XI Y
La nécessité de révéler le talent de Wyrsch, pour intéresser les lecteurs à sa personne, m’a obligé à renverser l’ordre accoutumé de ces sortes de notices et à énumérer ses œuvres avant de parler de lui. Il ne reste donc plus, pour l’encadrer à sa place au milieu de son temps, qu’à retracer la destinée de son école, et à suivre, dans la postérité de ses élèves, les traditions de ses exemples ainsi que de son enseignement. Cette seconde partie de mon travail est redevable de diverses notes fort précises à M. Auguste Castan, archiviste de la ville et jeune érudit fort distingué.
Les deux meilleurs disciples que Wyrsch a formés à Lucerne, furent Georges Obersteg, de Stanz, et Bénédict Murren, qui a peint le beau tableau que l’on admire encore derrière" le maîtreautel de Beggenried. Murren périt le même jour que son maître, à Enetmos, en défendant contre l’invasion le canton de Schwytz.
En compulsant le registre des Délibérations du bureau de r académie de peinture de Besançon, je rencontre les noms de plusieurs compatriotes de Wyrsch qui, attirés par sa renommée, furent admis à suivre ses leçons et même à concourir pour les prix fondés en 1 774, lesquels s’élevaient à la somme de 1 50 livres.
L’école, dirigée alors par Wyrsch et Breton, produisit des élèves nombreux que la révolution arracha bientôt à leur carrière. Les deux plus renommés dans le pays, les seuls qui aient jusqu’à la fin fait profession de la peinture, furent Chazerand et François Jourdain. Le premier, qui ouvrit une école particulière, eut le premier prix de peinture en 1775 et en 1779 ; le second, qui devint l’un des successeurs de Wyrsch à la direction de l’école, l’avait obtenu en 1776. Ce dernier, qui a laissé à l’église de Sainte-Madeleine le tableau du Martyre de saint Vernier, a peint aussi un portrait du père de Charles Nodier, qui rappelle, de loin, la manière de Wyrsch.
Wyrsch eut aussi pour élève Melchior Perrèze, dont il fut le parrain, et un certain Mouton, qui obtint, en 1737, un prix d’encouragement, et qui, réaliste avant l’invention du mot et de la chose, a rempli >(usqu’à 4830. la ville et les environs, de portraits au pastel les plus impitoyablement fidèles et les plus hurles pies, dans la naïveté sans goat de leur ajustement. La vérité de ces chinoiseries bourgeoises, ou le rendu des accessoires a parro‘s le relief du trompe-l’œil, y surprend moins encore qu’une soi te de brutalité enfantine. Je dérobe avec som , en héritier pieux , à la gaîté des étrangers, quelques cadres intimes dus à maître Mouton.
Alexandre Chazerand, né en 1737, et dont le nom figure dans quelques biographies, fut l’aigle de cette école. 11 était fi, s d’une marchande de légumes, et il en vendait encore sur la place avec elle, à Page de douze ans, lorsque M. de Lacoré, informé de ses dispositions pour le dessin, le confia aux soins de Wyrsch . Six ans après, il remportait le premier prix dans un concours assez fort, puisqu’il eut Jourdain pour concurrent. Quatre ans plus tard, il peignait, dans l’escalier de l’hôtel Camus, un plafond que les étrangers admirent encore : Thémis entourée des attributs ce la justice. On lui doit aussi une charmante page : Y Assomption de la Vierge, ou il s’inspira, pour la figure principale, d’une beauté que Ton exaltait alors et qui avait fait impression sur son cœur.
La madone do Chazerand est le portrait de la petite-fille du peintre Gresly, qui eut, dans sa province, à Paris morne, une certaine réputation et à qui M. Weiss a consacré un article dans la Biographie universelle do Michaud.
Atteint par la décadence française, Chazerand, sous le fâcheux prétexte de sacrifier aux gréces, avait amoindri son s’yle ; il appartient à cette génération qui, ne se souciant que de la correcte fluidité des lignes, s’imagina que fart de peindre consiste à dessiner avec un pinceau au lieu de se servir d’un crayon.
Gabriel Gresly, qui peignait des trompe-VœU, d^s scènes d’auberge, des mtérieuî s de cuisine, et qui excellait dans les effets à la chandelle, est, comme les frères Lenam, un d »s ancêtres du réalisme . Ses tableaux ressemblent à ceux des Lenain , moins
par le procédé que par l’aspect général et le choix des sujets. Il travaillait en province, et quand il avait fait deux ou trois douzaines de tabieaux, dallait les vendre à Paris. Ce bonhomme, qui s’était appris à peindre sans maître, avait un talent singulier pour imi er les anciens tableaux.
C’est à lui que le comte de Çaylus fit un jour admirer dans sa galerie un Ostade représentant une femme devant son métier à dentelle. Cette merveille flamande, devant laquelle chacun s’extasiait, était l’œuvre de Gresly. Le fait parut si incroyable, qu’on renferma avec une toile et des couleurs pour qu’il exécutât, sans tricherie, un pendant au prétendu Van-Ostade.
Jusqu’alors, la Comté, récemment annexée à la France, dévastée sans cesse auparavant par la guerre, et où les arts ne furent jamais en grande faveur, avait produit peu de peintres. Un seul parvint à s’illustrer au dix-septième siècle, Jacques Courtois, de Saint-H ippoîyte, dit le Bourguignon. Il avait déjà cette originalité de caractère, cet esprit indocile et volontaire avec obstination, propres aux artistes franc-comtois, qui ne prennent guère un maître que pour faire le contre-pied de ce qu’il enseigne. Le Bourguignon des batailles était élève du Guide et de l’Albane. . .
Un siècle après lui, Gres’y offre sans vergogne des brutalités d’antichambre à une société qui ne voulait que des divinit's poud.ées, des naïades et des nymphes. Il est populaire, souvent gracieux et jamais trivial.
Nonotte, peintre du roi, frère du jésuite, et fondateur, en S 751, de l’école de Lyon, est le seul artiste bisontin un peu académique . Ses ouvrages sont rares. Un de ses arrière-neveux, M. Paul Laurens, possède, à Besançon, deux portraits curieux de cet artiste. Ls sont en buste, de grandeur naturelle; ils ont, comme effet et comme relief, la valeur de deux peintures, et ce ne sont que des dessins à l’est >mpe remaniée avec le crayon. L’un représente le peintre Donat Nonotte lui-même, et l’autre son frère, que Voltaire a si cruellement mal noué. L’auteur de Quelques erreurs de M. de Voltaire et du Dictionnaire philosophique de lareligion, avait dans la physionomie, comme M. deTal eyrand que rappellent tes frai!s de son visage, une expression par iculière de fine malice et de d stincti m. Mais il a le regard moins fuyant, plus droit et un air d’autorité moins dédaigneux. C’est une figure
Mais, dans ses œuvres, il croyait voir ce qu’il rêvait d’y mettre, et il improvisait devant des croûtes les plus sublimes descriptions.
Hoffmann n’a-t-il pas imaginé, dans ses contes, un certain halluciné qui démontrait, en face d’une toile blanche, les merveilles d’un pinceau chimérique? Il avait deviné Flajoulot.
À cette illusion près, ce dernier pensait juste ; ses vues étaient élevées, ses conseils excellents ; il savait faire copier un modèle, enseigner ce qu’il échouait à produire, diriger un élève dans le sentiment large et pratique de l’art et le préserver des mesquines puérilités qui refroidissent tout. Cet esprit ténébreux, çà et là pailleté d’étincelles de raison, se classe entre ces fous qui, suivant Hésiode, appartiennent à Jupiter. D’ailleurs, il était poète, et rimait, sur les plus nobles inspirations, des vers détestables. L’exécution lui manquait sous toutes ses formes.
J’insiste à dessein sur cet artiste bizarre, déplorable et non médiocre, et mauvais sans vulgarité. Il a produit, on le verra plus loin , les deux peintres les plus renommés de cette école bisontine, en ce sens qu’ils n’ont pas eu d’autre maître : il a même laissé, dans le monde artistique de Paris, une trace éphémère, peu de semaines avant sa mort, en 1840.
Charles Nodier, qui l’aimait depuis l’enfance, réunit à l’Arsenal, pour lui préparer une petite fête, une phalange de peintres illustres et presque trop aimables, qui, se prêtant aux désirs du spirituel académicien , accueillirent Flajoulot comme un doyen , comme un confrère et comme un maître. Environné de ces noms glorieux qui l’inscrivaient familièrement sur leur livre d’or, Fiajoulot, ce déshérité de la gloire, se crut transporté dans les sphères édeniques des Champs-Elysées.
Sa raison , qui n’avait plus guère à perdre, résista à une telle ivresse; mais l’excitation d’un si grand bonheur acheva de l’épuiser. Il bénit ses élèves et leurs disciples , plus célèbres que lui; il prêcha les pures doctrines ; il fut tout en attendrissement et en exaltation pendant quinze jours , et, de retour à Besançon, il dit à ses amis d’une voix éteinte : « Leur amitié m’a tué, mais je m’en vais bien heureux ! »
Six semaines après il expira.
Il habitait, derrière la cathédrale, avec son frère, idiot et cou-
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trefait, qui lui servait de factotum et de gardien : cerbère jaloux de son peintre, qu’il adorait. Flajoulot mort, l’innocent cessa de parler et resta plongé dans un état complet d’inertie. Cependant il se ranima un instant, le jour ou l’on vendit le mobilier du défunt.
L’idiot avait vu disparaître , dans une complète impassibilité, les meubles, les tableaux de son frère ; mais, au moment où l’on détacha du mur une guitare dont jouait souvent Flajoulot, il arriva que l’instrument heurté rendit un son confus. Accroupi dans un eom, le pauvre innocent répondit à cette note perdue par un gémissement plaintif; il se souleva, tendit les mains en avant, et tomba mort.
Ces détails m’ont été transmis par un magistrat de la Cour, M. le président Monnot-Arbilleur, arrière petit-neveu du sculpteur Monnot le Romain, et l’un des esprits les plus charmants, les plus distingués de cette génération. Le président s’était constitué le tuteur de Flajoulot, ce vieil enfant qui écoutait ses conseils et les infirmait parfois avec un bon sens étonnant. — Tu es né peintre, lui disait un jour cet ami; tu composes avec chaleur; tu esquisses d’un jet heureux le plan d’un tableau : apprends à l’exécuter. Nous avons des Rubens, des Titien, des Véronèse admirables; exerce-toi à les copier et tu acquerras celte habileté manuelle qui t’a fait défaut.
— Tu sais lire ? lui répondit Flajoulot ; tu connais l’histoire et les lois de la poésie dramatique? Eh bien 1 fais-moi le plaisir de copier ou d’apprendre par cœur le Cid, Phèdre et les Femmes savantes : tu deviendras certainement Molière, Racine ou Corneille...
La pensée do ce peintre, privé d’organes pour exprimer, se perdait dans les régions de l’idéal ; les théories de l’art pour l’art même, aux dépens de l’inspiration, l’indignaient. — Ils n’ont vu le Temple des arts que par le trou de la serrure ! s’écriait-il à ce propos avec une fureur comique.
S’il ne fut mort de joie en 1840, le réalisme l’aurait fait mourir de chagrin, car le chef de cette école a été son dernier élève.
Flajoulot, qui n’a jamais pu parvenir à exécuter ni un dessin, ni une peinture, a été le maître unique d’un artiste extrêmement souple et des plus habiles à exécuter, comme dessinateur, comme graveur et comme peintre : l’auteur des illustrations du Gil-Blas,
de la Mort de Léonard de Vinci et de la Cléopâtre, le maître de Baron et de Français. M. Gigoux, qui s’est formé à peu près seul, n’a pas eu d’autre professeur que Flajoulot.
Enfin, cet arrière-neveu de l’école de Wyrsch, si différent de son aïeul, ce professeur mythologique et fantastique, pour qui la couleur, pour qui les effets sont restés d’impénétrables mystères, et qui sacrifia la réalité à l’idéal, Flajoulot a donné les seules leçons qu’il ait jamais reçues à Gustave Courbet...
Ici, le contraste atteint sa limite extrême; de son point de départ, l’école a cheminé jusqu’à l’antipode. Cependant, l’excès même des divergences établit des rapprochements d’idées entre les faits les plus disparates. Eminents tous deux, Wyrsch, Courbet, tant est vaste le domaine des arts, ont des qualités d’exécution aussi évidentes qu’elles sont incompatibles comme procédé. L’un a subi l’outrage de l’oubli ; l’autre a été nié avec obstination. Wyrsch , qui a voulu savoir, fut redevable à l’étude de ses plus intimes qualités ; Courbet qui, effarouché peut-être dans son enfance par les théories dithyrambiques de Flajoulot, répudie audacieusement les traditions, a été engendré peintre, avec un don merveilleux qu’il ne doit qu’à la nature.
Vaut-il mieux naître peintre que de le devenir? Question souvent posée, à laquelle on ne répondra jamais ; car personne ne s’est vu placé dans l’alternative de choisir. Dans les arts, rien ne remplace la vocation, et c’est surtout par leurs qualités naturelles que les peintres défient le temps.
La carrière de Melchior Wyrsch , artiste suffisamment doué, montre ce que peut ajouter à une originalité douteuse, les études patientes et obstinées : qu’elle soit donc, pour ses arrière-neveux, même pour ceux qui l’effaceront, un dernier conseil, et la moralité des pages que nous lui avons consacrées î
Besançon. — lmp. Dodivers et Ce, Grande-Rue, 42.