‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 22 sur 29 · HUITIEME FRAGMENT · texte numérisé non relu

HUITIEME FRAGMENT

C'en est fait, je t'ai perdu ! . . . . En vain je te cherche dans celte maison cil tout me rappelle ton souvenir; en vain j'espère entendre le son de ta

voix.,., elle ne viendra plus retentir au fond de mon cœur.... Tout est muet autour de moi... et je me crois déjà dans la solitude de la loml>e....

l'espèce de calme que j'e'prouve ressemble à celui qu'on y goûte

Cependant, au milieu de ma profonde douleur, j'éprouve une sorte de satisfaction. Désormais, je suis certaine qu'aucun sacrifice ne sera audessus de mon courage, puisque j'ai pu consentir à ton départ , puisque j'ai pu commander aux mouvemens de mon âme; et que, protégée par la bonté divine, je n'ai exécuté aucun des projets insensés et criminels qui

s'offraient sans cesse à moi J'ai

triomphé de moi-même, je t'ai laissé partir.... Rien n'a pu te faire soupçonner le danger qui menace ton amie; j'ai su tellement renfermer audedans

( 25r ) de moi les combats qui me déchirent, que tu ignores tous mes tourmens....

Oui, tu les ignores, pauvre Alfred; sans quoi, m'aurais-tu abandonne'e?

non , j'en suis sûre. Si tu m'as quittée , c'est que tu crois ainsi me sauver....

Que tu es loin de te douter de la vérité? Tu t'es laissé surprendre à l'apparente sécurité de M. d'Orgeville; tu comptes sur son indulgence ; tu ne connais donc pas la jalousie et toutes les fureurs qui l'accompagnent?....

Qu'il sera affreux le moment oii ton erreur sera dissipée, oii le bruit de ma mort viendra jusqu'à toi; et de quelle mort?. ... J'ai connu tout ce qu'un semblable instant a d'horrible; car le Ciel ne m'a épargné aucun genre d'infortune.... Mais je sais aussi qu'on survit à toutes les douleurs.

Quand j'ai cru que tu n'existais plus,

et que je ne suis pas descendue dans la tombe, elle ne s'ouvrira pas pour loi , et tu me feras le serment de ne point attenter à tes jours. Oui , je l'obtiendrai de ta tendresse!.... Dois-je nie plaindre ; j'ai la certitude de ne pas mourir sans te revoir?... Je crois entendre encore la promesse que tu m'as faite de te rendre près de moi dès que je te le demanderais, de ne vivre que pour ta Meline j je crois toujours sentir l'impression des baisers dont tu couvris ma main au moment de me quitter. Cette larme brûlante que tu y laissas tomber , il semble qu'elle est pe'netre'e jusqu'au fond de mon cœur pour y porter une ardeur nouvelle.... elle est là.... elle me de'vore.... Mais du moins je me'rite la pitié de mes amis , puisque j'ai su résister à toutes les insinuations

de l'amour au désespoir. Quand j'ai voulu te parler pour obtenir Ja promesse de me revoir lorsqu'un jour j'aurais besoin de toi, mon intention, il est "vrai, e'tait pure; mais à quel danger je m'exposais.... un instant de plus j'e'tais perdue; j'allais parler j j'allais te demander de me soustraire à la mort.... Comment la voir sans effroi, quand l'amour que je lisais dans tes yeux me faisait clicrir la vie. Grâce au Ciel, une prompte fuite m'a sauvée!....

Je ne te dirai rien de l'e'tàt oii je me suis trouvée lorsque, renfermée dans l'intérieur de mon appartement , j'ai pu donner un libre cours à mes pleurs ; aucune langue ne pourrait peindre mes tourmens. Combien je te sais gré de m'avoir épargné les derniers adieuxj Je me suis sentie prête

à perdre l'usage de mes sens, lorsqu'Edouard m'a appris que tu e'tais parti sans me revoir.... Heureusement nous e'iidns seuls. Ce bon Edouard , comme il était touché de l'état oit tu étais en montant en voiture..... Toutes mes souffrances ne sont rien pour moi auprès de l'idée de tes peir.jz. Tu sais que je n'ai jamais eu la force de les supporter.

Comme in vas être malheureux loin de ton amie ! Que tu le seras bien plus encore, lorsque.... Pauvre Alfred î ! Du moins ta mère te console; tu peux pleurer dans son sein; tu n'es pas, comme Mcline , oblige de supporter seul le poids de ta douleur.

Celte bonne mère, elle t'aime si tendrement ! ! Elle t'aidera à résister au chagrin nue te causeras ma perte.

Moi aussi j'en étais aimée i elle m'a-

Tait choisie pour sa fille î En lui disant adieu , un adieu qui sera le der»

nier, je croyais me se'parer encore de ma mère, qui, en mourant, lui a re« mis ses droits sur moi. Elle a bien rempli ce qu'elle avait promis à son amie. J'ai retrouvé en elle la même tendresse que dans madame d'Erignj.

ÎVÎais en vain je fus la plus aime'e des femmes j l'affection de tout ce qui m'entoure n'a pu me soustraire à ma destine'e. L'amour m'a perdue... Ah î mon ami! pourquoi n*ai-je pas su te re.^isler ? Que de regrets je t'aurais évite' ; que d'espérance de bonheur 1 accomplissement de mes devoirs nous eût laissé ! . . . Pensée cruelle I cesse de me persécuter, ou tu moieras le peu de raison qui me reste.... Alfred! depuis que tu m'as quittée que j'j suis k plaindre ! ! ! Ma santé s'altère

visiblement; je ne puis e'crire qu'avec peine. Je souffre beaucoup. Une fièvre intérieure brûle mon sang. Puisset-elle me conduire au tombeau!

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