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Melchior Wyrsch et les peintres Bisontins

Deux portraits de famille, l’unique héritage que j’aie eu le chagrin de recueillir, m’ayant été envoyés il y a dix ans, je les apportai au Louvre pour les montrer à M. Villot, conservateur de la peinture, qui les trouva remarquables. Son collègue', M. de Chennevières, auteur d’un travail consciencieux sur nos artistes provinciaux, s’écria, tout en apercevant les deux toiles : — Encore un grand peintre inconnu !

Il me fut pénible d’être hors d’état de satisfaire la curiosité que venait de faire naître mon exhibition et de me voir réduit à signaler derrière les toiles, les noms de mon grand-père et de ma grand’mère, moins ignorés encore que celui de leur peintre, inscrit tout à côté. Je me rappelais confusément d’autres pages du même style, entrevues autrefois dans ma famille : une grand’tante de mon nom, restée célèbre au pays pour avoir donné un soufflet à Robespierre qui l’avait tutoyée, et mon bisaïeul, qui a figuré, je crois, dans l’échevinage de Lyon. Ces deux toiles sont rentrées depuis lors en ma possession ; la dernière ne déparerait pas le musée de France.

M. Villot me pressa de faire des recherches sur la vie et les œuvres de Wyrsch; des peintres, des amateurs stimulèrent aussi mon zèle : mais il fallut plusieurs années de recherches, et mémo quelques rencontres du hasard, cette providence des petites choses, pour me mettre en état d’arracher à l’oubli un des meilleurs peintres, dans le portrait surtout, de la seconde moitié du dix-huitième siècle.

Loin d’être dans les arts un but secondaire, le portrait que, de notre temps, les abus du métier ont pu déprécier, est un genre

qui exige des facultés naturelles éminentes. Les portraitistes excellents sont plus rares que les autres grands peintres ; on compte les bons portraits légués par les siècles à l’admiration du nôtre. Pour leur donner l’être, une exécution brillante, un mécanisme parfait ne suffisent pas ; la photographie l’a démontré. En dehors de la reproduction des formes, pour traduire le caractère, l’âme, l’élément immatériel, il faut l’action d’une force également immatérielle, l’esprijt du peintre, et que la vie soit allumée au foyer de la vie. De là proviennent l’expression, l’intérêt que l’image éveille, et les difficultés d’un genre qui exige, pour exceller, une étincelle de génie.

Dans un couvent du Jura, chez les Clarisses de Poligny, où j’étais entré par hasard, j’ai eu l’occasion de constater, dans un seul et même tableau, la distance qui sépare, des inventions de l’artiste, la vie réelle, et de reconnaître la puissance des qualités inhérentes à la vocation du portrait. La toile absolument inconnue que je vais décrire, se rattache d’une manière directe à cette notice : c’est un cadre presque carré, qui a deux mètres de haut, et représente Y apothéose de sainte Colette, réformatrice des couvents de sainte Claire.

Entourée d’un groupe d’anges, la bienheureuse Colette s’élève dans les nuages ; à ses pieds sourit une tête de chérubin, dont le modelé est délicat ; deux séraphins, qui descendent une couronne sur le front de la sainte, ont une grâce un peu précieuse qui rappelle la gentillesse des Bolonais. Des deux anges qui escortent le sujet principal, l’un, qui tient un livre ouvert et porte une draperie jaune fort bien peinte, remonte, avec qn relief moindre et une ardeur atténuée, à la tradition de Rubens ; l’autre, qui présente la crosse abbatiale, a du mysticisme élégant et de la savante simplicité qui caractérisent Le Sueur. Ces figures secondaires sont bien disposées, le faire en est harmonieux, l’inspiration magistrale ; elles vivent de toute la vie propre aux personnages des compositions.

Mais la sainte Colette fait naître des impressions tout autres. Ravie en extase, elle s’enlève sur un fond très sombre, les genoux fléchis, les bras entr’ouverts ; tenant dans une de ses mains, d’une beauté royale, une branche de lys. Elle est vêtue du costume de son ordre ; son visage, à la fois humble et inspiré, est d’un galbe très noble ; l’ascétisme répand une pâleur touchante

sur ce visage défleuri, resté charmant dans l’arrière-saison de l’âge. D’une exécution moins large que Yan-Dick, cette figure rappelle le ton local et l’esprit de ce maître.

Quand on la contemple, le reste du tableau s’anéantit ; les anges, les chérubins pétrifiés, passent à l’état d’ornementation : seule, la sainte Colette existe et respire ; on devine un portrait, probablement celui de l’abbesse, peint d’après nature par un maître du genre, qui, dans ce tableau que l’on croirait dû à deux peintres, trahit la spécialité de sa vocation.

Des sœurs converses m’apportèrent une échelle et un tronçon de cierge, car le cadre était perché très haut et la nef assez sombre. Sur le dernier échelon, je pus lire au bas de la toile : Melchior Wyrsch, inv. pinx. 1772. J’avais, en examinant, cru reconnaître le peintre de mes portraits, et j’ai appris de la sorte qu’il avait pour prénom MelcJyior.

Avant d’occuper le public de la carrière de Wyrsch, il convenait de rechercher ses œuvres, vu qu’on ne peut échafauder toute une biographie sur deux ou trois portraits. C’est à l’aide de ceux que je possède que je suis parvenu à en reconnaître d’autres ; car le peintre ne signait que derrière la toile. Mais, comme toutes les signatures sont de la même main, et que, d’ailleurs, j’ai retrouvé dans les archives de Besançon, où Wyrsch habita pendant vingt ans, plusieurs des ses signatures exactement semblables, l’authenticité est indubitable. Sa manière, au surplus, possède un accent si formel, que le peintre est facilement reconnaissable. Deux exemples suffiront pour le démontrer.

Je n’avais encore examiné que deux toiles de ce peintre, lorsqu’on entrant un jour chez un encadreur du faubourg Saint- Germain, j’y trouvai quelques personnes s’extasiant devant l’effigie d’an conseiller au parlement, attribuée par les uns à Greuze et par d’autres à Yanloo. Sur mon observation que la touche de Greuze était plus libre, plus moelleuse, et que la couleur des Yanloo était plus froide, avec plus de monotonie dans l’exécution, on m’objecta la difficulté de rencontrer un autre maître assez habile pour qu’il fût possible de lui donner cette toile. Le nom de Wyrsch fit sourire. Comment l’auteur d’un tel chef-d’œuvre serait-il inconnu ? Un carton avait été collé sur le

châssis ; je l’arrachai d’un seul coup, et, sans regarder moimême, je priai ces messieurs de lire.

L’un deux épela : « Claude-Irénée Perreney de Grosbois, né à Dijon, en 1756, conseiller au parlement de Paris, peint par Vyrsch en 1779. »

Ce M. de Grosbois a été successivement conseiller au parlement de Paris , premier président du parlement de Besançon , député à 1’assemblée des notables et aux états-généraux pour la noblesse du bailliage. Besançon et Dijon l’élurent député en 181 5 et 1816 ; Louis XVIII le créa conseiller d’Etat ; Charles X, pair de France et baron. Son portrait , d’une peinture souple et d’un éclat lumineux, a la rutilante fraîcheur d’un Rubens ; la simarre et les manches ont dû être repeintes après coup. On se disposait à mutiler, en le rentoilant sur un châssis carré , ce portrait de forme ovale, qui appartient à Madame la marquise d’Harcourt.

Peu de temps après, un peintre de mes amis m’avertit d’aller voir chez M. Souty deux petits portraits en demi-nature qui devaient être du même peintre que les miens. Ils représentaient des vieillards (Mrae Bullet et J. -B. Bullet) ; Wyrsch les avait signés en 1783 ; ils sont très vivants, bien ajustés, et appartiennent à Madame de laBoissière, qui habite Saint-Germain.

On rencontre en Franche-Comté et dans les pays compris entre Bâle et Altorf un certain nombre de portraits où notre peintre, qui était originaire du canton d’Unterwalden, a, de la sorte, adopté les dimensions de la demi-nature et même des proportions plus restreintes. Parfois alors, suivant le goût du temps, l’allégorie intervenait dans les scènes de famille. Mlle de C. . . conserve, à Besançon, deux petits tableaux représentant des ancêtres du parlement, nouvellement mariés. Monsieur le président est gravement assis dans sa bibliothèque, devant une table chargée de livres et de papiers. Partout on reconnaît les attributs de l’étude ; mais l’enfant Cupidon vient troubler les méditations du légiste : il déchire Bartole et jette au panier Cujas, avec les gestes compassés d’un petit clerc émancipé qui, passé la lune de miel, redeviendra procureur. Cette folâtrerie sévèrement peinte ne laisse pas que d’être tempérée par une gravité bourgeoise imperturbable, et la fiction

u. ou est que plus vraisemblable : les robins 'furent toujours un peu empruntés parmi le monde olympien.

D’autres toiles, représentant des personnages plus ou moins célèbres, augmentèrent bientôt à mes yeux l’importance de Wyrsch et le désir de le tirer de l’oubli.

Au sommet du Jura, dans une ferme de maître qui date de Philippe II d’Espagne, je retrouvai les traits de Muyard de Vouglans, le grand criminaliste si fort houspillé par Voltaire, à l’occasion d’un livre assurément fort étrange pour le temps ou il a paru : un Traité pratique de la torture , à la veille de la Révolution!... Wyrsch a peint aussi Muguet de Nanthou, de la Constituante, ainsi que son frère et sa belle-sœur. Je possède le portrait de cette dernière, qui était la sœur de mon grand’père.

Un autre frère de M. Wey, et sa femme, deux portraits ajustés avec beaucoup de grâce et d’originalité, sont en Touraine et appartiennent à leur petite-fille, Mme la baronne Bacot de Romand. Ils sont plus grands, de forme ovale et très bien composés. Le mari, vêtu d’un habit de velours rouge, est installé, la plume à la main, devant un guéridon. La coiffure de sa femme est très haute : parée d’un fourreau de levantine bleue bordé de cygne, elle tient une navette devant un petit métier à faire du filet. Ces peintures, d’une gamme claire, d’un coloris frais, sont très vivantes. Les mains de l’homme étaient particulièrement belles, avant qu’un rentoileur inepte n’eût endommagé ces deux tableaux qui portent la date de 1780.

J’ai vu aussi dans une maison de campagne, près de Moncey, chezM. F. Pion, un beau portraitpeint par Wyrsch. A Besançon, M. France, membre du conseil municipal, en possède trois : un marin en uniforme, au teint pâle, à la lèvre impérieuse et serrée, aux yeux transparents comme l’agathe : le caractère est interprété avec une intention bien formelle. Les deux autres représentent, en 1774 et en 1784, un même personnage, avec cette vérité qui permet de constater sur un visage les empreintes de dix années d’existence. C’est l’histoire physiologique d’un jeune homme grassouillet et modeste, que plus tard le succès épanouit et que le bien vivre enlumine. Jeune médecin à la fin du règne de Louis XV, Claude-Joseph France, conseiller ordinaire « de le roi de Pologne, » comme écrit Wyrsch avec une incorrection tudesquc, est devenu, lorsqu’il pose pour la seconde fois, en robe

rouge fourrée d’hermines, Recteur magnifique de l’Université de Besançon.

La ville de Salins, dont la mairie, l’hôpital et la bibliothèque ont été épargnés par l’incendie de 1825, conserve, au dernier de ces établissements, le portrait (en buste) de Quirot, chanoineprévôt du chapitre de Saint-Anathoile. Le même personnage a été représenté en pied, avec un surplis et un camail, pour l’Hôtel- Dieu qu’il a enrichi d’une donation. C’est tout un tableau ; car, dans le fond de la toile, Wyrsch a représenté une salle de malades, avec un chirurgien qui, entouré d’aides et de religieuses, fait une opération. La simplicité de l’ajustement de la figure principale, le naturel de son attitude, la placide animation du visage, la beauté des mains indiquent un goût magistral et un talent supérieur. Cette peinture, encadrée dans une riche bordure du temps de Louis XIV, est placée à l’extrémité de la salle Saint- Joseph.

Dans le même établissement, au réfectoire des sœurs hospitalières, on admire un Christ en croix de grandeur naturelle qui me parait être le chef-d’œuvre de notre peintre. La toile, de deux mètres et demi de hauteur, est signée Melchior Wyrsch, 1780 : couleur, harmonie, expression, dessin et modelé, élégance des formes, vigueur de l’effet ; tous les genres de mérite y son* réunis. Les terrains, les accessoires sont traités avec une finesse rare et une souplesse charmante. L’artiste a peint au pied de la croix une tête de mort dont l’exécution est si exquise, qu’on ne peut se lasser de la regarder. Le visage expirant du Christ, son corps convulsé, mais dont les lignes pures sont ennoblies par le jet heureux de la lumière ; ses mains, repliées et crispées avec douleur par les clous qui en percent la paume, ne peuvent être contemplées sans compassion tant la souffrance y est empreinte. Il faut remonter jusqu’aux plus tendres inspirations de Le Sueur et aux meilleures toiles de Van-Dick, pour rien rencontrer de supérieur à ce tableau, qui occuperait un rang honorable dans la splendide collection du Louvre.

Enfin, le musée de Besançon, qui est riche et des plus intéressants, possède, outre deux petits tableaux, la Vierge enfant et la Nativité , quatre portraits dus au pinceau de Wyrsch, parmi lesquels Nicole, architecte estimé du dernier siècle, qu’il a doté de plusieurs monuments publics, et Wyrsch peint par lui-même.

Le Nicole est largement brossé, dessiné avec pureté, sans maigreur, et d’une vérité d’expression, d’une franchise de couleur admirables.

Le portrait de Wyrsch — celui qui accompagne ce travail — est plus sombre : coiffé d’une toque étrange , drapé dans une étoffe brune , le masque à demi-plongé dans un ombre intense, il jette au spectateur un coup d’œil perçant. Les traits sont grands et peu harmonieux, la mine est trop méridionale pour un homme né dans la Suisse allemande ; la bouche est dure, serrée ; le nez mince et vigoureux ; les yeux qui louchent , ont l’air de vous contempler en dedans et en dehors; le menton est lourd, la physionomie se résume dans une idée de volonté qui implique plutôt la précision que le culte de l’idéal. C’est un portrait d’atelier, inspiré du Caravage ou de Moïse Valentin.

Parmi les portraits, je dois signaler aussi celui de la grand’mère de Charles Nodier, qui est encore en la possession de la famille, et celui de Martin de Gray, député à l’Assemblée constituante, ou il se fit connaître pour avoir accompli, sans trop de peine, je le suppose, mais avec une perfection admirable si l’on en juge d’après les résultats, une tâche qui lui fut donnée conjointement avec Merlin de Douai, la tâche de détruire les restes de la féodalité.

Pendant les vingt années qu’il a passées en France, Wyrsch peignit la plupart des familles un peu fortunées de sa province d’adoption, ou les excellents portraits de ce maître sont considérés, dans une société qui se renouvelle si vite, comme des titres d’ancienneté. Ils avaient d’ailleurs fort bon air ; le maître était distingué dans son style : j’ai vu des croquants, en train de s’enfanter des aïeux, très flattés d’acheter l’occasion de débaptiser par le rentoilage des Wyrsch devenus orphelins.

De ces derniers l’on doit se taire, car la recherche de la paternité est interdite. D’ailleurs, la moisson est d’une suffisante abondance.

Après avoir, à force de démarches, reconnu les nombreuses toiles que je viens de signaler, autant pour justifier l’opportunité de ce travail que pour éviter la monotonie d’une seule et interminable description, j’ai retrouvé des documents épars et reçu

de la Suisse allemande des renseignements précieux. J’en ai relevé d’autres dans des notices étrangères qui n’ont pas été traduites, entre autres dans N eues allgemeines Künster Lexikon, de Nagler (Munich, 4852), où se trouve une courte notice sur Würsch ou Wyrsch , et dans la seconde édition des Allgemeines Künster Lexikon, de J. -R. Füssly (in-fol., Zurich, 1816). Il y a là un article biographique incomplet, quoique plus développé et moins inexact qu’il n’était dans la 1re édition. Ebel dit aussi quelques mots de Würsch ou Wyrsch : comme il signait constamment en France avec cette dernière forme, nous l’avons adoptée. Enfin, je me suis assuré qu’il n’est question de cet artiste, ni dans les travaux critiques ou biographiques de la France, ni au delà du Rhin, dans ceux de Th. -Gaspard Füssly, ni dans les Réflexions de Hagedorn. Pour redresser les nombreuses erreurs des deux uniques biographes et combler leurs énormes lacunes, il a été possible de recourir à des pièces authentiques et de puiser dans les souvenirs du docte et vénérable Charles Weiss, le doyen et le plus éminent de nos bibliographes.

Wyrsch, profondément oublié chez nous, même dans la ville où il a fondé une école, a laissé des oeuvres considérables; son nom, resté célèbre dans sa patrie, n’est pas éteint. Tout nous fait un devoir de remettre cet artiste en lumière : ses talents supérieurs, les services qu’il a rendus à l’enseignement de son art, la fécondité de son pinceau, les idées intéressantes que sa physionomie soulève, et jusqu’à la fin horrible et tragique qui clôt sa laborieuse carrière.

La commune de Besançon, qui possède le recueil de ses Délibérations à partir de 4289, inscrit, à la date du 47 février 1773, l’arrêté qui institue une académie de peinture et de sculpture, conformément aux conclusions d’un mémoire présenté par les sieurs Luc-François Breton , statuaire , et Wyrsch , maîtrepeintre. Breton, fils d’un menuisier du pays, avait trouvé moyen, tout jeune encore , d’aller étudier à Rome, où il avait conquis son entrée comme pensionnaire à l’école française, en remportant le premier prix de sculpture à l’académie de Saint-Luc. C’était alors par l’Italie que les artistes comtois pénétraient en France : avant 89, Paris n’était pas encore la capitale du comté de Bour-

gogne. Après avoir laissé, dans la ville éternelle, un monument de son art, le tombeau du général Woiff, que l’on montre encore aux Anglais, Breton était revenu dans son pays natal, où il est mort en 1800, avec le titre d’associé correspondant de l’Institut.

Il résulte des termes d’une autre délibération de l’Hôtel-de- Ville, que Wyrsch, à l’époque delà fondation de l'école de peinture, habitait la ville depuis dix ans, ce qui ferait remonter à 1763 son installation à Besançon, bien que Füssly ne l’y conduise que cinq ans plus tard. Il laissait déjà une réputation brillante aux pays qu’il avait quittés ; car, parmi plusieurs autres toiles, on conserve à Niedwalden, chez M. Georges Kaiser, une Fuite en Egypte qui porte la date de 1760.

C’est donc à l’initiative de Breton, de Wyrsch, et à l’autorité de M. de Lacoré, intendant de la province, que l’on fut surtout redevable de la fondation de cette école, dans des conditions modestes d’ailleurs et qui rappellent la parcimonieuse simplicité du moyen-âge. L’institution s’abrita sous les remparts , derrière l’église du Saint-Esprit, dans un bâtiment délabré appartenant à la ville, et les professeurs furent agréés aux conditions suivantes : trois cents li vres pour leur logement ; cent cinquante pour frais de peinture et de luminaire ; quatre cordes de bois de chauffage et l’exemption du devoir de loger des gens de guerre. L’engagement est signé, sur le registre même, par Breton et par Jean-Melchior Wyrsch.

Le livre des Délibérations du bureau de l’académie de peinture mentionne , en 1775, le don fait à cette, compagnie par le sieur Wyrsch, du portrait de l’intendant, M. de Lacoré, peint « en exécution de l’article 5 du règlement, qui assujettit les professeurs à donner, une fois seulement, un morceau de leur composition. » — On voit, en consultant le même registre, que Wyrsch professa pendant neuf ans. Le 3 juin 1784, ce peintre expose qu’il est rappelé1 dans sa patrie par la ville de Lucerne, pour y prendre la direction d’une académie de peinture ; il demande à quitter son poste au mois de septembre. A la suite de cette déclaration, Wyrsch reçoit des marques unanimes de regrets. Le mercredi 7 juillet suivant, le conseil du magistrat arrête :

« Le sieur Jean Melchior Wyrsch, peintre, natif de Buochs, canton d’Unterwalden, ayant, avec succès, exercé ses talents à Besançon pendant plus de vingt années , dont dix ans en qua-

lité de professeur à l’académie de pe’nture et sculpture...., se trouvant au moment de quitter cette ville pour aller s’établir à Lucerne, la compagnie, pour marquer l’estime et la considération qu’elle porte à cet artiste qui, d’ailleurs, a tenu la conduite la plus sage et la plus régulière, a délibéré de lui donner des lettres de citoyen, qui lui seront expédiées gratuitement par le secrétaire. »

On compléta ces civilités municipales en le nommant professeur honoraire avec force éiOges de son rare et beau talent.

Des notices inexactes font naître à Stanz, en 1721, et étudier à Rone ainsi qu’à Paris, Wyrsch, qui est né à Buochs, le 21 août 1732, et qui certainement n’a jamais vu Paris. Ces renseignements erronés ont été puisés dans un ouvrage de fantaisie, le Voyage en Suisse , de L. Simond, publié en 1824.

Les parents de notre artiste étaient des cultivateurs qui jouissaient d’une grande estime dans le canton d’Unterwalden : quand sa mère Anna-Claire Ackerinann, le mit ou monde, son mari, Balthasar-Franço's-Xavier Wyrsch , ainsi que ses deux frères, étaient membres du conseil fédéral , et , le premier, baihi de Bellenz. L’enfant reçut les prénoms de Johann-Molchior-Joseph.

Melchior ne dut pas être contrarié dans sa vocation, quoi qu’en dise Füssly, puis ju’on l’envoyait, dès l’uge de» treize ans, étudier la peinture à Lucerne, chez Jean Suter. Je n’ai pu me procurer aucun renseignement sur ce premier maAtre, que Wyrsch quitta au bout de trois ans pour entrer chez François-Antoine Krause, d’Augsbourg, étabu depuis 1740 en Suisse, ou il mourut en i 734.

C’est probablement à Einsied.en que résidait Krause, car il p~ssn les douze dernières années do sa vie à orner l’église de No tre-Dame-des-H ermites. En le quittant, Wyrsch partit p ur Rone, ou il travailla successivement dans l’atelier de Gaètano Lapi, élève de Conca, et à l’académie de France; pu’s il revint en Suisse, après avoir fait un séjour à Naples. Persuadé qu’il ne ferait rien à Buochs ni à Stanz, il s’établit en 1734 à Zurich, ou il a laissé d » nombreux portraits et entre autres celui de Füssly, le biographe d s peintres suisses. Deux années de travail ayant épuisé les ressources que présentait Zurich, |lelchior revint probablement dans son pays et mena quelques

— Alarmées une vie errante, cherchant d es commandes et allant oh il était appelé ; car il a dispersé des toiles nombreuses, soit chez les part cuiiers, soit dans tes monum mts publics, à Lucerne, à Buochs, à Wiesunbourg, à Beggried, à Niedelwalden, à Saxeln, à Graffenort, à Engelberg, à Sarren, à Soleure, et à Stanz ou il se maria.

Le nom de sa femme infirme l’assertion de Füssly, qui donne à Wyrsch pour co npagae une française épo isée à Besançon ; Mrae Wyrsch, de son nom Marie- Barbe Kaiser, était la pioche parente du landamonn Kaiser, de Stanz. Un conserve encore dans la famille le portrait de cet e dame par son mari. Près pie aussitôt, le jeune ménage vint s’établir à Soleure, oh Wyrsch a laissé, dit- n, ses meifieurs ouvrages.

C’est, comme on l’a d.t plus haut, en 1763 qu’il transporta ses pénates à Besançon, et non en 1768, comme le prétend Füssiy, puis qu’il habita vingt ans cette ville, qu’il a quittée en 1784. Il l’avait choisie pour retrouver le sculpteur Luc Breton, qu’il avait intimement fréquenté à Rame, et qui s’était efforcé de l’attirer en France.

11 est indispensable, pour classer notre peintre, pour expliquer la direction de son enseignement et la nature de ses qualités, que l’on considère un instant l’école dont il est sorti et les maîtres peu connus chez nous qui Font élevé.

C’est avec un dédain involontaire que j’envisage le peintre qui a formé Krause, le second des trois maîtres de Wyrsch.

Ce Jean-Baptiste Piazzetta, qui, ayant eu le bonheur de naître en 1687, à Venise, en pleine cocagne de couleur et de peinture, s’avise de sc réduire à la maigre pitance des Bolonais, de déjeuner chez les Carrache et de souper du Guerchin, me semble d’un appétit chétif et d’un tempérament froid.

Mais quelques-uns de ses biographes, et en particulier Périès, Font traité avec trop peu de cérémonie , en parlant de ses fréquentations à Bo ome avec FEspagnolet, qui n’a jamais habité BOiOgne, et qui d’ailleurs est mort trente-un ans avant la naissance dudit Piazzetta. Cependant, comme la préoccupation de Ribeira est évidente chez le Piazzetta, il faut supposer qu’il a fait, pour l’étudier, le voyage de Naples ou tout au moins celui de Rome,

C’était le temps où les écoles en décadence philosophaient sur l’art; où l’on discutait les propriétés chimiques des couleurs, où l’on combinait des systèmes sur les rapports des tons, l’anatomie des figures et les conditious du clair-obscur : l’ère des grammairiens succède inévitablement aux périodes inspirées.

Le Caravage et les Carrache, commentés par le Guerchin, avec une préoccupation de l’Espagnolet timidement trahie, voilà Jean-Baptiste Piazzetta tout entier.

Il mourut la même année que son disciple favori, François Krause, d’Augsbourg, plus jeune que lui de vingt ans. Ce dernier était une sorte de chien hargneux d’une insupportable vanité, qui se fit expulser partout. Il n’eut qu’un culte et qu’une admiration, son maître Piazzetta, qu’il connut à Venise et suivit à Bologne. Krause, imagination pauvre, mais volonté acharnée, travailla nuit et jour à atteindre la supériorité de son maître ; ils pâlirent ensemble sur le Guerchim et les Carrache, et quand enfin le public put confondre avec les tableaux du Piazzetta ceux de François Krause, ce dernier, glorieux de la similitude, prit son vol vers Paris, où il méprisa chacun et se brouilla avec l’Académie avant d’y pouvoir entrer. Hors d’état, malgré sa réputation naissante, de lutter contre les animosités qu’il avait provoquées, notre Allemand va s’établir à Langres ; bientôt il se fixe à Dijon où il peint la chapelle des Chartreux f il s’installe ensuite à Lyon, et vient finir en Suisse, à Einsiedlen, où il consacre les douze dernières années de sa vie aux peintures de l’église Notre-Dame-des-Hermites. Ces derniers travaux sont loin d’être sans mérite ; les compositions sont bien ordonnées, la touche est ferme, la couleur vigoureuse, la lumière hardiment distribuée et le dessin assez habile. Krause a laissé de nombreux pastels très fermes ; ses tableaux ont noirci parce qu’il abusait du stil-degrain et des orpins. Wyrsch mit à profit cette leçon de l’expérience.

Entré, jeune encore et déjà pourvu d’une certaine habileté manuelle, chez le peintre Krause, Melchior Wyrsch, tête froide et caractère indépendant, dut écouter avec attention un maître peu sympathique, mais sans en subir l’ascendant ; car la pensée ne se laisse guère asservir sans complicité du cœur.

Il vit peindre son maître, il apprécia ses théories, ils travaillèrent ensemble, et Wyrsch puisa dans la connaissance des traditions sévères une sécurité qui le préserva des périls où les chercheurs s’exposent. Mais il n’acceptait rien par ouï-dire. Nous voyons que, non content de se nourrir à des traditions de seconde main, il s’empresse, en quittant Krause, de remonter aux sources, de gagner l’Italie et de se rendre, non à Bologne pour s’y asservir au joug des Carrache, mais droit à Rome, où l’on est à même d’observer et de comparer davantage.

Il quittait un homme à visée étroite , devenu despote après s’être laissé fanatiser : il prend pour guide un peintre instruit mais doux, modeste et défiant de lui-même, Gaëtano Lapi, qui venait de révéler un artiste éminent au palais Borghèse où il avait peint en plafond la Naissance de Vénus , ouvrage d’un dessin pur, d’une grâce charmante et d’un ensemble harmonieux. Wyrsch complète ses études en se faisant admettre à l’école française de la villa Medici, dans la direction de laquelle il vit Natoire succéder à de Troy ; cette fréquentation explique la parenté lointaine qu’on lui trouve, surtout dans ses tableaux, avec le sentiment français. Il est permis toutefois de supposer qu’on ne le subjugua point, puisqu’on le voit ensuite aller étudier, à Naples, un maître qu’alors on ne prisait guère à Paris, l’Espagnolet, dont, après Piazzetta, le docile et obstiné Krause était resté si préoccupé.

Ces épreuves étaient indispensables à la satisfaction d’un caractère précis, qui aimait à raisonner son art, et c’est ainsi que l’on en doit juger, si, comme le dit Nagler, notre Wyrsch a consacré un volume à la Peinture du portrait , volume qu’on ne trouve ni dans les bibliothèques françaises, ni au British-Muséum, et qui n’est pas mentionné dans la Bibliographie allemande de Heinsius et Kayser (Leipsick, 1828). Nagler, qui constate la resressemblance extraordinaire des portraits de Wyrsch, rapporte qu’il se targuait d’achever ses tableaux en aussi peu de temps qu’il en fallait aux autres pour ébaucher. Et sa peinture est très fine. Une si grande facilité, qui explique sa fécondité surprenante, n’avait point à redouter, en courant les écoles, de se pétrifier dans un système d’emprunt. Il fut redevable à ses laborieux apprentissages, dont l’exemple est instructif, de l’avantage qui consiste à se bien connaître, et il en tira une originalité sans

effort; car on ne discerne, en parcourant son œuvre, ni tâtonnements ni décadence.

Sa façon intime et naïve de voir la nature est un peu flamande; il la peint d’une main italienne, avec une palette plus riche que les Bolonais ou les Romains, et il l’ajuste avec le tour d’esprit français. Voila peut-être, avec un lointain souvenir du Caravage, de Ribeira même, trahi dans la vivacité du parti pris entre des ombres ardentes et des lumières très franches, ce qu’il gardait involontairement de ses études. Mais, pour l’expliquer nettement, j’y trouverai plus encore la bonhomie résolue d’un homme qui s’est débarrassé de tout ce qu’il avait appris, pour copier tout bêtement la nature, certain d’en savoir assez pour ne jamais passer pour un ane.

Si dans ses tableaux, fort dissemblables de ses portraits dent la diversité est étrange et la gamme très étendue, ii perd un peu de sa personnalité pour briher dans le lieu commun de la science des écoles, s’il rappelle alors nos derniers peintres de l’ancien régime, bien qu’il ne les ait jamais fréquentés à Paris, la cause en est peu cachée. L’école romaine dégénérée, qui recueillit au dix-huitième siècle les cendres des Bolonais, a pu impressionner Wyrsch comme elle a dominé notre académie. Par ce que nous appelons en France4 le style Louis XV n’est qu’une suprême et fada émanation de Rome agonisante, et, quand David galvanisa des figures aniiques pour les armer contre nos derniers peintres d’histoire, ii mit à mort avec eux ies Romains de Benoit XIV

Nous avons laissé Wyrsch prêt à retourner dans son pays natal. Avant de retracer la triste fin de sa carrière, épuisons les rares souvenirs qu’il a laissés à Besançon, à des témoins qui naguère survivaient encore à une génération disparue. C’était un homme de haute stature , sa physionomie était revêche, et son humeur à l’avenant. Ses mœurs étaient austères, son caractère indépendant, ses habitudes studieuses ; ii parlait de son art en praticien transcendant, mais avec un accent tudesque d s plus pi 01 oncés. Sa franchise se passait de la courtoisie et ne tenait aucun compte di s (onsens dont on accable les peintres de portraits. Aux beautés à la mode, qui ne se trouvaient, que sur la

toile une bouche trop grande il disait : — Si vous voulez, on n’en fera point du tout?

Et sur ce ton pour tout le reste. On conte qu’il prenait, sur le mbdèle, la mesure des traits avec un compas de bois ; mais on se p.a't à débiter tant de sornettes ! Ce qu’il y a de certain, c’est qu’une grande dame, la comtesse d’ A.., en reçut une abominable réponse. Cette co ntesse, qui, dit-on, avait dé^à posé devant le trop célèbre Laclos, pour une héroïne du pius venimeux des romans, était devenue, depuis lors, et très laide, et tris boursouflée d’embonpoint Comme elle attribuait à une coiffure messéante le peu d’agrément de son masque, Wyrsch, assimilant ce gros visage à la face opposée, dit crament à la comtesse, avec son accent allemand, que la seule coiffure assortie à ses traits, ce serait...., une culotte; il eut bien soin d’expliquer pourquoi.

Mais les dames de haute lignée se rient volontiers des pantalonnades des petites gens : le beau monde n’en fut pas moins empressé à se faibe immortaliser par Wyrsch, qui eut fait fortune à Paris; car ce fut assurément l’un des plus fidèles, et le plus original des peintres de portraits qui aient vécu pendant la seconda moitié du dix-huitième siècle.

Chaque contrée a, dans sa légende, des héros aussi bien que des saints. Dans le pays d’Unterwnlden, la vénération publique a consacré la mémoire de Nicolas de Fine, né à Saxelnen 1417. C’était un pieux patriote qui combattit avec les soldats-pasteurs de Zurich contre Sigismond d’Autriche. Sa valeur l’avait rendu fameux ; son désintéressement mit ic sceau à sa gloire. Après s’être soustrait aux honneurs qui venaient le chercher, il se jeta tout à coup, vers la cinquantaine, dans la vie contemplative, et quitta sa femme, ainsi que ses enfants, } our s’enfouir au fond d’un désert. Ses compatriotes i’y ayant découvert par hasard, lui bétirent une chapelle à coté de la hutte ou il s’abritait.

Nicolas habitait encore son ermitage en 1481, lors des querelles intestines relatives à l’annexion de Fribourg et de Soleure à la Confédération helvétique, discussions qui faillirent la dissoudre et ruiner la République. La guerre, la guerre civile allait succéder à une assemblée tumultueuse et vi'oiente qui tenait ses

séances à Stanz, lorsqu’averti par un songe, Nicolas de Flue se présente tout à coup. Il s’empare de la parole; il discute, il attendrit, il persuade ; il désarme les colères, il évoque l’image de l’étranger prêt à profiter de la discorde. A sa voix, chacun se réconcilie , la ligue particulière des cinq villes est rompue ; Fribourg et Soleure sont annexées à la Confédération. Telle fut l’œuvre du célèbre convenant de Stanz, 22 décembre 1481, journée mémorable pour la Suisse.

Le patriotisme avait inspiré l’éloquence du solitaire de Saxeln ; la charité le rendit législateur. Il posa lui-même les bases du traité d’accord; puis il harangua paternellement les députés, leur donna des conseils sages dont ils furent touchés , et , son bâlon à la main, il reprit seul le chemin de sa cellule sur la montagne. C’est Jà qu’il mourut en 1 487, en tel renom de sainteté, qu’il fut depuis béatifié par Clément IX.

La légende locale affirme qu’il a jeûné pendant quatre lustres, et l’on était fort mal avisé d’en douter il y a cent trente ans. Pçur s’être montré sceptique sur ce point, en 1723, Tschudi vit brûler son livre à Stanz et mettre sa tête à prix.

Melchior Wyrsch a rattaché son nom à cette gloire nationale, en peignant, en 1774, pour l’Hôtel-de- Ville de Saarnen, une image en pied de Nicolas de Flue, si sublime, dit-on, et si populaire, qu’on va l’admirer encore de tous les points de la Suisse. L. Simond, dans son Voyage en Suisse , en fait l’éloge en ces termes : «... Tout en est admirable : ce visage exténué de l’anachorète, mais plein d’une expression simple et touchante ; son attitude si naturelle, et l’excellence des détails, surtout de ses mains. (T. 1er, p 465). »

Wyrsch est redevable à cette peinture de sa plus grande notoriété. C’est vers le même temps qu’il a fait le portrait de sa femme, dont il n’eut pas d’enfants et qui lui survécut. A moins que notre artiste n’ait, à l’époque ou il a signé le Nicolas de Flue , fait une excursion dans son pays, la date indique qu’il dût l’exécuter à Besançon.

On a vu que ses compatriotes l’engagèrent à abandoner la Franche-Comté pour diriger à Lucerne une école de peinture. C’était en 1784. Il devint aveugle à la fin de 1786, et quitta,

huit ou neuf ans après, cette ville ou il laissa sa femme, pour se retirer dans son domaine de Rain, près de Buochs, où il s’était construit une maison, au revers d’un coteau, dans le voisinage de l’église. C’est là qu’il vécut trois années encore, avec ses frères et leurs enfants ; on le rencontrait dans la campagne, guidé par un autre vieillard nommé Zimmermann. Il fonda de ses deniers une école gratuite à Beggried , où sa mémoire est vénérée.

Il est à présumer que son extrême ardeur au travail, dans un âge déjà avancé, contribua à lui faire perdre la vue. Sa réputation était à l’apogée ; on l’accablait de commandes, et, jusqu’au dernier moment, on le voit pour ainsi dire se multiplier. lia peint cinq tableaux d’autel à la paroisse de Kerns : le Christ en croix , Sainte Anne , le Partage des scapulaires et de la couronne de roses, le Baptême clu Christ, la Mort de saint Joseph '; — à Saxeln : le Corps de Jésus sur les genoux de Marie, la Présentation de la Vierge et V Offrande au temple; — pour le couvent d’Engelberg, trois tableaux de sainteté : Saint Benoit , Saint Eugène et Saint Antoine; — à la maison de ville de Lucerne : les Lois de Moïse. C’est là qu’il a fait le portrait du célèbre Füssly.

Dans la maison du conseil exécutif, à Stanz, on remarque, au milieu des croûtes qu^ représentent, dans la grande salle, les landamanns et leurs statthalters , deux excellents portraits de Wyrsch. Il existe aussi un portrait de Wyrsch , par lui-même, chez le landamann Zelger, et un autre chez M. Deschwanden; ainsi que deux tableaux de Saint Joseph et de Saint Jean Népomucène , dans la chapelle de Wiessembourg; un Christ en croix et plusieurs portraits à la maison de ville de Niedwalden. Mentionnons aussi quatre tableaux et un portrait chez le landamann Kaiser, et un autre chez M. Ackermann, à Buochs; enfin à Beggried, une Fuite en Egypte.

D’autres ouvrages, des portraits surtout, sont disséminés dans les pays de Lucerne, de Bâle et de Zurich. Il en existe aussi à Dijon, à Auxonne, à Dole, et en général dans les trois départements de l’ancienne Franche-Comté. Ceux qui ont été transportés par des familles, à Paris, ont été quelquefois débaptisés à la suite des rentoilages, et attribués à des peintres éminents plus connus en France,

La Révolution française dispersa, tant à Besançon qu’à Lucerne, l’école que Meichior Wyrsch avait créée dans la première de ces villes, et dirigée dans la seconde. Mais, au milieu de ses parents, de ses derniers élèves, de ses nombreux ouvrages qui décoraient tous les hotels-de-vilie et toutes les églises, entouré d’une' population amie qu’il s’était conciliée par ses bienfai s et l’éclat de son talent, le vieil artiste, dans la retraite qu’il s’était choisie, ne vit point s’étendre sur son nom les ombres de l’oub.h L survivait insouciant à une renommée dont les derniers échos venaient encore charmer son oreille, et tandis que le monda lointain était troublé par la guerre, Wyrsch errait, comme aux Champs-E.yséens, à travers les vertes pelouses, les iacs, les fontaines et les futaies des Alpes.

Los étrangers, les amateurs curieux attendaient cet illustre aveugle au passage, devant la chapelle Sainte-Marie-de-Ridû , ou à l’ermitage Saint-Antoine, ou bien à ia soarce soufrée de la scierie de Buochs, ses promenades favorites, pour le complimenter, pour écouter ses récits ou soliciter ses conseils. La trad.tion fidèle consacre encore, au pays d’Untcrwalden, le souvenir des lieux qu’il aimait et les pierres sur lesquelles il s’est assis.

L’horrible événement qui mit un terme à ce premier repos de la cécité,- triste affliction pour un peintre qui avait tant et si bien vu, a été rapf orté diversement dans les livres de quelques voyageurs et de plusieurs historiens. Les cifconstances m’ont permis de les compléter.

Je tiens du petit-neveu de Wyrsch et d’un témoin de sa fin tragique, interrogé à mon intention, le récit exact des derniers moments du 'peintre.

Un des patriarches de ces cantons, M. Bermeitlen, qui l’a connu et qui a recueilli, de la bouche de son second frère, les détails de sa mort, a fourni les meilleurs éléments de cette notice au petit-fils du frère cadet de notre peintre, à M. le docteur Wyrsch, président actuel de la commune de Buochs et membre de ia cour suprême de l’Unterwalden, qui m’a transmis, avec ces détails, le portrait ainsi qu’un écrit autographe de son grand-oncle.

Zsrhokke a raconté, dans ses Mémoires historiques , la lutte des cantons catholiques contre les troupes du Directoire, à l’époque

où Ton voulut imposer à la Suisse la constitution française. Cette guerre aboutit à d js victoires, moins humiliantes à retracer pour les vaincus ..que j our les vainqueurs; c’est pourquoi nos historiens se sont, à ce sujet, montrés fort co icis. L’incendie du Niedwaiden, les massacres de Stanz, où l’on tua dans l’église soixante* tï ois personnes et le prêtre à l’autel, où l’on immola jusqu’à des jeunes filles, réfugiées dans la chapelle de Winkelried, ont arraché des p,eurs au malheureux général resté impuissant à contenir cejOiir-ià l’aveugle furie du so.dat.

Ce général était Schawenbourg , qui, sous l'ancien régime, avait commandé le régiment de Nassau et tenu longtemps garnison à Besançon, où les gens du pays l’appelaient Chaubourg. Il y avait laissé le renom d’un homme de belles manières, dans la haute société de la vid », où il avait connu la plupart des modèles que Wyrsch y peignit, et, probablement, Wyrsch lui-même. Cette circonstance, et la prédilection que le vieil artiste avait conservée pour la France expliquent la sécurité obstinée avec laquelle il atlendit nos compatriotes le 9 septembre 1798, lorsqu’à la suite d’une série de combats de géants qui les retinrent pendant neuf heures au sommet des montagnes, ils descendirent, exaspérés d’une victoire' si disputée, dans les vallées de S ta As, de Buochs et de Kersitten.

C’est vers deux heures après midi que la nouvelle de là défaite des Suisses engagea unir partie d »s habitants du bourg à chercher une prompte retraite sur les roches escarpées qui dominent Buochs. François-Joseph Wyrsch était prêt à fuir avec ses servantes et un prêtre nommé Ackermann, lorsque Melchior les en dissuada. — Quel mal pourrait-on faire, leur dit-il, à un vieux peintre aveugle et à un sejituagénaire inoffensif ! Je connais les Français, j’ai vécu au milieu d’eux , ils sont humains et courtois, je parle leur langue; apprêtons-nous à les bien recevoir.

Ces observations retinrent les servantes près des deux frères, dans cette maison de Buochs, que Melchior avait ornée de ses peintures et sur l’emplacement de laquelle M. le président Wyrsch habite encore. Seul, le prêtre Ackermann persista dans son dessein de fu r : il fit mettre à genoux toute la famille, lui donna l’absolution générale in periculo mortis, et gagna la montagne.

Alors on ferma la maison, et, presque; aussitôt, on vit eu loin des tioupes qui s’approchaient du village. Dès qu’on frappa à la

porte , Melchior Wyrsch ordonna d’ouvrir. Les soldats qui se précipitèrent dans la maison trouvèrent, dans la chambre principale, François-Joseph, et le vieux peintre aveugle qui, se soulevant de son siège , s’empressa de les accueillir en leur parlant français.

Comme ce logis se remplissait de pillards, les servantes refoulées à coups de sabre se replièrent sur, leurs maîtres , et tandis que François-Joseph tombait, étourdi par cinq blessures légères, un soldat s’avançant sur Melchior étonné, car il ne pouvait voir ce qui se passait , abaissa son arme et l’ajusta presque à bout portant. La balle traversa la poitrine du vieux peintre, qui tomba en arrière en s’écriant : — Jésus, Maria!

Quand ces furieux eurent achevé de dévaster la maison , ils l’incendièrent et y abandonnèrent leurs victimes qui , ayant, à l’exception de Melchior, repris leurs sens, parvinrent, jusqu’à trois fois, à maîtriser le feu. Mais, vers le soir, les flammes ranimées ôtèrent tout espoir à ces malheureux qui, réunissant le peu de force qui leur restait , se traînèrent jusqu’à la sortie du village et gagnèrent les montagnes d’Oberschwanden, où François-Joseph, à demi-mort, retrouva, trois heures après minuit, ses fils et (€ux de son troisième frère , qui avaient pris part au combat d’Allweg.

Lorsqu’il fut permis à ces fugitifs de redescendre dans la vallée, Buochs n’était plus qu’un amas de ruines. On ne retrouva, -en remuant les ■cendres de la maison du peintre Wyrsch , aucune trace de son corps, qui fut consumé par les flammes. Sa fin, qui rappelle celle de Lavater à Zurich, fut plus horrible encore.

On porte au chiffre de cinq cent quatre-vingt-quatre les habitations qui eurent le même sort que la maison de Melchior Wyrsch.

Ses concitoyens lui ont élevé un monument, qui vient d’être restauré par la piété des arrière-neveux.

Aucune notice, je le répète, n’a été publiée en France, et rien d’étudié n’a paru en Allemagne sur ce peintre, qui a laissé tant d’excellents ouvrages , dirigé deux écoles ou académies , formé des élèves connus, et que deux patries pouvaient revendiquer, puisqu’il fut nommé par lettres patentes citoyen de la ville de Besançon. On n’a pas gravé un seul de ses tableaux, qui ne sont

classés nulle part : les pages que nous lui consacrons ici deviennent une sorte d’exhumation.

Cependant, les recherches que j’ai fait faire à Lucerne, depuis deux ou trois ans, ont ému le comité historique de cette ville, et l’on m’écrit que son président, M. Sneller, prépare une seconde biographie de Melchior Wyrsch.

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