ONZIÈME FRAGMENT
Peut-on aimer si passionnément, et ordonner avec autant de sangfroid les apprêts du supplice d'une femme adorée!!! O cœur humain!
qui calculera jamais tes bizarreries!
Qui pourrait imaginer que l'homme qui montre une si grande condescendance au moindre de mes désirs pour tout ce qui peut contribuer au bonheur et à l'agrément de mes sœurs ; qui a voulu me faire jouir, dans celle circonstance, de toutes les apparences
de la consideialion et de l'amour; qui s'est plu à ni'enLourer de ma famillej qui la comble de preuves d'allachemcnt, marque, au même moment^ celui de ma mort ? Qu'il veuille que, me dérobant au tendre empressement de tous ceux à qui je suis chère ; après avoir conduit mes sœurs à l'autel, leur avoir servi de mère; avoir entendu Edouard prononcer le serment d'aimer toujours sa compagne; lorsqu'ils croiront que je vais partir avec eux pour les terres de ma belle* sœur, je feigne qu'une indisposition subite me relient à Paris? C'est lorsqu'ils m'attendront , qu'ils hâteront notre reunion par leurs vœux , qu'ils apprendront que j'ai tranche mes jours!... Ils croiront que j'ai voulu les abandonner. Ah ! monsieur d'Orgcville! toute coupable que je suis,
Tolre vengeance passe mon crime.
Prêle à vous obe'ir, je sens fléchir mon courage.... L'estime que m'a montre'e mon père, mon père que, dans ma situation , je n'aurais pas voulu voir , m'a fait éprouver le sentiment le plus pénible ! Est-il un supplice plus cruel pour une âme de'licûte , que de s'entendre louer des veitus qu'on -n'a plus? Combien les épancbemcns de sa tendresse , auxquels , pour la première fois, ii croit que le devoir ne l'empêche pas de se livrer , me fait de mal ! Comme je sens vivement la douleur dont ses vieux jours vont être abreuves!...
Ne m'a-l-il revue que pour me perdre? Et ma fille, ma fille, ce'te enfant si chère à mon cœur, faudra-t-il m'en séparer! Depuis mon malheur, j'ai voulu qu'elle ne me quittât point. Je te
l'ai dit, j'étais avide d'un bien qui allait m'ètre enlevé. Mon amour pour elle s'est accru en proportion de mes soins. Faut-il j renoncer? Faut-il mourir, quand elle a tant besoin de moi?. . . Mais, suis-je digne de la guider dans le sentier de la vertu, ou je n'ai pas su rester?... Permettrait-on qu'elle fût près de moi ? non ; ou l'enleverait-on à sa mère ! . . . La mort ou l'infamie , voilà tout ce que j'ai à attendre ! ! ! Rien ne peut changer ma destinée. Lorsque quinze fois encore j'aurai vu le soleil reparaître sur l'horizon , il ne brillera plus pour moi!
La tombe s'ouvrira pour m'engloutir; mais elle ne saurait retenir la partie pensante de mon être j et si le Ciel permet qu'avant d'expirer je reçoive le gage de la réconciliation , l'instant X)U je quitterai la vie sera ce-
lui de ma délivrance. r. C'en est fait, ne disputons plus à la mort la victime qu'on lui de'voue.
Alfred! bientôt la dernière lettre que tu recevras de ta malheureuse amie te parviendra. Tu seras bien loin d'en concevoir le sens... Tu ne sentiras que le bonheur de me revoir.
Ce sera le premier mouvement de Joie que tu aies connu de[)uis que tu as e'ié force de me quitter. Elle calmera un instant les douleurs que tu peins à Edouard d'une manière si touchante , et qui m'ont fait verser tant de larmes. Mais que cette joie sera de courte durée!... Mon Alfred , je voudrais pouvoir t'épargncr le coup affreux qui l'attend ; je le tenterai encore; mais, je te le répète, je ne m'en flatte point. Un désespoir sombre et morne a remplace
( 254 ) les mouvemens impétueux qui, dans les premiers temps, agitaient M. #Orgeville. Quand je sollicite mon pardon, il ne paraît pas m'entendre...
Il me dit seulement, d'un air égaré :
Il faut mourir!! ... Il ne parait plus être à lui-même... Une seule ide'e le frappe : c'est qu'il ne veut pas que je lui survive... Comment espérer de toucher un esprit que la passion a entièrement obscurci?... 11 faut donc savoir se résigner j il faut quitter la vie. . . Mais viens î hâles-toi de te rendre à ma prière. C'est sous les jeux de la Divinité que je te verrai pour la dernière fois : c'est assez l'apprendre qu'elle ne peut plus s'offenser de mes senlimens pour toi ! Cependant , si j'ai pu faire le sacrifice de ma vie, je ne pourrai renoncer, sans éprouver les tortures du désespoir^ à te dire
( 255 ) un dernier adieu. INe trompes donc pas mon attente : viens, viens ; et Méline ne craindra plus de s'envoler dans le séjour de lumière et d'amour, où elle attendra la moitié d'elle-même*