AP. VII, 417, El ôà S'jpoî, TÎ To eaO|jLa
province ; mais c'est un abus de langage et je crois que le poète l'aurait évité. Il savait que les Occidentaux n'aimaient pas ses compatriotes. Aurait- il sans nécessité avoué des origines aussi compromettantes?
L'erreur de Strabon ne doit pas surprendre. Il ne connaît, ou du moins ne décrit ni la Gadara de Pérée ni les colonies de la Décapote. Trompé par l'analogie des deux noms, il n'a pas été mis en garde par ses souvenirs.
Des scrupules lui fussent venus s'il avait passé quelques heures sur les bords de l'Hiéromax. Aujourd'hui encore, des ruines éparses attestent que dans ce désert fut autrefois une grande cité K En attendant une exploration scientifique, que la mauvaise volonté des Arabes rendra toujours mal commode, quelques excursions rapides ont permis de reconnaître deux théâtres, une rue bordée de colonnes, des sarcophages d'une ornementation un peu lourde et des tombeaux creusés dans le roc. Ces vestiges ne remontent d'ailleurs qu'à l'époque romaine. Gadara et Palmyre furent embellies en même temps. Mais la fière situation de la ville n'a pu changer. Assise sur un plateau rocheux, elle domine la gorge verdoyante où coule l'Hiéromax et où fument des sources thermales. L'horizon s'élargit lumineux et triste, jusqu'aux lointaines collines qui cachent le lac de Tibériade.
Ce seul nom éveille le souvenir d'une grande école hébraïque et du christianisme commençant. C'est à Gadara que s'accomplit, suivant l'Évangile, un des mira-
I . Cf. Reclus, Géographie universelle, IX, p. 794 ; Ritler, Vergleichende Erdkunde der Sinaï-Halbinsel, von Pal'dstina und Syrien, t. II (I" part., p. 370 sqq.), et surtout Renan, Mission de Phénicie, Paris, 1864, p. 784. Renan n'a pu se rendre lui-même sur les lieux. Des renseignements que lui rapporta un collaborateur, il tire les conclusions suivantes : 0 Gadara appartient au cycle architectonique haurano-palmyrénien, dont le moment de splendeur tombe au n* et au m* siècle de notre ère. »
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des de Jésus -Christ ï. Pourtant, comme nous l'affirme Josèphe, la ville était grecque. Elle avait eu longtemps à craindre les incursions des Macchabées, et ses voisins ne furent guère pour elle que des ennemis. C'est dans Alexandrie que travaillèrent les Septante et que Philon unit aux théories platoniciennes le culte de Jéhovah. Hommes et peuples s'entendent surtout lorsqu'ils sont hors de chez eux. Sur les bords de l'Hiéromax, les Grecs et les Juifs restèrent toujours en conflit.
D'ailleurs, on connaît l'invincible ténacité des Hellènes. De toutes les nations de l'antiquité, ils sont la seule qui demeure, et vingt siècles d'épreuves n'ont pu lasser leur énergie. Méléagre fut donc un Grec. Son père s'appelait Eucrate, et lui-même porte le nom d'un héros de la fable. Son éducation fut sans doute toute classique. Parmi les scribes de Jérusalem et les marchands de Phénicie, il eut pour compagnons les vieux poètes, Homère et surtout Callimaque, et son ambition fut de les imiter.
Pourtant, il nous donne à entendre qu'il connaissait la langue syriennes La docilité orientale se plie aisément à ce genre d'études; mais ici le fait a une signification toute particulière. Il nous permet de pressentir que chez le jeune homme le génie grec fut pénétré d'influences étrangères. Toute l'œuvre de Méléagre s'expliquera par la combinaison de ces deux éléments.
Mais une première difficulté se présente. Qu'est au juste l'esprit syrien, et pouvons -nous l'analyser? Je crois que oui. Les compatriotes de Méléagre ont leur individualité et leur histoire. Amis de saint Paul ou complices d'Héliogabale, ils ont souvent pesé sur les destinées du monde
I. Év. Marc, 5, i ; Luc, 8, a6. D'après Renan, Vie de Jésus, Paris, iSSa, p. i45, ce fait eut lieu à Gergésa.
a. AP. VII, 419. 8 : ^ ^
*AXX' el |jiàv l'jpo; effdi, 2cxXa|x.
4o MÉLÉAGRE DE GADARA.
romain. Leur langue s'est élevée à la dignité d'un idiome littéraire. Ils en ont fait usage pour traiter des questions philosophiques s et sans même abandonner le domaine des lettres grecques, on voit que les Syriens occupent toute une province de cet immense empire. Posidonius d'Apamée, Lucien de Samosate, Archias d'Antioche, Antipater de Sidon, Ménippe, Méléagre et Philodème de Gadara ont reçu l'héritage de la culture hellénique et pourtant on leur trouve je ne sais quel air étranger. Il faut, pour les bien comprendre, avoir rencontré sur les pentes du Liban ou dans les rues de Beyrout les derniers descendants de leurs auditeurs.
Une étude linguistique prouve que les Syriens sont des Sémites. Frères des Juifs, ils ont comme eux les passions vives, et, dans l'intelligence, moins d'originalité que de souplesse. Mais en outre ils ont. subi l'influence d'un pays séduisant et bizarre, admirable de fécondité dans les jardins de Saïda, dénudé sur les plateaux, grandiose et presque tragique dans les gorges du fleuve Adonis. La déclivité brusque du Liban rapproche et oppose plusieurs climats ^ et les souffles venus du désert parlent de vie libre et d'espaces inconnus. Trop étendue et trop divisée, la Syrie n'a pas le rythme et la proportion de la Grèce. Jamais elle n'a connu par elle-même l'unité politique.
Les hommes sont à l'image de leur patrie 3. Ne leur demandez ni la froide résolution des Romains, ni la puissance logique des Hellènes. Vifs et légers, avec un
I. Cf. Renan, De philosophia peripatetica apud Syros, Paris, i85a.
a. Les Arabes disent que le Sannin a Tété aux pieds, l'hiver au front, et le printemps à la ceinture.
3. Renan a esquissé à plusieurs reprises le portrait du Syrien (cf. surtout Les Apôtres, p. agS, agg, 3oi). On peut aussi consulter Mommsen, Histoire romaine, traduite par Alexandre, Gagnât et Toutain, Paris, 1868-1889, t. XI, p. 19 sqq., et Th. Reinach, De Archia poeta, p. 3.
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charme d'abandon et de faiblesse, ils excellent aux improvisations et s'amusent à la satire. Les contradictions des choses frappent ces esprits superficiels ». Pour railler, il est utile de ne pas trop comprendre. Mais c'est en vain que le Syrien se plaît à contredire. Il ne demande qu'à se donner, séduit par l'amour plus encore que par la maîtresse, et enthousiaste jusqu'à l'inconstance ='. Qu'une forte discipline s'empare de lui, il se livrera sans révolte; vivant beaucoup par l'esprit et le cœur, il sera volontiers religieux. Les Druses et les Maronites ont éternisé le souvenir de leurs disputes. Au m*' siècle avant notre ère, les dieux d'autrefois étaient détrônés, Épicure et Zenon prirent la place vide, et leur voix fut entendue jusque sur les lointains rivages de Béryte et de Sidon 3.
Nous retrouverons chez Méléagre tous les traits du caractère syrien. Avant de chanter ses amours, l'adolescent s'essaya à la philosophie. La poésie, toute en nuances, était dans ces pays lointains moins populaire que les idées morales. Un précepte avait, par lui-même, une valeur qui semblait indiscutable. Pour goûter Homère, il fallait être Grec ; pour comprendre Ghrysippe ou Cléanthe, il suffisait d'être homme.
Épicuriens et stoïciens se partageaient alors la direction des consciences. Pourtant Méléagre choisit pour maître un cynique. Ménippe était de Gadara, et ses œuvres furent toujours populaires parmi ses concitoyens. L'un d'eux, Œnomaos, s'efforçait encore de l'imiter jusque sous les
1, Ménippe et Lucien sont de grands railleurs. Julien l'Apostat échangea des sarcasmes avec les mauvais plaisants d'Antioche. C'est contre eux qu'il écrivit le Misopogon.
2, Cf. surtout l'épigramme V, ai5 (Philodème).
3, Nous connaissons à l'époque hellénistique trois philosophes sidonicns: un éclectique, Boéthos, et deux Zenon qui furent, l'un stoïcien, l'autre disciple d'Épicure (cf. Susemihl, Gescldchte der griechischen Literatur in der Alexandrinerzeit, Leipzig, 1891-1892, t. 11, p. 6a-63 ; I, 78; 11, aôi-aG/»).
empereurs romains ^ Ces livres, pleins de fantaisie et d'inventions plaisantes, avaient moins de portée, mais plus de valeur littéraire que les dissertations des autres écoles. En s'attachant aux exemples de Ménippe, Méléagre annonçait déjà sa vocation d'écrivain. S'il avait eu l'esprit philosophique, les doctrines cyniques l'eussent rebuté. Les descendants dégénérés de Diogène avaient laissé perdre le meilleur de son héritage. Il ne leur restait plus guère, pour s'imposer à l'attention, qu'une attitude méprisante, des sarcasmes, et au besoin des injures. Mais cette violence n'était pas pour déplaire à un jeune homme. A vingt ans, on recherche l'originalité et la force, et l'on croit y atteindre en poussant toutes ses opinions à l'extrême. En outre, dans une société qui décline, parmi des hommes qui s'abandonnent, la brutalité semble presque une vertu.
Les enseignements de Ménippe eurent des conséquences imprévues. Les cyniques n'aiment guère à se replier sur eux-mêmes. Ils cherchent la foule pour y trouver des auditeurs et des victimes. Méléagre fut donc bientôt fatigué de Gadara. Il vint en Phénicie, connut la vie galante, oublia ses principes, et au milieu de ses débauches, l'amour lui enseigna la poésie.
Tyr était alors une grande ville. Ses habitants avaient même conquis une demi-indépendance. Tandis que l'empire séleucide tombait dans le chaos, ces marchands battaient monnaie et tenaient à l'écart les prétendants et les pirates =*. Démétrius Nicator leur demanda pourtant un asile, qui ne fut pas respecté 3. Ptolémée Alexandre
I . Au n* siècle de notre ère, Œnomaos de Gadara prit Ménippe pour modèle. (Cf. Suidas, Olvô{Aao(;, et Christ, Geschichte der griechischen Literatur, Munich, 1890, p. 585.)
a. Strabon, XVI, a, a3.
3. Cf. Justin, XXXIX, i. Les faits sont racontés différemment par Tite Live, LX, et Appien, Syriaques, 69.
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l'Égyptien déposa chez eux ses trésors, qu'il légua plus tard ix la République romaine'. Sans doute les temps glorieux de la domination phénicienne étaient loin; Alexandrie rejetait dans l'ombre sa rivale. Mais on recherchait toujours les étoffes de pourpre 2, et dans les rues étroites, entre les maisons de cinq et six étages, l'odeur des teintureries poursuivait le voyageur 3.
Dans un quartier retiré s'élevait le temple de Melkarth, dont les hiérodules conservaient les antiques traditions 4; L'auteur du traité sur la déesse syrienne vit encore, en parcourant les sanctuaires, les poissons dans les étangs mystiques 5. Néanmoins, ici comme ailleurs l'hellénisme triomphait, la Grèce expirante conquérait le monde ^. Moins lettrée que Tarse, ou même que Sidon 7,Tyr comptait pourtant au n^ siècle quelques philosophes de marque s.
Ses courtisanes étaient encore plus célèbres. La cité de Melkarth fut toujours fidèle au culte d'Astoreth, et dans le voisinage la prostitution sacrée subsistait encore au début de l'ère chrétienne 9. D'ailleurs, dans un grand
1 . Ces événements semblent s'être passés après le départ de Méléagre, vers 65 (cf. Cicéron, De lege agraria, I, i; II, 16; — Suétone, J. César, 11).