‹ Méléagre de GadaraChapitre 25 sur 190 · Pseudo-Lucien, De Dea syria, S /iS · texte numérisé non relu

Pseudo-Lucien, De Dea syria, S /iS

6. Cf. pour les rapports de Tyr et de Délos, CIG, II, 2271, 2290, 2819.

7. Diogène, Zenon et Antipater étaient de Tarse (cf. Susemihl, Geschichtè der griechischen Literatur in der Alexandrinerzeit, t. II, 268, et I, 82, 84 ; — Renan, Les Apôtres, p. i65). Strabon vante l'intelligence des Sidoniens. C'est de Sidon que provient une importante inscription métrique (cf. Renan, Mission de Phénicie, p. 373). La nécropole de Saïda renfermait des trésors artistiques (Hamdi-Bey et Th. Reinach, La nécropole royale de Sidon, en cours de publication).

8. On cite parmi les philosophes tyriens Diodore, Diotime et Heraclite. Antipater vécut au temps de Cicéron et mourut à Athènes vers 44 (cf. Susemihl, op. cit., t. I, i54; II, 347, 379, et 384).

9. Le Pseudo- Lucien nous atteste qu'il en était ainsi à Byblos (£>e Dea syria, 6). Cf. Renan, Les Apôtres, p. 275.

port de commerce, l'incerlitude du lendemain, la rapidité des fortunes, l'absence de toute discipline amènent bien vite le relâchement des mœurs.

Méléagre fit comme les autres, mais non sans hésitation. Pourtant les doctrines de Diogène étaient accommodantes, et ses adeptes ne craignaient pas le scandale. Dans le Banquet de Lucien, un cynique fait rougir tous les convives et le lecteur. Mais cette étrange morale qui tolérait la débauche tournait l'amour en ridicule. Aimer n'était-ce pas perdre tout droit à mépriser l'univers *? Méléagre prit au sérieux les enseignements de ses maîtres. Mais son incertitude ne dura guère, et je le regrette. Le Syrien accepta tout entier l'héritage de la Grèce, et connut les égarements du Phèdre, sans avoir la candeur sereine de Platon. Qu'était devenu le beau commerce des âmes rêvé par le philosophe? Les héros de V Anthologie sont bien loin de Lysis et même d'Alcibiade. C'estàpeitie si par instant quelques vers nous rappellent les nobles et souriantes figures du temps passé. Telle épigramme s'adresse à un athlète, telle autre à un théore ^ La pureté d'un jeune visage, la fermeté d'un corps viril inspiraient toujours aux Grecs une joie d'artiste, un plaisir tout à la fois sensuel et chaste.

Méléagre dut éprouver de tels sentiments, mais d'habitude il visait moins haut et ne dédaignait pas les compagnies vulgaires. Que furent les Diodore, les Dorothée, les Oudiadès, et tous ces enfants dont on perd le compte? Leurs noms, presque toujours accompagnés d'images inquiétantes, éveillent l'idée d'adolescents, au sourire équivoque, au visage fardé, aux cheveux trop blonds, à la

1 Cf. Zeller, La Philosophie des Grecs, t. III, p. agi, n. h. a. AP. XII, 171 (Dioscoride) ; AP. XII, laS : Tépigramme est adespote, mais elle faisait partie de la Couronne.

parure trop éclatante. Ces douteux personnages n'avaient rien à apprendre de Thaïs et de Phryné. « Va trouver Hermogène la main pleine, dit Dioscoride, et tu obtiendras bientôt ce que désire ton âme;... mais si tu jettes dans l'eau une ligne sans hameçon, tu la retireras mouillée, et ce sera ton seul bénéfice ï.»

Avec de tels amis, Méléagre ne dut pas s'en tenir à de simples rêveries. Une épigramme relevée par Knaack ^ est une priapée qui ne déparerait pas un Venereum de Pompeï. Il faut cependant reconnaître que le tableau n'est pas pris sur le vif. Désireux de plaire à son ami Philoclès, le poète imagine ce que nous pourrions appeler le paradis d'un libertin. D'autres témoignages plus discrets sont peut-être plus décisifs 3. Méléagre se condamne à diverses reprises, et nous n'aurons pas la mauvaise foi de le défendre. N'oublions pas pourtant que, dans ses épigrammes philopédiques, il ne se vante guère d'avoir triomphé, et chez un homme assez peu modeste, un tel silence est significatif.

Myiscus n'était pas du moins une conquête vulgaire, et Méléagre sut mettre dans cette bizarre liaison un enthousiasme juvénile et un vague sentiment d'idéal. Dans le visage qui le charme, il vante beaucoup moins la beauté que l'expression et l'éclat des yeux sous les sourcils qui brillent ^. Cherchant pour son bien -aimé des armes parlantes, il songe au noble et sombre feuillage de l'olivier 5. Cette première affection lui fait même connaître la jalousie. Deux épigrammes convient Philoclès à partager les faveurs banales de quelques jeunes Tyriens.

î. AP. XII, A3. On peut consulter aussi : AP.XII, iA8(CaUimaquc); AP. XII, hk (Glaucus), et les Oiseaux, d'Aristophane, V, yoS sqq. 3. AP. XII, 95.

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Myiscus n'est pas du nombre : « Si vous jetez sur lui un regard avide, puissiez -vous ne plus rien voir de beau ». » . Le philosophe d'hier, initié à la vie galante, y apporte une ardeur de converti. A côté de Myiscus il célèbre jusqu'à douze adolescents. Quelques-uns nous apparaissent dessinés d'un trait assez net. Heraclite attire les cœurs comme un aimant', mais il se plaît à tourmenter ses victimes. Il a pour symbole une rose épineuse 3, et, devant sa porte fermée, Damis pleure en vain toute la nuit^. Méléagre n'est pas beaucoup plus heureux. Son affection rebutée se tourne en haine, et il reproche au beau jeune homme de vieillir 5. Théron semble plus séduisant encore : « Le voir c'est contempler l'univers ; ne plus le voir c'est perdre la vue de toute chose ^. »

On pouvait croire à cette heure que Méléagre allait s'user et se perdre dans les débauches, et c'est pourtant dans cette crise que naquit son talent. Enthousiasme, remords, voluptés sensuelles et transports vers l'idéal, tout se mêlait dans son âme. Il vivait d'une vie plus ardente. Plein de sensations nouvelles, il s'efforça de les exprimer.

Les modèles n'étaient pas loin. La poésie s'acclimatait dans les grandes villes de Phénicie. Elle y trouvait un public peu délicat, mais fort enthousiaste. Ce peuple d'improvisateurs aimait avant tout les pompeuses tirades de l'épopée, mais il ne méprisait pas les épigrammes. C'est qu'elles avaient pris, dès la fin du m*' siècle, un caractère tout nouveau et fait pour séduire des déclamateurs. Alcée

CIt\P. m. VIE DE MÉLÉAGRE. Ix^J

et Dioscoride se plaisent aux développements faciles et aux élégances hasardeuses. Ces Grecs semblent écrire pour des Syriens. Archias d'Antioche et Antipater de Sidon n'avaient qu'à suivre ces exemples. Us les dépassèrent. Cicéron nous montre ces intrépides versificateurs tournant et retournant un sujet, variant les expressions, faisant une phrase d'un mot et d'un mot une phrase. La littérature tourne à la prestidigitation ^ .

Méléagre connut peut-être Archias ; mais l'enfant prodige cherchait un théâtre plus retentissant que Tyr ou qu'Anlioche. De très bonne heure il gagna l'Italie ^, où l'attendait l'admiration d'une foule mobile et l'amitié d'un grand homme. Antipater fit aussi des voyages 3, mais il revint dans sa patrie. C'est même à Tyr qu'il se fixa. Méléagre l'y rencontra menant fort joyeuse vie. La bonne chère et le jeu le reposaient de ses travaux, et l'âge même ne put l'assagir. 11 fit une chute malheureuse au cours de quelque promenade bachique, et succomba aux suites de l'accident^.

Ses récitations étaient sans doute fort suivies. Il avait

I. Cicéron, De Orafore, III, 5o, 5194 : « Antipater Sidonius...solitus est versus hcxametros aliosque variis modis atque numcris fundere ex tempore, tanlumque hominis ingeniosi ac mcmoris valuit exercitatio ut cum de mente ac voluntate conjccisset in versum verba sequercnlur. » — Pro Archia, 8, S 18 : Cicéron vante chez son client : 0 Animorum incredibiles motus, ccleritatemque ingenii. d Le passage suivant est encore plus caractéristique: «Quolies ego hune vidi...,cumliteram scripsisset nullam, magnum numerum optimorum versuum de his ipsis rébus quae tune agerentur dicere ex tempore ? Quoties revocatum eamdem rem dicere commutatis verbis atque sententiis. » — Les vers d'Antipator et d'Archias justifient entièrement ces appréciations (aux éloges près).

3. Archias quitta l'Orient vers l'année looav. J.-C. Il eut le tempsde connaître Méléagre, et il imita une de ses épigrammes (Cf. AP. V, 68, et AP. V, 198.)

3. 11 vit Q. L. Catulus, peut-être en Grèce. Nous avons de lui une lamentation sur la mort d'un prince égyptien (AP. VII, util).

4. C'est du moins ce que raconte Méléagre (AP. VII, /j38). Pline (Hist. naturelle, VII, 5i) affirme qu' Antipater mourut de la fièvre. Les deux témoignages ne sont pas inconciliables ; mais s'il faut choisir, j'aime mieux en croire un compatriote et un contemporain.

assez de défauts brillants pour réussir. Ces prouesses oratoires éveillaient lentement le goût des Tyriens. Méléagre doit beaucoup à son obscur devancier. Il semble même qu'Antipater avait composé des poésies erotiques*. Mais il n'en reste rien, et nous pouvons affirmer que ce n'étaient point des épigrammes.

Le débutant osa maintenir son originalité en face de l'auteur à la mode. Il renonça aux déclamations et mit la Muse au service de l'amour. Incapable de rejeter tous les modèles, il sut du moins les bien choisir. Son véritable maître est le Samien Asclépiade, qui vivait au commencement du m* siècle. Dès ses premiers essais, Méléagre est soutenu par ses lectures. Versification aisée, syntaxe régulière, il a comme d'instinct les qualités que d'autres doivent péniblement acquérir; mais la correction n'est que le moindre de ses mérites. Les pièces adressées à Myiscus sont pleines de mouvement et de couleur. L'amant de Zénophile et d'Héliodora se surpassera pour les chanter; mais, dès le début, les Tyriens durent s'apercevoir qu'ils avaient enfin un vrai poète.

Ces épigrammes furent publiées dans le recueil des HaiSixà. Ces étranges passions semblaient aux Grecs matière à badinages, et on s'exerçait volontiers sur ce thème avant d'aborder des sujets plus sérieux 2.

Méléagre eut pourtant des scrupules. Knaack suppose même qu'il finit par renoncer aux égarements de son

1. Knaack le suppose (Geschichte der griechischen Literatur in der Alexandrinerzeit, II, p. 553, n. 181). Méléagre dit en effet de son rival (AP. VII, 428, i5o):

... Yeywvoc otvYip, xai tiou nept KÛTtpiv HpôtTo;, xV Mouffat; iioixtXo; ûixvoôéTa;.

La conjecture est plausible, étant donnée la place de KÛTtpiv entre ysyiovi; et ()|ivo6éTa;; mais nous n'avons rien conservé de ces vers amoureux.

a. Cf. Eschine, Plaidoyer contre Timarque, S i35, et Pline le Jeune, Lettres, VII, 4.

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adolescence I. Sans doute il les condamna sans appel, mais la sentence était revisée le lendemain, et peut-être en lançant l'invective songeait-il à la palinodie =». Toutefois, qu'on examine les épigrammes philopédiques de Méléagre. Le plupart faisaient partie des II a '.5'.% a. 11 est donc certain que peu à peu l'écrivain changea d'idées ou d'habitudes ; non qu'il mérite notre estime, mais du moins nous épargne -t-il le dégoût.

Ses maîtresses n'étaient que des hétaïres. De tout temps, en Grèce, les femmes de condition restèrent à l'abri derrière les murs de leur gynécée. A l'époque des Ptolémées, les mœurs anciennes se relâchèrent sans doute, mais bien lentement. U Anthologie nous le prouve. La bourgeoise d'Alexandrie ou de Tyr, escortée de suivantes, passe au milieu de la foule comme une souveraine ou une prisonnière 3. Les poètes s'adressent donc aux courtisanes. Asclépiade est presque seul à nous parler d'une jeune fille. 11 nous montre dans un éclair «le pâle visage de Nicarète, cher aux amours, qui paraît souvent à la haute fenêtre et que brûlent les yeux bleus de Cléophon debout au seuil de la porte » ^. Et pour une Nicarète, que de Laïs! Tryphéra vient sans se faire attendre ^. Callistion tient tête aux hommes dans les festins <5, et sa maison est toujours ouverte 7. Hermione porte écrit en lettres d'or sur sa

I. GeschichtedergriechischenLUeralurinderAlexandrinerzeit,lAl, p. 556.Knaack a écrit pour Suscmihl le chapitre XXXVI de ce livre (Lyrik und Epigramm). 3. Cf. surtout AP. V, 3o8, et XII, /ji, et d'autre part XII, i4i.

3. AP. V, io6 (Diotime). Praxinoa et Gorgo elles-mêmes sont accompagnées par des servantes.

4. AP. V, i53. Jacobs, Animadv., t. II, p. 3/», dit à ce sujet : « Ad fenestras stare meretricum erat. » C'est mal interpréter le passage. II suffit, pour s'en convaincre, de lire attentivement l'épigramme. Brunck ne s'y est pas trompé (cf. la note de Dubner). ■

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