‹ MelchiorChapitre 4 sur 4 · DEMAIN · texte numérisé non relu

DEMAIN

— Vous ne manquâtes pas à ce nouveau rendez-vous.

— J'y manquai, au contraire. Nous autres França's, nous sommes faits ainsi, cequ'on nous refuse est toujours ce qai nous tente, et la facilité du succès en diminue tout le prix. J'évitai môme de revenir à cette promenade, quolqu elle soit la plus magique, la plus fréquentée de Naples. Je pouvais, si je l'avais voulu, découvrir facilement le nom de ma conquête; mais à cette époque j'étais presque un enfant, et mes idées, exagérées sur l'honneur des femmes, me faisaient considérer comme une indiscrétion le moindre mot qui aurait pu faire deviner mon secret; secret qui, du reste, m'intéressait peu. D'ailleurs, un de mes amis me proposa de venir avec lui à l\ome, et je

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partis emportant, je l'avoue, une triste opinion des femmes de ce pays.

— Monsieur le comte, s'écria un Napolitain, défendez- vous les conjectures?

— Je ne défends rien, messieurs, j'ai trente ans passés, et je suis devenu assez sage pour ne plus attacher la moindre importance à l'amour ; aussi n'en serai-jc que plus difficile à marier, car, je ne couvrirai jamais de mon nom les erreurs d'une femme.

Mclchior mordit ses lèvres jusqu'au sang, et le baron craignant qu'il ne supposât une personnalité dans les paroles du comte, changeade nouveau laconvcrsation, fil apporter du punch, des cigares, et proposa une partie. Mais, loin d'engager îv'elchior à y prendre part, il lui rappela l'importaiice de sa visite à la duchesse qui l'altcndail sans doute.

Blclchior était peut-être dans la situation la plus favorable où il se fut trouvé depuis long-temps; sa tète, échauffée par l'orgie dont il sortait , Tétait encore plus par l'envie et l'humeur que lui inspirait le comte : il se disait qu'il ne devait son élégance aristocratique, cette distinction qui donne tant d'assurance dans le monde , qu'à une position assise sur la richesse ; il se disait qu'il voulait absolument marcher son égal et mcme le surpasser. Ce-

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pendant, au milieu de celte fièvre d'ambition, s'élevait d'amcres pensées sur le mariage qu'il allait conclure , et ces mots : un homme d'hojineur ne doit jamais couvrir de son nom les erreurs d'une femme , semblaient vibrer encore à son oreille ; mais ils blessaient plus sa vanité que sa délicatesse , et au point où il était arrivé , quel autre parti prendre ? s'il n'épousait pas madame de Sassaro il était perdu.

Ainsi , passant tour-à-tour du désir de de* venir riche à la crainte de la honte, Mclchior arriva chez la duchesse , irrité , exalté, et plus indécis que jamais ; la duchesse ne le reçut pas, sœur Rosalia était près d'elle et avait exigé que cette journée fut donnée à la réflexion et aux pratiques superstitieuses. Cet obstacle révolta Mclchior, plus il avait fait d'efforts pour se préparer à cette démarche, plus il se sentait irrité de la voir inutile, et il allait sortir hors de lui du palais Sassaro, quand il remarqua de la lumière aux fenêtres de Pappartement de Flavie.

La cour était solitaire , personne ne pouvait l'apercevoir , et sans réfléchir un instant , il se décida à lui parler. En montant l'escalier , déjà animé par les heures qu'il venait de passer au sein de l'orgie , il s'exalta encore de l'amour qu'il croyait ressentir pour Flavie , sans

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être arrêté par les suites graves que pou vait peutêtre avoir sa démarche ; ne possédant point un de ces cœurs généreux qui effrayent à la pensée du mal qu'ils peuvent faire à un autre, Melchior céda au désir qui venait de naître chez lui, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire.

L'appartement de Flavie donnait sur une petite terrasse couverte de fleurs. C'était sur cette terrasse où elle passait ses soirées quand elle pouvait se dispenser de rester près de la duchesse ; elle y jouissait de ces belles nuits de Naplcs qui calment l'aridité et la chaleur accablante de ses journées; de là elle planait sur ces coteaux d'émeraude qui encadrent Naples et servent , pour ainsi dire , de draperie à cette cité inégale et monstrueuse. Le ciel semblait un manteau d'azur brodé de diamans , les lucioles , voltigeant sur les arbres et le long des murailles mousseuses des C'fl5«>io, formaient une illumination féerique dont les yeux ne pouvaient se détacher. Des nombreux couvens qni s'élèvent dans tons les quartiers de la ville; vibraient le tintement des cloches , et cette harmonie , triste et monotone , était comme l'accompagnement d'une mélancolie que Flavie n'essayait point de surmonter , tant elle y trouvait de charmes. Sa tête reposait sur un de

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ses bras posé sur l'appui de marbre qui ceignait la terrasse ; elle rêvait , si ce n'est sans tristesse, du moins sans amertume. Souvent elle regardait la voûlc azurée où la pensée de l'homme a placé Dieu comme le seul palais digne de son immensité , et sa croyance religieuse et profonde s'élevait en ce moment vers le maître du monde avec une foi consolante.

Depuis long-îemps Fiavie ne s'était sentie aussi calme et depuislong-temps aussi le souvenir de Melchior ne lui avait causé aussi peu d'agiLation; non qu'elle fut guérie de son amour , mais elle venait de prier avec tant de ferveur pour qu'il perdit de sa dangereuse violence , pour aimer Uaphael comme il méritait de l'être, qu"'elle entrevoyait le bonheur que donne le coulcnîcment de soi-même.

]\ïelchîor avait traversé l'appartement avec précaution et depuis quelques momens il la contemplait sans qu'elle l'eut aperçu ; elle ne tourna la tête qu'à son nom qu'elle entendit prononcer avec un accent passionné qui bouleversa son âme si tranquille un moment auparavant.

— Oh! que voulez-vous? s'écria-t-elle se levant avec cifroi, Melchior, qui vous amène ici?

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— D''où vous vient cet éloiiiiemcnt , cette terreur, dit Melchior en lui prenant la main, est- il donc si éloigné le temps où vous avez fui avec moi, où vous vous êtes fait mon seul appui.

— Oh! alors, dit-elle, c'est que vous étiez, malade, malheureux.

Si elle avait dit toute sa pensée , elle eut ajouté :

Alors je ne croyais vous aimer que comme un parent, que comme un frère.

— A-insi doue , reprit-il amèrement , vous ne ressentiez que de la pitié pour moi.

Elle relira sa main et répondit avec fermeté: — Mon cousin, dans toutes les circonstances, partout , et quand vous aurez besoin des preuves de mon dévoùment, elles ne vous manqueront pas , mais dans ce moment je crains que votre présence, à cette heure avancée...

— N'êtesvous pas ma sœur aux yeux de tous.

— J'ai dû me taire pour votre intérêt, mais n'avez-vous pas pensé, mon cousin, à ce qu'il doit m'en coûter de me rendre complice d'une pareille fraude.

— Vous êtes sévère, Fiavie, il fut un temps où vous vous êtes montrée plus indulgente pour mes erreurs.

— Je ne pouvais ni les comprendre ni les blâmer , Melchior , aujourd'hui vous êtes heureux, et de toutes manières mon rôle doit être fini. De grâce, retirez-vous, la duchesse ignore sans doute cette entrevue, elle lui déplairait, j'en suis certaine, et si elle venait à être connue, elle nuirait à ma réputation quand on découvrira que je ne suis pas liée à vous par le titre que vous m'avez forcée d'accepter.

— Vous n^avez pas été arrêtée par de telles considérations quand vous m'avez suivi.

— Je ne connaissais pas le monde alors, reprit Flavic avec un profond sentiment de tristesse , il m'a suffi d'y vivre quelques mois, pour savoir avec quelle sévérité on juge celle qui n'a ni rang, ni fortune.

— Ah ! s'écria Melchior, vous ne dites pas votre pensée tout entière, c'est le jugement d'un seul que vous redoutez. Vous aimez Raphaël; n'est-ce pas, vous l'aimez, et depuis que cet amour est entré dans votre âme, tous les autres sentimens s'y sont affaiblis , éteints même. Cependant, avantque je vous obéisse, que je m'éloigne, écoulez-moi, Flavic; moi aussi je vous aime.

Elle tressaillit et retomba sur le siège qu'elle avait quitté.

— Oui je vous aime, répéta-t-il en l'cnvc-

loppant de son souffle et de ses regards, longtemps je ne vous ai considérée que comme un enfant, je n'avais point sondé mon cœur, mais aujourd'hui je ne puis plus me tromper, ce que j'éprouve, c'est une passion qui fera le désespoir et le tourment de ma vie.

Entraîné par la légèreté et l'impressionabilité de son caractère, et dans ce moment sous la puissance d'un sentiment qu'il croyait aussi profond que réel, Blelchior se livra à toute l'ardeur d'une exaltation qui le trompait luimême et prétait un grand charme à ses paroles. Hélas! il ne fallait pas tant d'efforts pour rouvrir une plaie saignante, pour faire renaître l'amour et sa faiblesse dans l'âme d'une enfant cjui ne luttait pas depuis bien des jours avec succès contre une tendresse qu'elle essayait d'éteindre plutôt parce qu'elle ne la croyait pas partagée, que parce qu'elle pouvait faire son malheur.

Cependant Flavie se rappelant les engagemens de Mclchior, et l'encouragement qu'elle avait donné à Raphaël, ne répondit que par des larmes et voulut le fuir.

— Oh ! reste-là, s'écria Melchior en la retenant, écoute-moi, par pitié; si tu savais ce que je souffre, au moins une fois, laisse-moi te le dire.

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— Mon cousin, balbutia Fia vie d'une voix brisée, ne me parlez point ainsi, vous ne le pouvez, vous ne le devez point , pas plus que je ne dois vous entendre.

— Qui essayerait de t' arracher à moi, ditMelchior en l'entourant de ses bras, Raphaël n'est point ton maître encore.

Et il la fascinait de ses regards remplis d'une ardeur si entraînante et si persuasive, que la pauvre jeune lîlle l'écouta.

Alors il continua d'ébranler cette âme aimante par ces expressions qui subjuguent et enivrent; il devint presquesublimedepassion.

— Ilélas ! dit-elle, il fut une époque où tes paroles m'eussent don né tanlde bonheur qu'aucune créature de ce monde ne m'eut paru digne d'envie.

— Tu m'as aimé et tu ne m''aimerais plus ! s'écria- t-il avec un élan de joie, c'est impossible, tu te calomnies, Flavie; n'essaie point de lutter contre ta destinée, tu m'aimais déjà quand tu n'étais qu'une enfant ; et quand ton sang coula pour moi, ajouta-t-il en collant ses lèvres sur la cicatrice du bras de Flavie, c'était l'amour qui te rendait déjà si forte et si dévoué. Qui pourrait nous désunir aujourdMiui , quand je le jure de te consacrer ma vie.

— Ta vie, murmura-t-cllc tristement, elle ne t'appartient plus.

— Je romprai tout, je ne vivrai que pour toi.

— Oh! laisse -moi, dit -elle d'une voix éteinte, cet amour que tu as trop deviné me ferait tout supporter, tout souffrir excepté ton malheur.

— Que parlcs-îu de malheur si tu me rends le plus heureux des hommes , sûr de ton iimour, je résisterai aux coups du sort, nous lutterons ensemble ; n'essaie point de me résister, tu es mon bien, ta tendresse est le seul héritage que m'ait laissé ma mère; as-tu donc oublié qu'elle t'a conjuré, qu'elle t'a ordonné de ne jamais ni'abandonner, et ne le lui as-tu pas promis?

— N'abuse point de ton pou voir, balbutia Fiavie, en cherchantàse soustraire à sa séduction, je t'aime, je t'aimerai toujours, et à présent que je te l'ai avoué, je n'unirai ma destinée à celle de personne. Accepte le sort brillant auquel tu as déjà tant sacrifié ! je ne serai pas malheureuse, ne le crains pas, ne m'as-tu pas dit que tu n'avais jamais aimé que moi.

A ces paroles si tendres auxquelles la vérité et la pureté primitive de l'âme prêtait tant de charmes, Melchiorne contint plus la violence de ses passions. Au-dessus des remparts de

Saint-Elme , la cloche du couvent de Saint- Marlin sonna gravement l'heure des matines, un cri étouffé sous mille baisers s'y mêla, les anges du ciel se voilèrent la face, une de leurs sœurs venait de perdre sa belle couronne d'innocence.

La duchesse de Sassaro n'était, comme nous Tavonsdit, niune personne d'un espriléclairé, ni un de ces caractères qui comprennent les sentimcns élevés et les délicalessesqui rendent les femmes si généralement supérieures dans les relations du cœur. Accoutumée à ne voir dans un amant que le premier esclave de ses volontés, qu'un adulateur aveugle de sa personne, le caractère de Melchior haut, emporté et très vaniteux, choquait si souvent le sien, qu'elle n'eut point tardé à s'en lasser s'il ne lui eut inspiré un de ces caprices exaltés,

serrblables à beaucoup de ceux qu'elle avait déjà ressentis, mais qu'elle croyait le plus violent de tous ; car les émotions présentes nous semblent toujours les plus profondes , les plus irrésistibles.

Blcîchior, poussé par les conseils du baron , et très fortement soutenu dans une retenue respectueuse par son manque absolu de goùtpoui la duchesse, lui avait parié d'union éternelle du moment qu'il avaH obtenu l'aveu de sa ten- ^"csse. Il est difficile à une femme, quelque dépravée qu'elle soit, d'offrir la première, la facilité d'une intimité libre quand on ne parait aspirer qu'à un lien sérieux ; et à demi vaincue par son goût pour Melchior et par la passion qu'il affectait, la duchesse s'était trouvée engagée à l'épouser sans avoir bien réfléchi aux suites de cette démarche. La haute opinion que madame de Sassaro avait d'ellemême , ne lui laissait pas supposer que le désir de conquérir une fortune et une j)osition brillante put engager Melchior à feindre ; comme toutes les personnes d'un caractère faible et orgueilleux, elle avait été facile à tromper et le baron n'avait pas peu contribué à fortifier cette opinion.

Melchior avait tellement l'habitude du luxe et des grandes manières, M. de Vellcrdi avait

parléavec tant d'aplomb à la duchesse de la fortune dans laquelle son ami était au moment de rentrer , qu'il ne vînt pas un instant à l'idée de Clorinde que Melchior voulut ou put la tromper, car les femmes qui n'ont point de sensibilité sont les plus facilement dominées. Jamais un homme aussi remarquable c£ue Melchior ne s'était occupé de la duchesse ; son amabilité , la chaleur et la grâce de ses expressions , quand il avait un but qui flatlait sa vanité , le rendit facilement le maître d'une femme qui n'avait ni assez de bon sens, ni assez de grandeur d'âme pour démêler, au milieu des éloges exagérés dont elle était avide, si elle était sincèrement aimée.

Il est donc à croire que la duchesse eut été entraînée à rendre Melchior maître de sa main et de sa fortune si, comme de coutume, il ne se fut laissé dominer par l'entraînement qui le subjuguait dans le moment.

Ainsi que la duchesse, Blclchior était un de ces caractères faibles et impérieux à la fois, qui n'ont point assez de fermeté pour suivre long-lcmps le môme projet. L'orgueil de la duchesse avait commencé à blesser le sien , et la nécessité de se soumellrc à une au!re vo'onté que la sienne, n'étant soutenue par aucune passion, l'himieur et ledégoûl s'étaient

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déjà peu à peu emparés de lui quand l'amour de Raphaël pour Flavie vint lui persuader que lui aussi en ressentait pour elle.

Dès ce moment il cessa peu à peu de montrer à madame de Sassaro cette tendresse soumise qu'il avait pu feindre jusque-là . Irrité, mécontent , il ne s'apercevait pas qu'il déviait du but qu'il avait tant de raisons d'atteindre, et ses efforts, chaque jour plus maladroits, diminuèrent le charme de ses manières et l'empire qu'il avait su prendre.

Si la duchesse avait eu le moindre soupçon que Flavie ne fut pas la sœur de Melchior , elle eut tout deviné, mais la fable qu'il avait adroitement arrangée, que Flavie n'était entrée chez elle que pour servir la passion qu'il avait conçue le jour où il avait arrêté ses chevaux, avait trop flatté l'orgueil de madame de Sassaro pour qu'elle eut le moindre doute. Le mariage de Flavie et de Raphaël décidé, lui donnant aussi l'assurance qu''elle serait promplement débarrassée d'une jeune fille qui lui déplaisait chaque jour davantage, l'empêchèrent de s'appesantir sur les manières extraordinaires de Melchior avec Flavie.

Le baron de Vellcrdy s'était adroitement rendu son confident , il plaisait à Clorindc parce qu'il la flattait et savait plier son esprit

à toute la petitesse du sien. Il l'avait assuré, comme nous l'avons dit , que Melchior était au moment de recouvrer une partie de sa fortune; les papiers qu'il avait remis à son homme d'affaires de la duchesse prouvaient qu'il était noble et titré ; elle resta donc quelque temps sans s'offenser d'une manière irrémédiable de la froideur de Melchior. Mais peu à peu cette froideur la gagna, elle devînt moins indulgente à chaque nouvelle querelle; l'ennui la ressaisit de nouveau, et la faiblesse de son caractère rendit facile à la monaca de reprendre son empire.

En femme habile, sœur Rosalia s'était éloignée sans reproches, sans murmures, et Gennarino, loin d'accepter, comme ses prédécesseurs, aucune générosité de la duchesse, s'était retiré au désespoir. C'était le seul homme de ceux qu'elle avait si facilement rejeté qui l'eut réellement aimée; et quand INIelchior faisait de vains efforts pour lui persuader qu'il ressentait une violente passion, une sorte d''instinct que son orgueil cherchait vainement à repousser, l'avertissait depuis qu'il la trompait; quelques jours quand elle rencontra la monaca sous la grotte de Pausilippe, aussi elle se sentit ramenée au besoin de parler à cœur ouvert de ce qui se passait dans son ame, des craintes

supersticuscss'y mélaieut, ctClorinde rentrée chez elle appelait de tous ses vœux son ancienne et insidieuse confidente, quand celleci parut.

— Ainsi, dit sœur Pxosalia, après qu'elle eut arraché peu-à-peu à madame de Sassaro, les secrets de sa vanité blessée, ainsi, sans tenir compte de mes avis , vous vous êtes abandonnée à un intrigant qui ne vise qu'à votre fortune. Il vous a fait tout oublier. Je ne vous parle point du désespoir d'un malheureux jeune homme que, contre ma rolojité, vous avez élevé jusqu'à vous pour le rejeter sans un mot de consolation ; quoique son amour fut une faute , il ne le feignait pas du moins, et jamais il n'a eu l'audace de former des projets qui pouvaient nuire à votre considération.

— Melchior a un nom, un titre ?

— En supposant que cela soit vrai, reprit la monaca, qui vous assure de la réalité de sa fortune. J'en suis certaine, c'est un mendiant que vous allez enrichir, et qui une fois votre maître , vous fera payer cher votre confiance, je viens pour la dernière fois essayer de vous désabuser ; si vous rejetez mes conseils , vous ne me reverrez jamais , et notre saint patron vous punira de les avoir méprisés.

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La figure de la rnoriaca, était armée d'une sévérité plus effrayante encore que de coutume. Demain, ajouta-t-elle cependant avec plus de douceur, nous irons, si vous y consentez , demander au sang du grand martyr les lumières nécessaires pour vous guider.

En effet , la duchesse fut comme nous l'avons vu, assister à la pasquinade delaliquéfaction , et quand Melchior se présenta , elle refusa de le recevoir. Cependant , la crainte de se voir abandonnée sans distraction à la seule société de la monaca , peut-être aussi un reste de goût pour Melchior, lui fit ajouter qu'elle le verrait le soir. Mais sœur Kosalia était trop adroite pour abandonner long-temps une femme dont elle connaissait le peu d'énergie, et elle revint bientôt reprendre son poste.

Aussi , quand Melchior se présenta de nouveau , il ne fut pas plus admis que le matin.

Cependant , à peine eut-elle donné cet ordre , que la duchesse éprouva comme une révolte de la contrainte à laquelle on la soumettait, et long-temps sœur Rosalia fut inhabile à la distraire ; enfin , elle y parvint en lui peignant le désespoir de Gennarino.

— Je le verrai , dit la duchesse , à demi entraînée , mais plus tard , je ne puis rompre sans explication avec le marquis.

— Oh ! je ne doute point , s'ccria sœur l\osalia avec ironie qu'il ne vous persuade de son amour. Mais tremblez si vous l'écoutez.

En proie à une agitation nerveuse , tourmentée plus que subjuguée, la duchesse se taisait , et l'humeur qu'elle ne pouvait cacher allait prouver à la monaca , qu'elle manquait son but en le dépassant , quand assise contre un balcon elle poussa une exclamation d'étonncment.

— Melchior ! Melchior ! s'écria-t-ellc.

— Quoi ? à cette heure, sans crainte de vous compromettre, cet homme ose revenir ici?

— Paix! dit Glorinde d'une voix étouffée, regardez, il vient d'aller jusqu'au portonc qui est fermé, il traverse la cour ; il prend l'escalier qui mène chez sa sœur, que va-t-il y faire avec celte apparence de mystère?

— Chez sa sœur? dites chez sa maîtresse, cette fille n'est point sa sœur.

— Que soupçonnez- vous? balbutia la duchesse , se levant avec fureur.

— Je ne soupçonne plus , je suis sûre. Cette fille n'est point sa sœur, je vous le répète, et vous éles victime d'une intrigue odieuse.

— Il est vrai ! reprit la duchesse avec une sombre colère, leur air parfois embarrassé, leur réserve affectée , le changement marqué de

Melchior, depuis que ce jeune Raphaël a demandé la main de Flavie, tout cela m'a souvent inspiré , non des soupçons , mais de la surprise. Vous avez raison, sœur Rosalia, c'est sa maîtresse que cet homme a fait entrer ici. Mais je me vengerai; je me vengerai à l'instant même.

— Point d'éclat ! ma fille, dit la religieuse l'arrêtant avec une fausse douceur; attendez, refléchissez.

— Pas un instant, je veux leur parler et s'il est vrai...

— Et quelle preuve obtiendrez-vous de leur jcrime; cette visite même, à une pareille heure peut se justifier, si cet homme soutient que cette fille est sa sœur...

— N'importe; il faut que je les voie, cria la duchesse en ouvrant la porte qui donnait sur l'escalier qui conduisait chez Flavie.

— Quoique je vous blâme, je vous suis, prononça sœur Rosalia avec une humilité affectée ; qui sait si mes faibles lumières ne vous aideront pas. Ma fille, de la modération, je vous en conjure.

Mais la duchesse n'écoutait même pas, et arrivée à la porte de Flavie , elle frappa violemment; on ne lui répondit pas d'abord, elle s'écria alors d'une voix impérieuse :

— Ouvrez, Fiavie, il faut que je vous parle. La porte s'ouvrit.

— Encore levée à celle heure , dit la duchesse en jetant un regard inquisiteur autour de rapparteincnt; quelle occupation siagréablc vous empoche de prendre du repos.

— Madame , répondit* Fiavie tremblante , je me croyais libre...

— Libre de me tromper, de prendre ma maison pour le lieu de vos...

— Arrêtez , madame ; dit Melchior en s'avançant du fond de la terrasse, quel droit avezvous de trouver mauvais la visite que je puis faire à...

Le souvenir de ce qui venait de se passer, l'empêcha sans doute d'achever.

— Monsieur, reprit la duchesse, je ne pourrais que m'étonner de votre visite faite à une telle heure et avec un tel mystère, peut-être même à une sœur; mais , si mademoiselle ne l'était pas, si ce n'était qu'une vile...

— Prenez y garde , s'écria Melchior d'une voix tonnante; prenez-y garde madame, il est des outrages qu'on ne peut supporter.

— Peut-êlre ai-je îort, murmura la duchesse qui se sentait de nouveau subjuguée parla présence de Melchior, mais si vous m'aviez trom-

pée tous deux, à quelle vengeance ne devriezvous pas vous attendre.

— D'où vous viennent de tels soupçons, reprit Melchior, d'une voix basse, tant le mensonge abat même le caractère le plus orgueilleux, et pourquoi une telle enquête.

— Elle peut finir à l'instant même, dit sœur Rosalia en s'avançant f^ravement; jeune fille croyez-vous en Dieu ?

— Si j'y crois, s'écria Flavie, en joignant les mains, j'y crois comme en mon plus sûr consolateur; si je suis coupable, c'est à lui que j'en demande pardon.

— Eh bien! continua lamonaca, approchant son chapelet des lèvres de Flavie, jurez sur ce crucifix de dire la vérité.

La pauvre enfant regarda Melchior et recula avec terreur.

— Jurez, répéta sœur Rosalia en lui prenant le bras, et la jetant à genoux; jurez. Dieu vous écoule; cet homme est-il votre frère?

— Oh! 31elcliior, s'écrîa Flavie, je ne puis

mentir sur celle imnge.

— Vous êtes digne de pardon, reprit la monaca triomphante, puisque vous n''avez pas voulu commellrc un sacrilège.

— Sortez de ma maison, s''écria la duchesse exaspérée ; sortez de ma msison que vous avez

souillée ; je ne souffrirai pas que vous y demeuriez une heure de plus.

— Viens , Flavie , dit Melchior , à qui le moment présent et la hauteur de la duchesse faisaient oublier le danger et Tembarras de sa position. Viens , et pardonne-moi de t'avoir exposé à la dureté de cette femme , qui n'est pas digne de respirer le même air que toi.

— Contenez-vous, ma fille, dit sœur Rosalia à la duchesse ; rentrez dans votre appartement , je me charge de veiller à ce que vos ordres soient respectés.

Melchior, jetant un regard de mépris à la duchesse, s'empara du bras de Flavie, et précédé de la monaca , ils arrivèrent au porlone qu'elle ordonna d'ouvrir, et qui se referma sur eux avec fracas,

— Basilico , dit sœur Rosalia, je vous recommande de veiller à ce que personne ne parvienne près de son excellence sans m'avoir d'abord parlé.

— Vous serez obéie, répondit le garde portone avec humilité , et je serais bien heureux de recevoir voire bénédiction.

— Je vous la donne , Basilico ; je vous la donne, parce que vous èlcs un liomme pieux et iidèîc à vos devoirs. Je parlerai en votre

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faveur à son excellence , pour qu'elle daigne s''occuper du sort de vos enfans ; mais souvenez-vous qu'il faut suivre mes ordres, et que c'est au nom de notre saint patron que je vous le demande.

Le jour qui éclaire tanl de malheurs, le jour qui voit accomplir et déjouer tant de projets, le jour qui ne se lève souvent que pour voir former des espérances que le soir vient détruire, le jour élait déjà avancé quand Melchior sortit du sommeil lourd et agité dans lequelilétait tombé. i\cntré au milieu de la nuit, il avait établi Flavie dans la pièce la plus reculée de son appartement, et quand il eut ouvert ses yeux plus fatigués que reposés par un sommeil pénible, il retrouva peu à peu, avec terreur, le souvenir de ce qui s''élait passé et de sa véritable position.

S'il eut aimé Flavie comme elle méritait de l'être , son premier mouvement eût été au bonheur qu'il lui avait dû, à la reconnaissance de l'amour dévoué qui l'avait rendue faible. Mais la passion passagère qui avait anime Melchior, qui lui avait prêté tant d'adresse et d'éloquence pour séduire un enfant sans défense, cette pass'on n'était point le premier sentiment qui roceupif. Si une main habile eut pu même sonder dans ce moment le cœur de Melchior , elle n'y eût découvert que de l'irritation centre lui-même, et une plus forte contre sa victime.

H n'en était peut-être pas encore arrivé à reprocher à Flavie de Faimer ; mais avec son caractère peu généreux et instinctivement égoïste , il mesurait déjà avec amertume les malheurs dont cet amour était cause. Incapable de prendre un parti, de se décider seul, et depuis qu'il le connaissait accoutumé à consulter le baron, à le regarder comme un guide sûr, la première question que fit Melchior fut de s'informer si M. deVellerdy s'était présenté , et s'il devait revenir.

La réponse que lui fit son valet de chambre rétonna; M, deVellerdy, ordinairement si ma tinal et si exact, n'avait point paru, et cependant combien ne dcva't-il pas être empressé

de connaître ie résultat de la visite qu'il devait supposer que Melchior avait rendu la veille à la duchesse ; c'était aussi ce jour mèmec|u'il fallait faire honneur à la signature de madame de Sassaro. Le baron en connaissait l'importance; il l'avait encore rappelé à Melchior en le quittant : que signifiait donc une absence si inusitée, si extraordinaire dans cette circonstance ?

Incapable de commander à son impatience et à son agitation, Melchior monta dans sa calèche pour se rendre chez le baron, et sortit sans avoir vu Flavie. Les rues de Naples étaient encombrées de voilures ; le soleil, déjà moins brûlant en automne , permettait de commencer les promenades du matin, et Tolède, où demeurait le baron, ruisselait joyeux de peuple et de beau monde.

Sous l'impression inquiè'e qui l'agitait , Melchior détourna les yeux avec irritation de l'air de fête c{ui régnait sur tous les visages , celte joie lui semblait une insulte opposée à l'anxiété dévorante dont il était accablé, il lui semblait aussi que les personnes avec lesquelles il avait eu quelques relations , et que le hasard lui faisait rencontrer , le regardaient avec moquerie , avec dédain , ou qu'elles détournaient la tcte pour ne pas répondre à son

salut. Sa susceptibilité ordiuairc , augmentée de celte pensée , prêtait à sa jfigureune expression sombre qu'il ne pouvait réprimer, et ce fut dans cette disposition de colère cju'il arriva chez le baron , décidé à ne pas souffrir de re proches s'il se permettait de lui en faire, mais très embarrassé de la manière dont il lui apprendrait sa rupture avec la duchesse.

Le baron n'était pas chez lui , et on apprit à Melchior cju'il venait de partir pour aller passer plusieurs jours àCastella-Mare.

— Plusieurs jours à Castella-Mare ! répéta Melchior, ce cjue vous dites est impossible.

— Si possible , monsieur, reprit le domestique, que je pars ce soir pour le rejoindre, il n'y avait point de places pour moi sur le w^ûrtch de M. le comte Dorsain , qui a deux domestiques avec lui sans compter son cocher.

— C'est avec le comte Dorsain , que votre maître est ailé à Castella-Mare? Il y doit rester plusieurs jours , et il ne vous a pas laissé de lettres pour moi?

— Uien, monsieur, absolument rien; mais je me rappelle qu'il est venu ce matin de très bonne heure une personne pour affaires , et monsieurle baron en le reconduisant lui a dit: Vous vous présenterez chez monsieur le marquis de Palma Nova à Santa Lueia.

Melchior demeura anéanti, il ne pouvait se le dissimuler, le baron l'abandonnait à tout le danger qui pouvait résulter du manque de paiement du billet dont il avait partagé l'argent, s'étant môme en sus, remboursé des avances qu'il avait faites à Melchior. Cependant pour se conduire ainsi, il fallait que le baron fut instruit de ce qui s'était passé au palais Sassaro : comment et par qui pouvait-il l'être?

— Monsieur veut peut-être rester pour voir passer la procession, ajoulaledomestique en remarquant que Melchior demeurait immobile sur un fauteuil, il fera bien, c''estune superbe cérémonie, d'ailleurs les voitures ne peuvent plus circuler avant deux heures d'ici;

Melchior fit signe que oui, il se sentait incapable de prendre une résolution, il sentait également une répugnance et une crainte extrême à rentrer chez lui , il s'abandonna au découragement et à l'inertie, comme il était dans son caractère de le faire quand son orgueil n'avait point de témoins.

Il fut donc obligé, pour cacher son trouble et son anxiété, de paraître regarder du balcon la longue procession qui descendait de Tolède dont les croisées étaient chargées de monde.

Dans toute autre circonstance, il eut remarqué avec curiosité l'assemblage bizarre qu'elles présentaient ; à côté de jeunes filles rieuses el parées se voyaient des capucins et des moines de tous les ordres, dont les figures rubicondes attestaient la vie oisive. Plusieurs, la tète couverte du large feutre blanc des Dominicains, nclesoulevèrentmême pas quand la procession défila; ils riaient, ils causaient sans jeter un regard sur le saint sacrement que le clergé portait au son d'une musique militaire ; la cour suivait gravement , et cette cérémonie n'inspirait pas plus de respect à ceux qui en faisaient partie qu'à ceux qui la regardaient. Enfin la foule s'élant lentement écoulée, Melchior put partir. Mais qu'allait-il faire? Quand même les conseils de Flavie eussent pu lui être de quelques secours, oserait-il lui avouer l'action infamante qu'il avait commise. Puis cen'était pas seulement des consolations, des conseils qu'il fallait à Melchior, c'était de l'argent ; s'il ne payait pas, si on présentait le billet à madame de Sassaro, il ne pouvait douter qu'elle saisirait ce moyen de se venger, et qu'avant peu d'heures il ne fut signalé comme faussaire.

Cette affreuse certitude faisait tomber une sueur froide du front humilié de Melchior,

MELCmOR. 321

quand sa voilure traversait laStradadi Chiaja remplie de monde , lui qui eut voulu se cacher dans les entrailles de la terre , ou être frappé de mort à l'instant même ; son cœur s» remplit alors de haine et d'un mépris plus amer- pour ce qui n'était pas splendeur, richesse , et quand Flavie vint doucement se plaindre de ne pas l'avoir vu de la journée , il se sentit prêt à maudire l'innocente cause de son malheur.

Quoiqu'elle connut toute l'irritabilité du caractère deMelchior, elle lui supposait trop de noblesse, de générosité pour deviner ce qui se passait dans son âme; si elle avait passé les heures qui s'étaient écoulées, depuis qu'elle s'était donnée à lui , à regretter d'avoir perdu avec sa précieuse innocence le droit de s'estimer elle-même, sa candeur se reposait encore avec confiance dans l'amour de celui à qui elle avait tout sacrifié, et qu'elle croyait le seul qui n'eut pas le droit de la mépriser; cependant elle ne se sentait plus celte sécurité que l'innocence inspire , et Melchior était à la fois celui qu'elle aimait et qu'elle redoutait le plus au monde. Son regard n'osait pas chercher le sien , et elle sentait qu'un mot d'indifférence la blesserait au cœur. Timide et tremblante devant lui , I. 21

322 WELCHIOR.

après avoir exprimé ses inquiétudes sur sa longue absence, Flavie resta les yeux baissés vers la terre, elle attendait un mot de tendresse ; mais nul regard ne vint relever ce front courbé par une honte que l'amour de son séducteur pouvait seul excuser. •

Un profond soupir de Mcîchior ranima pourtant !e courage de Flavie , il souffrait , il avait besoin de consolations , elle reprenait son rôle , et s'approchant timidement elle saisit sa main qu'il n'osa retirer.

— Qu'as-tii , dit-elle. Oh! Melchîor , ne me désespère point par ce silence et celle froideur.

— Pourquoi m'avez- vous suivi ? je vous avais dit de ne point vous attacher à mon sort, répondit-il.

Et r insensé oubliait par combien de scrniens , par quelle séduction trompeuse , par quel coupable abus de son amour d'un instant, il l'avait perdue. Flavie laissa échapper de profonds sanglots.

— Allons! s'écria Mcîchior avec impatience , sera-ce donc ma vie maintenant ; ou des larmes ou des reproches. Les femmes n'ont jamais servi qu'à déranger l'existence des hommes. Qu'allez vous faire, Flavie, quels sont vos projets?

Il y avait dans celle inlerpellation qui séparait leurs destinées , une indififérence si froidement cruelle, qu'elle éveilla l'indignation dans rame noble et élevée de la jeune fille. Ses larmes se séchèrent , elle s'éloigna de quelques pas et dit avec dignité :

— Si c'est ma présence qui vous cause cette irritation , Melchior , si vous pouvez sans remords me faire une question qui semble m'annoncer que vous ne m'accorderez ni la réparation , ni la protection que vous me devez , ne craignez de ma part ni plaintes ni importunités.

— Que voulez-vous que je fasse. Souvenez-vous que je vous avais prié de ne pas vous attacher à moi.

— Vous avez raison, reprit-elle avec désespoir, vous m'avez perdue, froidement perdue, et Dieu seul peut vous punir

— Dieu, Dieu , interrompit-il , croyez- vous donc qu'il s'occupe de toutes les amourettes des hommes.

— Oh! taisez-vous, dit-elle, en joignant les mains , taisez-vous. S'il faut que je vous méprise, ne voyez- vous pas combien je me semblerai méprisable moi-même. Cessons, je vous en conjure, cette odieuse discussion; adieu .

Melchior, peut-être plus effrayé de l'abandon|où elle allait le laisser, que du sort déplorable yjqu'il lui avait fait, se leva, et dit avec quelque tendresse:

— Flavie , que vcux-tu faire ! ou vas tu?

— Vous fuir, ne vous revoir jamais. Je ne vous dirai point pour essayer de vous effrayer, ou vous inspirer de la pitié , que je me donnerai la mort ; car, plus heureuse que vous , je crois que Dieu aura pitié de moi. La vie est aussi une expiation , Melchior.

— Ecoule-moi , s'écria4-il , et pardonne. Dans le trouble où je suis , je ne sais que résoudre , et je t'offense sans réflexion. Tout m'abandonne , même le baron. Demain ma liberté sera menacée , et une prisoji , rinfamie

— Une prison ! une prison! répéta-t-ellc avec effroi. Oh! je ne peux plus le quitter maintenant; je veux, je dois partager ton sort , quel qu''il soit. Ou plutôt je le rends la liberté , je le rends tous les sermens que tu m'as fait. Epouse la duchesse , sois riche , sois heureux!

— Enfant ! crois-tu que toutes les femmes possèdent un cœur comme le tien. Va! si la duchesse m'a jamais aimé : elle me hait aujourd'hui , et clic me perdra

— Te perdre ! mais que peut-elle donc le faire? Pourquoi parles-tu de prison. De quel droit?...

— Ne me demande rien, tu ne me comprendrais pas.

— Je comprends que lu souffres , que îu es malheureux. Ah! ne me repousses point, ne me dis pas que la vie d'une femme est inutile, je suis prèle à donner la mienne pour toi,

— Tu ne sais pas , Flavie , que les hommes s'inquiètent peu de l'amour, lu ne sais pas qu'ils riraient du tien. C'est de l'argent qu'il leur faut, de l'argent, enlci'ds-lu, et je n'en ai pas.

— Do l'argent ! je travaillerai , je me jetterai aux pieds de ceux à qui tu dois, j'obtiendrai du temps.

— Je te dis que je suis perdu , déshonoré, flétri.

— Ami , il est toujours temps de réparer...

— iléparcr ! Demande aux hommes s*'ils donnent aux malheureux le temps même de se repentir. Je te dis que demain je serai en prison.

•sr- Oh ! fuyons , fuyons , s'écria-t-elle en se

326 31ELCHI0R.

jetant à genoux devant lui , plus tard tu t'acquitteras.

— Fuir, il n'est plus temps, la main de la justice va s'étendre sur moi. J'ai fait un faux, il sera connu.

Flavie cacha sa tète sur l'épaule de Melchior, et poussa un sourd gémissement.

— J'ai signé un faux , • répéta-t-il ; demain , demain on me traînera sur le banc des criminels.

— Oh! tais-toi, tais-toi, par pitié, ta mère l'entend.

— Ma mère ! continua-t-il avec une sombre colère, ma mère m'a perdu. Elle n'a point réprimé la fougue de mon caractère; elle a laissé croître mon orgueil au lieu de me crier sans cesse ; Mon fils ! c'est de l'or qu'il faut dans le monde , qu'importe que tu sois né d'un sang noble, on te méprisera si lu n'as pas de l'or.

— Melchior! murmura Flavie , M.Galeozzi ne te l'a-t-il pas dit bien des fois.

— Ne prononce pas le nom de cet homme impitoyable.

^ — Hélas! à quoi le servent les récrimina-' lions; le mal est fait, mais je ne puis croire qu'il soit irréparable. Laisse-moi aller parler au baron ; peut>ètrc,..

— Le iàclie est parti. Je te le répète , je suis déshonoré , abandonné ; mais je vois d'ici mon refuge.

Et il regardait la mer qui roulait à quelques pas de SCS fenêtres.

— Insensé ! dit Fiavie , tu ne connais que le suicide pour te sauver de la honte.

— De la misère! cria-t-il d'une voix ironique.

— Pauvre ami ! qui ne vois que deux partis dans la vie , la richesse ou la mort. Dis-le moi, as-tu jamais été parfaitement heureux au milieu de ces jouissances auxquelles tu as tant sacrifié ? l'or, dis-tu, est le mobile de tout. Combien d'êtres pourtant vivent dans la médiocrité et se réveillent chaque matin pour bénir Dieu qui ne leur a accordé que le nécessaire d'un jour. Vois dans tous ceux qui ont laissé à la postérité un nom honoré , s'il en est qui le doivent à la richesse ! Mais ne perdons point de temps, ajouta-t-elie en se relevant avec fermeté , le plus faible doit aujourd'hui se montrer le plus fort, il faut fuir, il faut avant tout sauver ta liberté.

— Eh comment.'' comment parvenir à me soustraire à la justice qui doit déjà veiller autour de moi? On nous découvrirait de suite.

328 MELCKIOR.

— Pars seul , rcprit-elic avec une incroyable fermeté. Ne crains rien pour moi, Dieu ne m'abandonnera pas , je crois en lui , moi.

— Quelle route prendre, sans papiers, sans or. Je te le dis , Flavic , il n'est aucune issue pour le malheureux.

— Il en faut trouver , prononca-t-clle avec courage : sortons sous le prclexlc d'une promenade ; qui sait, le hasard qui nous a déjà servi une fois

— Oh ! alors, interrompit-il avec angoisse, je n'étais coupable que d'erreurs.

— N'importe , tu te repens , n^cst-cc pas, et celui qui juge nos cœurs ne repoussera point nos prières ; adressons-nous à lui , Melchior, Vois cette voûte si bleue et si pure, seul palais digncd'un être immortel ; est-ce que celte vue ne te rend pas l'espérance? est-ce que tu ne sens pas que celui qui règne là est plus grand , plus puissant que les hommes ? Viens, suis moi , que lu sois sauvé et je ne redouterai rien.

Melchior se laissa entraîner et longea avec elle le quai qui conduit de Chiatamone à Pailla Réale. C'était l'heure où les voitures rentraient bruyammc3it de la promenade; des fenêtres ouvertes sortaient le son des instru- ITiens et des voix mélodieuses, les pêcl^eurj

WELCHIOR . 329

reliraicnl leurs barques sur le rivage, et le silence s'étendait peu-à-peu sur celle belle mer qui rend Naples si magnifique.

Fiavie et Mclchior entrèrent dans le jardin et s'enfoncèrent silencieusement sous le long berceau formé d'une triple rangée d'Yeuses qui longe le golfe. Ils marchaient lentement et sans bruit ; tout-à-coup Mclchior s'arrêta.

— Ecoule, dit-il à voix basse, écoute, je ne me trompe pas, ou vient de prononcer mon nom.

Ils s'approchèrent dVm banc de marbre où deux personnes étaient assises. L'une était Gennarino, l'autre portait l'habit d'un ordre religieux.

— Allons , figlio mio , disait celui-ci d'une voix doucereuse, calme-toi, raconte-moi avec détail tout ce que tu sais. Es-tu bien sûr ^ que ce baron de Vellerdi ait quitté Naples.

— Très sûr, mon père. Je n'ai eu besoin que de lui faire savoir que son ami avait élé honteusement chassé du palais Sassaro.

— Il ne vaut pas mieux que son complice.

— Mais du moins ne voulait-il pas épouser la duchesse. Je ne me sens pas de joie, je vais être vengé , car la personne qui a escompté la traite , n'est pas disposée à faire grâce à ce Tîîisérablc.

— Et s'il allait payer, un bel homme... ça trouve souvent des ressources.

— Quelle idée , interrompit Gennarino ; d'ailleurs quand il payerait, on prouverait toujours qu'il a fait un faux.

— Eh ! eh ! c'est bien la signature de la duchesse qu'on t'a vaonitèjîgliomîo. Es tu bien sûr qne ce ne soit pas elle qui ait donné cette traite, les femmes amoureuses...

— Gardez-vous de me parler ainsi , mon père, si vous ne voulez pas que je me mette en fureur et surtout ne me rappelez j=imais l'amour de Clorinda pour cet homme; il a soustrait celle signature , son affaire est claire; avec quel bonheur je le verrai revêtu de la casaque jaune des galériens, lui qui a été se pavaner au Carminé où ils sont renfermés.

— Tu l'as vu là, Gennarino?

— Je l'ai bien vu dans d'autres endroits; je trouvais un déchirant plaisir à les suivre quand ils allaient ensemble visiter les curiosités de la ville et des environs. Que de fois j'ai été tenté de lui arracher le cœur en remarquant avec quelle orgueilleuse fierté il s'étendait dans la voiture de son excellence. Un jour j étais caché derrière un des piliers de \ é^hç, del Carminé, après avoir fait

le connaisseur devant les tableaux, il fût visiter la place où Mazaniello commença sa révolte ; ensuite il entra dans le fort qui lui servit de prison, et je l'entendis s'ccrier que le lieu de la punition du conspirateur était bien voisin de celui de son court triomphe. Il ne se doutait pas, l'intrigant, que son châlimcnl à lui ne se ferait pas attendre non plus. INIais hélas! à quoi me servira sa punition si je ne retrouve pas l'amour de Cloriada.

— Il ne faut jamais désespérer avec les femmes, dit le capucin, tu retrouveras ton bonheur, y^o-Z^b mio, et j'espère que tu n'oublieras pas les prières que j'ai adressées à notre saint patron pour la réussite de tes projets.

— Faites mieux que de prier, mon père, surveillez.

— J'ai l'œil à tout, dit le frate d'une manière significative, et il entraîna Gennarino.

— Eh bien! balbutia Melchior d'une voix sourde, que puis-je faire ?

Flavie fut obligée de s'asseoir sur le banc que Gennarino et le capucin venaient de quitter, elle sentait que ses forces allaient l'abandonner. Cependant elle essaya de reprendre courage pour soutenir celui de Melchior.

— Plus les dangers t'environnent , plus tu

332 JMELCHIOR.

dois luller poiu- ne pas succomber : je le le répète, il faut fuir.

Comme elle prononçait ces paroles, le capucin revint s'asseoir au bout du banc; l'obscurité les avait empêché de s'apercevoir de son approche, un chapelet glissait entre ses doiots, il marmottait des prières; cependant, il était facile de remarquer qu'il suivait de l'œil tous les mouvemcns de Melchior et de Flavic et qu'il les écoulait.

— Allons-nous en, dit-elle en entraînant Melchior. nous verrons s'il va nous suivre, s'il nous a reconnus.

— En doutes-tu? Ah! je ne pourrai leur échapper.

Ils descendirent la grande allée par où ils gagnèrent le bord de la mer , la barque qui fait le trajet de la INIergeilina à Santa-Lucia, allait partir. Fiavic, qui pouvait à peine se soutenir, espérait par ce moyen dérober Melchior à l'espion qu'ils apercevaient encore sur leurs I races.

— Où allons-nous, demanda Melchior avec découragement , vous voyez bien que rien ne peut me délivrer de cet homme.

Eu ciTet, le capucin venait de s'asseoir à colé du batelier cl ne les perdait pas dç vue. La nuit était calme, et le Vésuve lau-

çait des jets de flamme qui se reflétaient dans les eaux du golfe , et jetaient une lueur rapide sur le château de l'OEiif; cette nuit était une des plus magnifiques que Flavic eut encore contemplée à Naples. Qu'elle eut été heureuse d'en jouir avec Melchior! mais quand môme il n'eût pas été entouré de dangers, l'àme sensible de Flavie eut éprouvé une triste déception , il n'était pas donné à celle de Melchior de compiendie sa sublime poésie.

Ils débarquèrent au bout de Sanla-Lucia entre les deux sources qui , si près l'une de l'autre donnent, l'une une eau sulfureuse et l'autre ferrugineuse , et au travers de la foule de tous rangs qui vient en boire , ils longèrent ce quai si animé par une population qui se pressait contre les étalages des marchands de poisson et de coquillages encadrés avec goût dans la mousse marine.

Flavie espéra qu'au milieu de cette foule, le capucin perdrait enfin leur trace, en efiet, ils ne le voyaient plus , mais quand Melchior abattu et découragé déclara qu'il ne voulait plus rien tenter pour se soustraire à son sort, qu''il succombait à la fatigue et voulait rentrer chez lui quoiqu'il put lui arriver, ils re-

trouvèrent le capucin appuyé contre le quai et semblant garder la porte de Melchior.

— Eh bien! Flavie, eh bien! quel espoir me reste-t-il maintenant ? oh! je suis perdu.

— Si tu reprenais courage, dit-elle doucement, il serait peut-être encore possible de te sauver. On ne peut cette nuit attenter à ta liberté et il me semble...

— Il vous semble, s'écria-t-il avec violence, vous ne connaissez rien aux affaires, Flavie. Ah! pourquoi ai-jeoffensé la duchesse! elle seule pourrait me soustraire au malheur; si j'allais me jeter à ses pieds, si je la conjurais...

Elle le regarda avec désespoir, caria découverte qu'elle faisait enfin du peu de dignité de son caractère lui causa la plus profonde, la plus amère douleur qu'elle eut encore ressentie. Jusqu'à ce moment elle s'était abusée sur cette âme faible el sans énergie; mais quand elle fut obligée de reconnaître sa bassesse, toutes ses inquiétudes no furent rien auprès de ridée affreuse d'avoir sacrifié sa vie à un homme qu'elle ne pouvait plus estimer.

— Ainsi donc, baron, dît le comte Dorsain envoyant la fumée de son cigare à la brise embaumée du soir et s'étendaiit commodément dans soa wurlch , ainsi donc ce malheureux Melchior est perdu et s'est entièrement déshonoré. Mais en conscience; n'avcz-vous pas sr.r le cœur de l'y avou- un peu aidé?

— iSioi ! du tout, du tout, s''écria le baron : Le hasard me le fait rencontrer , je devine qu'il est embarrassé de son sort , mon bon naturel m'entraîne ; il m'apprend qu'il a rendu un immense service à la duchesse de

Sassaro, qu'il la croit amoureuse de lui ; je trouve cela fort naturel et...

— Je sais toute cette histoire, interrompit le comte avec impatience, et en vérité ce n'aurait pas clé moi qui aurais empêché qu'il rétablit sa fortune aux dépens d'une femme que je méprise. Mais comment a-t-ii pu faire une action aussi indigne?

— Il est vrai qu'il a été un peu imprudent. Mais à propos de la duchesse, monsieur le comte, par quel motif avez-vous rompu le mariaf:;e que vous étiez su rie point de contracter.

— Oh! mes motifs vous paraîtraient bien pitoyables, dit le comte avec ironie. Miadame de Sassaro avait été recommandée à mon père, il la trouva belle , aimable , lui qui n'était pas obligé de l'épouser. C'était un riche parti, La duchesse ne me parut ni bien, ni mal, je déteste les querelles de famille , je n'avais point la folie de prétendre faire un mariage d'amour, mes affaires étaient un peu en désordre, je consentis.

— Celte résolution était fort sage, monsieur le comte.

— Je m'attendais à vo!re approbation , maisje crains de ne pas avoir l'honneur de la mériter long-temps; cependant, ce que j'ai

MELCHIOFx. 337

appris ici de la conduite de la duchesse, ce que vous m'en avez dit vous-même

— Moi ! moi ! j'ai parlé un peu légèrement et pour vous amuser, mais si vous aviez la moindre velléité de vous rapprocher d'elle...

— Je sais parfaitement que vous m'y aideriez, interrompit le comte souriant dédaigneusement, mais gardez votre bonne volonté, vous pouvez rencontrer d'un instant à l'autre quelque beau garçon qui aura besoin de s'enrichir. Quanta moi, je n'épouserais jamais la duchesse, lors même que je n'aurais ni un nom honorable, ni une fortune faite. Votre pénétration est en défaut, malin baron, comment n'avez-vous pas deviné... mais ne parlons de cette femme que pour que vous m'appreniez s'il ne serait point possible de l'engar ger à sauver Melchior.

— Impossible, mon cher comte, impossible. Elle lui pardonnera d'autant moins qu'il lui a fait jouer un rôle fort ridicule ; et puis celles qui n'ont pas de cœur ne savent point pardonner.

— Et c'est pour une telle femme qu'un homme de vingt- six ans subira durant des années une punition infamante, sera stigmatisé d'une tache qui ne s'effacera plus. Savez -vous que c'est horrible.

• — Oui, ee n'est pas gai, dit le baron en bâillant, mais que diable aussi, quand on veut se faire intrigant il faut être adroit, et j'en veux à Melchior de n'avoir pas su devenir le maître de ce beau casin. Voyez.... car nous voilà en face de celui de la duchesse.

— Je le connais , dit le comte avec gravité, c'est là où je montai un soir et d'où je descendis le mépris au cœur.

— Quoi ! vraiment , votre beauté si facile était la duchesse de Sassaro.

— J'en eus la preuve en comparant un billet qu'elle m'écrivit la veille de notre mariage, avec celui qui était attaché au bouquet qu'on m'avait jeté et que j'avais conservé.

—Eh bien ! s'écria monsieur de Vellerdy, il eût été moral de...

— Laissons cela, baron, en fait de moralité , je vous demande la permission de ne pas vous prendre pour juge. Revenons à ce malheureux jeune homme que sans doute tout le monde abandonne, même vous. Comment a-t-il été convaincu.

— Tout simplement, on lui a présenté le billet, il ne l'a point payé, la duchesse a déclaré que c'était bien sa signature, mais qu'elle ne l'avait jamais passée au marquis de Palma - Nova, il a été arrêté sur-le-champ,

MELCIIIOR. 339

conduit à la prison deNisita; une fois entre les mains de la justice, Taffaire aura son cours, il sera condamné bien certainement.

— Et si l'on payait , si l'on faisait des démarches...

— Se compromettre! interrompit le baron; mais, monsieur le comte, regardez donc la belle vue, comme le soleil couchant colore d'une teinte de rose la belle Caprée où Tibère...

— Trêve d'érudition, dit le comte en donnant à son cocher l'ordre de retourner, je vais vous ramener chez vous , je quitte Naples demain, j'ai une prière à vous faire, ou s'il le faut, un ordre à vous donner.

— Enchanté de pouvoir vous être agréable, mon cher comte.

— Eh bien ! oubliez que vous m'ayez connu et ne prononcez jamais mon nom.

Ces paroles dites avec fermeté étaient à peine achevées, que la calèche s'arrêtait àla porte de M. de Vellerdy.

— Le fat ! pensa le baron, il joue les grands sentimens parce qu'il est riche, mais s'il lui fallait renoncer à son luxe , les grands airs qu'il se donne feraient bientôt place à plus de modestie. Quelle belle mine aurait encore celui-là s'il n''avait point d'argent; avec

son orgueil insupportable. En vérité, le pauvre Melchior valait cent fois mieux et je regrette vraiment d'avoir été forcé de l'abandonner.

En se parlant ainsi et avec plus de désappointement qu'il ne voulait s'en avouer à luimême, le baron décachetait une lettre qu'il avait trouvé sur son bureau. Ou le prévenait que dans l'interrogatoire que Melchior avait subi, il avait déclaré que c'était à lui qu'il avait remis le billet, que c'était lui qui l'avait passé, et qu'il ignorait même le nom de la personne qui l'avait escompté,

— Je le nierai, se dit le baron , quelle preuve pourra-t-il en donner? Ah! j'entends mieux les affaires que cet étourneau, je suis surtout plus malin.

Gependanttout malin qu'il se crût, comme il avait déjà eu quelque déméléavec la justice, M-, de Vollerdy pensa sagement qu'il ferait bien de ne pas s'y exposer de nouveau ; et comme, par motif de prudence à lui connu, il avait toujours un passeport en règle , après avoir passé la nuit à faire ses préparatifs, le baron partit pour Uonic, d'où il se rendit à Civita-Vecchia; là, il prit le bateau à vapeur et se trouva, quatre jours après, enFrance.

Cette fuite laissa le malheureux Melchior

exposé seul à la rigueur des lois, sans protecteur , sans moyen de se défendre , enfermé dans la prison de Nisita avec des hommes que la société rejette de son sein. Son caractère sans énergie le livra d'abord au découragement et au désespoir ; la perspective de la punition qui allait lui être infligée, eut ébranlé une organisation plus forte que la sienne, elle fit pis chez lui , elle déracina le reste de vertus qui pouvaient vivre dans son âme , et loin de faire aucun retour salutaire sur le passé , son irritabilité hautaine se changea en une haine injuste contre le genre humain. Suivant son ancienne habitude il l'accusa de tous ses malheurs sans s'en prendre à lui-même. Il en vint à maudire jusqu''à l'innocent objet de son passager amour. Un cœur plus sensible n'eut point songé sans un déchirant regret au sort que ses pass ons lui avaient fait, mais au contraire, si Melchior s'en occupait, c'était pour se dire qu'elle était libre et que sans doute elle l'abandonnerait. Flavie était bien loin de former un tel projet. Après avoir vu arrêter Melchior, et rehaussé son propre courage pour lui en inspirer, elle commença des démarches dont son inexpérience espérait quelque succès ; elle, si fière pour elle-même, se décida à supplier la du»

chesse. Mais sœur Rosalia gardait toutes les issues par où on pouvait l'approcher, et peutêtre lui épargna-t-elle un accueil aussi méprisant que cruel. Monsieur de Yelierdy revenu de Castel-Amare fut de même inaccessible,et la malheureuse enfant, sansressources, livrée à elle-même, ne pensait pourtant qu'au sort affreux qui attendait celui qui l'avait perdue.

Chassée ignominieusement del'appartement deMelchior où on avait tout mis sous le scellé, l'infortunée erra tout une journée dans cette grande ville où tant de mendians tendent la main. Mais elle qui ne la tendit pas, elle eut succombé au besoin, elle eut passé une nuit sans asile si son ancienne hôtesse ne l'avait recueillie.

— Merci, mon Dieu ! se dit-elle alors avec son angélique piété, vous ne m'avez point abandonné et je dois recevoir avec résignation la punition de ma faute. Mais Melchior s'il vous oublie, Melchior s'il ne prie point, qui le console.

Cependant ladélicatesse lui dit que s'il fallait qu'elle vécut, elle ne devait pas manger longtemps le pain de la pitié, et à l'aide d'une constante persévérance elle se procura quelqu'ouvrage, et ne s'accordait un peu de repos

que pour se rendre sur les bords de la mer d'où elle apercevait la prison où était renfermé Mclchior. Alors vainement se déployait autour d'elle toutes ces magnificences du passé. Elle ne reo;ardait que ces murailles blanches que les flots de la merne venaient plus constamment caresser comme dans la belle saison, mais qu'elle mouillait de ses larges vagues en colère.

L'automne avançait , les jours finissaient de bonne heure, et cette plao;e illustrée par tant de grands souvenirs s'imprégnait d'une tristesse qui en éloignait les curieux. Il était donc permis à Flavie d'y demeurer bien des heures sans être troublée. Les pêcheurs qui habitent ces bords s'étaient accoutumés à la voir et môme à raccueillir , et quand la pluie tombait comme elle tombe en Italie, avec continuité et furie, elle acceptait quelquefois de se sécher à leur modeste feu et s'y faisait des amis par la douceur et le charme de ses manières.

Cependant des courses si pénibles , un travail continuel et surtout ses dévorantes inquiétudes achevèrent d'ébranler sa constitution délicate. Long-temps encore Flavie ignora rétendue de son malheur, mais d'étranges

douleurs et rexpérience de son hôtesse lui en découvrirent toute l'horreur.

Bientôt elle ne serait plus seule à souffrir et Melchior avait de nouveaux droits sur elle. Bientôt un être infortuné, fruit de l'entraînement d'un instant et de l'amour d'une jeune fille qui avait choisi son idole comme on la choisit si imprudemment à son âge, viendrait lui imposer, avec de nouveaux devoirs, de déchirantes inquiétudes, elle n'aurait que son sang, que sa vie à lui donner, et s'il portait un jour le nom de son père, ce serait un nom déshonoré.

Un soir Flavie s'était traînée en face de Nisita , les forces lui manquèrent et si la femme d'un pécheur ne l'eut recueillie, peutêtre la nuit les vagues eussent-elles entraîné dans leur abîme la malheureuse victime de Melchior. Etendue sur quelques grossiers morceaux de voiles dont la pitié lui avait formé un lit , l'infortunée aurait succombé sans doute, si la force de la jeunesse et celle de la nature n'avaient été plus puissantes que le désespoir. Ah ! qui n'eut eu pitié de cette faible créaUire punie si cruellement de la faute d''un autre! qui n'eut ressenti de l'indignation contre celui qui l'avait conduite au dernier degré de la honlc et de la douleur. Ne tenant

plus à la vie que par cet iiistincl de mère qui s'éveille dans le cœur de la femme comme une seconde providence ; n'ëtancliant une soif ardentequ'avecuneeau glacée, lesyeuxdeFIavie, presque constamment fermés par l'abattement , ne s'ouvraient pesamment que pour apercevoir la misère qui l'environnait, et cependant elle ne sentait pas son malheur s''augmenter de cette misère, tant les tortures de son âme étaient cruelles.

Ses bienfaileurs, car quoique ceux qui l'avaient recueillie n'eussent à lui faire partager que la moitié de leur détresse, ils lui donnaient un asile et tous les soins qui étaient en leur puissance, ses bienfaiteurs manquaient souvent de pain pour leurs enfans, et en voyant pleurer leur mère sur eux, Fiavie se disait : Et moi aussi, si Dieu ne me reprend pas, je pleurerai comme elle sur les souffrances de mon enfant. Mais Dieu aura pitié de nous , je l'espère , il me retirera de ce monde, il refusera la vie à celui qui ne la recevrait que pour souffrir et si tout m'abandonne , il ne m'abandonnera pas. Cependant n'cst-il pas bien cruel de mourir sans le réchauffer un instant sous mes baisers? Mon Dieu ! exaucezmoi , que Raphaël revienne, que je lui remette mon enfant , il ne le repoussera point lui dont

l'âme est si bonne et si noble.

Dieu l'exauça. Un soir que la triste habitation du pêcheur était seulement éclairée par la petite lampe de la madone, seul ornement de ce misérable séjour, pendant que ses habitans étaient à la pèche de nuit pour gagner le pain du lendemain , les mains maigres et décharnées de la malade étaient croisées avec l'a» battement du désespoir, ses yeux étaient fixés sur la mer des anges tenant son fils dans ses bras; laporte s'ouvrit, une voix brisée nomma Fiavie. Et Raphaël vint tomber à genoux près du grabat qui s'élevait à peine au-dessus de la ferre humide, Fiavic , à demi mouranteet n^spérant plus rien sur la terre, crut que c'était une vision consolante que lui envoyait la sainte protectrice qu'acné invoquait ,. elle crut que son heure suprême était arrivée. Purifiée par le malheur et regardant la mort comme un bienfait, elle se résigna.

— Merci , mon Dieu ! merci , dit-elle , vous avez })itié de nion enfant, vous nous ouvrez votre sein. Et elle s'évanouit.

Quand Flavie reprit connaissance elle était enveloppée d\in large manteau , un feu brillant îéchaulfail ses membres glacés et sa main reposait dans celle de Raphaël. Ce bienêtre physicjue, cette main qui pressait la sienne, celte voix consolante qui l'appelait des noms les plus tendres la ranimèrent, et des larmes abondantes coulèrent sur son pale visage.

— Etait-ce donc pour souffrir ainsi , s''ccria M. Galeozzi en s'approcliant , était-ce pour mourir de misère, poursuivre un être vil que tu m'as quitté et....

— Ménagez-la , interrompit Raphaël d'un accent suppliant , plus elle a souffert, plus nous la retrouvons malheureuse , plus vous devez l'aimer.

— Mon oncle, murmura Fiavie en retenant monsieur Galeozzi qui allait s'éloigner d'elle , mon oncle bénissez-moi , car je crois que je vais mourir. Ne me plaignez pas , je suis bien jeune encore et ma fin effacera mes fautes.

— Pauvre petite! dit M. Galeozzi écartant les cheveux blonds tout en désordre qui couvraient ce front qu'il avait béni tant de fois, et plaçant la tête de la jeune fille sur sa poitrine , il y déposa le baiser du pardon.

— J'ai tort , bien tort de t'avoir traité si cruellement, tu n'as été que trop punie. Mais ne parle point de mourir quand je te retrouve.

— Chère Fiavie , dit Raphaël , essayez de prendre quelques gouttes de ce vin , votre oncle vous a pardonné et ni lui ni moi ne vous abandonnerons un instant.

Elle jctta un long regard autour d'elle, et un triste sourire de reconnaissance éclaira son visage. M. Galeozzi s'était assis à quelques pas, et après le premier moment d'une consolante expansion , un sombre accablement était la

seule expression qui se manifestait en lui. Il ne lui restait presque plus rien de cette verdeur de formes qui le rendait naguère si remarquablement vigoureux ; sa tète blanchie retombait sur sa poitrine rélrécie par la courbure de son dos. Encore dans la force de l'âge , M. Galeozzi ne paraissait plus qu'un vieillard. Sa figure, autrefois colorée, ses jeux brillans de l'énergie de son caractère étaient également ternis et sa voix même avait perdu cette vibration violente qui la rendait presque redoutable.

Flavie le considéra un instant avec un profond remords et se traînant à ses genoux elle y posa sa tête et pleura amèrement

— Que me veux-tu , pauvre enfant , dit M. Galeozzi en la relevant de ses mains amaigries ; que puis~je faire pour toi maintenant. Je viens de t'accorder ton pardon et c'était à moi à te demander le tien. Va , ma conscience ne me dit que trop que je suis la principale cause de tes malheurs. Devais-je te maudire, te chasser? Un ange, à son lit de mort , t'avait confiée à moi. Ah ! si je la rejoignais aujourd'hui , si elle me demandait compte de ton sort qu'elle m'avait recommandé avec tant de prières , qu'aurais-je à lui répondre ?

Et deux grosses larmes roulaient sur les joues de M. Galeozzi.

— Homme excellent ! dit Raphaël replaçant Fiavie sur son siège et l'y arrangeant avec un soin fraternel; n'éles-vous pas venu au secours de cet ange quand je vous ai appris où vous la retrouveriez. Ne me l'avezvous pas accordée , ne Vaimez-vous pas plus que jamais ? Ah ! tout peut encore se réparer.

— Se réparer ! pour elle , c'est possible ; mais cethomme! cet homme , ce malheureux! qui effacera l'infamie , la honte qu'il a attaché à son nom? Lui aussi, ne l'ai-je point chassé de ma maison , du lit où était morte sa mère; sa mère à qui il était si cher , qui m'avait imploré pour lui. Oh ! ce remords! ce remords ! que de nuits cruelles il m'a fait passer. Mon cher Raphaël , vous dont l'âme paraît aussi douce que généreuse , puissiez-vous toujours ignorer le déchirement que cause une action cruelle quand môme la justice l'approuve.

— Mon cher monsieur , interrompit Raphaël , pourquoi vous appesantir sur des souvenirs pénibles. Nous n'avons pas de temps à perdre et si les forces de Fiavie le lui permettent, dès qu'il fera jour nous retournerons à

Naplcs , je ne perdrai pas un instant pour essayer de soustraire Mclchior au sort qui le menace ; mais il faut que j'obtienne des détails que j'ignore encore.

— Flavie peut nous instruire , reprit monsieur Galcozzi , qu'elle ne me cache rien , je l'exige. Est-il vrai que ce malheureux ait fait un faux, qu'il va être condamné aune peine infamante , cela est-il vrai ? Oh ! s'il ne s'agissait que de sa vie , continua-t-il en laissant échapper quelques étincelles de son ancienne violence ; s'il ne s'agissait que de sa vie , je ne la sauverais pas , car son âme est pervertie et ce serait une sécurité pour la société d'être délivrée d'un tel fléau. Mais la honte, linfamie attachée au nom de son père qui fut mon bienfaiteur , au nom de celle que j'ai tant aimée , qui a porté le mien ; cette idée bouleverse ma raison et je donnerais la moitié de ma fortuiic , ma foituuc ciilièrc pour l'enipôcher, dussé-jc travailler comme un mercenaire. Vous ne répondez rien, Flavie?

— Elle n'en a pas la force , observa Raphaël , et peut-être n'en sait elle pas plus que moi ; il est accusé, les preuves soat contre lui, la justice ne le laissera point échapper. Mais il nous reste un espoir , la ruse et ratgcnt peuvent , je l'tspcrc , ouvrir sa prison et je ne

352 MELCIIIOR.

me donnerai point de repos cpie je n'y aie réussi.

— L'or ne manquera pas, s'écria M. Galeozzi , que faut-il faire de plus ?

— Je l'ignore encore : vous savez qu'avant de me rendre au palais de la duchesse de Sassaro pour avertir Flavie de votre arrivée , je vous conduisis d'abord à l'ancien logement que j'avais occupé à Naples ; l'hôtesse nous apprit confusément des malheurs que je ne pouvais croire , je voulais encore douter de l'airrcuse position dans laquelle était tombée votre malheureuse nièce, et cependant votre terreur fut égale à la mienne quand l'excellente femme nous assura l'avoir cherchée sans la trouver. Espérant que les renseignemens que je prendrais sur l'affaire de Melchior me conduiraient à découvrir Flavie , car j'étais certain qu'elle n'était occupée que de le secourir , je me rendis au palais de la duchesse pour obtenir au moins le nom de son avocat. Je comptais qu'il pourrait me donner quelques renseignemens, j'espérais aussi éveiller quelque pitié dans le cœur de la duchesse. Vain espoir! Ah! monsieur , si Melchior est coupable , que cette femme est cruelle ! comme elle a pris plaisir à déchirer mon cœur. Mais les instans sorii précieux , conlinua-l-il

en détournant les yeux du pâle visage de Fiavie , et je ne vous répéterai point ce qu'il me fallut entendre d'atroces calomnies. D'atroces calomnies, j'en suis convaincu, répéta-t il avec anxiété , car il est impossible que Melchior....

— Rien n'est impossible quand il s'agit de cet homme , interrompit M. Galeozzi avec violence , et je vous le répète , je ne donnerais pas un regret à sa mort ; mais la honte , l'infamie ! !

— Enfin , continua Raphaël avec un nouvel effort , jobtins de la duchesse le nom de son homme d'affaires. Melchior aété interrogé, tout l'accuse ; le baron de Vellerdy qui, je le crois, a été plus que son complice, a disparu, et c'est dans trois jours qu'on s'assemblera pour condamner celui que j'ai nommé mon ami.

— Et la peine, la peine? s'écria M. Galeozzi.

— Les galères, la marque, balbutia Raphaël.

— Assez, assez, cria M. Galeozzi; et il tomba presque sans mouvement.

— Revenez à vous , prenez de l'empire sur vous-même , dit Raphaël d'une voix consolante , je l'espère nous pourrons le sauver ;

354 MELcnioR.

dans ce pays toul se vend , et avec de l'or

— J'en donnerai, dussé-je rester pauvre , travailler tout le reste de ma vie, je le ferai. Flavie , pauvre ange qui t'es sacrifiée pour lui et dont la douce influence n'a pu changer ce monstre , je vais te ruiner ; mais tu ne me quitteras plus , n'est-ce pas , tu n'abandonneras pas un pauvre vieillard , car je suis un vieillard maintenant, je n'ai plus ni énergie ni courage. Cet homme en creusant la tombe de sa mère a ouvert à demi la mienne.

— Et moi, re[)rit Raphaël en pressant la main de M. Galeozzi , ne m'avez- vous pas accordé votre confiance , votre amitié ; ne m'avez-vous pas promis votre fille adoptive ?

Flavie cacha sa tête sur la poitrine de M. Galeozzi.

— Oui je te la donne, dit M. Galeozzi, et aussitôt que ce malheureux sera sauvé, je Veux que votre mariage soit conclu, La réputation de Flavie est peut-être perdue par suite de son imprudence , mais vous et moi , Raphaël , nous connaissons son âme et je mourrai plus tranquille quand je la sentirai sous la protection d'un honnête homme. Raphaël , je vous confie le bonheur de mon enfant: j'ignore s'il me restera la faculté de lui donner une dot.

MELCHIOH. 355

— Je ne veux que Flavie ; et pour elle et pour vous je travaillerai , rien ne m'effrayera.

— Noble jeune homme, s'écria M. Galeozzi en plaçant la main de Flavie dans celle de Raphaël , malgré la misère qui va tomber sur nous peut-être et la honte dont nous ne pour • rons nous laver entièrement , je te fais encore le plus beau présent que puisse envier un cœur comme le tien , une femme pure et vertueuse.

■ — Cessez de parler ainsi balbutia Flavie avec anxiété ; mon père , mon bienfaiteur, repoussez-moi , je ne puis épouser Raphaël.

— Tu ne peux l'épouser, et pourquoi?

N'est-ce pas de ton consentement qu'il est venu me demander le mien. Ecoute, dit-il en saisissant violemment le bras de Flavie , je puis sauver cet homme. Mais , ni la crainte de la honte , ni le souvenir de sa mère ne m'y décideront s'il t'a perdue. Réponds-moi ; l'aimes-tu?

— J'espère que je ne l'aime plus.

— Tu l'as donc aimé ? et ce que je prenais pour le dévouement de l'amitié , n'était chez loi qu'une passion désordonnée pour un vil débauché. Est ce ton séducteur que tu as suivie , t'a-t-il déshonorée ? faut-il que je te maudisse ? Réponds-moi, je veux que tu me repondes à l'instant même.

Revenu à son ancienne exaspération , monsieur Galeozzi courbait la faible Flavie sous sa main de fer et la foudroyait d'un regard terrible en répétant d'une voix tonnante :

— Dis-moi , t'a-t-il déshonorée!

Elle ne répondit pas : il s'éloigna et marcha vers la porte.

— Vous perdez Melchior, dit tout bas Raphaël ; souvenez-vous , Flavie , que je vous ai juré d'être toujours votre ami.

— Puis-je vous tromper ? dit-elle avec desespoir.

— Ne pensez point à moi, quoique vous me déchiriez le cœur et tarissiez toutes les joies de ma vie, n'importe.

— Cœur sublime ! dit-elle en portant la main de Raphaël à ses lèvres , je suis indigne de vous.

— Sauvez ce misérable , je le hais maintenant autant que je le méprise ; mais Dieu m'ordonne de faire taire ma haine dans ce moment; si un jour....

— Eh bien ! cria M. Galeozzi ?

— Flavie m'accepte pour époux , prononça llaphael d'une voix grave; je réponds de son honneur comme du mien.

Fl.\ 1)1 PKKMItll VOLUMt;.

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