CHAPITRE LX
itl ALG RÉ tout le dësir qu'avait Estelle de se plaindre , elle ne put pas cependant nous persuader qu'elle en savait plus que Moreau , et nous la laissâmes ge'mir sans nous en inquie'ter beaucoup; nous trouvions, et même Auguste , que depuis qu'elle gardait son appartement , la socie'ie' e'iait beaucoup plus gaie; M. d'Orgeville , surtout , était fort content d'en être débarrasse pour quelques jours ; car elle lui était insupportable. Il semblait qu'un instinct secret lui faisait pressentir tous les malheurs dont la Marquise serait cause. Sa susceptibilité, ses prétentions , que la
(97 ) perle de ses charmes rendaient ridicule , nous faisaient de'sirer à tous qu elle reprit le chemin de Paris ; mais elle n'en voulait rien faire , et se plaisait trop à nous tourmenter pour s'y re'soudre. Voyant qu'on la laissait assez souvent seule , elle prit son parti de reparaître dans le salon , mais avec le bras en e'charpe; ce qui, selon elle, lui donnait l'air très-intéressante. J'e'vilais avec le plus grand soin de me trouver tête-à-tête avec elle uii seul moment. Elle s'en plaignait à son frère. Je ne sais, en ve'rite', ce qui a passe' dans l'esprit d'Alfred , mais il me fuit comme s'il avait quelque chose à redouter de moi; il a bien tort, car il n'aura jamais d'amie plus tendre et plus sincère.
Auguste ne manquait pas de me rendre ces protestations, qu'il croyait Tome V* 5
<. 9^^ ) aussi pures que son âme. Je l'assurai que la Marquise se trompait, que je ne la fuyais pas ; mais que ma position e'tait si difficile, que je devais mettre dans toutes mes démarches la plus grande prudence. Elle parut satisfaite de cette réponse , et ses manières devinrent plus douces j elle nous traitait tous beaucoup mieux , et M. d'Orgeville disait : la Marquise est aimable depuis quelques jours j son accident a fait une heureuse révolution dans son caractère.
Les beaux jours s'étaient écoulés; lacampagne,dépouilléedesa parure, était devenue triste ; on songea à revenir dans la Capitale , et je quittai sans regret un séjour oii, depuis que la Marquise y était venue , je n'avais pu expiiiper une seule fois à Méline l'ardeur de mou amour. On se rap-
( 99 ) pelle la disposition de l'hôtel d'Orgeville , et l'escalier qui descendait de mon cabinet dans le jardin , tout proche de la porte du boudoir de madame d'Orgeville : quelle funesle facilite' j qu'il était difficile de n'en point abuser.
Méline trouva l'instant, avant de quitter la campagne, de me dire que je ne devais pas compter que la porte de son appartement, qui donnait dans le jardin, serait ouverte ; qu'elle avait re'solu de renoncer à tout ce qui pouvait blesser les lois divines et humaines ; que c'e'tait un parti pris. Je l'assurai que ses volonle's seraient les miennes; que je ne lui répondais pas que je pusse résister à la perte du plus grand des biens; mais que, dussé-je mourir de ses rigueurs , j'obéirais. Je pensais bien que cette résolution ne
durerait pas: heureux, si elle eût e'ié inébranlable ; mais Meline m'aimait tendrement : elle fut trop sensible à ma profonde tristesse , el la persuasion que nous ne pouvions être observes , la fit consenlir encore à combler mes vœux. J'obtins que la porte resterait ouverte, et pour la dernière fois , je goûtai encore sans trouble la félicite' suprême.
Mon amie me fit promettre que, quelques faciles que fussent ces rendez-vous , je n'en solliciterais pas la faveur, tant que nous aurions d'aussi grands sujets de crainte. Trois mois s'e'coulèrent sans que je pusse espérer le retour de ce bonheur. Mais je trouvais dans mes souvenirs de nouvelles jouissances j et vivre près de Méline en était une si grande, qu'elle îiurait presque suffi à ma félicite;
( loi ) mais le temps des plus grands malheurs était arrivé. Un billet que je reçus à mon réveil , me fit éprouver une cruelle inquiétude ; il était de la Marquise, et conçu ainsi :
Billet de madame la Marquise de Chandor, à Alfred.
Ce jeudi matin.
Je vous attends ce soir à souper.
J'ai à. vous parler d'affaires importantes ; n'y maufjuoz pas , Alfred , il faut ^'ufin s'expliquer. C'est la paix ou la guerre que je vous offre : il me sera doux de vous voir choisir la
première.