CHAPITRE LIX
V>i'ÉTAir la troisième fois, depuis mon funeste triomphe , qu'Orgeville nous avait vu arriver pour passer les vacances dans ses délicieux bocages.
Nous ne revoyions jamais le bosquet, témoin de ma victoire, sans la plus vive e'motion. Nous y retrouvions quelquefois , avec les plus extrêmes précautions, ces dangereux et délicieux momens; et ils étaient toujours plus faciles qu'à Paris , oij le hasard seul nous réunissait quelques instans.
C'était donc toujours avec une nouvelle impatience que nous voyions arriver le moment du départ. 7.ulmée , qui se promenait davantage à Orge-
ville que dans la Capitale, sautait de joie quand on parlait du voyage. Auguste et Aurore, cette anne'e, nous avaient pre'ce'dé à Orgeville. Le premier, las de se contraindre pour obtenir un avancement que la paix e'ioignait , après avoir obtenu la croix , donna sa démission, traita de son régiment, et n'eut plus d'autre devoir à remplir que ceux de l'amitié; Aurore, qui nourrissait son second enfant, nous attendait avec impatience. Enfin , nous partîmes le 3 septembre I 7**; époque, hélas! qui m'a été trop funeste pour qu'elle se soit effacée de ma mémoire.
Je montais un très-joli cheval, dont Auguste m'avait fait présent : j'étais sans cesse à la portière de la voiture de Méiine, causant avec elle et son mari et ma mère, qu'ils emmenaient toutes les fois qu'ils allaient à Orge-
ville. Zulmee m'agaçait , el la gaiele la plus franche régnait au milieu de nous. Quatre superbes chevaux conduisaient au grand trot la voiture:
les femmes de Méline et le pédant Dupont étaient dans une autre;. deux gens, à la livrée du magistrat, conduisaient des chevaux de main d'une grande beauté : tout annonçait l'opulence et le bonheur. Le temps était magnifique et le ciel serein, quand tout à coup s'élève un vent d'ouest qui amène sur l'horizon d'épais nuages; ils s'étendent , et semblent vouloir nous plonger dans une nuit profonde; et, cependant, le jour n'est pas encore au milieu de sa course. Deséclaiis sillonnent l'horizon; mais le bruit du tonnerre est si éloigné, qu'on croit pouvoir gagner Meulan avant l'orage , dont on apercevait les clochers.
Madame d'Orgevillc m'engage à
(67 ) prendre îes devants. Je montais un coursier anglais; et, effectivement, en moins d'un quart d'heure je me serais mis à l'abri ; mais m'éloigner de Me'line, quand une apparence de danger peut l'atteindre , c'est ce que je n'aurais pu faire pour tout au monde.
Je ne quittai pas les voitures; les gens à cheval en firent autant, et nous continuâmes à aller aussi vite que le pouvaient des chevaux de traits assez pesamment charge's.
M. d'Orgeville, qui lisait fort attentivement un ouvrage profond, n'avait pas pris garde au temps ; un éclair, plus brillant que tous les autres, couvrit la page du livre , ce qui le força à s'interrompre. Ah ! ah ! dit-il, voilà un orage qui sera épouvantable. Vojezvous ces bandes blanchâtres sur ce fond noir ; c'est de la grêle : nous
(6S) n'arriverons pas à temps aux premières maisons de la ville, et il y a beaucoup de danger à aller aussi vile ; il vaudrait mieux arrêter. — Nous serions inondé , repris-je. — Comme vous voudrez, repondit M. d'Orgeville 5 mais vous verrez que le tonnerre nous écrasera? — Si nous périssions tous, dit Méline, nous aurions à bénir le Ciel ; car nous n'aurions rien à regretter. — Ze ne veux pas que le tonnerre lue moi ; moi, ze veux vi^re , dit Zulmée. — Ces accidens sont si rares, ma chère, qu'on ne doit pas plus s'en inquiéter, que l'on ne s'alarme , en passant dans une rue, de la crainte qu'une tuile détachée d'un toit ne tombe sur sa tète.
Malgré cette comparaison, la petite ne se serra pas moins contre sa mère avec effroi , lorsqu'un coup violent ,
(69) qui suivit un nouvel éclair, fit croire que la foudre était tombée près de nous. Les chevaux en furent effrayés; , le cocher et le postillon eurent toutes les peines du monde à les contenir. Le ciel était en feu, et les nuages s'enfre-choquaient avec une rapidité effrayante. Comment compter, disait Méline, sur un calme apparent? qui aurait dit , il j a une heure , que nous serions assaillis par un orage aussi terrible j l'air était si pur? Elle n'avait pas prononcé ces mots que le ciel s'ouvrit, et le tonnerre tomba entre mon cheval et la voiture dont j'étais fort près ; et soit que cet animal ait été frappé , ou par un excès de frayeur, il se renversa sur moi, et me fit rouler avec lui sur la terre. Méline et ma mère me crurent tué de la foudre et s'évanouirent : Zulmée jetait les hauts
cris f je l'entendais qui criait : Mon bon ami est mort j car je n'avais pas perdu connaissance, et je cherchais à me débarrasser de dessous mon cheval , craignant qu'il ne me cassât la jambe en se relevant. Au même ins^ tant , les nue'es , e'branle'es par ce terrible coup, versèrent les torrens qu'elles renfermaient dans leur sein; en un moment tout fut inonde. Cependant, M. d'Orgeville s'ëlail élancé de la voiture pour venir à mon secours ; ses gens détachèrent les étril- 1ers, et mon cheval me laissa la liberté de me relever; je n'avais que quelques contusions , mais aucune blessure grave. M. d'Orgeville me força de monter dans sa voiture, oii je trouvai mon amie et ma mère, n'ayant point encore repris l'usage de leurs sens; mais h ma voix elles ou-
(70 vrirent les jeux j et je tremblais que, dans le trouble où cet accident avait jeté' Meline , clic ne tiabiL noire secret. Je le craignais d'autant plus, qu'il me paraissait que M. d'Orgeville l'observait d'une manière qui tenait d'une sorte d'inquiétude que je ne lui, avais jamais remarquée : il me parut moins satisfait de voirMe'line reprendre ses sens, qu'étonné que mon danger les lui eût fait perdre; et on eût dit que l'orage, dont nous étions si violemment battus, n'était que l'image de celui dont peut-être nous étions menacés. Mais le Ciel , qui n'avait pas fixé ce moment pour celui de notre perte , ne laissa échapper des lèvres de Méline rien qui pût fomenter cette étincelle de jalousie qui, pour la première fois, se faisait sentir au cœur de son époux; elle fut, au contraire, tendre avec lui
comme prévoyant l'effet qu'avait pu produire son évanouissement. J'ai eu , dit-elle, une frayeur affreuse ; j'ai cru que le tonnerre était tombé sur la voilure, qu'il frapperait ou vous, mon ami , ou notre enfant; j'ai cru l'être moi-même, quand je me suis j senti évanouir. Vous voilà , me ditelle avec un air fort indifférent; est-ce que vous avez été blessé? ^- Quoi! ^ madame , reprit avec une extrême contrainte M. d'Orgeville, vous n'avez pas remarqué que la foudre est tombée aux pieds de son cheval et l'a renversé? Je croyais que c'était le danger de M. de Ternac qui vous avait fait trouver mal. — J'avoue que je ne peux hji en faire honneur, car je n'en ai rien vu. Ah î Méline , le mensonge vous était devenu familier, et cela fut heureux dans cet instant; car je vis aussitôt la physionomie de
( 7^) M. d'Orgevilles'ëclaircir. Il fit même quelques plaisanlcries sur le peu d'intérêt que sa femme prenait à moi; et comme les vents et la pluie cessaient, et que le ciel reprenait son azur, de même l'e'poux de Mëline rejeta les funestes soupçons qui avaient pris naissance dans son cœur, et devint aussi affectueux avec moi que de coutume.
Cependant , j'ai toujours pense que ces craintes n'avaient pas entièrement cessé d'agiter son âme , et que , seulement assoupies, elles reprirent toute leur force quand nous fûmes accuse's parnotrc mortelle ennemie. Ma mère, dont rien ne contraignait la t endresse ne cessait de remercier le Ciel de lui avoir conservé son fils. Hélas ! n'aurait-il pas été plus heureux mille fois d'avoir alors terminé sa carrière?
jSous arrivâmes à Meulan, oii un Tome V. 4
( 74 )^ relais nous altendait. Nos gens étaient trempés. Madame d'Orgeviile voulut qu'ils se séchassent auprès d'un grand feu, et que l'on ne continuai la route qu'après qu'ils seraient enlièrement remis de la frayeur et de la fatigue qu'ils avaient éprouvées. Quant à moi, M. d'Orgeviile, qui avait repris son sentiment accoutumé, me demanda , avec le plus vif intérêt, s'il était vrai que je ne me ressentisse plus de ma chute. — En aucune manière, lui disais-je ; et on se félicita que nous eussions tous échappé à un aussi grand danger sans le moindre accident. Ma toilette seulement était assez risible; j'étais couvert de boue de la tête aux pieds : ces dames s'égayèrent beaucoup à mes dépens, ce qui acheva de mettre M. d'Orgeviile de bonne humeur. On fit un excellent dîner,
( 75) et nous fûmes encore à Orgeville avant la nuit. Aurore et Auguste y étaient dans la plus grande inquiétude , parce que Torage avait élé dans ce pays aussi violent qu'auprès de Meulan ; mais quand ils nous virent tous arriver, ils ne pensèrent plus qu'au plaisir d'une réunion qui, tous les ans, nous rendait si heureux.
L'abbé Dervaux était venu , il y avait près de huit jours. Nous reparlâmes au souper de l'orage, de la manière subite dont il nous avait enveloppés î et l'abbé en tira des réflexions morales qui avaient tant de rapport à notre situation que j'en fus singulièrement frappé, et je vis quelles faisaient la même impression sur Méline. Aussi, le lendemain, comme nous étions restés seuls un instant après le déjeuner : Mon ami , me dit-
( 7G) elle, ce terrible orage, dont nous avons e'te' si soudainement surpris , est un avertissement du Ciel : le calme dont nous jouissons est trompeur; nous serons de même surpris par quelque grand malheur, et rien ne nous mettra à l'abri de ce coup ; il serait peut-être encore tetnps de nous en garantir. jN 'est-ce donc rien, mon ami, de nous aimer, de passer nos jours ensemble; pourquoi vouloir plus? Rci nonçons à tout ce qui se ijouve en opposition avec nos devoirs. Je combattis cette résolution; et je la fis convenir que ce n'étaient pas les doux et rares instans de bonheur qu'elle daignait m'accordcr qui pouvaient seuls nous perdre, mais bien d'être chez M. d'Orgevillesous un nom suppose; tandis cjue, sous mon véritable nom, il se serait bien garde de m'y recevoir.
(77 ) puisqu'il savait combien j'étais chéri.
Nous n'avons donc qu'une indiscrétion à craindre, et plus nous gagnons de temps, plus nous' devons prendre d'assurance. — Oui, mais la Marquise n'est pas encore revenue; elle reviendra au moment où nous nous y attendrons le moins, et ce sera comme cette tempête que rien n'avait annonce.
Nous fûmes interrompus par Zulniée , qui vint se jeter dans les bras de sa mère pour lui témoigner tout le plaisir qu'elle avait de se retrouver à la campagne, et elle nous entraîna dans le jardin. Aurore vint nous y joindre, et la beauté de la matinée nous fit oublier les dangers de la veille. Nous retrouvâmes tous nos plaisirs accoutumés, la musique, lâchasse, une bibliothèque bien choisie et assez nombreuse, une conversation ai-
( 7») mabledontia médisance était bannie, une chère excellente, la plus grande liberté. Je ne crois pas que l'on puisse rien désirer au-dessus de tous ces biens 5 et, cependant, une langueur secrète semblait m'annoncer que cette félicité allait m'écliapper.
Quinze jours s'étaient passés depuis noire arrivée à Orgeville, lorsqu'un soir, comme nous étions tous réunis dans le salon, je vois entrer une chaise de poste dans la cour. Il "venait beaucoup de monde au château; ainsi, il n'y avait rien d'extraordinaire à celle apparition, et j'en fus néanmoins frappé. Il me semblait que nous étions si bien ensemble, qu'un étranger ne pouvait que nuire à notre bonheur. 11 est à remarquer que le léger nuage, dont mon accident avait été cause, n'avait eu aucune suite ap-
(79) parente. M. d'Orgeville elail loujours le plus tendre et le plus attentif des fcpoux, et me comblait de te'moignages de bonté... Mais reprenons. Une voiture , dit M. d'Orgeville , qui vient nous troubler ; une chose fâcheuse des grands biens , c'est qu'ils vous forcent à des devoirs de société qui ne vous laissent aucune liberté'. La voiture arrivait au perron. INous en vîmes descendre une femme. C'est ma sœur, s'écria le comte de Mello, et il courut pour la recevoir : M. d'Orgeville le suivit. Méline et Aurore nous firent signe, à ma mère et à moi, de passer par la porte du billard , afin qu'Auguste eût le temps de prévenir la Marquise; précaution que je crojais bien inutile, car je ne m'abusai point; dès que je sus qu'elle était là, je me crus perdu. Ma mère me comluisit dans
sa chambre, tâcha de me remettre la tête. Il fallait partir il y a trois ans; à pre'sent , il n'est plus temps : d'ailleurs, peut-être, le Comte aura-t-il assez de cre'dit sur sa sœur pour lui imposer silence.
J'avais de fortes raisons pour avoir uneopinion différente; je savais qu'Estelle avait toujours élé extrêmement jalouse de Méline... et qu'elle ne pou» vait me pardonner la manière dont j'avais rompu avec elle. Nous ne savions ce que nous devions faire. Enfermes dans la chambre de madame deTernac, nous attendions que l'on vînt nous délivrer; mais ce ne put être que plus d'une heure après, et ce fut Aurore qui vint. — Mon mari m'envoie vous dire, mes amis, que vous n'avez, rien à craindre; qu'elle gardera notre secret , et se tait le plus
(Si ) grand plaisir de voir M. et madame de Ternac. Venez donc prendre part à la joiequ'a Auguste de revoir sa sœur : nous n'aurons plus rien à craindre; rien ne nous se'parera. Ah! mon cher Alfred , si vous saviez quel plaisir cela me fait j je vous aime comme un frère : mais, venez; votre absence trop prolongée paraîtrait extraordinaire.
Je remerciai l'aimable Aurore de l'intérêt qu'elle me témoignait; mais je ne pouvais, malgré ce qu'elle disait de la Marquise, ne pas sentir un grand trouble en revoyant cette femme, que je regardais comme un des êtres les plus dangereux de la société. Nous descendîmes néanmoins; et Aurore se chargea de nous présenter à sa belle-sœur^ qui devait être censée ne pas nous connaître, La Marquise JQua son rôle en actrice consoiu-
mee. Son accueil fut froid, mais poli, et comme il devait être avec des ^ens qu'elle feignait ne pas connaître , et qui se trouvaient alors ses infe'rieurs. On Venait d'allumer les bougies , et je vis qu'Estelle e'iait en grand deuil.
Je ne doutai pas, à l'air de gaieté ré' pandu sur sa physionomie^ que ce ne fût de son mari. Elle le délestait si cordialement , et il était si peu aimable avec elle, que l'on pouvait lui pardonner de sentir tout le prix de la liberté. Du reste ^ le temps semblait avoir marché plus vile pour elle que pour toute autre ; car elle avait vieilli de vingt ans , depuis huit que je ne l'avais vue. Elle était maigie ; son teint avait perdu tout son éclat; il lui manquait plusieurs dents; mais elle avait toujours de très-beaux jeux, fort bonne grâce et iu/iuiment d\s-
prit. Mc'line s'efforçait de la bien recevoir, et de lui prouver qu'elle olait enchantée de la revoir. On proposa de faire de la musique. Elle chanta avec moins de fraîcheur dans la voix , mais avec plus de méthode que lorsque je lavais connue ; et on pouvait convenir sans prévention qu'elle avait singulièrement acquis. Aussi , nous lit-elle le plus extrême plaisir, excepté à Méline, dont cependant je trouvais la voix bien plus mélodieuse.
IVI. de Ternac est musicien, dit Auguste; vous devriez chanter un duo.
Je voulais m'excuserj mais le maître de la maison interposa son autorite', et il me fallut obéir. Heureusement que la Marquise choisit un morceau assez analogue à la situation de mon cœur. Elle trouva que je l'avais fort Jjien chanté, el me fil des complimciis
(84) comme à un homme que Ton voit pour la première fois. On annonça que le souper était servi. Elle était au clavecin ; je l'accompagnais. Je devais donc lui offrir la main pour passer dans la salle à manger, et M. d'Orgeville me fil signe de m'asseoir auprès de la Marquise. Méline, accablée de chagrin, malgré tout ce qu'Auguste avait pu lui dire, voyait à tout instant notre félicité au moment d'être renversée. Si la Marquise se taisait, alors il faudrait que j'eusse peut-être des égards pour Estelle, dont il serait impossible qu'elle ne fut pas jalouse.
Son mari, qui la vit sérieuse, lui en demanda la cause. Mélii;e dit qu'elle était fatiguée, et on ne tarda pas à se retirer.
Je n'ui pas besoin de dire tout ce qui se pa:sait dans l'âme des dif-
fërentes personnes qui composaient noire cercle. Je ne parlerai que de ma vive inquiétude. La promisse que la IVlarquise avait donnée de se taire ne me rassurait pas : j'avais cru surprendre quelques regards passionnes qu'elleparaissait vouloir dérober. Mon Dieu ! me disais-je , serait-il possible que celte femme ait, pour mon malheur, conservé le souvenir de nos premières erreurs ? Imagiue-l-elle que j'aie pu changer de sentiment ; et ne voit- elle pas que sa cousine, loin d'avoir perdu de ses charmes avec les anne'es , est encore embellie? Madame d'Orgeville est bien plus belle que mademoiselle d'Erignjj et la Marquise, son miroir ne lui a-t-il pas dit que l'on a peine à se souvenir qu'elle a e'ié une des plus jolies femmes de Paris? Mais ce sera une raison de
CSG) plus; car, n'ajant point d'espoir de plaire par sa figure, elle se parera auprès de moi de sa constance, qui peut-être n'a pas toujours e'té exempte d'infidélite's. Je roulais ces pense'es dans mon esprit , lorsque j'entendis frapper à ma porte. C'était Auguste qui venait me chercher de la part de sa sœur. Viens donc, me dit-il; Estelle veut te voir et t'exprimer la joie qu'elle ressent que le Ciel l'ait conservé. Je ne répondis pas un mot; mais je suivis le Comte, maudissant l'étoile qui avait guidé le vaisseau de la Marquise dans le port. Auguste marchail devant moi dans le corridor; il ouvrit la porte de l'appartement d'Eslclle,qui était avec Aurore.
Ah! veràCZ donc, me dit la première; venez, mon cher Alfred, que je vous témoigne toute la joie que je ressens
(87 ) en vous voyant. Mais qui aurait imaginé vous trouver ici sous un nom supposé? En vérité, c'est un roman ; c'est très-sentimental. Qiioi! n'avez-vous pas craint?... — Je vous jure , madame, et Auguste peut vous l'attester, que rien de tout cela n'a été prévu* Mes malheurs m'ont forcé à chercher un emploi : l'abbé Dervaux m'a proposé comme secrétaire à IM. d'Orgeville qui, à cette époque, n'était pas marié, et dont j'ignorais entièrement les liaisons avec M. dErigny. — En vérité , cela lient du j)rodige. Mais quand vous vous êtes vus la première fois avec Méline, cela a dû faire une singulière scène. — Madame d'Orgeville était très-souffrante des commencemens de sa grossesse , elle s'évanouit. — Et qu'a dit son mari? — Rien. — Ah ! c'est vraiment une chose
(88) ad m irable que la bonhomie des e'poux. Je n'ai jamais été dans la position de l'éprouver; mais je sais que si je l'avais voulu, j'aurais persuadé à M. deChandor, qui n'était pas le plus tendre des maris, qu'il faisait nuit en plein midi. Ainsi, la petite cousine, malgré ce malenconlreuxëvanouissement, a fait croire à son époux qu'elle ne vous connaissait pas. — M. d'Orgeville n'a pas même pensé que cela pût être. — Charmant! mais ne vous y fiez pas; il faut peu de cfiose pour vous perdre. Je pense bien que ce qui vous a sauvé , c'est que la société du vieux magistrat n\'St }:oint celle où vous avez brillé dans les pr( m ères années de votre jeunesse; mais il ne faut qu'un de vos anciens camarades qui vienne soit ici, soit à Paris, qui vous nomme, et vous èks perdu. — Je l'ai craint
(89) quelquefois dans les commencemens; mais à pre'sent, je ne pre'sume point que l'on pût me reconnaître. — Moi , je vous aurais nommé entre mille. Il est vrai, dit-elle en baissant la voix, qu'il est des traits qui se gravent dans l'ame et qu'on n'oublie jamais. — Vous êtes bien bonne , madame , fut tout ce que je pus trouver de plus spirituel à lui répondre. Il j a à présumer que ia Marquise s'en contenta ; car elle me serra la main de la manière la plus affectueuse. Elle parla ensuite de la fortune que son mari lui laissait; car elle avait perdu ses doux enfans, et elle paraissait aussi peu affligée de leur mort, qu'elle était indiiïéiente pour eux lorsqu'ils vivaient. Je dois, dit-elle^ me fixer à Paiis. Auguste étant marié , je ne pourrai plus, comme autrefois, tenir
(90) ma maison avec lui : je ne sais, en vérile', quel parti je prendrai. — Tu te remarieras, je parie, dit Auguste.
— Je n'y suis point décidée ; cela tient à des circonstances : mais ce ne serait toujours qu'au bout de l'anne'e j car il faut garder en tout les convenances. La conversation roula sur toutes choses indifférentes. Enfin, Aurore, qui n'avait pas beaucoup de dispositions à aimer sa belle-sœur, d'après tout ce que lui avait raconté Méllne , dit qu'il était minuit, et on se relira.
Ma mère, qui avait vu, ainsi que moi, l'arrivée d'Estelle comme un très-grand malheur, m'engagea à préparer de loin ma retraite, et à mettre, ju'^qu'à ce que je pusse l'elTcctuer, tant de prudence dans ma conduite, qu'il fût impossible à la Manjuisedo
(9- ) nous perdre. Ne voulant point suivre Jc conseil de ma mère , nous nous contentâmes de redoubler de précautions pendant que la Marquise était avec nous ; assez pour qu'elle ne pût pas acquérir la preuve convaincante -que j'étais le plus fortuné des amans. Aucune privation ne me coûtait pour conserver la réputation de l'idole de mon cœur; et, sûr de sa tendresse comme elle l'était de la mienne, nous trouvions dans ce sacrifice des jouissances.
Quelquefois Méline me disait; Mon ami, n'éprouves- lu pas que nous sommes mieux avec nous-mêmes depuis que, sachant commander à ton amour, (u n'exiges rien de moi contraire à mon devoir, et à la reconnaissance que tu dois à celui dont je porte le nom? Pourquoi ne ferions-nous
(92) pas par vertu, ce que nous faisons k pre'senl par la crainte que nous inspire la Marquise? Mon ami, le temps, qui ne s'arrête jamais , amènera l'instant oii je cesserai de te plaire j alors , combien je me croirai malheureuse I laisses-moi preVenir cette infortune ; ne soyons plus qu'amis ?
J'étais loin de vouloir y consentir; je comptais encore tant d'années de bonheur. Je pouvais bien, par Tinte'rêt' commun de notre amour, supporter l'extrême contrainte que la présence de la Manpjise nous imposait, mais renoncer pour toujours à Meliue ; non, c'était iu;po'^ible; et le plus tendre baiser dérobe, malgré le danger d'être vus, fut ma seule réponse. Heureusement qu'Aurore vint nous joindre , et nous garantit de plus grande imprudence; car, deux
( 95 ) minutes après, la IMarquise, qui suivant toute apparence nous crojait seuls, entra tout à coup par une porte dedegagement; de manière à ce qu'elle nous eût fort déconcerte si la présence de l'aimable comtesse de Mello ne nous eût mis à l'abri de tout soupçon.
La Marquise, dësolee d'avoir manque son coup, fut d'une humeur de'testable. Elle prit sa harpe, en cassa huit cordes, semit à broder; elles'irnpatienta contre son ouvrage, mechercha querelle sur un mot. Enfin , son frère rentra. Elle prétendit qu'il aurait dû savoir qu'elle voulait monter à cheval, et l'attendre pour l'accompagner.
Auguste offrit de recommencer sa promenade, pour le seul plaisir de la
faire avecelle.Elley consentit, et nous quitta pour passer sa colère sur son
(94) pauvre cheval, qu'elle tourmenta tellement qu'il finit par la jeter par terre; elle sefit grand mal à l'e'paule. A uguste envoya en toute bâte chercher une voiture, et on la ramena très-souffrante. Ces dames lui donnèrent mille te'moignages d'intérêt , mais rien ne pouvait la calmer. Il fallut faire partir un valet de chambre en chaise de poste pour chercher Moreau (*). En attendant, elle se mit dans son lit, faisant des cris aigus. Enfin , le chirurgien arriva, assura qu'il n'y avait rien de cassé ni de démis , et qu'une compresse d'eau de vulnéraire suffisait; que ce n'était pas la peine de lui faire faire vingt lieues pour une semblable misère. Elle soutint que
(*) Alors chirurgien-major de l'Hôtel- Dieu.
(95 ) Moreau était un âne, et que sûrement elle serait estropie'e. On paya ge'neVeusement i'Esculape qui laissa dire Estelle, et retourna à Paris soulager des maux plus réels et dont on faisait moins de bruit.