LES HYPOTHÈSES BASÉES SUR LE PASSAGE HÉB: VIII
Avant de terminer notre travail, nous donnerons encore un aperçu rapide des différentes hypothèses qu'on a émises sur les trois passages traitant de Melchisédec, notamment sur celui de l’épître aux Hébreux. Il va sans dire que nous nous contenterons de caractériser rapidement les différentes opinions et d'en signaler les représentants principaux. |
$ 1. D’après l'opinion la plus accréditée parmi les rabbins, Melchisédec n’était autre que Sem, fils de Noé. Frappés de l'existence, à une époque aussi reculée, d’un adorateur du vrai Dieu à Salem, ils pensaient qu’il devait appartenir à la femille même où le monothéisme avait pris naissance. Par un calcul assez compliqué? ils prouvèrent que Sem était contemporain d'Abraham, et qu’il vécut encore trente-cinq ans après la mort de celuici. On a fait valoir plusieurs raisons en faveur de l'identité des deux personnages*. Îl est vrai que d’après Gen. IX, 26, ce fut Cham qui reçut la terre de Canaan en partage et qui, par conséquent, fixa sa résidence dans ce pays. Mais le verset suivant ajoute que Cham était l’esclave de son frère aîné, et que ce dernier était le véritable maître du pays. Le texte affirme bien que Japhet était plus âgé que Sem, néanmoins ce dernier, comme aïeul de la nation israélite, exerçait les droits de pri-
1 Voy. p. ex. Targ. Hierosol. — Targ Jonath. — Salom Jarchi etc.
2 Voy. Jérom, Æpist. ad Evagrium. — Brentius, Comm. in Ep. P. ad Heb. 1574, p. 341.
? Jo. Tode, Dissertatio philol. de Melch. Hébr. VII. Gôtt. 1745.
mogéniture. Lui seul pouvait être grand-prêtre, comme fils aîné de Noé; et puisqu'il vivait encore du temps d'Abraham , nul autre que lui ne pouvait alors exercer les fonctions sacerdotales, d’après l’usage établi par les patriarches 1.
On sait que la plupart des réformateurs partageaient l’avis des rabbins. Sem, dit Luther ?, fut témoin de la conception du genre humain, il avait vu le déluge, la tour de Babel, la destruction de Sodome. Abraham seul, fidèle aux traditions monothéistes, et pénétré d'horreur pour tous les scandales de lidolâtrie qu'il avait sous les yeux, se prosterna devant la figure austère et vénérable du vieux Sem, qui seul représentait encore le culte du vrai Dieu sur la terre. »
Les Juifs ont inventé sur le compte de Melchisédec une foule de fables que l’on trouvera exposées tout au long dans les ouvrages cités en notes. On lui attribuait en outre un certain nombre de poésies êt d'ouvrages scientifiques. Suivant Eusèbe#, les Phéniciens regardaient comme auteur de leur science un nommé Zedeck, qui n'était autre que le personnage en question. Parmi les Juifs il passait pour avoir transmis à Abraham la coutume des sacrifices ainsi que les lois rituelles
1 Selden, De synedriis, 1134, pb. 448..— Voy. pour le calcul mentionné plus haut: Gen. V, 32; VIE, 6; XI, 40, 44, 12-26.
2? Exeget. op., t. I. Erlangen 1829. — Placet igitur mihi communis sententia… Calvin rejette cette opinion, Mosis lib. 7. Genevæ
$ Greg. Abul Pharadsch, Gesch, der Dynast, übers. von Bauer, 1783, LL — J. A. Fabricius, Codex psendep. et. Test. Hamb! 1722. — d. . Hottinger, Smegma Orient. Heidelb. 1662. — }. H, Heïdegger, Hist. sac. patriarch. Zurich 1729, t. IL.
# Præpurat. Evang., lib. EX.
que Dieu lui avait communiquées d’une manière surnaturelle. Il passait en outre pour un prophète, parce qu’il alla à larencontre d'Abraham, «diviniter edoctus; » cent ans après le déluge, quand le monde retomba de nouveau dans l'idolâtrie et dans la corruption, Dieu lui apparut et lui dit: « Voici, dix générations se sont «succédé avant le déluge, je les ai détruites, et que «sert il de les avoir anéanties? Lève-toi, prophétise! « peut-être que les hommes obéiront encore à ma voix.» Et Sem prophétisa encore quatre siècles durant, mais sa voix ne fut point écoutée, Les rabbins lui attribuent plusieurs psaumes, entre autres le Ps. CX adressé à Abraham, en outre différents ouvrages astronomiques, philosophiques et politiques, ainsi un traité sur la manière de diviser le temps el un autre sur la meilleure forme du gouvernement, laquelle repose sur l'union du trône et de l’autel. On prétendait aussi qu'il avait: fait de grands voyages : qu'il avail parcouru la Syrie, l'Afrique, la Libye et fondé plusieurs villes, entre autres Salerne en ltalie.
$ 2. Une hypothèse tout opposée prétend que Melchisédec-est le même que Cham, le second fils de Noé; elle a eu Jurieu pour défenseur unique. Le chapitre qu'il consacre à celte question mérite bien qu’on s’y arrêle, non pas à cause de l'hypothèse en elle-même, qui ne soutient pas l’examen, mais à cause des idées que l’auteur exprime sur l’exégèse des apôtres. Ces vues supposent une clairvoyance de jugement el une sagacité exégétique telles qu'on regrette sincèrement de ne pas les voir mieux appliquées dans la fixation
« # Jurieu, Hist. crit. des dogmes et des cultes. Amst. 1704, chap. 8, 10,41.
du résultat définitif. Voici son raisonnement : Noé partagea le monde entre ses trois fils donc chacun fut reconnu et vénéré comme souverain sacrificateur par la famille qui trait de lui son origine. Cham obtint la terre de Canaan, et se fixa comme souverain sacrificateur à Salem. Quant à la différence de nom, l’auteur l'explique en citant l'exemple d'Ésaü, qui échangea ce nom contre celui d'Édom, et de Jacob, qui s’appela Israël, depuis sa lutte avec l'ange. —Suit une série de considérations sur le passage de l'épître aux Hébreux : «Le Messie, dit Jurieu, a des types dans l'Ancien «Testament par rapport à sa mort, à sa sépulture, à «Sa résurrection. Quant à l'éternité de sa vie et de ses «fonctions, il était difficile de trouver un parallèle «semblable; pour résoudre la difficulté, l’apôtre fait «résider le tÿpe non dans la chose, mais dans la ma- Cnière dont elle est récitée. Ainsi la femme du pro- « phète Ésaïe est appelée vierge uniquement parce que «le texte a négligé de parler de son mariage, et le si- «Jence observé sur ce point a une signification typique. » Bien qu'une certaine partie des arguments produits par l'auteur repose sur des erreurs d’exégèse, il n’en a pas moins saisi les principes d’après lesquels les écrivains du siècle apostolique expliqnaient les types de l’Ancien Testament. Dans un chapitre consacré tout entier à ce qu'il nomme: les péchés typiques, il fait l'apologie de Cham et montre que ce dernier n’est pas aussi coupable qu’on le croit ordinairement.
$ 3. D'après une troisième hypothèse, Melchisédec n’était autre que Énoch, l’aïeul de Noé. Elle a été soutenue par un théologien de la fin du dix-septième siècle,
1 Gen. V, 22.
nommé Hulsiust. « Henoch, dit il, plenis lineis ac «coloribus in se Melchisedec exhibet.» A tire ses preuves de deux sources, les Saintes-Écritures et la mythologie. Le grand-prêtre qui veut servir d'interprète à Ja volonté divine doit avoir puisé la connaissance exacte des desseins de l'Éternel dans une relation directe et immédiate avec ce dernier. Or Énoch était seul dans ce cas: l’Écriture dit que Dieu l’enleva de la terre et qu'il l’admit dans son intimité pour lui révéler sa volonté. De plus, Énoch réunit toutes les conditions signalées par lépître aux Hébreux : l'Écriture atteste qu'il n'a pas vu la mort (uaprupouueros ove bn), il aimait la paix et la justice; sans cela Dieu ne l'aurait pas appelé auprès de lui, et il est descendu du ciel, absolument comme son antitvpe, Jésus-Christ.
$ 4. Hulsius avait fait de Melchisédec un personnage d'origine céleste; la spéculation ne s'arrêta pas là et cerlains théologiens allèrent jusqu’à prétendre que Melchisédec était une puissance supérieure, un. être divin, incarné, Déjà Épiphane? parle d’une secte qui se forma sous l’empereur Sévère et dont les adhérents, appelés Melchisédécites, adoraient Melchisédec comme une puissance céleste, un être supérieur à Christ*.
1 Hulsius, Melch. una cum parente ex tenebris cum scripluræ etc., 4706. — Voy. aussi : Hermann von Elswich, Melch. ab. H. Hulsio minus feliciter in Henocho detectus ete., 1T10. — H. v. Elswich, Melch. ab H. Hulsio in gentili mythologia frustra quaæsitus. Vittenb. 4710. — Joh. d’Outrein, Déssert. de Melch. non Henocho, Amsterdam 1713.
2 Epiphane, Œuvres. Coloniæ 1682. Contra hæreses, p. 468-472. — Saint Augustin, Œuvres. Bassani 1797. Liber de hæres., t X, p.12.
3 Ge eivar voutov où provoy duvapiv tua MEYaXnV, gAAa xt paetQote-
pov tou Xpiorou pusxouct,
Épiphane ajoute qu'ils se fondaient sur le Ps. CX, car, disaient:ils, si la sacrificature du Christ a été instituée sur le modèle de celle de Melchisédec, ce dernier doit être supérieur au fils de Dieu. L’historien fait remarquer à juste titre que la figure du Christ, loin d’être copiée sur un type déjà existant, était ellemême le type primitif servant de modèle à celui de la Genèse. Melchisédec est: apouormuevos duo eov; donc il ne saurait être son égal, encore moins son supérieur.
La théosophie du siècle passé s’empara également de notre problème, qui lui fournissait un domaine où elle pouvait spéculer à loisir. Ua des représentants de cette tendance, Gichtel, exposa sur la sacrificature de Melchisédec des idées à peu près analogues à celles que nous venons de résumer, si ce n’est qu'il ne se prononce guère sur lé personnage lui-même, et s'attache de préférence à sa dignité pontificale’. D'après lui, Dieu nous a faits rois et sacrificateurs de l’ordre de Melchisédec, nou pour immoler des brebis et des bœufs, mais pour sacrifier notre propre vie pour le bien de nos frères. Ce sacerdoce est accessible à tous les hommes, tandis que celui d’Aaron était renfermé dans une seule tribu. Pour être admis, il faut avoir rompu avec les désirs du monde et s'être débarrassé de toute espèce de convoitise charnelle. En un mot, il faut une abnégation complète. Évidemment le personnage mystérieux qui a prêté son nom à cette sacrificature exceptionnelle était, aux yeux de Gichtel, une puissance céleste, un esprit supérieur.
? Gichtel, Theosophia practice.
. $ 9. Les auteurs nommés en dernier lieu se contentent de regarder Melchisédec comme une puissance mystérieuse. Certains théologiens, voulant déterminer cet être, l’identifièrent avec l’une des trois personnes de la Trinité, les uns avec Christ, les autres avec le Saint-Esprit. La première opinion fut partagée entre autres par Tertullien! et l’auteur anonyme réfuté- par Jérôme dans la lettre citée plus haut?. Nous citerons encore un exégèle du dernier siècle, Jean d'Outrein, dont les idées, exposées dans une série d'ouvrages de controverse, furent vivement combattues par ses contemporains. Partant du principe qu'il ne peut pas y avoir, dans l'histoire des patriarches, un être humain supérieur à Abraham el éternel comme Jésus-Christ, il prétend que c’est le Fils de Dieu lui-même qui apparut au patriarche pour le bénir. [l'est vrai que l'expression gpouowæmerog semble exclure l'identité des deux personnes: l’auteur se tire d’embarras eu citant le passage Dan. VII, 43, où la syllabe 3 précédant le mot IN V2 n'empêche pas que. ce soit le Fils de l’homme lui-même dont l’auteur entende parler. Parmi les théologiens du dix-septième siècle qui défendirent l'identité de Melchisédec et de Christ avec le plus d’opiniâtreté, il faut encore citer P. Cuneus. D'après lui, le nom de Melchisédec, porté par le Fils de Dieu, est emprunté aux fonctions qu'il exerce, et à la dignité dont il est revêtu au moment où il apparaît
1 Ado. Judæos liber., Cap. 9.
2 Epist. ad Evagrium.
3 Joh. d’Outrein, Dissert. de signific. phras. ec tn OunVEXES. — — Epist. duëæ viri doctissimi ad clariss. Jo. d'Outrenium etc.
4 De repub. hebræorui, lib. LIL. Amst. 1666.
à Abraham. Cest à cette entrevue que Jésus-Christ doit avoir fait allusion en s’écriant: «Abraham se réjouit de voir mon. jour». La plupart de ses arguments, l’auteur les emprunte à différentes expressions du passage de l’épitre aux Hébreux, prises dans leur acception littérale; de plus, il fait observer que, si Melchisédec est un autre que Christ, il y aurait deux sacrificateurs éternels; enfin il insiste sur le témoignage du psaume qui affirme clairement l'éternilé de Melchisédec, tandis que la Genèse se contente de passer sous silence sa mort «Si la Genèse, ajoute-t-il, n'affirme pas expressément que le personnage qui conféra avec Abraham était le Fils de Dieu, c'est que le Saint-Esprit chargea David et Paul d’expliquer ce mystère. »
$ 6. Parmi les théologiens qui identifient Melchisédec avec le Saint-Esprit, nous citerons avant tout l’auteur des Queæstiones, ouvrage attribué faussement à Saimt-Augustint. Voici le raisonnement contenu dans cet opuscule; Melchisédec est élevé au-dessus d'Abraham, mais qu'est-ce qui lui a valu cette préférence? L'auteur passe en revue tous les actes de sa vie, il rappelle ses vertus, sa foi, il signale son dévouement sans bornes, sa piété à toute épreuve. Moïse désobéit à l'ordre de Dieu qui l'envoie chez ses frères , Jonas refuse d'aller à Ninive où l’appelait la volonté divine, Job murmure à la nouvelle des malheurs qui viennent fondre sur sa famille. Quant à Abraham, Jamais il ne murmure, jamais il n ‘éprouve le moindre regret : dès que l'Éternel a parlé, il s'incline. Si donc
!August., Opera. Bassani 4797, t. XVI, quæst Vet. et N. T, q. CIX.
Melchisédec lui est supérieur, il ne saurait être un homme. L’épitre aux Hébreux le dit semblable au Fils de Dieu. Or il ne peut lui être semblable que sil partage sa nature; l’auteur en conclut que Melchisédec n’est autre que le Saint-Esprit. Inférieur au Fils de Dieu, en rang et en dignité, il lui est égal quant à son essence. Prêtre du Dieu fort, il apparaît sur la terre sous le nom de Melchisédeec, et bénit le patriarche au nom de celui dont il est le représentant.
Épiphane cite, comme partisan de la même opinion, un certain Hiérax!, qui, insistant tout d'abord sur l’expression &pœuouwevos (Hébr. VII, 26), se fonda en. outre sur le passage Rom. VILLE, 26, pour prouver que Melchisédec était la troisième personne de la Trinité. Origène ? en fit un ange, et Didyme, son disciple, partagea l’avis du maître.
$ 7. Tandis que la plupart des Pères imaginaient, sur le passage de la Genèse, une foule d’hypothèses et de théories dont l’une était plus hasardée que l’autre, certains autres théologiens professaient, sur celle matière, des idées plus sensées et plus rationelies. Ainsi Épiphane*, après avoir passé en revue les opinions de ses devanciers, affirme clairement que Melchisédec, malgré sa position unique dans l'histoire, n'était pas pour cela un être surnaturel, descendu du ciel, par la raison que le Fils de Dieu seul a une origine céleste et une existence éternelle. «Au commencement était le Verbe,» dit l'Écriture, et non
: Épiphane, éd. citée, livr. Il, Hæres, LXVII, p. 718 et suiv. 2 Ep. ad Evagrium.
3 Ouvage cité.
pas: «au commencement était Melchisédec.» Parmi les réformateurs, Brenz! et Œcolampade? se contentent du même résultat. Calvin, dans son Commentaive sur la Genèse, affirme tout simplemeut que Melchisédec était um homme inconnu dans lequel se refléta ka grâce divinet. Heidegger * fait observer que les expressions xara raëËy el dpouowuerog excluent l'identité de Melchisédec et de Christ; et que, dans la Genèse, les rois de Salem et de Sodome sont mis absolument sur la même ligne.
D'autres exégètes, non contents de ce résultat vague et incertain, cherchèrent à découvrir, sinon la famille, du moins la tribu , là nation à laquelle appartenait le roi de Salem. Ainsi Borghèsef, après avoir passé en revue et réfuté toutes les hypothèses contraires, conclut en disant que Melchisédec descendait de Sem. Instruit dès sa Jeunesse dans la religion du vrai Dieu, il vécut longtemps parmi les Chaldéens, mais sans prendre part à leur eulté 1dolâtre. Obligé de quitter sa patrie, il s'établit, comme prêtre, dans la terre de Canaan. L'auteur ajoute qu'il devait nécessairement descendre de Sem, car les Chamites étaient maudits, et les Japhétites condamnés à rester idolâtres jusqu'à la parousie.
L'opinion que Melchisédee était un prince cananéen est déjà partagée par Josèphe7. Il prétend que le fon-
1 Comm. in Ep. ad Heb. Tubing. 1571.
? In Ep. ad Heb. Explan. Argent. 1534.
3 Mosis lib. V. Gen. 1643.
In homine ignoto clarius refulget mirifica Dei gratia ete. 5 De hist. sac., Ouvr. cité.
6 Historia critica Melchisedeci, 1706.
T De bell, jud., lib. VI, cap. 47.
dateur de Jérusalem élait un prince puissant, issu de la nation cananéenne et appelé: roi juste. Serviteur du vrai Dieu , il bâtit un temple en son honneur. Épiphanel raconte que certains sectaires prétendaient avoir découvert l’origine de Melchisédec, et qu'ils lui donnèrent, pour parents, des divinités phéniciennes. Suivant eux, son père était Héraclès, et sa mère Astaroth. Il paraît, d’après Jérôme?, que plusieurs Pères, entre autres Hippolyte, lrénée, Eusèbe de Césarée, Eustathius, évêque d’Antioche, partageaient l'opinion de l'historien juif. Pour s'expliquer le culte de Melchisédec et sa dignité pontificale, ils citent l'exemple d’Abel, d'Énoch, de Noé, de Job, qui tous ont trouvé grâce devant l'Éternel. Ainsi Noé, malgré sa faute ; Job, malgré ses murmures ; Samson, malgré sa désobéissance, sont autant de types de Jésus- Christ: il en est de même de Melchisédee, qui est un type, lui-aussi, bien qu'il soit issu d’une race idolâtre et impie. Théodoret ? affirme la même chose, et son exemple est suivi par une série d'exégètes postérieurs. Nous citérons, parmi les auteurs plus récents, le jésuite Ribéra et Gornelius à Lapide , qui tous deux se fondent sur Théodoret. Il va sans dire que nous partageons pleinement cette manière de voir.
$ 8. Nous avons résumé aussi brièvement que possible les hypothèses les plus caractéristiques. t est certain que le passage de la Genèse n'aurait frappé
1 Ouvr. cité, Hæres LV.
2 Ep. ad Evagrium.
3 Œuvres, Halæ 1769, t. I, ët nv T'ev, — épur. 69. 4 Comm. in Ep. P. ad Heb. 1600.
5 Comm. in omnes divi P. Ep. Anvers 1627.
personne, et qu'il aurait peut-être passé inaperçu, Si l'épitre aux Hébreux n'avait rendu attentif aux particularités qui le distinguent. Mais comment nous expliquerons-nous finalement le culte monothéiste de Melchisédec? Nous touchons ici au centre même de la question, dont nous avons déjà examiné les contours dans la première partie. Pour résoudre la difficulté, il faut avant Lout se défaire d’un préjugé traditionnel. Il n'est dit nulle part dans la Genèse que le vrai Dieu n’a été connu que d’une seule famille, Sans doute, Dieu a choisi plus tard le peuple d'Israël pour être le dépositaire de ses révélations et de ses enseignements; de plus, 1l l’a mis à part et séparé des autres nations. Mais celte distinction, bien que préparée longtemps à lavance, n'était pas encore aussi nettement établie à l’époque des patriarches. Il est faux de prétendre que le culte du vrai Dieu ait été le privilége exclusif d’une famille; bien au contraire, les deux cultes étaient mêlés à lel point qu'il y avait des idolâtres dans la famille des patriarches et des adorateurs du vrai Dieu parmi les peuples étrangers. Nous pourrions citer toute une série d'exemples à l'appui de cette thèse. Ainsi les Héthites, après la mort de Sara, offrent à Abraham un lieu de sépulture, el veulent lui céder le champ qu'il demande, sans en accepter le prix. Abraham jouissait parmi eux d’une grande réputation!, et s’il avait été l'ennemi mortel de leur religion, il n'aurait certes pu entrer en relation avec eux. Nous lisons ailleurs? que Dieu apparut en songe à Abimélech, roi de Guérar, et
{ Gen. XXII, 6.
? Gen. XX, 1-8.
qu'il lui pardonna le crime qu'il avait commis involontairement, tandis qu’il châtia le roi d'Égypte, qui n’était pas plus coupable que ce dernier!. Les Sichémites, après que leur prince eut ravi Dina, la fille de Jacob, se firent circoncire?. Enfin les paroles d'Abraham: « fe- «ras-tu périr le jusle avec le méchantÿ?» prouvent qu'il y avait des justes, même à Sodome. Nous ferons la même observation par rapport au personnage qui nous occupe. Melchisédec était probablement un dé ces hommes rares qui, comme Abraham, avaient conservé la connaissance du vrai Dieu au milieu de l’idolâtrie et de la corruption générales, et qui brillaient, au milieu de leur siècle, comme des apôtres de la religion monothéiste. Mais que dirons-nous de l’épitre aux Hébreux? Il est vrai que les réflexions basées sur le récit de la Genèse et les rapprochements établis entre le type et l’antitype ne sont pas partout justifiés par les textes. Néanmoins, si la méthode est défectueuse, si les raisonnements reposent en partie sur une exégèse abandonnée aujourd’hui, le résultat définitif n’en est pas moins divinement inspiré. L'idée fondamentale qui est à la base de toute la discussion, c’est que Jésus-Christ, le Fils de Dieu, est notre sauveur, notre Souverain Sàcrificateur. Cette vérité, capitale et seule importante aux yeux de l’auteur de notre épître, est et restera sans cesse l’unique dem de notre foi chrétienne.
1 Gen. XII, 47.
2 Gen. XXXIV, 1-24.
3 Gen. XVII, 23.