CHAPITRE LXI
v^N me fît traverser toutes les pièces de l'appartement de la Marquise, et je la trouvai dans sa bibliotlicque , qui était la dernière ; elle m'invita à venir m'asseoir près d'elle , sur le sofa où elle e'tait. A l'expression de ses jeux , à son trouble , j'aurais pu dire comme le chevalier dans la Gageure : Je me crus destiné aux grandes aventures. Et soit que ma physionomie , malgré moi , peignit peut-être plus que de Tétonnement:
Ne craignez point , M. de Moncy, me dit Estelle, c'est de votre reconnaissance seule que J'attends quelque retour, pour la passion la plus vive
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et la plus malheureuse qui fut jamais.
J'ai inutilement espe'ré que vous daigneriez vous en souvenir ; mais vous aveze'vitë avec une grande affectation toutes les occasions ou vous eussiez pu vous en convaincre. Je veux croire j car on se Hutte toujours , que me voyant libre , vous avez pense' qu'il ne vous convenait pas de me de'clarer vossentimens, qu'on aurait pu soupçonner ne partir que de vues intéressées. — Moi , madame , je. . . . — Ne m'interrompez pas. Eli bien I apprenez , mon cher Alfred, que le premier moment oli j'ai pu disposer de moi, j'ai forme le projet, dès que la de'cence me le permettrait , de vous donner ma main et ma fortune; mais il faut en garder le secret, comme il faut que vous repreniez votre nom en nVepousant. Nous nous marierons à
( io6) RocheforljCt nous partirons de suite pour Saint-Domingue. Là, M. d'Orgeville ne viendra pas savoir si vous êtes ou non M. de Tcrnac ; et nous ne reviendrons en France que lorsqu'il sera mort. Ainsi, Meiine ne sera point compromise; votre fortune sera assurce, et mon bonheur parfait. Je 1 écoutais dans le plus morne silence ; et elle aurait pu parler plus longtemps, que je n'aurais pas essaje do l'interrompre. Elle se tut , et Je ne lui répondais point. Eh bien ! Alfred, serais-je donc assez malheureuse pour que vous puissiez hésiter un seul instant : si la crainte d'un refus a dû enchaîner l'expression de vos scntimens avant que vous puissiez connaître les miens, qui peut à prt'sent retenir les témoignages de votre reconnaissance? — Ah ! madame, elle
( 107 ) est très-sincëre ; je sens toute l'étendue de vos bontés , mais vous vous en repentiriez. Née d'une famille illustre, et veuve d'un liomme de qualité qui vous a laissé une irès-grande fortune, que n'auriez- vous pas à regretter, lorsque vous vous trouveriez unie au fils d'un financier complètement ruiné?
que des circonstances malheureuses ont forcé de quitter jusqu'à son nom.
Ah! madame, ce serait vous préparer des regrets qui altéreraient le bonheur du reste de mes jours. — Non, je ne regretterai rien dès que j'assurerai votre félicité; que dis-je y celuide ma cousine, •car sa situation, tant que vous reslcrea près d'elle, est des plus dangereuses 5 quant à moi, je vous le répèle, mon aimable ami , je ne prise les avantages de la naissance et de la fortune que pour vous faire le sacrifice de l'une , et
( >o8) l'hommagede l'autre; et jenedemande pour tant d'amour qu'une amitié sincère y car je ne m'abuse point, je sais que j'ai passé l'âge d'inspirer un sentiment plus vif, autrefois....! Je sais aussi que le flambeau de l'amour ne se rallume point : qu'au moment oii «{
il s'éteint , le bandeau se déchire ; mais l'hymen peut se passer de son frère , et n'en être pas moins heureux, quand l'estime et un certain rapport de goût, de caractère , en resserrent les liens ; et c'est ce qui sera sûrement entre nous. Mais vous paraissez interdit : d'où peut veni^r ce trouble?»
quoi, vous n'auriez pas même pour moi d'amitié; me suis -je abusée?
vous serais -je odieuse, Alfred? expliquez-vous, c'est plus important que vous ne l'imaginez. — Ah î madame, dis-jc cn/in, pourquoi sonder
( ï<^9 ) mon cœur? pourquoi mettre voire bonheur dans mes sentimens ? Mon amitié vous est acquise, puisque vous daignez y mettre quelque prix : je n'ai point oublié vos bontés. — Ne rappelez pas des temps que je voudrais effacer de ma mémoire. Héias î nous étions jeunes alors , emportés par une passion irrésistible. Ah ! si j'avais pu prévoir que , libre un jour, je pourrais vous offrir ma main , avec quel soin je me serais garantie de vos séductions ; car je n'ignore point l'injustice des hommes; quoique vous ayez été le seul de tous ceux qui ont cherché à me plaire,qui ait pu égarer ma raison : je pcnseque vouscroircz... — Moi, madame, je ne crois rien, et mon respect...
— Vous parlez de respecf quand je parle d'amour.
Enfin, expliquez-vous : acceptez-vous
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ou non l'offre que je vous fais? — Non , madame. ... ! — Non , perfide.
Eh bien ! si vous ne voulez pas que je passe ma vie à m'occuper de votre bonheur , il n'y aura pas un seul jour oii je ne m'occupe à vous rendre le plus malheureux des hommes. Je vous nomme à M. d'Orgeville, j'accuse sa femme, et je mets au premier le poignard à la main pour me de'livrer de ma plus mortelle ennemie.
— Eh ! que vous a-l-elle fait, madame? Est-ce sa faute, si je ne puis ressentir pour vous que des seniimens de reconnaissance qui ne peuvent suffire à votre bonheur?— Ce qu'elle m'a fait? Ah! je n'ai point oubhé le fatal voyage de Bordeaux. Qui y allais- je trouver? N'elail-ce pas vous, parjure? Et ce ne fut que pour m'y voir méprisée , prefc'rer hautement à