‹ MelchiorChapitre 3 sur 4 · I. is · texte numérisé non relu

I. is

que vous déchiriez les mousselines diaphanes de vos robes pour parvenir jusqu'à lui. Baissez la tèle , nous entrons sous la seule voûte qui reste de ramphithëàtre. Par celte porte s''ëlançaient les bètes féroces dont les anciens venaient admirer les combats avec plus d'émotion que nous n'en éprouvons aujourd'hui en écoutant nos plus célèbres chanteurs. Dans ce petit réduit qui ressemble à un caveau, sous la modeste chapelle qu'on y a élevé, fut enfermé Saint- Janvier, ce grand faiseur de miracles, écoutez notre guide il vous attestera que le jour où la liquéfaction se fait à Naplcs, un sang vermeil parait tout à coup sur la pierre de ce noir cachot.

— Baron, interrompit la duchesse avec hauteur, un tel doute...

-—Pardon, pardon, s'écriaM.de Vellerdi, je ne doute pas. Et donnant son autre bras à madame de Sassaro, il l'aida à remonter les marches brisées qui conduisaient hors du Cirque.

— Voilà le pont de Caligula, reprit le baron; il n'en reste plus que quelques piles, les chars des plus voluptueux Romains le traversaient journellement pour se rendre aux délicieuses villas qu'ils possédaient et il n'en reste aujourd'hui que de tristes ruines. La solfatare est éteinte...

— 'Oh! grâce! grâce! s'écria la duchesse.

— Eh bien ! continua le baron, conteutonsnous de jeter un coup d'œil sur les stufe de Néron, tellement dégradées que nous ne pouvons avancer arec trop de précautions. Voici les temples de Mercure et de Vénus. Oh! profanation! la chambre de la déesse est remplie de futailles , et le tombeau d'Agrippine ne conserve aucune majesté. Nous voilà dans les Champs-Elysées au bord du lac Achéron , hélas ! je n'ose dire qu'on ne l'estime plus guère que parce qu'on y pèche d''excellentes huîtres. Mesdames, pour pénétrer dans la grotte de la Sybille, vous risquerez-vous à monter sur le dos de ces vigoureux guides ?

— Oh! non, non, s'écria de nouveau la duchesse , dispensez-nous même pour ce soir du cap My cènes.

On remonta en voiture, la duchesse paraissait ennuyée et Melchior rêveur, il cherchait les yeux de Flavie qui détournait les siens. Ne s'élait-elle pas juré de ne l'aimerdésormaisque comme un frère , n'avail-elle pas permis à Kaphael d'aller demander le consentement de M. Galeozzi. Elle devait, elle voulait être heureuse et sage en ne caressant point un penchant que tout lui ordonnait d'éteindre.

La pureté et la beauté du ciel qui com-

mençait à s'étoiler donnèrent peu à peu à ses pensées quelque chose de plus doux et de plus pur, et les ravissantes campagnes qui l'environnaient, la ramenèrent doucement à l'existence tranquille que Raphaël lui avait promis. Le bonheur se trouve au sein de la vertu, se disait-elle, et involontairement elle s'enfonçait dans le eoin de la voiture pour s'isoler le plus possible de la duchesse. Le baron même gardait le silence; le calme de la soirée n'était troublé que par le bourdonnement monotone des insectes qui jouaient dansTair.

La calèche pénétra sous la grotte de Pausilippe , un calessino roulait à côté : à la pâle lueur d''un réverbère, Flavie y reconnut sœur Rosalia et se sentit frémir. Les voitures marchaient lentement sur la même ligne , cette longue voûte sombre augmentait sa terreur, et elle s'accrut encore quand elle vit la monaca se pencher à l'oreille de la duchesse et lui dire quelques mots. Puis, le calessino s'éloigna avec rapidité.

La duchesse était fort pâle quand elle rentra chez elle, les efforts du baron, pour lui arracher un sourire furent inutiles, et elle parut désirer de rester seule.

— C«ro/ dit le baron àMelchior, la rencontre de cette monaca est d'un mauvais présage, ce-

pendant puisque le jour de votre mariage est arrêté, ne nous laissons pas abattre. Il faut au contraire redoubler d'assurance et de gaîté. A propos, savez- vous avec qui je vous donne à dîner demain. Avec le comte Dorsain. J'ai eu l'occasion de faire connaissance avec lui; il est ma foi fort aimable, il pouvait, d'un instant à l'autre, vous rencontrer avec la duchesse, et ce que j'ai trouvé de plus adroit a été ^de vous rapprocher avant. J'ai aussi invité plusieurs Napolitains qui sont de la société de la duchesse, et qui vous trouvent charmant ; ils m'ont bien objecté que c'était le jour du miracle de Saint-Janvier. Cependant je suis certain qu'ils seront exacts. A propos, allons donc voir celte cérémonie qu'on dit vraiment curieuse?

— Comme il vous plaira, répondit Melchior, avec fatigue.

Et parvenu enfin à se débarrasser du baron, il se livra tour à tour au désespoir et au découragement. Il ne réussit à retrouver quelque calme , qu'en se répétant :

— Oh ! non , non , Flavie n'épousera pas Raphaël, elle m'aime , je suis certain qu'elle m'aime.

Pour arriver au T^escovato ^ il faut traverser une partie du vieux Naples, seul quartier de cette ville qui ait conservé quelque originalité. Le baron, pour essayer de distraire Melchior, qui ne lui avait pas encore paru aussi sombre , cherchait gaîment à Tintéresser, en lui faisant remarquer les cuisines en plein vent , les acquajoli ornés d'images de saints , et les maisons noires , délabrées , dont les portes constamment ouvertes vomissaient des flots de peuple en guenilles , qui se portait vers San-Gennaro.

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Ils eurent beaucoup de peine à se débarrasser des pauvres qui demandaient du pain au nom du Saint , en jetant dans les voitures des AGNus DEi de papier doré. Parvenus enfin à la chapelle , sur laquelle était placé le buste colossal du patron de Naples , en argent massif, tout préocupé que fut Melchior, il ne put s'empêcher d'être ébloui : une couronne d'or et de diamans brillait sur le front du martyr, des croix, des colliers de pierres précieuses s'éfaîaient sur sa poitrine , et scintillaient de feux de toutes couleurs.

— Tous ces diamans , tous ces dons ont été offerts par des mains royales, dit le baron. Cette croix d'émeraudes futdonnée par Joseph , durant son court règne, et cette chaîne de chatons par Caroline, la cruelle sœur de Marie- Antoinette ; ce gros saphir fut passé au doigt du saint par Joachim lui-même. Mais taisonsnous , voilà le miracle qui se prépare.

Examinez bien cette relique que tient un vieux prêtre, il vient de la montrer aux fidèles , et au travers de sa glace épaisse , on ne distingue encore qu'une pâte brune ; mais patience, voilà les Litauiesqui commencent, et le prêtre qui tourne et retourne sa relique devant un cierge allumé. Ucmarquez toutes ces figures Hruncs et animécS; et surtout celles des

femmes. Mais je ne me trompe point, regardez avec précaution au coin de la balustrade qui entoure l'autel; ne reconnaissez-vous pas cette femme à genoux , frappant sa poitrine avec componction , elle relève son voile , nous montre son visage baigné de larmes.

— La duchesse ! s'écria Mclchior.

— Elle-même , et à côté sœur Uosalia. Eh bien! que vous avais-je prédit? Ecoutez-la mêler ses cris, ses gémissemens à ceux d'autres créatures qui adressent leurs invocations au Saint. Mais il fera bien de se dépêcher, car elles vont se fâcher, et tenez les voilà qui commencent.

En effet un groupe composé de femmes , qu'on appelle les parentes desaint Janvier, qui habitent toutes Sante-Lucie, et prétendent descendre du martyre , l'apostrophèrent en des termes qui montraient à la fois leur superstition et leur ignorance.

Birboné! criaient les plus âgées , quel crime as-tu donc commis que tu déshonores ainsi ta famille en faisant aussi long-temps attendre ton miracle. Sais-tu bien que si tu tardes,nousallonsteretirertesrichesornemens.

D'autres, plus craintives , se jetaient de nouveau à genoux, et déclamaient avec volubilité des Litanies entrecoupées de sanglots. C'é-

tait à la fois unspectacleburlesque et affligeant que ces prières mêlées à des cris de colère. Les prêtres y mirent fin en montrant leur relique, qui contenait maintenant une liqueur rouge et épaisse. Les cloches hurlèrent à l'instant avec fracas , le canon se fit entendre , et tout le monde tomba à genoux. Le miracle était fait. La relique fut baisée alors avec passion par tous les fidèles , qui se succédaient rapidement les uns aux autres.

Sœur Rosalia parlait bas à la duchesse, et sa figure austère paraissait terrible. Elle ne se calma que quand madame de Sassaro détacha de ses oreilles des diamans que Melchior crut reconnaitre ; sans doute la monaca assura qu'elle allait les purifier en les consacrant à saint Janvier, car elle resta dans l'église et la duchesse regagna seule sa voiture.

— Diavolo! Diavolo! dit le baron, voilà votre ennemie qui reprend son empire , courez au palais de la duchesse, et ne la quittez que pour venir me joindre à l'heure du dîner.

Mais vainement Melchior, animé par l'espèce de lutte qui s'établissait entre la monaca et lui , insista-t-il pour voir Clorinde , elle lui fît répondre qu'elle ne pourrait le recevoir que le soir.

— = Il ne faut pas se désespérer; dit le baron

à cette nouvelle, en essayant de dissimuler son inquiétude ; elle vous aime...

— Vous m'avez tant répété qu'elle ne savait rien aimer.

— Vous lui plaisez, c'est la même chose, et si vous n'aviez pas gâté vos affaires ces joursci, par votre air sombre et distrait... Enfin tout n'est pas perdu, gardez-vous de témoigner la moindre inquiétude, montrez-vous aimable à notre réunion, il faut se faire des amis de tout le monde, vous en avez besoin. A propos , vous m'avez dit, je crois, que le comte Dorsain était fort riche?

— Et que vous importe?

— Ce n'est jamais une chose indifférente, et il faudra que je sache de lui pourquoi il n'a point épousé la duchesse.

— Vous avez peut-être envie de renouer ce mariage , prononça Meicliior ironiquement.

— Vous m'offensez ! vous savez combien j e vous aime , vous savez que je veux que vous soyez riche.

L'arrivée du comte Dorsain fit taire le baron ; après quelques politesses échangées , Melchior comprit que le comte ignorait ses relations avec madame de Sassaro. Il n'avait encore passé que quelques jours à Naples, d'où il était parti

pour la Sicile , et il n'en était revenu que la veille.

— Vous avez quitté Paris bien promplement, dit le comte à Melchior avec une aisance qui ne dénotait aucun souvenir pénible de leur dernière entrevue. C'était , il est vrai, à l'époque où les plaisirs turbulens qui m'avaient procuré l'occasion de vous connaître touchaient à leur terme. Vous êtes venu ensuite, à ce qu'il paraît , faire le voyage obligé d'Italie. C'est maintenant une maladie, pour toute la jeune France, d'accourir dans ce pays; aussi sommes-nous accablés à' impressions, de souvenirs) chacun se croit obligé de faire un livre et de commencer par la phrase sacramentelle : Italiaml Italiam !

Melchior dont la susceptibilité était encore augmentée par la position inconvenante où il s'était placé, s'imagina que l'ironie du comte s'adressait j)lus particulièrement à lui et répondit avec hauteur :

— Je ne suis point venu ici avec l'intention de faire de l'esprit, monsieur le comte, je suis né à Gènes...

— Je vous en fais mon compliment c'est une des villes qui renferme le plus de choses curieuses à visiter, et qui a le moins trompé les illusions que je m'étais faites sur

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l'Italie ; j'ai beaucoup de connaissances dans celte ville.

Le reste des convives étant arrivé, on se mit à table, et comme on fit largement honneur aux vins de tous pays que le baron offrait avec une gracieuse abondance, la conversation fut bientôt montée sur un ton de gaîté que personne ne songea à réprimer.

Impressionnable et entraîné comme de coutume , Melchior se montra un des plus animés, et parut avoir entièrement oublié les dispositions mélancoliques avec lesquelles il avait commencé la journée. On parla de tout sans rien approfondir, les jeunes Napolitains secouèrent pour quelques heures le manteau de plomb qui étouffait leurs pensées politiques ; mais le baron , qui avait des raisons particulières pour qu'on ne traitât pas de sujet qui pût le compromettre, se hâta de changer d'entretien, et demanda au comte Dorsain quand il comptait commencer ses courses scientifiques.

— Ce n'est pas la première fois que je vois Naples, répondit le comte; très jeune encore, je vins faire connaissance avec son ciel si pur et le soleil ardent qui donne tant de chaleur à son vin généreux , un teint si brun aux vo-

luptueuses Napolitaines , et tant d'impétuosité à leur sang.

— Et il va sans dire , reprit le baron, que vous y avez ressenti au moins une grande passion.

— Une grande passion ! le pays eut été bien choisi. Dites qu'on y cherche des aventurcs, et qu'on en trouve même sans en chercher. A ce propos, je vais vous en raconter une; elle est assez originale : Je venais de passer ma matinée à parcourir les longues salles des Studii , et après avoir assez rapidement considéré les chefs-d'œuvre de peinture, plus rares ici qu'ailleurs, tous les débris domestiques arrachés si mal à propos à Pompéia, où ils auraient bien plus de prix, j'avais long-temps admiré ces bronzes magnifiques sortis de ces cendres qui les ont rendus avec toute la vie, toute la perfection que le génie consciencieux de l'antiquité leur avait imprimé; ces marbres aux formes si pures qui rivalisent avec eux, et au milieu desquels n'était point encore ce magnifique taureau Farnèse , alors l'ornement de la Tailla- Heale. Ce drame complet qui , ainsi que la Niobé à Florence, le Laocoon à Uome , nous montrent combien nos artistes sont aujourd'hui impuissans à exécuter et môme à conce-

voir de pareils chefs-d'œuvre. Fatigué d'admirer la nature morte , je me jGs conduire le long de la belle rampe de Capo-di-3Ionte ; là, en passant sous les murailles de ces délicieuses villas qui sont placées en amphithéâtre, je m'enivrais du parfum de leurs fleurs, parfum mille fois plus odorant que dans ma patrie. Tout-à-coup delaterrassede l'une d'elles tombe à mes pieds un bouquet de cactus blanc, fleur qui ne vit qu'un soir, et dont l'odeur de vanille parfuma ma voiture et me parut enivrante jusqu'à la douleur ; le jour était trop bas pour que je pusse distinguer sur la terrasse autre chose qu'une forme de femme ; mon imagination la créa charmante. Autour du bouquet attaché par un ruban se trouvaient quelques lignes ; je ne vous les dirai point, messieurs, on doit de la discrétion même à celles qui ne se respectent pas.

— Enfin, interrompit le baron en riant, c'était un rendez-vous.

— C'était un rendez-vous ; mais , parole d'honneur, je ne crus pas que ce fut pour moi. Etait-il présumabîe, en effet, qu'étranger et n'ayant pas parlé en particulier à une femme, j'eusse mérité une semblable faveur. Si on peut nommer ainsi un bonheur qui n'est achelc par aucun désir. J'avais vingt-deux ans

cilors, cet âge est, il est vrai, celui des passions ardentes , mais on possède encore à celte époque une sorte de susceptibilité délicate dans l'amour, et je dois dire que le style du billet laissa mon cœur fort calme ; cependant je le serrai soigneusement , mais je ne fis pas la plus légère démarche pour connaître par qui il m'était adressé. Deux jours après, j'étais à visiter le tombeau de Sannazar, de ce poète qui eut même de la conscience en politique, admirant en même temps la mer qui bat aux pieds de la Mergellina; ce tombeau de l'élégante sculpture que vous savez , et dont les deux statues païennes placées de chaque côté ont si bizarrement reçu le baptême chrétien ; je souriais en examinant le Saint-Michel de Léonard , qui, pour se venger de sa maîtresse, a peint sa jolie tête sur le corps du diable.

— Ah! oui, interrompit un Napolitain, voilà d'où nous vient le proverbe : C'est le démon de la Mergellma , que nous appliquons aux femmes trop nombreuses qui lui ressemblent.

— Ce fut en quittant le tombeau que je trouvai mon démon , reprit le comte. Un homme me suivait dejiuis long-temps, je passai devant le château de la reine Jeanne, où Anne, après avoir remarqué les feux de la verrerie qui occupe ces ruines , qui , à cette heure du

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soir, "^ se revêtent d'une apparence fantastique ; je levai les yeux sur une des plus belles villas qui dominent la route , quand un message semblable à celui de Cape di.Monle, tomba de nouveau dans ma voiture.

De cette fois, si c'était un hasard, il était bien extraordinaire; je résolus d'en profiter, et poussé par la curiosité , je me glissai par une grille entr'ouverte et montai rapidement une rampe garnie de fleurs et d'orangers ; j'arrivai dans un jardin, et au détour d'une allée, je me trouvai en face d'un élégant portique. Je ne suis ni timide, ni poltron, je ne crois pas facilement aux embûches, ni aux assassins, et convaincu que pour me faire un mauvais parti, on ne m'aurait pas attiré par un aussi frais message, je pénétrai sans hésiter sous un vestibule en stuc blanc, qui ne prenait de jour que par un dôme en vitraux de couleur. Plusieurs portes étaient ouvertes. J'entrai par une à tout hasard; au bout d'une somptueuse galerie , laiblement éclairée par l'heure du soir, j'aperçus une femme assise.

— J'espère, s'écria le baron, que vous ne fîtes point le Joseph.

— Dussiez -vous vous moquer de moi, reprit le comte, je vousavouerai que j'en eus presque envie; celte femme, qui s'offrait ainsi à moi, I. 19

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sans que je l'eusse désirée, sans qu'un regard m'eut appris si elle me plaisait...

— Bah! bah! est-ce à vingt ans qu'on laisse échapper une occasion?

— Aussi, j'en profitai; reprit le comte en riant; et mes hommages, tout silencieux qu'ils furent, inspirèrent quelque reconnaissance à ma mys'.érieuse beauté; car, en me reconduisant dans l'obscurité, elle me dit très-bas, A

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