elle devient admirable ; ils vont et reviennent sans cesse devant

i76 MELCHIOR.

des maisons inégales qu'on appelle somptueusement des palais , dont les rez-de-chaussées sont occupés par d'obscures boutiques, sur le devant desquelles jouent des enfans engue nilles et où sont nonchalamment couchés des mendians. Ce spectacle qui attriste l'étranger ne fait aucune sensation sur les Napolitains; mais Flavie, neuve à toutes les impressions, ne comprenait pas l'insouciance et surtout l'insensibilité des femmes à la vue de ces malheureux; elle hâta le pas pour se soustraire au bruit étourdissant et encore plus à la vue de la misère ciui lui déchirait le cœur et cju'elle ne pouvait soulager.

Quand Melchior eût appris la proposition que la duchesse de Sassaro venait de faire à Flavie, il resta long-temps rêveur et sans répondre ù la question qu'elle lui adressait s'il désirait qu'elle l'acceptât ; car bien qu'elle eût donné son consenlenient , elle l'eut promptement rétracté si elle eut aperçu chez Melchior

178 NELCHIOR.

le moindre regret de leur séparation ; mais loinde-là, après qu'il se fut assuré qu'il n'avait pas été question de lui, il ne chercha point à détourner Fiavie d'aller chez la duchesse.

Sans doute, il se croyait reconnaissant de la preuve de dévouement qu'elle lui avait donné, sans dou'c s'il eût possédé delà fortune il aurait veillé à ce qu'elie fût heureuse ; mais ne sachant ce qu'iî allait devenir luimême, il se CLoyaitdégagé, par le parti qu'allait prendre Fiavie, de l'occupation du sort d'un autre quand il était si incpiiet du sien.

L'esprit hautain de Melchior l'éloignail de toute concession raisonnable et quoiqu'il eut assuré plusieurs fois qu'exceplé à port-Maurice cl à Gônes, il ferait tout pour rendre son existence utile; il ne se scislait même, dans un moment si critiqîie aucun courage pour prendre le vigoureux parti du travail. Quand on estarrivé jusqu'àl'ùgedc vingl-cin(} ans, sans avoir acc[uis d'empire sur soi-même; quand on a largement goûté d'une vie de mollesse et

WELCmOR. 1^9

déplaisirs, et qu'on n'a de principes arrêtés sur rien, on éprouve souvent, comme l'éprouvait Mclchior, des regrets du passé, des fatigues du présent, que l'âme candide devant qui on les exhale accepte ingénuement comme de salutaires remords. Mais ces retours ne sont, à vrai dire, que de pâles lueurs de raison qui s'effacent facilement devant la première occasion de faillir.

La mort de sa mère avait fait, il est vrai, une vive impression surMelchior; mais ce dernier lien rompu , rirritabiîilé de son caraclcre , augmentée par la dureté de M. Galeozzi, semblait ne devoir plus écouter que les conseils de son orgueil. Melchior avait un de ces caractères mal organisés, qui s'en prennent toujours aux au 1res de leurs propres fautes; et si une seule fois, en confiant les détails de sa vie à Raphaël, il avait avoué quelques taches dans le sien au fond de son âme, il croyait s'être montré trop sévère pour lui-même: et la conduite récente de 31. Galeozzi effaçant entièrement à ses yeux

la générosité dont il avait été forcé de convenir, il se regardait comme sa victime. Ce n'est jamais impunément qu'on dégrade SCS premières années de candeur et de jeunesse, et il faut une âme bien forte pour secouer les souillures avec lescpiellcs on a grandi. Alors, si la fatalité jette sur nos pas cfuelque être dépravé, c'en est fait de nous et notre destinée s'accomplit.

Ce fut ce qui arriva à Melchior.

Aussitôt que Flavie eût été s'établir chez la duchesse et qu'il fut en ëlat de se présenter, il sortit de la retraite où il avait été forcé de rester, et courut au devant de distractions dont il ne pouvait se passer. Mclchior était un être impressionnable, toujours soumis à l'empire du moment, personne mieux cpie lui ne savait, il est vrai, parler du s ide que laisse une vie d'agitation et de plaisirs; personne ne savait donner au découragement et à l'ennui une teinte plus intéressante, plus morale; et en cela, comme dans tous ses senlimcns, Mclchior était de bonne foi.

SJHf.CHIOR. 181

Il n'était né ni trompeur, ni hypocrite ; il n'avait point précisément un mauvais cœur, SCS fibres, facilement ébranlées, lui donnaient même souvent rapparericc d'une sensibilité exallée, car il ne pouvait voir souffrir sans être ému; mais celte impression était entièrement physique cl s'cfTaçait aussi facilement qu'elle naissait. Cette disposition à ratlendrissemcnt était d'aulant plus dangereuse chez Melchior, qu'il semblait impossible d'être plus séduisant qu'il n'apparaissait lorsqu'il se trouvait sous cette ififluencc. Son entraînement, quoique à la surface, ajoutait un grand charme à la giâcc irrilable de ses manières. C'était un homme qu'on aimait, pour ainsi dire, presque malgré so4, qui alarmait la réliexion en même temps que le cœur et qui , par cela même, était extrêmement séduisant près des femmes.

Quoiqu'on ne put l'accuser de fatuité, Melchior n'ignorait pas que la nature l'avait doué de grands avantages physiques , s'il était trop spiriluel pour paraître en tirer vanité , ces

avantages le rendaient ccpcndanJ plus exigeant envers le sort. Ainsi ce qu'il lui fallait, ce n'était point des plaisirs doux et modesîcs, c'était la richesse et !c luxe qui éblouit; ce qu'il lui fallait ce n'élail point l'amoîn^ vrai, c'était des intrigues éclalanlos , c'était d'éblouissantes conquêtes; ce qu'il lui fallait enfin, c'était de briller. Là, se réduisait tout son syslèmc de bonheur.

Naples réunit comme toutes les grandes villes, et pcuJ-ôtre plus que tout autre, beaucoup d'oisifs qui ne cherchent qu'à vivre au dépens d'autrui ; sans aucune connaissance, aucune recommandation, ce fut naturellement parmi cuxqueMclchior se trouva lancé. Assez avancé dans la science du monde pour savoir que c'est une grande maladresse de dévoiler sa gêne, il cacha assez long temps la sienne pour se voir recherché par ces chevaliers d'industrie qui spéculent sur la bourse des étrangers. L'un d''eux surtout, le baron de Vellcrdi, se disant Piémonlais d'origine; cosmopolite par

nécessité, intrigant par goût, immoral de cœur, insouciant par caractère, libertin par tempérament, jojcux par système, s'attacha à Mclchior par l'instinct qu'il pourrait lui être utile plutôt dans l'avenir que dans le présent, car il était trop fin pour ne pas avoir bien vite deviné la véritable position de Mclchior. Le baron connaissait assez bien le terrain pour savoir aussi qu'àKaplcs, comme à Paris, comme partout, on n'éblouit pas seulement avec des paroles. Naples est la ville la plus positive qui existe, relativement à l'argent ; à la vérité on s'y procure, comparativement, à peu de frais l'apparence du luxe, mais ce luxe il faut le payer au jour le jour, tant l'argenty est rare et par conséquent apprécié. A. Napies, fourmille une foule de ducs et de princes ruinés qui portent sans dignité des titres dont ils se parent avec une ostentation d'autant plus ridicule, qu'elle est passée de mode. Les excellences courent les rues en calèche de louage, et sont à genoux devant un écu.

184 « MELCIIIOK.

Le baron savait tout cela, aussi ne dressait-il jamais ses batteries contre les Napolitains; les femmes étaient cependant exceptées, quoique les femmes icRsent à ses jeux de folles propriétés pour les hommes. Prétendant s'être ruiné pour elles dans sa jeunesse et avoir payé

très cher l'avantage de connaître leurs ruses

* et leurs petites passions, il prenait presque

continuellement avec elles un ton de galanterie

de mauvais ton , qui eut paru parfaitement

impertinent à des femmes éclairées et bien

élevées ; mais le nombre en est très circonscrit

à Naples , cl le baron ne les recherchait pas,

tant il avait la conviction que la société d'une

femme vertueuse n''est profitable à rien.

— Une semaine ne s'était pas écoulée, sans qu'il ne fut avec Melchior dans la plus grande intimité. Chaque soir il le conduisait à la promenade dans sa calèche; là, ils voyaient passer devant eux tout ce que Naples renferme d'élégantes désœuvrées.

— Quelle est celle-ci! s'écria Melchior un

BIELCHIOR. 185

soir, en icconnaissanl la calèche cl les chevaux qu'il avait arrctés dans la Strada di Chiaja.

— Oh! celle-ci, répondit le baron, celle-ci, c'est la duchesse Sassaro, une des femmes les plus riches et les plus nobles delNaples; mais, d'où la connaissez-vous? Car vous m'avez assuré, je crois, que vous n'aviez été présenté nulle part.

Mclchior raconta au baron le service qu'il avait rendu à la duchesse.

— Diavolo, s'écria le baron avec vivacité, et vous avez négligé de suivre cette aventure? La duchesse est encore jeune , elle est assez belle pour une Napolitaine, et plus que cela, elle est restée veuve avec vingt-cinq mille ducats de revenu.

— Je ne pensais guère à ce qu'elle était quand j'ai arrêté ses chevaux.

— Parfaitement ; mais quand on a fait une belle action, je ne vois pas pourquoi on n'en tirerait point parti.

— Vous imaginez-vous que je sois assez

186 WELCHIOR.

vain, interrompit Melchior en riant, pour... — Allons, cflf/o, interrompit le baron, je voudrais que nous fussions assez liés pour nous parler franchement; je crains bien que nous ne perdions en dissimulation et en complimens un temps précieux.

— Et à quoi pourrions-nous mieux l'emjDloyer qu'à jouir de cette délicieuse soirée; baron, je vous assure cependant que je partage tout à fait le désir que vous voulez bien me témoigner.

— Mon cher enfant, vous aile* me dire des choses fort polies, j'en suis convaincu d'avance; mais qui ne nous avanceront à rien. Permettez-moi de risquer une ouverture : êtcsvous riche?

— La question est au moins étrange, répondit Melchior d'un air embarrassé. Je ne crois pas qu'aucune de mes actions....

— Carissimo, nous voilà retombés dans les phrases ; apprenez-moi franchement si vous

voulez de moi pour ami , ou si vous me trouvez par trop impertinent.

— J'accepte l'amitié, répondit Melchior ramené par la réflexion à la gène de sa position, et, pour vous le prouver, je vous dirai que quoic{ue fils d'un homme riche et titré....

— Vous n'avez pour tout bien qu'une charmante figure, n'est-ce pas. Mais pour causer plus à notre aise, voulez- vous que nous Cjuittions la cohue insipide de cette promenade, et montions la sirada NovaP

Ouand le brouhaha incommode de la foule eut fait place au roulement doux et monotone des roues d'une seule voiture tournant lentement sur les larges dalles de la route, le baron dit à son nouvel ami :

— Parlons à cœur ouvert ; regardez d'abord cette villa.

— Melchior leva les yeux sur un palais élégant, auquel on montait par une suite de terrasses couvertes d'orangers et de fleurs. Son magnifique portique s'avançait du côté de la

188 MEi.cn lOR.

mer, et les rayons argentés de la lune réclairaienl après s'circ répétés en myriades de diamans sur les (îols argentés da golfe.

— Cette villa est une des plus belles des environs de Naplcs; elle appartient à la duchesse deSassaro. Si vous voulez, vous en deviendrez le maître.

— Seulement parce que j'ai arrête les chevaux emportés de la duchesse.

— Seulement parce que vous avez vingtcinq ans et êtes fort bel homme. Vous n'êtes atteint, je l'espère, d'aucune folie amoureuse.

— En vérité, non.

— Eh bien ! écoutez-moi attentivement.

La fortune est une coquette ; ce que je vous dis là est bien vieux . mais c'est toujours vrai. Elle est peut-être plus difficile à fixer qu'à atteindre, et il n'est personne dans sa vie qui n'ait rencontré une fois l'occasion de la saisir. 3lalheur au maladroit qui n'en profite pas, elle ne revient jamais. Moi qui vous parle, j'ai eu la sottise de refuser d'épouser, à vingt-trois ans

JIELCHIOR. 189

une veuve qui en avait, il est vrai, trcnle-six, et einquanle mille livres de rente : mais j'étais amoureux, et tout est excusable dans cet état de maladie.

— C'est celle de la jeunesse.

— C'est possible; mais quand on est assez heureux pour s'y soustraire ou s'en guérir de bonne heure, il faut songer au réel de la vie , et ce réel, c'est l'argent. On dit de fort belles choses sur le mépris des richesses ; soyez certain que personne n''en pense un mol. La duchesse de Sassaro est une de ces femmes dont le type est commun dans ce pays ; elle a été élevée sous les yeux de sa mère, c'est-à-dire dans son palais, jwtr une espèce de monaca di casa;\c dis espèce, car cette engeance amphibie n'est connue qu'en Italie, et surtout à Naples. Ce sont presque toutes des filles de basse classe, sans fortune, sans éducation, qui, n'ayant aucune envie de travailler, achètent par le vœu de chasteté le droit de porter un habit religieux qui leur ouvre presque toutes

1 90 MELCIÎIOR .

les maisons napolitaines, où elles portent généralement le trouble et rintiigiie. Sœur Rosalia, entrée très jeune dans la famille du prince Bcl-iliva, devint tout nalureliementnon l'institutrice, mais la surveillante deClorinde. Elle ne l'a pas quittée, même à Tépoque de son mariage. La jeune Cloriadc, mariée à un homme beaucoup plus âgé qu'elle , n'avait qu'une distraction, celle de le tromper. Froide de cœur, ardente de lempérament, impérieuse comme un enfant gâté, superstitieuse sans croyance, a duchesse fut épouse adultère sans remords, mais non pas sans terreur. Sœur Rosalia eut soin d'entretenir celle terreur pour conserver son empire, eî; l'on prclend qne, dans le fond do faîne, la diîchesse la craint plus quelle ne fainic , et se révolîe qîjelquefois contre lautorilé qu'elle lui a laissé prendre; mais elle s'y soumet de nouveau des qu'elle est atteinte de l'indisposition la plus légère, ou à la plus futile contrariété.

— Ccr'a nemcnt, interrompit Melchior,

BIELCHIOR. 191

celle monaca doit avoir le plus grand inlércl à ce que la duchesse ne se remarie pas.

— Cela est si vrai , qu'elle permet et même aide sa patrone à se procurer tontes les distractions qui ne peuvent la conduire à ce bat.

— Comment, baron, savez-vous tous ces détails, vous étranger, cl n'étant poin!, je crois, de la société intime de la duciiesse ?

— Dabord les Napolliaines n'ont pas ce qui s'appelle de société intime ; aticun lien d'ami tié ne les unit, car seuîement occupées d'intrigues amoureuses, elles se regardent toutes comme rivales. A ce genre de femmes il ne faut que des complaisauîes. Depuis son veuvage, la duchesse a déjà usé trois secrétaires. Usé, c'est le mot, répéta le baron en riaal de l'éfonnemcnt de Mclchio;-, Sœîir P«osalia les choisit jeunes, beaux, d'une naissance obscure, et quand le caprice do la duchesse est passé, on les rc:ivo;e avec quelques cenîaiucs de ducats. C'est d'un de ces disgraciés que je tiens ces déîa'ls. Dans ce moment, un nommé

102 3ini,cHiOR.

Gcnnarino, assez beau brun, remplit remploi.

— Esl-ce à l'honneur de le remplacer cpie TOUS me conseillez d'aspirer, dit Melchior avec un amer sourire.

— Eh! eh! reprit le baron, avec un peu d'adresse , vous pourriez la mener plus loin que tous les autres; mais ce n'est point cela dont il s'agit, la duchesse est lasse d'être veuve et s'ennuie à Napîcs depuis qu'elle a passé quelques mois à Paris où il a été question de son mariage avec un comte Dorsein.

— Le comte Dcrsein?

— Oui, la duchesse était recommandée à la famille du comte, le père ne calcula pas si elle était plus âgée que son fils, il ne vit que sa fortune, et tout allait être conclu, quand le jeune homme rompit, on ne sait pas pourquoi. La duchesse revint ici et prit Gennarino pour se distraire ou se consoler. Voilà où en sont les choses. 11 faut trouver l'occasion de vous rapprocher de madame de Sassaro ; elle se

MELCHIOIÎ. 193

rappellera le service que vous lui avez rendu, vous lui plairez, et....

— Et je l'épouserai, n'est-ce pas, moi qui n'ai point de fortune.

— Vous avez un titre.

— Vous m'avez appris vous-même, baron , qu'il n'y avait rien de si commun ici.

— C'est vrai, mais tous ceux qui partagent ce même avantage avec vous n'ont pas, comme vous, ce qui séduira la duchesse ; et, si vous voulez suivre mes conseils , je réponds du succès.

— Par quels moyens?

— Lui tenir rigueur, ne pas consentir à|être son amant, et vous deviendrez son mari. Il est très probable qu'au bout de trois mois elle ne pourra plus vous souffrir, mais vous posséderez l'essentiel.

— Il existe un obstacle, balbutia BJelchior, une de mes parentes... ma sœur est demoiselle de compagnie chez la duchesse.

— C'est un excellent prétexte pour vous

introduire au contraire; mais expliquez- moi comment vous avez ici une parente, un#lœur, tout ce que vous voudrez enfin, car vous avez singulièrement hésite sur le titre que vous lui avez donne, enfin, comment est-elle àNaples?

— Voilà qui est bien différent, dit le baron après que Melchior lui eut raconté une partie de la vérité, cette enfant vous nuirait, car bien certainement elle est folle de vous.

— Flavie ne m'aime que comme un frère.

— Je ne crois nullement à toutes ces amitiés-là , il faut qu'elle sorte de chez la duchesse.

— Que deviendra-t-elle?

— !Mon Dieu, une jeune fille n'est jamais embarrassée.

— Baron ! s'écria Melchior avec hauteur, Flavie est l'innorence même.

— Elle sera bientôt pervertie si elle reste où elle est.

— Elle y vivra cl en sortira pure comme un ange.

— Vous m'aviez assuré que vous n'aviez aucune aîTeclion, aucun lien, reprit le baron avec humeur.

— Je ne vous ai point trompé, je n'ai jamais eu d'amour pour Fiavie.

— Je viens de trouver un excellent moyen, s'écria le baron demeuré un instant pensif. Il y a une petite villa à louer à côté de celle de la duchesse, nous nous y établirons, la duchesse vient souvent à la sienne, vous vous rencontrerez, et

— Sera-t-elle seule?

— Oui, Gennarino ne lui plait plus, sœur Rosalia est absente.

— Mais, Fiavie?

— Vous dites qu'elle est jolie, soyez certain que la duchesse ne la conduira jamais avec elle.

La nuit était entièrement fermée quand les deux nouveaux amis descendirent la Strada nova. La soirée était calme et embaumée ; sur la mer brillaient les lumières solitaires des

pécheurs qui attirent les poissons à l'aide de ce phare trompeur.

Melchior se sentit tout à coup atteint d'une de ces impressions mélancoliques et rêveuses auxquelles il trouvait tant de charmes dans son enfance. Il regardait en silence le ciel étoile, et ne prèttait plus d''attention au baron qui continuait à lui indiquer les moyens à prendre pour arriver au but cjui assurerait sa fortune. S'aperce vant que Melchior ne l'écontait pas, il fit arrêter la calèche à Chiaja devant un palais dont plusieurs fenêtres étaient éclairées,.

— Voilà votre future demeure, dit-il gaîment.

Cependant, il se tut à son tour et demeura attentif. Les sons d'une voix ravissante sortaient des fenêtres.

— Vous êtes plus heureux que je ne pensais, la duchesse a vraiment un beau talent, dit le baron.

— C'est la voix deFlavie, s'écria Melchior avec attendrissement, je la reconnais ; mais je ne croyais pas.,.

— Allons noiis-en , murmura M. de Vcllerdi , en donnant l'ordre à son cocher de s'éloigner; ce n'est point de celte jeune fille dont il faut nous occuper.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis que Fia vie demeurait au palais Sassaro, la douceur de son caractère, les grâces naturelles et si simples de ses manières, son absence de prétentions à la beauté, avaient inspiré à la duchesse un espèce d'engouement qu'on eut pu confondre avec de l'amitié el de l'intérêt ,

200 3IELCHIOR.

mais qui n'était au fond qu'un caprice né de l'ennui qui Taccablait dans ce moment, car, vainement essayait-elle de persuader qu'elle aimait l'étude et les arts, il n'en était rien.

Elle possédait une précieuse galerie de tableaux devant lesquels elle passait sans les regarder; elle faisait de la musique sans aucun enthousiasme, et quoiqu'elle sut à peu près le nom des poètes qui ont illustré l'Italie, elle n'avait pas lu une ligne de leurs œuvres immortelles.

A peine au sortir de l'enfance, Clorinde connaissait toutes les misérables finesses dont les femmes de son pays se servent pour nouer une intrigue, et elle était déjà pervertie quand elle se maria ; sœur Uosalia , son unique société dans l'intérieur, loin de la ramener au bien ne s'occupa que de cacher ses fautes, ou de l'aider à les commettre avec mystère en couvrant de son manteau religieux les vices qu'elle aurait du chercher à extirper.

Cependant trop adroite pour ne [kis con-

WELCIIIOR. 201

server le masque de la vertu, elle ne paraissait céder que par tendresse, et se punissait, assurait-elle, par des pénitences et des macéralions , de sa faiblesse pour son élève , qu'elle ne cessait de se reprocher devant elle. A l'aide de ses complaisances et du caraclèrc faible cl superslitieux de Clorinde, sœur ilosalia obtenait d'elle de fortes sommes d'argent qu'elle employait, disait-elle, en dons religieux. Elle avait donné à la duchesse son propre neveu pour secrétaire, c'est-à-dire pour amant. Cependant, elle connaissait trop bien la violence des passions de Clorinde et leur capricieuse exigeancc pour espérer que le règne de Gennarino serait long, et ce n'était pas sans inquiétude qu'elle s'était vue obligée de s'éloigner quelque temps de la duchesse : mais elle n'avait pu se dispenser de faire un voyage qui avait pour but de sauver une somme considérable placée en wSicilc, sa patrie , somme qu'un homme de mauvaise foi menaçait de lui faire perdre.

202 MELCmOR.

Pourtant, sœur Rosalia était loin de prévoir ce qui se passait pendant son absence, Gennarino ne pouvait l'en instruire, il ignorait où elle était, la moriaca était trop méprisable ellemême pour éprouver la moindre confiance en personne, et sa famille la croyait, comme tout le monde , aussi pauvre que vertueuse. Jamais sœur Rosalia n'avait eu l'air de connaître les liaisons qui existaient entre son neveu et la duchesse ; et par un art infernal, elle savait si bien se revêtir de l'apparence la plus pure, elle était si humble de lanf^age, elle levait si souvent les yeux vers le ciel avec componction, que le respect et la vénération s'attachaient constamment à son nom.

Gennarino était donc seul pour se défendre contre le changement de la duchesse qui devenait chaque jour plus marquant, et sa haine pour Fiavie, à qui il l'attribuait, augmentait avec son désespoir ; car, non seulement il aimait la duchesse par intérêt, mais aussi par amour. Il était comme le sont si fréquemment

3IELCH10R. 203

les hommes de son âge nés dans une position obscure, ennivré et fier des bontés et des faveurs d'une grande dame, et sans concevoir des idées de haute ambition, parce que rien n'était élevé dans son âme, même son intérêt, il se sentait atteint d'une fureur violente à' l'idée de se voir rejeté du bonheur qu'il tenait du caprice de la duchesse. Pourtant, il ne se sentait pas de force à lutter seul contre son malheur, il se contentait d'essayer de nuire à Flavie en la rendant odieuse aux gens de la duchesse; et une basse jalousie, naturelle à cette classe, formait sourdement contre l'innocente enfant une trame de tous les jours et de tous les instans, qui ne parvint pas à lui nuire tant que la grande dame fut dominée par sa fantaisie; mais quand elle ewt reconnu que Flavie n'était qu'une innocente jeune fille, pure de cœur et d'esprif, qui ne descendrait jamais a l'amuser par de triviales remarques, ou une conversation remplie de petitesse et de médisances, elle s'ennuva de ses talcns ,

auxquels elle n'attachait aucun prix , et retomba dans l'ennui dont elle était un instant sortie; de reiumi au dégoût de ce qui lui avait si promptement convenu , il n'y avait qu'un pas facilement franchi, et revenue à ses anciennes habitudes, la duchesse reprit avec ses caméricres les familiarités et les causeries qu'elle avait abandonné depuis rentrée de Flavie chez elle.

Elles en profitèrent pour lancer des sarcasmes sur la pauvre cl simple enfant, et le désir de nuire leur inspirant la finesse !a plus danjrereusc, elles racontèrent comme une sottise invraisemblable le bruit que l'on faisait courir. « On disait dans le monde, assuraientelles, que Flavie était un enfant que la duchesse avait eu durant son mariage, et dont elle avait su adroitement cacher la naissance. »

Cette imposture blessa plus Vamour-propre de la duchesse que sa délicatesse. Comme toutes les femmes d'une beauté très ordinaire^

MELCHrOR. • 205

elle allaclialt un grand pris à la sienne, et surtout à ce qu'on ne lui donnât pas ràgcrfu'clle avait réellement. Entourée de flatteurs qui ne cessaient de lui répéter que rien n'avait altéré chez elle la fraîcheur delà première jeunesse, elle s'irrita qu'on put répandre le bruit qu'elle fut la mère d'une fille de dix-huit ans.

Dès ce moment elle traita Flavie, non seulement avec dédain et hauteur, mais avec dureté; elle ne cessa de la plaisanter avec ironie sur les motifs qui avaient pu la conduire à Naples, et sur l'inconcevable abandon où elle se trouvait à son âge, sans qu'un parent ou un ami s'intéressât à elle.

Flavie gardait le silence, Melchior ne lui avait-il pas défendu de parler de lui. Elle ne l'avait vu qu'une fois depuis qu'elle était près de la duchesse, et elle l'avait trouvé si préoccupé de lui-même, qu'elle s'en était séparée plus triste et plus découragée. Presque continuellement seule dans un grand et sombre appartement éloigîié de celui de la duchesse,

206 • wnLCHior..

car elle lui avait peu à peu retiré les faveurs dont elle Pavait si vite comblée, Flavie passait de longues hevîres à méditer sur sa pénible position , son angéliqiic piété la garantissait du découragement , mais non d'une mélancolie profonde, dont le principal molif était rindifférence que lui témoignait Melchior.

Avec quelle courageuse fierté elle eut supporté la froideur et les dédains de la duchesse; avec quel bonheur même elle eut quitté ce palais où elle était venue avec tant de répugnance, s'il lui eut témoigné quelque intérêt. Mais il l'oubliait entièrement, et seule à lutter contre le sort qu'elle s'était fait pour lui; elle reportait à chaque instant ses souvenirs sur le passé, sans regretter d'avoir donné à Melchior toutes les preuves de dévouement qui avaient été en sa puissance, elle se demandait ce quelle ferait désormais d'une existence qui semblait devenue étrangère à la sienne.

Un soir elle sortit à la fin du jour, d'un jour qu'elle avait passe sans voir la duchesse,

Fans recevoir non sculcmcnl aucune marque d'allcnlion de sa part, ni même d'aucun des suballcrnes du palais, qu'on aurait pu croire abandonné tant il j régnait de silence.

Flavie uc rencontra personne en sortant qu'un vieux guardaportone qui la connaissait à peine. Mais quand elle essaya de longer Chiaja pour arriver à la rue de son ancienne hôtesse, elle aperçut un tel mouvement, une telle foule, qu'elle fut tentée de rentrer tant elle se sentit effrayée des cris etdu tumulte qu i s'élevaient do toutes parts. Les voitures élégantes étaient confondues avec des calèches de louage, sales et couvertes de poussière. Ces dernières, presque toutes attelées de trois ou de cpiatrc chevaux, couraient avec une effrayante rapidité; des lazzaroni, des femmes la tcte nue et couverte d'oripeaux, et de petites plumes de couleur étalaient leur joie et leur misère avec une insouciante ivresse. Ces voilures garnies de ceps de vigne de fleurs ornées de rubans , de reliques et d'images de la madonnc, seni-

208 MRLClirOR.

blaicnt prèles à se rompre sous le nombre des personnes qui les chargeaient. Tous à l'envie poussaient des exclamations de joie elluttaient à celui qui se montrerait le plus insoucieusement extravagant. Leurs cris se mêlaient à ceux du peuple qui les regardait passer, et qui cachait sous la moquerie l'envie et le regret de n'avoir pu les imiter.

Arrêtée presque à la porte du palais Sassaro, par une foule compacte et serrée, Fiavie regardait autour d'elle avec effroi.

Tout à coup toutes les voitures s'arrêtèrent, un silence complet succéda au fracas, la foule à pied se jeta à genoux; le beau monde et le peuple en voiture en fit autant, toutes les tètes s'inclinèrent au son argcfîtin d'une clochette précédant un prêtre, sur la tète nue duquel on tenait un large parasol rouge, à franges d'or. Le ministre de Dieu portait le maître des rois de la terre à un mourant , qui, de son lit d'angoisse pouvait entendre les cris de la bacchanale, puisqu'il demeurait dans un

des palais qui donnent sur la rivière de Chiaja; le prêtre n'avait pas encore pénétré entièrement sous le portique de ce palais cjue les voitures se remirent à courir avec une nouvelle fureur, et qu'une longue farandole s'établit sous les fenêtres du moribond, et durent troubler sa dernière prière.

Attristée de cet étrange spectacle, Flavie essayant de vains efforts pour s'éloigner, fut jetée par la foule sous les pieds de deux chevaux qui piétinaient d'impatience d'être obligés de suivre la file qui les forçait de s'arrêter à chaque instant.

Etourdie de sa chute et du danger qu'elle venait de courir, pour se relever, elle appuya machinalement sa main sur le bord de la calèche dont l'attelage avait failli l'écraser, et leva les yeux. Elle reconnut Melchior , assis auprès d'un homme beaucoup plus âgé que lui.

Les couleurs de la sanlé avaient rendu à Melchior tout l'éclat de sa figure ; jamais Flavie n l'avait vu si beau que dans ce moment, et elle le regarda un instant avec cet entraînement et

2i0 MELCHIOR.

celle admiration du cœur qui fait oublier toutes les douleurs. Il lui semblait aussi qu'elle n'avait qu'à se nommer pour qu'il lui tendît la main et l'enlevât du milieu de celle foule où elle errait sans protection. Mais il ne tourna pas la tête de son côté, il n'avait pas même remarqué l'accident qui avait failli être si funeste à la malheureuse enfant. Tous ses regards étaient dirigés sur une voiture placée dans la seconde file qui revenait. Le jour était si bas qu'elle ne put qu'y distinguer confusément une femme dont le chapeau était chargé de longues plumes blanches agitées par le vent frais du soir.

C'était donc d'une femme dont Melcliior s'occupait avec tant d'attention?

Un froid mortel s'empara aussitôt du cœur de Flavie ; ce qu'elle ressentit de douleur lui fut inexplicable, terrible même, et elle s'éloigna sans parler à Melchior sans désirer qu'il la reconnût.

Elle se traîna lentement à la maison qu'elle croyait qu'il occupait encore, mais Ihùlcssc lui apprit qu'il l'avait quittée.

— Comme c'est hcincux, répétait cette femme,

MELCIIIOR. 211

comme c'est heureux que son excellence vous ait ainsi prise en amitié. Votre frère est parli sans me laisser aucune lettre, aucune commission pour vous; sans même me dire où il allait demeurer. *

Flavie détourna la tète et garda le silence.

— Cela me semble bien étonnant, une telle indifférence!... reprit rhôlessc.

— lime croit heureuse, balbutia Flavie, — C est égal, c'est égal. C'est bien extraordinaire qu'un frère en agisse ainsi. Au surplus, je dois me féliciter de ce que le signer Melchiorait été ingrat avec moi, car il l'a été aussitôt qu'il eut fait la connaissance d'un riche baron qui venait le chercher tous les jours en voiture, il me disait à peine bonjour en passant. Comme je vous le disais, je dois me féliciter de ce qu'il ait trouvé mon logement trop indigne de lui, puisque je l'ai loué beaucoup plus cher à deux Français qui paraissent riches et fort honnêtes.

— Cette bonne fortune est la récompense de votre confiance en nous, dit Flavie tristement, et elle se leva pour se retirer.

212 MRLCHIOn.

La mût s'avançait, clic clall effrayée d'avoir à parcourir, seule, même le plus court trajet.

La porte s'ouvrit, cl un jeune homme se présentant avec la plus grande politesse, demanda en italien, mais avec l'accent français, si son ami avait reparu à la maison depuis qu"'ils étaient sortis ensemble.

— Nullement, répondit l'holesse, elje devine que vous vous serez perdus dans la foule. N'est-ce pas que c'est une belle fête que celle de notre madonna deU Arco.

Le jeune homme s'inclina en souriant, sans répondre. Puis il dit qu'il allait retourner à Chiaja, où en effet il s'était trouvé sépare de son ami.

— Puisque vous allez de ce côté, s'écria l'hôtesse, il se fait lard, et vous sériez bien obligeant d'accompagner cette jeune signorina.

Flavie se hâta de refuser et sortit précipitamment.

Elle marcha assez vite pour être bientôt rendue au palais Sassaro, mais arrivée sous le portique, elle aperçut le jeune Français qui,

après l'avoir respectueusement saluée, s'éloigna.

Fia vie monta directement dans la chambre où on l'avait reléguée, et s'assit prés de la fenêtre. La porte de glace de la petite galerie où se tenait habituellemenl la duchesse était ouverte.

De la hauteur où elle était placée, Flavie planait sur cet appartement parfaitement éclairé. Une fenêtre en face d'où l'on pouvait également voir ce qui s'y passait, était occupée par quelqu'un qu'elle reconnut être Gennarino. Il marchait de long en large dans la chambre , et revenait à sa croisée qu'enfin il ne quitta plus.

Une visite venait d'hêtre annoncée à madame de Sassaro, Flavie distinguait facilement cette dame assise sur son divan, mais elle ne pouvait voir la personne placée près d'elle. Croyant ne devoir y porter aucun intérêt, ellç allait essayer d'oublier dans le sommeil des peines auxquelles elle ne savait d'autre remède à apporter que la résignation, quand la duchesse entra sur la terrasse; la personne qui raccompagnait marcha d'abord seulement à ses

côtés, mais au bout d'un iuelaiit, madame de Sassaro s'appuya sur son bras, cl ils firent ainsi plusieurs tours, en restant chaque fois plus long-temps dans l'obscuritc et loin de l'entrée du salon.

Quoique Flavie se crut étrangère à ce qui se passait, elle ressentait un de ces serremens pénibles que l'on prend dans la jeunesse pour nn pressentiment. Cette douleur, elle ne pouvait se décider à s'en délivrer en s'éloignant de la fenêtre. La figure de la personne qui accompagnait la duchesse était jusque-là restée dans l'ombre, Flavie ne distinguait que sa taille haute et mince, mais un valet portant un plateau et suivi d'un autre, tenant des flambeaux, traversa la terrasse ; la lueur des bougies, donna tout entière sur le couple qui s'était un peu éloigné l'un de l'autre.

— Melchiorî IMclchiorî s'écria Flavie, en se retenant , palpitante d'émotion , à la pierre de la fenêtre. Que vient-il faire ici ?

La duchesse se chargea de le lui appren-

dre : elle abandonna à Melchior une main qu'il couvrit de baisers.

Un cri sourd partit de la fenêtre de Gennarino ; la duchesse tourna la tète, l'aperçut et rentra dans la galerie dont les fenêtres furent à l'instant fermées.

Ceux qui ne sont point blasés sur les impressions du cœur , et qui comprennent les passions de la jeunesse, ne s'étonneront point de la profonde douleur que ressentit Flavie en découvrant la liaison de Melchior avec madame de Sassaro .S'était-clle abusée jusqu'à ce moment, ignorait-elle qu'elle éprouvât de l'amour pour Melchior, et la jalousie jetatelle seule dans son âme une clarté qu'elle avait repousséc jusque-là? toujours est-il qu'il serait difficile de décrire le découragement , l'amertume profonde qu'elle ressentit , et le vide où elle se trouva rejetée dans un monde devenu solitaire et sans intérêt pour elle.

Apres avoir passé une nuit qui devait être suivie de tant d'autres aussi cruelles, Flavie se décida à quitter la protection de la duchesse. Celle protection était d'ailleurs idéalej depuis

plusieursjoursellene la voyait qu'à peine, elle n'en recevait aucune preuve de souvenir ni d'attention, et n'était plus appelée à remplir aucune des fonctions pour lesquelles la duchesse l'avait engagée à demeurer près d'elle. Cependant , avant de sortir du palais Sassaro, Fiavie pensa tout à coup qu'elle devait en avertir Mclchior.

— S'il est l'amant de cette femme, se ditelle, il est aussi mon seul parent, mon seul appui, j^ veux qu'il sache...

Un déluge de larmes affaiblit à l'instant sa résolution : savait -elle , en effet, ce qu'elle voulait dire à iMelchior. Ne s'abusait-elle pas sur le silence qu'elle croyait avoir la force de conserver en ne lui apprenant pas combien la duchesse était peu digne d'être aimée. Hélas ! rame la plus belle et la plus pure est souvent traversée par la faiblesse.

— Non, non, s'écria Fiavie plus malheureuse encore depuis que sa colère était éteinte, je ne verrai point Mclchior pour lui parler avec ressenlimcnt de celle qu'il aime sans doute. Fit de quel droit irais je lui reprocher l'entrai-

nenient qu'il ressent pour elle ? A-t-il désiré que je l'aimasse avec l'ardeur que j'éprouve? Elle est riehe, brillante et sans doute belle à SCS yeuï. Je ne possède aucun des charmes qui pcuventluiplairc;ilne m''a jamais regardé que comme une parente, comme une sœur. Je ne dois pas être autre chose pour lui. Il est heureux , mon rôle est fini.

Tristement résignée, déchirée par une blessure au cœur qu'elle devait se cacher à ellemême, Flavie reprit avec son angélique douceur, la ferme résolution de ne rien faire d'indigne d'elle. Elle pria Dieu pour qu'il l'inspirât, et descendit afin d'annoncer à la duchesse qu'elle allait quitter sa maison.

— Son excellence est à son casin , répondit la première camérière, et je doute qu'elle revienne de quelques jours. Je vais aller la rejoindre dans le Wûrtch, et je ne puis vous engager à m'accompagner, car madame la duchesse veut rester seule; et puis je la crois tout à fait lasse de musique.

— Auriez-vous la complaisance de remettre de ma part une lettre à madame de Sassaro.

218 WELCHIOR.

— Oui et non, repondit insolemment la camcrièrc, si ce sont des doléances, des plaintes, je ne prétends pas...

— Je n'ai à me plaindre de personne, prononça Fiavie avec dignité.

— En ce cas-là, je veux bien me charger de votre Fettre, pourvu qu'elle soit promptemcnt écrite; la voiture doit être prête,

Fiavie écrivit quelques lignes à madame de Sassaro, pour lui exprimer l'intention qu'elle avait de quitter son palais, persuadée que sa présence ne lui était plus ni utile, ni agréable.

Quand elle vint apporter ce billet à la camérièrc, elle la trouva essayant devant une glace un chapeau fané de sa maîtresse. Elle consulta Fiavie sur quelques changemens qu'elle y voulait faire. Fiavie les exécuta avec le goût qui lui était naturel.

— Mon Dieu! ma chère, comme vous de- Yczvous ennuyer, continuellement renfermée dans votre chambre, dit la camcrière. Vous paraissez adroite , n'auricz-vous pas mieux fait, au lieu de singer la dame, de vous pré-

scnlcr tout bonnement comme une femme de chambre française.

Flavie acheva tranquillement l'arrangemeut du chapeau, et le remettant à celle qui n'avait répondu que par une impertinence à la complaisance qu'elle venait de lui montrer, elle dit noidenjcnt :

— Je vous remercie de l'avis, peut-être avez-vous raison, et serais-je plus heureuse si j'étais née dans la même classe que vous.

— La même classe que moi, voilà qui me paraît fort; apprenez Donzellina que mon père est directeur du palais de Kocca-Romana, et peut-être seriez-vous bien embarrassée de déclarer ce que fait le vôtre. ISÏais, Dieu merci! nous allons être délivrée de tous ces diseurs de phrases qui ne font rien de leurs dix doigts. M. Gennarino, lui-même, n'a qu'à bien se tenir; car, malgré^a belle figure, son règne est passé.

La camérière, emportée par sa colère, trahissait ainsi les secrets de sa maîtresse et en disait peut-être plus qu'elle n'eut voulu ; elle sortit en laissant la lettre de Flavie qui demeura de

nouveau embarrassée de ce qu'elle devait faire. Pouvait-elle quitter madame de Sassaro sans prendre congé d'elle ; et , en la quittant, qu'allait-elle devenir? elle n'avait gardé qu'une très faible partie des deux cents ducats qu'elle avait reçus , la duchesse ne lui avait plus parlé de ses diamans : cependant, à force de creuser sa mémoire, elle s'était rappelée qu'ils avaient été donnés par M. Galeozzi à sa tanle , qui lui avait dit que le prix en était assez élevé, Flavie espérait donc que la duchesse ne se refuserait pas à lui .remettre le surplus de leur valeur. Quelque répugnance qu'elle eut à la réclamer, une impérieuse nécessité l'y contraignait.

Ce triste retour sur sa position n'occupait cependant point assez Flavie pour que la certitude qu'elle avait acquise de la liaison de Mclchior et de la duchesse ne fut pas sa plus profonde douleur. Elle était à l'âge où les peines du cœur sont celles qui exercent le plus d'empire. Cependant la raison et une profonde piété lui disaient qu'elle ne devait

pas entrelcnir un scnliment qui n'avait pUis d'excuse.

Profondément sensible , cl de plus romanesque comme le sont presque toutes les jeunes filles , Flavjc aimait Melchior avec cet aveuglement qui perd tant de femmes. Cependant soutenue par une religion éclairée, elle s'avoua avec candeur cjue le dévoument qu'elle lui avait montre lui avait été inspiré par un penchant trop vif pour qu'il fût entièrement généreux , et , pour la première fois, depuis qu'elle s'était si imprudemment soustraite à la protection de M. Galeozzi , elle reconnut qu''elle avait été bien prompte à prendre ce parti sans essayer d'obtenir son pardon.

Ces réflexions persuadèrent à Fiavie qu'elle était maintenant assez forte contre l'ascendant de Melchior. Hélas î elle n'était forte que de l'absence , il lui restait à apprendre qu'en amour, une guérison n'est assurée que quand elle est éprouvée.

La journée s'était écoulée pour elle dans une suite de réflexions toutes également péni-

bles. Persuadée que la caméiièrc lui avait dit la vérité , en lui annonçant que la duchesse ne reviendrait pas ce jour-là, elle allait remonter dans la chambre qu'elle occupait, quand la porte de la galerie où elle était restée s'ouvrit.

Une femme dont la taille haute et maigre était enveloppée dans un vêtement de laine noire, recouvert d'un immense manteau blanc, entra, suivie de Gennarino : ils parlaient à demivoix, et il était évident qu'ils ne désiraient pas que leur entretien eut des témoins , car après avoir soigneusement refermé la porte, ils s'assirent sur un divan et le continuèrent à voix basse. i*^

Un mouvement instinctif avait porté Flavie à se reculer dans un large enfoncement, formé par une icnétre ; mais quand la monaca fut près d'elle , la terreur la retint à sa place. Après s'être assise , la monaca avait rejeté son voile noir sur le sommet de sa tête ; les derniers rayons du soleil tombant en plein sur sa figure , permirent à Flavie d'en remarquer la dure ci cruelle expression. Celle femme n'a-

MELCIIIOR. 223

vait jamais dû être belle, et ses traits, mainlciiant grossis et fatigués par l'âge, offraient un aspect repoussant. La teinte jaune et livide de son teint, dénué de toute espèce de vie, lui aurait donné Taspect d'un cadavre, sans l'ardeur et la sombre expression de deux grands yeux , d'un noir d'ébènc , remplis d'une effrayante vivacité.

— Ainsi donc, Gennarino, continua-t-elle , la duchesse a recueilli une jeune (îllc qu'elle traite avec amitié ; d'où vient cette enfant ?

— Qui le sait , répondit le secrétaire , elle a été amenée au palais par une femme qui loue des appartemens, vico carminiello. Madame de Sassaro a acheté à celle fille des diamans d'un assez grand prix , diamans volés sans doute : mais ce n'est pas tout; la duchesse reçoit depuis quelques jours, un jeune homme : hier, il a passé la soirée entière seul avec elle , ah ! je suis bien malheureux , elle ne m'aime plus.

— Gennarino , interrompit sévèrement la monaca , il ne me convient point d'entendre de tels discours. Gaidez-vous surtout de m'apprendre que les bontés de la duchesse aient

224 MELcnioK,

pu faire naître dans voire cœur des sentimens cl des espérances que je ne pourrais approuver. Déjà j'ai clé forcée de conseiller à son excellence d'éloigner des personnes qui, placées dans le posle que vous occupez aujourd'hui , avaient osé concevoir d'injurieuses espérances et....

— Oh ! je sais , je sais, inlcrrompit Gennarino, emporlé par son désespoir; on les a chassées comme des misérables, en leur jetant quelques piastres ; mais vous ne me laisserez pas traiter ainsi , n'est-ce pas , ma tante ?

— Paix ! Gennarino, paix ! il est des moyens qui réussissent mieux que la violence, dit sœur Rosalia , avec un calme plus effrayant que remportement , voyons , que savez-vous de cet homme ?

— Qu'il est insolemment beau.

— Et connaît-il celte fille qui s'est introduit ici ?

— Je ne le crois pas.

— Est-il Napolitain?

— Non , il se dit Génois et marquis.

— Qui vous l'a appris?

— Je me sais glissé, ce soir, dans un des bosquets de la villa, et caché derrièreles larges feuilles d'un cactus , je l'ai entendu raconter à la duchesse qu'il arrivait de France , et qu'il était issu d'une illustre famille de Gênes.

— Que répondait- elle?

— Elle l'écoutait ef surtout le regardait avec délices.

— Cependant la duchesse ne vous a point donné l'ordre de vous éloigner?

— Non, mais je devine ma disgrâce dans tous les yeux. Elle a commencée quand celte Flavie est entrée dans le palais; mais depuis quelques jours surtout . je n'ai pu approcher ni parler à la duchesse ; ah ! ma tante , j'étais perdu sans votre arrivée.

— Voilà qui est plus fort que nous , dit la religieuse en portant à ses lèvres un petit Saint-Janvier, attaché à son chapelet. Glorinda n'osera manquer au serment qu'elle a fait à notre saint patron, de se laisser toujours diriger par mes conseils. — Quand revientelle?

— La duchesse a ordonné de dire qu'elle

serait absente plusieurs jours; mais je sais , moi , qu'elle sera ici ce soir.

— Je vais ralteridre, envoyez-moi de la lumière , Gennarino , et retirez-vous.

La monaca parlait encore quand le roulement d'une voilure se fit entendre sous le portique. Et avant que sœui» liosalia et Gennarino eussent eu le temps de prendre un parti, la porte s'ouvrit, la duchesse et Melchior parurent, précèdes de plusieurs domestiques, portant des flambeaux.

Leur clarté fit perdre à Flavic l'espérance de s'échapper sans être aperçue, et altérée par la présence de INIelchior, elle demeura immobile à sa place.

Gennarino l'aperçut cl s'écria :

— Ma tante! ma tante! celle fdlc nous écoutait.

La duchesse devint pourpre de colère en apercevant Flavie , et dit avec hauteur :

— Est-ce donc un espion (jue j'ai reçu chez moi ?

— Un espion , répéta la sœur en croisant SCS mains sèches et jaunes sur sa poitrine,

que tous les saints lui pardonnent si elle n'a voulu que me nuire, à moi seule. Qui êtesvous , jeune fille ?

Flavie garda un instant le silence, mais forte de son innocence , elle répondit enfin avec assez de fermeté : — Je l'ai appris à madame la duchesse.

— Et vous, madame, vous vous êtes imprudemment contentée de cette seuleinformationj prononça d'une voix dure sœur Rosalia; vous avez acheté à une inconnue des diamans qu'elle a volés sans doute.

— . Melchior ! s'écria Flavie, en tendant les bras vers lui, oh! Melchior, défendez-moi de cette honteuse accusation, vous savez...

— Melchior ! interrompit la duchesse avec étonnement, vous la connaissez donc; et depuis quand?

— Depuis qu'elle est au monde, madame, répondit Melchior d'un accent hautain, Fla«s' vie est ma sœur.

— Je veux sortir de ce palais, murmura la jeune fille avec angoisse ; car elle sentait renaître dans son âme tous les sentimens qu'elle

228 MELCHIOP,.

croyait apaisés. Je vous attendais, maclame, pour vous en demander la permission.

— Pas dans ce moment, dit la duchesse; rclirez-vous dans votre chambre, mademoiselle. Votre frère m'expliquera ce myslcrc. Vous, Gcnnarino , quittez à Tinstant ma maison ; sœur Bosalia, nous nous reverrons demain.

— Malheur à vous, prononça la monaca d'une voix sévère, en portant son chapelet à ses lèvres; malheur à vous, si vous vous laissez dominer par des intrigans. Souvenez-vous...

— Je me souviendrai que vous avez élevé mon enfance, interrompit la duchesse impatiemment; mais je désire que vous me laissiez décider moi-même ce que je dois faire dans celte occasion.

Sœur Rosaiia baissa son voile et croisant les mains sur sa poitrine sortit lentement de la galerie.

Eh bien ! caro, cria le baron de Velerdi, après avoir ouvert lui-même les volets de la chambre où dormait Melchior, et avoir fait retomber la courtine de paille déjà nécessaire pour amortir réclat du soleil brillant depuis long - temps sur l'horizon. Eh bien! où en sommes-nous de nos affaires ?

— Nos affaires, répondit Melchior à demi réveillé, Dieu me damne, si je n'aimerais pas mieux cent fois qu'elles vous regardassent seul.

— ]Lc voilà bien à plaindre, en effet, reprit

le baron, en s'étcndant comodément sur une large chaise placée près du lit. Il va devenir riche comme un Grcsus et épouser la plus belle femme du monde.

— Faites-moi la grâce de ne pas me traiter comme un sot, baron; je ne suis pas amoureux de la duchesse et je ne la trouve pas la plus belle femme du monde.

— C'est une manière de parler. Vous savez que je suis enchanté que vous ne soyez pas amoureux de Madame de Sassaro, parce qu'il vous faut tout votre sang-froid. Mais, résumons tout ceci ; la vie passe si vite quand on s'amuse.

— Je ne m'amuse pas du tout.

— Diavolo, que vous faut-il donc?

— Presque toujours ce que ce je ne possède pas, reprit Melchior avec fatigue; et après lout, je ne sais si beaucoup d'hommes trouveraient amusant de vivre sous le joug d'une femme impérieuse, à qui il faudra que je demande bientôt la permission de respirer.

— Caro, elle estfollcde vous, c'estl'cssentiel. Vous aimez lefaste, les grandeurs, et vous passez une vie délicieuse : grâce à vous, et un peu à moi, le palais de la duchesse est devenu le plus gai de Naplcs ; on y chante, on y danse : elle fait des toilettes éblouissantes; et l'autre soir ; au grand gala royal de San Carlo ,

VOUS paraissiez tout fier d'accompagner la femme de Naples qui a les plus beaux diamans; n'allez pas essayer de me persuader que vous n'éliez pas heureux alors.

— Je conviens qu'il est des momens où tout cela me plaît assez.

— Et, à propos, amico, que ferez-vous de votre prétendue sœur; est-ce que vous allez la faire épouser à vofre ami Raphaël. Je n'ai pas été d'abord très-content de vous voir introduire ce jeune homme chez la duchesse. Mais je me suis vite rassuré en remarquant qu'il était devenu fort amoureux de Flavie. Savez-vous qu'elle est bien jolie, votre sœur, répéta le baron en se dandinant, et que j'ai quelquefois la velléité , malgré mes cinquante ans passés, d'essayer de lui plaire? d'autant plus que je ne la crois pas très-éprisc del si'gnor Hafael. Tout gentil qu'il soit; il est sérieux, moraliste, ce fjui n'est pas fait pour séduire une jeune personne. Moi, je suis plus gai, plus...

— Vous alliez dire plus aimable, interrompit Mclchior, avec ironie,

— Ma foi! au fait, ce ne serait pas un trcsbcau mariage que ferait là votre cousine, A.prcs avoir passé sa jeunesse à remplir l'ennuyeuse profession de précepteur, que possédera ce Raphaël? Douze à quinze cents livres de rente

232 WELCHIOR.

peut-être. Savez-vous que Flavie, jedis savezvous, car vous m'avez assuré que vous n'aviez jamais remarqué sa beauté, savez-vous que Flavie est vraiment charmante. Quand elle chante elle me transporte au troisième Ciel .

— Prenez garde baron, dit Mclchior avec humeur, prenez garde de me laisser soupçonner que vous oseriez insulter Flavie de votre hommage.

— Là, là, comme vous voas emportez. Savez-vous à votre tour, que par votre colère, vous feriez renaître mes premiers soupçons. Mais à propos, vous ne m'avez jamais appris comment vous aviez persuadé à la duchesse f|ue Flavie ne s'était introduite chez elle que pour servir votre amour.

— Qu'importe, elle le croit.

— Elle le croit, elle le croit! pas tant de sécurité; soyez prudent, mariez Flavie, à moi ou à un autre;car je vous l'atteste, la duchesse commence à se lasser d'entendre répéter que votre sœur est jolie comme un ange et chante merveilleusement. J'ai vu plusieurs fois les sourcils de madame de Sassaro se froncer, et ces éloges accordés à une autre la fatiguent. Une femme qui commence à passer, en souffre avec peine près d'elle une dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.

3IELCKI0U. 233

— Vous voyez les choses...

— Je les vois telles qu'elles sont cl vous ne connaissez pas comme moi les Napolitaines. Ces femmes-là, caro, n'ont ni cœur, ni àme; elles n'aiment point pour le plaisir cVaimer. Pour elles, un amant est un esclave et la gloire de paraître inspirerdc violentes passions, leur est plus nécessaire que la certitude d'en inspirer réellement; vous avez des ennemis que vous méprisez et vous avez tort; les plus petits sont souventles plus dangereux. Imaginez-vous que Gennarino vous pardonne de l'avoir fait chasser; que sœur Rosalia ait renoncé sans retour à l'empire qu'elle a exercé si long-temps? Vous ne savez pas quelle puissance ces mon,' nache di casa exercent dans ce pays , vous ignorez jusqu'à quel point y est poussée la superstition. En France, auprès d'une femme portée à la dévotion, on n'a à combattre que le Créateur ; ici c'est une litanie de saints, où plutôt de dieux quidominent tour à tour: chacun a ea fête, son pouvoir. Celui-ci pi éserve de tel malheur, celui-là guérit de tel ou tel mal. Les Italiennes sont à la fois les moins religieuses et les plus superstitieuses des femmes. Quant aux vertus que TEvangile inspire, ne les cherchez pas dans ces cœurs corrompus.

— En vérité, interrompit Melcliior, vous

m'étonnez,baron,jamaisje ne VOUS aurais supposé capable de faire des remarques aussi morales.

— Moi, je no suis pas moral du tout, et je ne fais nullement un crime auxNapolitaines de leurs vices, elles sont égoïstes, voilà tout; c'est très-naturel et je ne les blâme nullement, puisque c'est le seul moyen d'être heureux. Par suite de ce système, occupons-nous de nos affaires. Vous avez reçu vos papiers, à quand la noce ?

— Vous êtes bien pressé, s'écria Melchior, on voit bien que ce n'est pas vous qui allez porter la chaîne.

— Une chaîne d'or n'est jamais trop lourde, caro/^lais, si je suis pressé, c'est que nous touchons au moment du positif. Je me suis fait un vrai plaisir de vous prêter tant que je l'ai pu ; malheureusement je ne suis pas millionnaire, et le billet que vous m'avez souscrit, il faut le payer demain.

— Demain! répéta Melchior avec effroi.

— Ah! mon Dieu! oui. Vous n'y pensiez pas, c'est que, voyez-vous, rien ne fait passer rapidement le temps comme les échéances : et puis quand nous n'aurions pas ce billet à payer, ne faut-il pas acquitter les loyers de voilure , d'appartcmcns, etc., etc.

. — Oh! ne pourriez-vo'is pas emprunter de nouveau, je rendrais au centuple,

— J'en suis convaincu, caro; mais nulle part, et surtout ici, on ne prête sur des promesses et des espérances. D'un autre coté, il serart fort imprudenl de montrer, comme on dit, la corde. Nous avons à continuer une foule de dépenses de luxe indispensables.

— Oùmcsuis-je embarqué, murmura Melchior d'un accent désespéré.

— Là, là, il ne faut pas perdre la tète comme cela ; si vous vous confiiez à la duchesse ?

— Jamais, jamais.

— En ce cas-là, vous risquez beaucoup d'aller passer un temps indéfini à Monte Santo. Ce serait une triste chute pour le futur époux d'une duchesse.

— Vous êtes désolant , baron.

— AmicOf je vois les cvénemcns tels qu'ils sont.

— x\h ! je voudrais être un pauvre lazzaronc, gagnant sa vie au jour le jour.

— Neditesdonc pas de niaiseries, Melchior. •^ Mais que faire, que faire ? s'il me restait

quelques ducats, je fuirais.

— Merci, et vous me laisseriez mcllrc en prison.

— Vous ne le croyez pas.

236 ' WELCHIOR.

— Je crois que vous perdez courage au moindre revers , ce qui est fort n:aladroit. J'ai bien un moyen

— Ah ! baron , cher baron !

— Vous m'avez dit, je crois, que vous aviez connu le comte Dorsain à Paris.

— Eh bien ?

— Eh bien î il est ici depuis deux jours , que ne lui empruntez-vous.

— Quelle absurdité i s'écria Melchior avec colère, que j'aille faire connaître à ce fat ma véritable position. C'est déjà un inconvénient qu'il puisse apprendre à la duchesse que je me suis ruiné à Paris.

— Diavolo! c'est vrai : il faut, au contraire, redoubler de luxe, d'assurance, de cajolerie, d'obéissance.

— Et comment faire, si nous sommes tourmentés pour de l'argent.

— Il est bien certain, reprit le baron, imitant le 'lorrcador qui pique le taureau qu'il veut exciter, il est bien certain que dans une ville où tout se sait, puisqu'on n'a rien à faire qu'à scruter la conduite des autres, il est bien certain qu'on connaîtra promptemcnt votre position. J'ai bien encore un moyen.

— S'il ressemble à l'autre, dispensez-vous de me le faire coijnaitre, s'écria Melchior en

parcourant rappartemcnt avec agitation .

— Calmez- vous, caro ; ven'^z vous placer là, près de moi, et surtoutparlonsbas. Ce rpic j'ai à vous dire exige le plus grand mystère.

Et le baron, enlr'ouvrant les portes, s'assura qu'on ne pouvait rentendrc. Mcîcliior s''assit près de lui comme un enfant mécontent.

— Voyez-vous ce papier, dit le baron en tirant une feuille avec précaution de son portefeuille? qu'y a-t-il au bas?

— La signature de la duchesse!

— Oui, il y a bien là, Clorindadi Bel Riva, duchessa Sassaro.

— Carissimo! avec cette signaturcj , nous pouvons, dans deux heures, nous procurer la somme que nous vouch-ons.

— Mais comment possédez-vous cette signature? Auriez-vous confié ma position à Clorinde ?

— Per, 5<7co quand vous supposerez quelfjue chose où je sois mêlé, que ce ne soit, je vous prie, jamais une sottise. ÎN Vst-ce pas moi , au contraire, qui ai adroitement insinué à la duchesse oue vous retrouveriez une grande fortune à l'issue d'un procès qu'il était impossible que vous perdissiez. Qu'en attendant , vous meniez encore un fort bon train avec d'importantes sommes qui vous restaient ?

. — Mais celte signature ! cette signature !

— Le hasard me l'a procuré, et j'en ai profité , quitte à n'en pas faire usage. Ce qui ser rait une absurdité, dans notre position.

— Quoi ! s'écria Melchior, vous manqueriez à l'honneur, à la délicatesse.

— Point de grands mots , jeune homme , traitons les affaires froidement. Vous allez épouser la duchesse, ce n'est donc qu'un à compte que vous emprunteriez sur sa fortune?

— Ne disiez- vous pas, vous-même tout à l'heure, que ce mariage pouvait manquer?

— Je disais , ce qui est vrai , c'est que vous êtes méconnaissable depuis quelques jours ; mais si vous voulez redoubler de louanges de passion et nous procurer de l'argent , les choses arriveront à bon port; remplissez ce billet pour une somme

— Jamais ! jamais '.

— En ce cas-là , caro, préparez-vous à aller en prison , moi, j'ai quelques protections, je suis connu ; mais vous

— Je fuirai.

— Présumez-vous sortir de Naples, comme vous y êtes entré?

— Je suis perdu !

— Allons , je vois que vous ne savez pas prendre un parti , et qu'il faut , malgré moi ,

RIELCHIOR. 239

que je vous abandonne ; je me suis mis là dans de beaux draps pour vous obliger.

— Ah! songez donc, monsieur, que c'est un crime que vous me proposez.

— Voilà encore une phrase vide de sens, si la duchesse était votre femme, vous feriez vous scrupule de lui faire payer vos dettes?

— Mais est-il bien certain que madame de Sassaro ne puisse découvrir....

— Je vais vous raconter comment je me suis rendu maître de celte signature : Il y a plus de huit jours que madame de Sassaro m'engagea mystérieusement à venir la voir le lendemain matin , me priant de ne pas vous parler de cette visite. Je fus exact. On me fit entrer dans la grande galerie de la duchesse , en m'avcrtissant qu''clle était à sa toilette. Je pensai que j'attendrais long temps, le négligé d'une femme de trente-six ans est long à confectionner. Je pris patience en regardant de très beaux tableaux dont je vous félicitais en moi-même d'être le propriétaire, quand je me trouvai auprès d'une portière baissée ; je m'aperçus que la porte qu'elle recouvrait était restée ouverte. J'entrai doucement dans le cabinet de la duchesse; sur un bureau j'aperçus plusieurs timbres signés. INIa foi, j'en pris un , sans aucune pensée arrêtée ; seulement

pousse par le pressentiment qu'il pouvait nous être utile. Après avoir soigneusement refermé la porte qui ne fit aucun bruit, je fus m'asscoir au bout de la galerie , où je m'endormis , ou du moins feignis de m'endormir.

Je n'ouvris les yeos qu'en entendant un long éclat de rire de la duchesse, et je lui avouai , en lui demandant mille fois pardon , que je m'étais assoupi de suite en entrant chez elle. Ce fut dans cet entretien qu'elle me fit des questions sur votre fortune auxquelles j'ai répondu comme je vous l'ai raconté.

Le valet de chambre de Mclehior ouvrit la porte pour annoncer que le carrossier, le tailleur et le cuisinier attendaient, leurs comptes à la main.

— Répondez que monsieur le marquis ne peut les recevoir dans ce moment , répondit le baron avec le plus grand sang- froid, qu'ils reviennent demain matin,

— Demain malin ! s'écria Melchior d'une voix étouffée, comment voulez-vous....

— Ce soir, caro! il nous faut de l'argent, ou je suis forcé de vous abandonner. Vous voyez dans quel embarras vous m'avez placé moimême , et vous hésitez?

— Je n'hésite plus, s'écria Melchior en saisissant une plume.

MELCniOR. 241

Cependant une salutaire terreur l'arrêtant encore, il la rejeta.

— Monsieur le marquis, annonça le valet de chambre en rentrant, madame la duchesse vous fait prier de passer à son palais pour l'aider à donner des ordres relativement à la galerie qu'on doit peindre, et....

— Il va s'y rendre, interrompit le baron. Pasqual , revenez dans dix minutes habiller votre maître. Hé bien ! voulez-vous repousser la fortune qui s'offre à vous. Songez au sort que vous allez perdre, songez à celui qui vous attend.

— Dictez !

Et Melehior remplit le billet d'une somme de cinq mille ducats.

— Signez , maintenant.

Le malheureux regarda son tentateur avec eifroi.

— Je réponds de tout , affirma le baron effrontément, la personne qui va nous escompter ce billet sait que vous allez épouser la duchesse et elle ne fera pas la moindre observation.

Melehior signa. Un quart d'heure après , il arrêtait avec la duchesse la décoration de la galerie où devaient avoir lieu les fêtes de leur mariage.

Pendant que Melchior s'occupait de fixer son sort d'une manière brillante , Flavie employait tous les efforts de sa raison pour lutter contre la douleur que lui causait la position où il l'avait placée. Contrainte, par la déclaration que Melchior avait faite de porter le titre de sa sœur, elle ne pouvait plusse soustraire à la protection de la duchesse, et la tromperie dont elle était complice augmentait son supplice , car si la duchesse ne lui avait inspiré que du repoussement , quand elle ignorait ses liaisons a^ec Melchior. Com

bien ce sentiment n'avait-il pas augmenté, quand il lui avait fallu reconnaître en elle l'objet d'une passion qu'elle croyait aussi vive que profonde. Les témoignages que Melchior en donnait, et qu'elle croyait sincères , faisaient tour à tour rougir et pâlir son front , et ce ne fut qu'à force d'efforts et par la crainte de compromettre son cousin qu'elle consentit à recevoir de la duchesse des marques d'amitié et de générosité, qui blessaient à la fois sa délicatesse et son cœur.

La duchesse, emportée par le fougueux capricequ' elle ressentait, combla d'abord lasœur deMelchiord'attentionsetdeprévenances.Mais soit qu'il ne fut pas dans son caractère de ressentir l'amitié surtout envers une femme plus jeune qu'elle, madame de vSassaro ne tarda point à se lasser de servir, povu* ainsi dire, de chaperon à celle dont elle entendait vanter la grâce et les talens. Melchior, lui-même , étonné de reconnaître dans lajeune fille qu'il nommait sa sœur, tant d'avanlagcsunis à tant d'innocenceetdedévoûment, scsentaitembarrassé du rôle qu'il la forçait déjouer, et tombait souvent, en la regardant, dans une profonde rêverie. Il est d'ailleurs si difficile au mensonge de revêtir constamment l'apparence de la vérité ! et les manières de Flavie et de

Melchior étaient empreintes d'une sorte d'embarras si marqué, que la duchesse commençait à s'en étonner.

Cependant elle crut trouver l'explication de la tristesse de Flavie , quand Melchior lui présenta Rapiiael qu'il rencontra par hasard à Naples ; Flavie et Raphaël rougirent en même temps, quand ils se reconnurent pour s'être vus une seule fois. Cette courte entrevue qui s'était passée chez la première protectrice de Flavie, avait laissé une profonde impression dans le cœur de Raphaël , et sa vue causa de l'embarras à Flavie, parce qu'elle pensa que l'ami de Melchior ne devait point ignorer qu'elle n''était pas sa sœur. Raphaël, en effet, blâmait celte supercherie ; mais il lui fallut peu de temps pour être convaincu que Flavie n'en étaitcompliceque par la crainte de nuire à Melchior, et il attribua sa mélancolie et son embarras à la fausse position qu'on l'avait forcé d'accepter.

Dès ce moment , cette jeune fille devint l'unique objet, d'abord de son intérêt et bientôt d'un amour profond. Le cœur de Raphaël n'avait jamais été fatigué par ces passions passagères qui ôtcnt toute illusion et rendent méfiant , aussi il ne douta point de la pureté de celle qu'il aimait et il forma, dès ce mo-

ment la résolulion de la soustraire à une situation dont on lisait la douleur et la contrainte dans ses yeux attristes.

Ne soupçonnant pas un instant que Flavic put aimer Melchior autrement que comme un parent ; tout en blâmant l'imprudence d'une amitié qui l'avait entraînée dans de si grands sacrifices, son cœur généreux n'avait pas le courage de l'en aimer moins, et il éleva dans son âme une espèce de culte à cette enfant si dévouée à un homme qu'il avait aimé luimême , mais qu'à regret il n'estimait plus.

L'amour qu'éprouvait Raphaël se découvrait dans ses jeux, dans sa voix émue. La duchesse et le baron s'en aperçurent, mais Melchior ne commença à en être convaincu que le jour où M. de Vellerdi lui déclara comme indispensable le mariage de sa sœur. Cette nécessité porta dans tout son être un malaise inexplicable, et loin de s'occuper de la duchesse comme son intérêt le réclamait, toute son attention, des ce moment, se concentra entièrement sur l\aphael et sur Fia vie.

L'aimait-elle? Pourquoi cette crainte vintelle élreindre Melchior comme si c'était une oiïensc! Pourquoi les suivait-il du regard avec méfiance et colère?

C'est que Melchior reconnaissait enfin dans

celle jeune fille, presque dédaignée jusque-là par lui, tout ce qui peut plaire et attacher c'est que Tadmiration qu'elle inspirait à Raphaël venait de faire naître la sienne et qu'accoutumé à céder à la violence de ses passions, son orgueil lui faisait regarder comme un tort envers lui l'amour qu'elle éprouverait pour un autre. Pour ceux qui ne réfléchissent point sur les bizarreries de l'esprit humain, un tel changement dans les sentimens de Melchior paraîtra inexplicable, mais pour ceux qui les ont étudié une telle aberration n'aura rien que de naturel. Constamment fatigué de ce qu'il possède, et envieux de ce qu'il ne peut atteindre, Melchior est un de ces hommes qui doivent faire à la fois le malheur des autres et le sien. Le nouveau sentiment qui venait de germer dans sa tête ne le rendait que moins habile à jouer le rôle qu'il s'était imposé auprès de la duchesse. Le baron avait beau l'avertir de ses continuelles distractions, il repoussait ses avis et, danssa violence, quelquefois il étaitdisposé à tout rompre et à enlever Flavie à l'amour de Raphaël ; non cjue l'innocente enfant répondît à cet amour, mais la douceur et l'esprit de Raphaël avaient tant de rapport avec le sien qu'elle l'accueillait avec plaisir; il Tempêchait aussi d'être en tiers entre la duchesse et Mel-

chior, et elle était reconnaissante des souffrances dont il la préservait.

Cependant Raphaël ne lui parlait point de ses seniimens, il craignait qu'elle put douter de leur profondeur et de leur délicatesse , s'il ne donnait point au temps le droit d'en cimenter la sincérité.

Raphaël savait bien qu'il n'avait point une existence brillante à offrir à Flavie; mais plus il sondait les trésors de son âme candide, plus il se convainquait qu'elle serait heureuse d'une vie modeste. Dans leurs fréquentes promenades, tandis que la duchesse et Melchior admiraient les luxueuses villas qui entourent Naples, Flavie arrêtait seulement avec envie ses yeux sur celles qui n'avaient pour parure qu'une végétation magnifique , et sa tête pâle et modeste semblait plutôt faite pour s'incliner sous les guirlandes de vigne que sous les portiques de marbre. Sans doute elle éprouvait une réelle sympathie à la vue de ces rivages célèbres par des faits historiques, et son âme, aussi poétique que son esprit, ressentait une rive admiration pour des lieux illustrés par de si grands souvenirs ; mais une petite maison blanche ornée de fleurs lui paraissait préférable à toutes les antiques colonnades devant lesquelles viennent de si loin s'extasier tant

de voyageurs seulement pour dire ensuite : j'ai vu. Ce qu'elle aimait le plus de l'Italie c''était sa riche verdure, la pureté de son ciel, SCS orangers blancs de fleurs, la mélancolie de SCS nuits. Fia vie préférait enfin les richesses de la nature aux antiquités qui couvrent ce sol.

Alors Raphaël se disait avec bonheur : Il faut bien peu pour contenter des désirs si modestes. Le pèredWlfred, son élève, lui avait assuré une existence à l'abri du besoin ; Melchior une fois marié et riche , ne pouvait s''opposer à ce que Flavie fût s'établir loin de lui.

Heureux de cette espérance, Raphaël jouissait de Tavenir comme les âmes douces et religieuses savent en jouir, car il ne jiouvait craindre que Dieu ne bénit pas des projets où il mêlait toujours son nom.

Il devait sous peu conduire A-lfred près de son père et il se détermina enfin à obtenir de Flavie la permission de lui consacrer sa vie. La difficulté était de trouver Toccasion qui ne se présentait plus de lui parler seule. Quoique bien éloigné d'en deviner la raison, il ne pouvait se dissimuler que Melchior l'éloignait d'elle avec affectation et que ses yeux inquiets et souvent irrités le suivaient quand il tentait de s'en rapprocher, même devant témoins.

Cependant il fut impossible à Melchior

d'exercer la même surveillance dans une promenade à laquelle la duchesse consentit pour faire connaitre. à ceux qu'elle appelait ses amis , les curieux environs de Naples.

On partit par une brillante matinée, et quoique le soleil calcina , pour ainsi dire, le sol, la brise de la mer rendait la chaleur supportable. Après avoir longé rapidement la longue et ennuyeuse route dePortici , on s'arrêta au Casino-Rojal.Flavic appuyée sur le bras de Raphaël, suivait avec intérêt ses charmantes allées bordées d'orangers et de cactus en fleurs.

— Ici, dit le baron en désignant un petit fort élégamment consiruit, une reine se soumettait au goût martial de son époux , en jouant avec lui à la petite guerre, elle s'enfermait dans ces fragiles murailles pour résister aux attaques des soldats commandés par son seigneur et maître ; tandis que le Vésuve, vieux comme le monde, semblait s'envelopper dans sa majestueuse splendeur et rire des projectiles que les hommes lançaient à ses pieds; alors ainsi qu'aujourd'hui, fier de sa belle croupe changeant de nuance à chaque heuredu jour, il paraissait comme un monstre endormi qui consent à se taire par pitié pour des jeux d'enfant et

— Baron ! interrompit la duchesse en bail-

lant, quand cessera-t-oii de parler du Vésuve?

— Quoique Napolitaine, vous attachez bien peu de prix aux beautés de votre pays, reprit le baron avec une ironique politesse. Reine de nos cœurs et de nos volontés, préférez-vous que nous visitions le palais? Vos beaux pieds ne semblent faits que pour se poser sur de magnifiques mosaïques. Cependant laissez-moi, continua-t-il, en s'arrètant devant un balcon, laissezmoi faire remarquer à notre jeune amie, moins blasée que nous, la beauté et l'étendue de la mer brillantée dans ce moment par les feux resplendissans du soleil , et azurée à l'ombre comme le lac le plus calme.

Flavie et llaphacl restèrent près de ce balcon.

— Aimable Flavie, dit Raphaël, puis-je me permettre de détourner votre attention, quand vous trouvez , sans doute , tant de plaisir à visiter un palais et que vous enviez peut-être sa grandeur et sa magnificence.

— Envier la macçnificence d'un palais! répéta-t-elle, essayant de rejoindre Melchior qui lui faisait signe de le suivre; moi, envier le luxe, les grandeurs ; regardez ces deux portraits, et elle indiquait ceux de Napoléon etdeMurat,ccs deux têtes portèrent une couronne. Le plus grand , le plus audacieux mourut dans l'exil,

l'autre fut assassiné. Ah ! je ne veux être que le martyre de mon cœur.

—•Charmant! charmant! dit le baron qui l'avait entendue ; mais baissez vous, jolie enthousiaste, admirez ce pavé de mosaïque enlevé aux fouilles de Pompéia.

— Oh! le délicieux boudoir de porcelaine de Sèvres, s'écria la duchesse, moi qui n'affecte point de grands sentimens , ni de grandes connaissances; j'avoue que je voudrais être reine seulement pour le posséder. Mais puisqu'il faut aller à Pompéia, ajouta-t-elle avec nonchalance, partons donc.

La voiture vola à travers des flots épais de poussière jusqu'à la ville à demie nfouie. En entrant dans ces rues désertes où la roue des chars antiques est empreinte comme si elle avait été tracée la veille; en visitant ces maisons sans toits, mais dont les murs conservent des peintures si fraîches et si admirables, Flavie ressentit une profonde émotion qui s'accrut en parcourant la via de sepolcri, et elle se trouva d''accord avec Raphaël qui approuvait la coutume des anciens, de ne pas reléguer loin de soi les restes de ceux qui nous furent chers.

— Pourquoi craindre, en cfî'et, ajouta-t-il, de s'entourer de ce qu'on aima ; à la fin d'un beau jour, revcr et pner sur une tombe, n'est-

ce pas espérer que ceux qu'elle renferme nous entendent et nous remercient. Ah ! la faculté cFoublier, qu'on nomme un bienfait de la Providence, n'est-elle pas plutôt une infirmité de notre nature; l'égoïsme, bien entendu, ne devrait-il pas nous dire, au contraire, que la constance des souvenirs dont on se moque dans le monde , est la seule consolation qui reste à celui qui s'en va le premier.

— Vous avez raison, dit Flavie,je ne conçois pas tant de légèreté dans le cœur.

Et ses yeux se tournèrent involontairement vers!,Melchior.

— Laissez-le s'éloigner, reprit Raphaël, en suivant son regard; veuillez vous asseoir là, près du tombeau de Metella, chère Flavie, je désirerais vous parler, et il me semble que je voudrais m'entourer de tout ce qu'il y a de plus grave, de plus sacré.

— Quelle solennité, balbutia Flavie, en essayant de sourire; cependant je crains que Melchior...

— Je vous en conjure, permettez qu'il nous oublie un moment, et pardonnez si la difficulté que je rencontre maintenant à vous entretenir seule, me force d'aborder sans détour un sujet auquel j'attache le bonheur de ma vie. Flavie, je vous aime, je vous aimais avant de

254 MELCHIOK,

VOUS avoir vue. Mclcliior m'avait raconté voire générositéjàràgeoùronsaitàpeineceque c'est, que d'être généreux, vous avez tenu plus qu'elle n'avait promis. Intimidé quelque temps par la crainte de ne pouvoir vous placer dans une position brillante, je me suis rassuré en découvrant en vous autant de bonté , autant de simplicité que de talens; la bonté et la simplicité vous empêcheront de dédaigner l'obscurité de l'existence que je puis vous offrir dans ce moment, et vos talens vous aideront à l'embellir. Flavie, continua-t-il en fléchissant à demi le genou sur le marbre du tombeau où elle était assise, Flavie, voulez-vous de moi pour époux P

Elle s'appuya sur l'angle du monument et ne répondit que par des larmes.

— Ohl ne pleurez pas, ne pleurez pas!

s'écria Kaphael, oubliez mon amour s'il vous déplait , mais gardez-moi pour ami , un pressentiment me dit que vous en aurez besoin.

Flavie leva la tête ; jamais son pale visage n'avait paru si charmant à Baphacl , une douce reconnaissance brillait dans ses yeux, et il sentit renaître l'espoir que les larmes de la jeune fille avaient presque détruit.

— Répondez-moi seulement d''un regard , ajouta-t-il, et, laissez-moi vous dire tout

MEi.cinoK. 255

ce que j'essayerai pour vous rendre heureuse pour que vous m'aimiez, ne fut-ce que la moitié de ce que je vous aime.

— Hélas ! répondit-elle , savez-vous que je suis orpheline , sans appui , sans fortune , savez-vous que je suis abandonnée!.. Melchior...

— Melchior va devenir riche, commeilatoujoursdésiré l'être, reprit Raphaël, il n'aplusbesoin des preuves de votre dévoûmenl ; laissezle être heureux à sa manière. Et vous, Flavie , replacez-vous dans une position qui convienne à votre angélique caractère.

— Oui, prononça-t-elle avec fermeté, je veux m'éloigner delui; mais serait-il géiiéreux d'associer ma destinée si triste à la vôtre.

— Oh ! ne parlez point ainsi, Flavie, savezvous que moi aussi je suis presque seul au monde, que je n'ai jamais fatigué Dieu que d'une seule prière, celte prière , c'était qu'il me fit rencontrer une femme qui me permît d'être à elle pour la vie et pour l'éternité ; car pour la passion vraie et l'âme croyante , Flavie , il n'y a pas de bornes à la mort. Ah ! si vous m'aimez un jour, l'amour pourra nous séparer sans nous désunir, tant je suis convaincu qu'aucune de vos actions ni des miennes ne nous empêcheront de nous rejoindre là où on ne se sépare plus. Tu seras à moi n'est-ce

pas , répéla-t-il avec une profonde émoi ion. Et ses yeux limpides comme le ciel qu'il prenait à témoin de ses sermcns, empruntaient de l'azur qui se reflctait dans ses humides pn-inellcs quelque chose de céleste qui causa à Flavie un attendrissement rempli de charmes , cet attendrissement ne ressemblait en rien aux sentimens tumultueux que lui inspirait Melchior. Loin de là au contraire, elle éprouvait une impression consolante et tranquille qui semblait s'augmenter par la réflexion. Aussi quand llaphael la suppHa une seconde fois de lui permettre de lui consacrer sa vie, elle ne retira point sa main , et se levant pour rejoindre ses compagnons de promenade , elle se sentit fière , comme doit l'être une femme délicate . d'avoir acquis un tel appui. Cependant ([uand elle retrouva le regard soucieux et passionné de Melchior, elle retomba sous le charme dangereux qu'il exerçait sur elle.

Pauvre Flavie! en entrant dans la vie, Raphaël et Melchior s'offraient comme deux génies qui devaient exercer sur sa destinée une dangereuse ou une heureuse influence , l'un dirigé par la violence de ses passions creusait sous ses pas un abîme dont l'autre

MELCIIIOR. 257

voulait l'écarter en la conduisant par nnc route innocente et tranquille.

Nous sommes là depuis un quart d'heure ne voulant pas entrer visiter sans vous la maison de Diomède , s'écria le baron ; mais vous pensiez à bien d'autre choses , je crois , qu'aux curiosités que nous venons admirer ici.

— Flavie , murmura Melchior d'une voix mécontente , ne saviez-vous donc pas que nous vous attendions.

— Votre sœur est une petite coquette , dit la duchesse ironiquement , et sans doute c'est le mécontentement que sa conduite vous cause qui vous donne l'air si sombre ; vous n'êtes guère aimable aujourd'hui , Melchior.

Et elle quitta son bras avec dépit pour prendre celui du baron,

— Jadis, dit le baron qui reprit avec orgueil son office de cicérone, jadis, sous ce portique si bien conservé , Diomède passait la plus grande partie de sa vie. Vous voyez encore les appuis où l'on jetait les coussins sur lesquels il venait s'asseoir pour respirer l'air frais de la mer. Ces petits escaliers conduisaient à ses jardins et la cendre brûlante du Vésuve a respecté la belle Mosaïque de la salle de concert. Entrons sous celte longue galerie voûtée ou sont appuyées comme si on

les avait placées hier , une triple rangée d'amphores où ces sybarithes renfermaient le falerne , sur cette muraille remarquez l'empreinte des corps qui furent trouvés calcinés ; la famille de Diomède était venue là, présumet-on , chercher un asile contre la cendre brûlante qui engloutissait Pompeia. Espoir déçu, elle parvint jusqu'ici; mais ce que j'espère pour eux , c'est qu'ils se seront enivrés avec le vin délicieux qu'ils avaient sous la main. Mourir au sein de l'ivresse . c'est mourir heureux !

— Vous êtes bien sybarithe , observa la duchesse : mais nous sommes assez fatigués, retournons à Naplcs.

— Nous reviendrons ici, dit Raphaël tout bas à Flavie , nous y reviendrons à la fin d'un beau jour. Je veux saluer encore la place où vous m'avez permis d'espérer le bonheur.

Le soleil se couchait quand ils se remirent en route, une teinte rose éclairait la cime du Yésuve , et le petit couvent des Camaldules jetait dans l'air les sons argentins de sa cloche.

— Que cette vue est belle ! s'écria Raphaël dont lame remplie de douceur et d'espoir jouissait avec ivresseducoup-d' œil qui l'entourait. Que la nalure est ici riche et sublime , que Dieu a été libéral pour ce beau pays !

MELCUIOR. 259

— Plus libéial que les hommes, dit le baron en repoussant du geste la foule de mendians qui les entourait.

— Ne vaut-il pas mieux les secourir que les brusquer, reprit Raphaël en leur jetant quelques pièces de monnaie.

— Mon cher monsieur, observa le baron , si vous faites de la philanthropie , nous arriverons à Naples avec un cortège de mendians .

— Pourquoi ne pas les faire travailler ?

— Qui est-ce qui pense à travailler, dans ce royaume , s'écria le baron en s'étendant commodément au fond de la calèche. \je farniente est si doux! les riches en jouissent dans leurs voitures et sur leurs divans , et les pauvres dans la poussière. Les églises ne sont même pour personne un lieu de prières : dans toutes, vous trouverez des Napolitains tranquillement assis , parce qu'il y fait frais , et qui oublient parfaitement que c'est un temple dédié à Dieu.

— Vous êtes sévère pour les Napolitains , dit la duchesse avec amertume.

— Oui , mais j'adore les Napolitaines, Quelles femmes peuvent leur être comparées, elles sont à la fois si piquantes, si gracieuses.

— Voici qui n'est pas galant pour Flavie , baron, songez qu'elle est Génoise, quoiqu'elle

260 3IELCÎ1I0R.

m'ait dit, lorsqu'elle s'est inlioduilc chez moi, qu'elle n'était pas née dans cette ville. Oh ! vous savez parfaitement arranger une histoire, ma chère.

Il régnait dans le ton de madame de Sassaro une acerbilé qui répandit sur la conversation une teinte de malaise, et tout le monde fut bien aise de voir arriver la fin de la journée et de ce que la duchesse n'insista pas pour qu'on achevât la soirée chez clic.

— Ouf! dit le baron quand il fut seul avec Melchior, je n'en puis plus. Je ne connais rien de pénible comme de distraire une femmequi commence à s'ennuyer de son amant.

— Que m'importe ! s'écria Melchior,

— Cciro , vous perdez la tête , songez cju'il faut que dans dix jours nous fassions honneur à la signature de la duchesse ou qu'elle lui sera présentée à elle-même.

— Comment grand Dieu ! avez-vous pu prendre un si court délai?

— Dicwolo , croyez-vous que j'aie pu agir comme j'ai voulu , l'argent est rare à Naples , et dans le péril où nous étions il fallait tout accepter. Mais comment, vous, pressé comme vous devez l'élre d'en finir, allez-vous vous aviser de vous montrer soucieux , inattentif et presque maussade : quelle mouche vous a pi-

MELClllOR. 261

que toute celte journée? Si vous m'en croyez, vous retournerez jircs de la duchesse; avec de la soumission , de la flatterie et toutes les fariboles auxquelles les Napolitaines croyenl si facilement , vous ferez votre paix.

— Ah ! grâce pour ce soir, croyez-moi, baron, je gâterais plutôt les affaires que de les arranger.

— Dormez donc, dit 3I.de Yellerdi en haussant les épaules, mais souvenez-vous que demain, il faut vous montrer plus passionné que jamais.

Resté seul, Melchior respira avec effort comme si un poids était établi sur sa poitrine et qu'il essayât vainement de le soulever.

— Quelle vie ai-je acceptée, se dit-il en cachant sa tête brûlante dans ses mains. Oh ! que cette femme me déplaît, et quel ange au contraire j'aurais pu posséder. Epoux de Fiavie, j'aurais conservé Testime, je ne serais point exposé à me voir punir comme faussaire. Oui, Raphaël avait raison, une passion véritable eut pu me régénérer. Flavie m'eut aimé , quelquefois même je pense avec ivresse que, sans en être digne, elle m'aime!.

Au sein du calme d'une nuit parfumée, en regardant le ciel, toutes les passions mauvaises de Melchior se turent , un ins-

tant la douce image de Fiavie vint s'emparer seule de lui ; il crut l'aimer véritablement et pour la vie. Ce fut dans ce moment qu'il vit entrer Raphaël, la personne au monde qu'il désirait le moins.

Le visage deRaphael rayonnait d'espérance; sa sérénité formait un contraste frappant avec l'air sombre de celui qu'il regardait encore comme un ami.

— Cher Melclîior, dit-il, je n'ai pu résister au désir de te revoir ce soir, j'ai à te parler, je crois que tu en soupçonnes le motif.

Melchior détourna latête et garda le silence.

— Souffres-tu , insista Raphaël avec sollicitude ; depuis quelques jours tu parais préoccupé , inquiet , d'où peut venir cette tristesse quand tout semble te sourire?

— Les hommes seront donc constamment les mêmes, s'écria Melchior avec amertume, se croyant toujours habiles à juger du bonheur des autres.

— C'est parce que je connais tes goûts, Ion caractère, qucje te croyais heureux. La fortune t'est nécessaire, le luxe et les plaisirs le sont indispensables...

Melchior se leva et se promena d'un air d'impatience dans l'appartement.

— Je craiuii que cet cnlrclieu ne le fatigue,

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continua Raphaël, le temps n'est plus, je le vois à regret, où tu recherchais les épanchemens de l'amitié, loin de là, aujourd'hui, tu semblés les fuir-, et je ne me montrerais pas plus long-temps importun , si une circonstance impérieuse ne me forçait de te prier de m'cntendre à l'instant même.

— Parle donc, dit Melchior, sans cesser darpcnler l'appartement.

— J'aime Flavie, reprit Haphael avec une noble assurance , je l'aime de toutes les puissances de mon âme. Tu es son seul prolecteur ici, cl je viens te la demander.

— Te marier à Ion âge, presque sans fortune, s'écria Melchior, en s'arrétanl brusquement.

— ^'11 est vrai que je n'ai point ce qui s'appelle de fortune, mais le père d'Alfred m'a assuré une pension honnête et en travaillant...

— L'agréable perspective à offrir à une femme , travailler.

— Tous les travaux sont honorables, Melchior; mais les miens surtout ne peuvent qu'attirer la considération sur celle qui portera mon nom. Flavie n'a, heureusement pour elle et pour moi, aucun désir de briller, aucune ambition, et je ne me suis offert à elle qu'avec la certitude que je pourrais la rendre

heureuse selon ses goûts et sou caraclère.

— Chimères de la jeunesse !

— Vérités d'un honnête homme , prononça Raphaël gravement.

— Phrases de roman à l'aide desquelles on entraîne une jeune fille dans la misère.

— La misère n'est que la punition de la paresse ou du désordre, Melchior, et quand je réponds du bonheur de Flavie, c'est de mon cœur et de mon honneur que je tire cette assurance.

— Dans la position où est maintenant Flavie, elle peut faire un brillant mariage.

— Oublies-tu que cette position est fausse et que si elle était connue, elle l'exposerait à d'indisfnes soupçons.

-— Une sœur peut suivre son frère "partout.

— Mais Flavie n'est point ta sœur, d'un instant à l'autre on peut le découvrir, et malgré son angélique pureté, sa réputation n'en serait pas moins perdue; ton mariage même doit amener celte découverte ; n'est-il pas probable que la duchesse te demandera de la conduire à Gènes , où que quelqu'un de cette ville lui apprendra un jour où l'autre que tu es fils unique. M. Galeozzi ne peut-il aussi réclamer ses droits sur sa pupille. Enfin,

MELCHIOFx. 265

ISlelcliior, crois-moi, la tromperie, quelque innoccnle qu'elle soit , se découvre toujours.

— Fais-moi grâce de tes conjectures, dit Melchior avec humeur, et arrivons au fiùl le plus important, il faut, avant tout le consentement de Flavic.

— Crois -tu que je serais venu te demander le tien si je ne me l'étais assuré.

— Elle l'aime, s'écria Melcliior d'une voix vibrante de fureur.

— Je l'espère.

— Eh bien ! que réclamcs-tu donc de moi , quand je me refuserais à ce que tu me demandes, qui a jamais empêché une femme de se perdre? et...

— Mclchior, interrompit Raphaël tristement, tu es bien changé; j'espérais que tu verrais cette union avec plaisir, j'espère encore qu'un instant de réflexion te ramènera à des senlimens plus favorables. Je pars demain, je conduis Alfred jusqu'à Gênes où l'attend son père, et de là, je me rendrai auprès de M. Galcozzi.

— Auprès de M. Galcozzi ?

— N'est-il pas le tuteur de Fiavie.

— Et tu lui parleras de moi?

— Si je le fais, Mclchior, lu dois penser

266 WELCHIOR.

dans quels termes : je ne désespère pas qu'un jour...

— Sollicite le pardon de M.Galcozzi et toute sa fortune pour Fiavie ; mais je te défends de prononcer mon nom.

— J'ai besoin de me rappeler les liens qui nous ont unis, dit Raphaël avec indignation, pour ne répondre à ton insulte que par le vœu de te voir plus maître de toi. Adieu, Melchior, ajouta-t-il plus amicalement en lui tendant la main, je t'en conjure, veille sur le bonheur et plus encore sur l'honneur de Fiavie. Raphaël à qui tu avais juréune constante affection le confie sa fiancée.

Le baron de Vellerdi avait trop d'intérêt à ce que Melchior ne laissât point durer l'humeur de la duchesse pour ne pas accourir de très bonne heure lui rappeler qu'il devait se hâter d'aller Tapaiser.

Soumis à la nécessite, quoique exaspéré par les confidences de Raphaël, INlelchior se rendit au palais Sassaro, et parvint à force de flatteries et de sermens à calmer son orgueilleuse maîtresse.

Elle avait passe une ennuyeuse soirée la veille, et le besoin continuel qu'elle éprou-

vail de distractions et d'hommages la rendit indulgente envers des torts que Mclchior rejeta sur la lenteur des affaires qui s'opposaient à leur mariage, il lui fit ensuite une de ces mauvaises querelles passionnées, dont la vanité des femmes est si facilement la dupe, et le ressentiment qu'il éprouvait contre Flavie, lui donnant le désir de lui prouver son indifférence, il redoubla devant elle de cajoleries et de tendresse;.

Cependant le baron ne s'abusait pas sur la dangereuse répétition de ses querelles, et pour distraire ceux qui se convenaient si peu, autant (juc pour prévenir des tète-à-lête, qui semblaient devenir chaque jour plus pénibles à Mclchior, il engageait la duchesse à lui faire parcourir ainsi qu'à sa jeune sœur les environs de Naples. Mais Raphaël n'était plus là pour aider Flavie de son aimable érudition et réduite à accepter le bras du baron dans ces excursions, quelque attachantes qu'elles fussent, Flavie admirait sans intérêt, ce (ju'on lui décrivait sans enthousiasme.

D'ailleurs le baron , plus jaloux de distraire la duchesse et de lui plaire que de flatter les goûts de Flavie, s'écria en riant :

— Je vais vous raconter mes impressions de Naples. Non pas poétiquement, j'avoue

mon impuissance , mais simplement en bon diable qui ose avouer plus d'une déception.

J'étais arrivé dans celte ville émerveillé de CCS belles descriptions où chacfue écrivain a plutôt cherché à faire effet qu'à dire la vérité. A peine eus-je échappé aux douanes de Naplcs , qui mirent à l'index jusqu'à un almanach de Malhieu-Lacnsberg , que je m'élançais dans la ville des merveilles, haletant et le cœur ému de tout ce que j'avais à admirer, on me cria de tous côtés ; Herculanum ! Pompeia ! Pestum ! Pausilippe I Pouzzole! le Cap- Mycène ! Je savais par cœur ma Corinne ; quoiqu'à Venise , elle m'eût cruellement trompé sur le Lido, où je n\ivais trouvé ni un bosquet de Cyprès , ni un monument remarquable , j'étais encore plein de foi :

Par où devais-je commencer? Je me décidai pour le tombeau de \ irgile , et je partis par un de ces soleils que vous connaissez tous. Il me fallut , comme nous le ferons tout-àr heure , laisser ma voiture au bas des rampes qui conduisent, en se repliant douze fois, au laurier historique. Cependant , elle ne me semblèrent pas rudes , tant la vue qui se déroulait sous mes yeux était ravissante , tant l'air était pur et léger en passant sur la mer diaphane qui dormait à mes pieds. Un Gua^

glione en guenille me précédait, m'assurant a chaque rampe que c'était la dernière ; Ces polissons sont élevés à mentir et à voler. A ce propos , je vais vous raconter une petite anecdote , c'est ainsi qu'on allonge ses impressions tle voyages.

Dès l'enfance, cette fourmillante population s'occupe à s'allonger les doigts pour les rendre plus habiles à voler dans les poches. Je compte de ce matin le quarante-neuvième mouchoir dont on m'a habilement débarrassé , mais revenons à mon anecdote : le grand-père du roi actuel, Ferdinand P^ avait vainement essayé de mettre un frein à celte industrie, si préjudiciable surtout aux étrangers ; un matin , il visitait un de ses bàtimens en rade , quand Il y avisa tout à coup un jeune gars dont les yeuî hardis et intelligens le frappèrent ; on lui dit que c'était le fameux Paccioli renommé par son adresse. Le roi l'interrogea et le bambino lui répondit qu'il défiait personne d'être plus habile que lui.

— Eh bien ! vole-moi si tu peux , lui dit le roi , réussis , je te pardonne.

Cependant sa majesté se tint sur ses gardes, et se croyant certain d'avoir gagné , il fit au moment de se retirer, une grimace toute napolitaine à l'enfant qui , s'inclinant respcc-

tueusement , offrit au roi sa tabatière d'or et son mouchoir. Le roi paya l'adresse du voleur tout en ordonnant qu'il ne remit pas les pieds dans Naples.

Revenons au tombeau de Virgile. Au sommet de la dernière montée , mon guide frappa à une petite porte où l'on arrive par trois marches dégradées, un jardinier ouvre et me précède au milieu de choux et de légumes de toutes espèces.

— La /o?H6rt.' lui demandai-je avec étonnement.

— Ici , me répondit-il en me faisant traverser son potager, et j'aperçois quatre monumens assez mesquins qui n'avaient rien d'antiques. Je vais cependant m'inclincr avec respect , quand je lis des noms fort obscurs ; celui d'une Allemande morte d''uiie fluxion de poitrine, d'un Anglais du spleen et de deux enfans delà rougeole. Quelques pas plus loin, au risque de me rompre le cou, j'arrive enfin sous une petite voûte où je découvre six trous.

— La tomba/ répétai-je.

— Ici, me répondit le jardinier en me montrant effrontément un des trous vide comme les cinq autres.

J'espérais voir renaître mon enthousiame

près du laurier planté par Pétrarque , il n'existe plus, s'il a jamais existé.

Je jetai deux carlins au jardinier et je me mis à fuir ; je traversai la grotte du Pausilippc, un capucin qui garde une indigne chapelle, surmontée d'un Christ de cire barbouillé, me tendit d\ine main son escarcelle et de l'autre sa tabatière, il était à demi-ivre ; un troupeau de chèvres arrêta long-temps ma voiture sous la longue voûte qui , quoique l'ouvrage des Romains, me sembla fort ennuyeuse à traverser; enfin, après avoir franchi un mauvais village , encadré , il est vrai , d''admirables champs de blé, ombragés de vignes en guirlandes , j'ai devant moi le cap Mycène, PouzzoUes, Baïa, les iles d'Ischia, de Procida, de Nisita, celle-ci couronnée d'une prison.

C'est beau! c'est admirable! allai-je m'écrier, quand mes yeux émerveillés tombent sur une longue maison précédée d'un petit jardin grand comme deux feuilles de papier, et je lis sur sa façade : Thermes antiques^ restaurant de Paris, salon de deux cents couverts. Je mourais de faim , mais telle était encore ma ferveur respectueuse, ([ue pour rien au monde je n'aurais dîné là. Je me fis conduire à toute bride au lac Agnano, il ne bouillonne plus que sous les sauts d'un millier de cra-

pauds et de grenouilles ; la (grotte du chien est affermée à un paysan qui vous vend fort cher le plaisir de voir presque expirer un pauvre chien dont la mine piteuse semble vous demander grâce.

Le lendemain , je retournai à Pouzzoles et je manquai me voir arracher mon habit par les marchands de bronzes antiques confectionnés la veille, et ce fut avec peine que j'obtins de visiter tranquillement le temple de Serapis.

— Vous avouerez du moins, interrompit Flavie qui venait d'entrer dans ce temple, que ces colonnes sont restées admirables, la beauté de leur marbre semble à peine flétrie parle temps. Ahî monsieur, pourquoi chercher à nous désenchanter sur des lieux si remplis de grands souvenirs ; grâce pour nos illusions, c'est le bonheur de la jeunesse.

— Vous avez raison, je suis un indigne coupable, et pour tâcher d'obtenir mon pardon , permettez-moi , aimable Flavie, de vous offrir mon bras afin de vous aider à gravir cette longue montagne qui nous conduit à l'amphithéâtre ; en passant , jetez un coup-d'œil à gauche sur ce terrain couvert de ceps chargés de raisin, là fut une des villas de Cicéron; à quelques pas voyez les débris du temple de Minerve. Je ne crois pas bien utile, mesdames,

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