NEUVIEME FRAGMENT
Déjà un mois depuis ton de'part ! . . , Avec (|uelle rapidité le temps fuit î . . . Bientôt il n'existera plus pour moi, ce destructeur de tout ce qui respire ! î Bientôt ks vastes régions de l'Eteriiité vont s'ouvrir devant la malheureuse Méline ; la mort va m'y précipiter; cl loin de pouvoir l'éviter, il faut que j'aille à sa rencontre.... Je commence à me familiariser avec son image. Peut-elle être- bien redoutable pour celle qui ne calcule ses jours que par ses infortunes? La colère ce'lesle cause seule mes craintes ; mais
( ^37 ) celles-là , je ne puis les vaincre ! ! C'est pour éviter le courroux du Juge suprême , que je m'abaisse jusqu'à la prière pour obtenir la vie j que je demande à genoux , à M. d'Orgeville, de ne pas exiger de moi une action réprouvée par les lois divines et humaines! Quelquefois il est prêt à se laisser attendrir ; mais au moment où il parait le plus e'mu, il me quitte, semblant se reprocher comme un crime ce qu'il nomme une faiblesse impardonnable. Quand je le revois, ce n'est que pour le trouver plus inflexible. Cependant, nul doute que sa rigueur envers moi ou lui coûtera la vie , ou alle'rera sa raison.
On dirait souvent que son esprit est aliène'. L'e'lat dans lequel je le vois me fait plus de pitié que le mien , parce que, loin d'avoir mérité son
malheur, sa tendresse, ses soins, son amitié pour nous devaient nous faire une loi de la reconnaissance. Et de quel prix nous avons payé ses bonte's ! . . . . Il continue à venir dans ma chambre, au milieu des nuits , soit pour m'accabler de reproches , soit pour exhaler les transports de la passion la plus ardente.
Ce que tu croirais difficilement, si un autre que moi te le disait, c'est que l'amitié trahie lui cause presque autant de douleur que l'amour outragé. 11 veut que tu meures si je ne | consens pas à me donner la mortj et cependant il te regrette. Quelquefois , dans ses tristes monologues , il te nomme comme par le passé : Son ami , son cher Alfred. Je suis certaine que si à l'instant oli il me verra expirante dans d' horri blés couv ulsions , son
( ^^9 ) à me ne s'exhale pas avanl la mienne, il tombera dans une entière de'mence !
j on ai le cruel pressentiment, et je suis sûre qu'alors, perdant le souvenir de ce qui s'est passé , il voudra te revoir.... Alfred, pour prix de ma tendresse, pour prix de tout ce qu'elle m'a coûtée , j'exige , si comme je le ])révois M» d'Orgeville a besoin de loi, j'exige qu'oubliant ma fin déplorable, tu ne conserves que la mémoire de ses bienfaits, et lui rende les soins qu'il eût dû attendre de moi ; mais que dis-je, tu n'as rien à oublier ! Si mon châtiment est affreux , mon crime le fut-il moins ? Nous sommes seuls coupables ! nous ne saunons donc trop faire pour celui que nous avons si grièvement offensé. Toi seul tu pourras peut-être réparer les fautes de ton imie f c'est par l'exercice des vertus
( Mo ) les plus pénibles que tu rachèteras la moitié de toi-même; que tu me'riteras qu'après un temps d'expiation nousjouissionsenfindu bonheur d être reunis dans le sein de la Divinité' : seul lieu cil l'on s'aime d'une manière inaltérable. Une telle espe'rance suffira , je n'en doute pas , pour te commander des efforts au-dessus de l'humanité; j'en suis sûre, tu seras sensible à ma prière : j'ai tout pouvoir sur ton âme... Douce et pre'cieuse certitude, vous suffisez pour calmer tous mes tourmens; je de'fîe tous les coups du sort, puisqu'il ne m'a pas privé de ta tendresse, que je règne sans partage dans Ion âme , et que ni le temps ni ma faiblesse n'ont altéré ton amour. S'il est vrai que ce sentiment enchanteur ne survit jamais à la beauté, que les années, en flétrissant mes charmes,
m'auraient enlevés mes droits sur ton cœurj jebe'nis la mort, puisqu'elle nie pre'serve de ce malheur ! Au milieu de ces angoisses , je me dirai : il m'aime plus que lui-même; il restera fidèle à mon souvenir , et cette pensée adoucira tous mes maux.... JMéline , c'est donc en vain que tu veux réduire ton cœur ; que tu passes une partie des nuits en prière; que tu cherches à e'carter de ta mémoire un souvenir trop présent; tu es tout à l'amour; chaque objet te rappelle ton amant; tout dans celte maison le retrace à ton souvenir. Ces lieux, qui ne devraient exciter dans ton âme que le repentir et la honte, y attisent un feu que rien ne peut éteindre î Si mes pieds foulent ces gazons sur lesquels nous nous sommes si souvent promenés ensemble, je crois y retrouver l'empreinte de Tome V* 1 1
tes pas; si le parfum de ces arbustes fleuris que tu as plantes , frappe mon odorat , je crois sentir ta douce baleine : partout je t'évite , partout je le retrouve. Zulme'e, que je voudrais avoir toujours près de moi , car il faut se hâter de jouir des biens que l'on va perdre, Zulme'e elle-même me parle sans cesse de son bon ami ; me demande quand tu reviendras; dit qu'elle veut l'aller voir : pauvre petite , si ma mort la prive de son père, elle retrouvera en toi, je l'espère, tous nos soins, toute notre tendresse; mais moi Je ne jouirai plus de ta présence ; je ne recevrai plus des témoignages de ton amour; jamais... jamais mes yeux ne. te reverront : j'ai tout perdu ; qu'est-ce que la mort pourrait m'enîever à présent?