II
rninelle que je ne le serai en servant sa vengeance contre moi... Je por^rai , il est vrai, à mes lèvres la coupe funeste; mais cette action pourra-t-elle m'étre imputée à crime ? Socrale buvant la ciguë , était-il suicide ? Suis-je plus libre que lui de m'arracher à la mort ? Dieu bon , Dieu juste , qui vojez le fond de mon cœur, vous me pardonnerez un action inouïe peutêtre , mais qui me rend plus digne de votre pitié que de votre courroux....
Pardonnez également à mon malheureux époux j la jalousie l'égaré; son repentir trop tardif, il est vrai, pour la pauvre Méline, le punira assez ! Pour moi, je reçois avec reconnaissance les jours qu'il me laisse encore. J'espère qu'ils ne seront pas perdus pour l'Eternité, et serviront à me rendre digne de paraître devant le Rédempteur du
monde. Il ne me rejettera point de sa présence, puisqu'il a pénétre mon cœur de son amour; il ne m'a pas réprouvée, puisqu'il a permis, lorsque la tendre indulgence d'Aurore et de mon frère pouvaient ajouter à une faiblesse; puisqu'il a permis , dis-je , que je trouvasse un appui contre moi-même , dans les pieux conseils de l'abbé Dervaux. C'est encore un bien dont je te suis redevable , mon Alfred : c'est à toi que je dois ce digne ami , qui m'a appris enfin, à me maîtriser. Il s'attend chaque jour à me voir implorer les consolations de la religion ;.il ne sait pas qu'elles me sont refusées : mais grâce à lui , j'en serai digne.... Le trouble des passions s'apaise enfin dans mon âme ! Prête à voir briser les liens qui l'attachent à sa misérable enveloppe, elle a su faire taire des sens mutinés, qui bientôt
n'auroTît plus d'action sur elle.... Je l'aime , Alfred , je t'aimerai à jamaisj mais enfin , c'est comme un frère 5 c'est comme un esprit pur : Dieu seul sait ce qu'il m'en a coûte' pour parvenir à un e'tat si désire' ! !
Chaque fois queje prenais la plume, le délire de l'amour la guidait. J'ai dû m'im poser la loi de renoncer à cet unique plaisir, jusqu'à ce que je fusse certaine d'avoir enlièreméntëlouffe un feu qui me rendait indigne du pardon que j'implore.... Il l'est ! du moins je dois m'en flatter j du moins je suis sûre que je ne lui permettrai plus d'e'claler.... Je puis donc ajouter quelques signes à ce mouvement de mes souffrances , de ma tendresse et de mes regrets.
Je te l'ai dit, M. d'Orgevillea permis que je demeurasse encore quelques temps sur une terre qui n'est plus pour
( 247 ) moi qu'uniieu d'exil. Le motif de cette condescendance mérite toute ma gratitude. Tu sais le peu de prix que j'attache aux richesses; je n'en aurais mis que pour les partager avec toi. Juges l'indifférence, le mépris que m'ont inspirées les faveurs de la fortune, lorsqu'au retour d'Edouard je me suis vue en possession du legs de ma tante... A cet instant , à quoi me servait un accroissement de biens ? ma fille n'en avait pas besoin; et quand je ne pourrai la guider dans le sentier de la vie, ne dois-jc pas craindre pour elle les séductions attachées à une grande forture? Mais M. d'Orgeville me permet d'employer une partie de cet héritage de la seule manière qui puisse me flatter. Il consent que j'en dispose pour le bonheur de mes sœurs. Il me permet de vivre jusqu'à ce que je l'aie assuré.
Ail ! je ne suis pas entièrement inforluiie'e, dès que je puis encore faire des heureux. Je n'ai point oublie' , comme tu le penses bien , le plus jeune de mes frères. L'état oii il s'est consacré ne demande point qu'il possède une fortune foncière ; mais il aura dix mille livres de rente viagère, qui le mettront à même de donner à mon père une existence commode , sans blesser la fierté de M. d'Erignj.
Lorsque le brûlant été remplacera cette saison ou tout aime et se renouvelle, et qui, par un douloureux contraste, semble ajouter à mes angoisses; quand le soleil pénétrera la terre de tous ses feux, la froide mort viendra arrêter les battemens de ce cœur, qui n'a jamais palpité que pour toi. Mais avant, mes deux sœurs seront unies à ceux qu'elles
( =49 ) aiment. Edouard donnera son nom à une femme charmante qui est digne de sa tendresse. Je serai te'moin de leurs sermens, de leur félicite. Je te reverrai; j'entendrai encore le son de ta voix : je ne mourrai donc pas sans avoir savoure la plus pure volupté',