‹ Méléagre de GadaraChapitre 93 sur 190 · L'INVENTION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

L'INVENTION POÉTIQUE

Un poète, même original, doit beaucoup à ses devanciers. Dans la création la plus libre, l'analyse démêle une foule d'emprunts, de ressouvenirs et de secrètes influences. Les Grecs le comprirent. Ils n'ont point de mot pour désigner le plagiat, et sans confondre Tinventeur et le copiste, ils se plurent toujours à les rapprocher par une foule d'intermédiaires. En sortant du moule, la statuette de Tanagra passait aux mains d'un ouvrier qui devait l'embellir, et parfois même la transformer. Un changement dans le geste, les attributs ou la couleur, et la pleureuse devenait souriante, la bourgeoise béotienne s'élevait au rang d'une Déméter.

La littérature admettait des compromis analogues, et les variations adroites obtenaient un tel succès qu'on avait du mérite à rester original. C'est à grand'peine que les auteurs de V Anthologie pouvaient maintenir leur indépendance. Dans une œuvre de longue haleine, l'imitation laisse quelque place à l'initiative, mais dans un quatrain ces partages sont impossibles. Enfin la masse énorme des épigrammes s'était naturellement répartie en plusieurs groupes, et chaque genre avait ses idées favorites et ses tournures consacrées.

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Antipaler et Archias s'abandonnèrent à ces contraintes; Méléagre dut les subir, et il se résigna sans trop de peine. Désireux d'affirmer son talent, il s'attaquait k des sujets fort divers, et comprenait que pour y réussir un appui n'était pas inutile. C'est ainsi qu'il voulut de temps en temps composer une dédicace. Deux pièces lui sont attribuées dans le livre VP de l'Anthologie. Mais la première est plutôt erotique s et la seconde trahit l'influence d' Antipater^. Il s'agit d'armes suspendues dans le sanctuaire d'Ares. Le dieu s'indigne de les voir intactes et brillantes. Il réclame des casques faussés, des glaives souillés de sang. Simple jeu d'esprit sans portée, où tout est fourni par des souvenirs littéraires, depuis l'idée générale jusqu'aux détails du développement. Léonidas a bien plus de netteté et de souplesse. Méléagre a le goût de s'en apercevoir et la sagesse de ne pas insister.

La pièce consacrée aux Niobides ^ est d'un genre très curieux que pratiquèrent presque tous les Alexandrins. INous avons dit quels rapports étroits unissaient alors la poésie et la plastique. Des écrivains mettaient leur gloire à lutter avec les sculpteurs et les peintres. On prenait pour thème quelque chef-d'œuvre de l'art, et le vers suivait docilement tous les détours de l'ébauchoir ou du pinceau. Méléagre voulut comme les autres faire montre de son adresse, mais il ne put s'astreindre au rôle ingrat de copiste ^. Nul ne s'en plaindra. Son épigramme est excellente, et l'on pardonne au poète d'avoir entrepris une tâche ingrate, car non content de résoudre les difficultés, il sait en tirer parti. Il voit la scène du meurtre avec le relief puissant de la statuaire; les personnages

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