‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 3 sur 29 · Tome K^ggs^- j — e;;^ i · texte numérisé non relu

Tome K^ggs^- j — e;;^ i

isais-je, on ne me connaît pas dans Je s environs d'Orgeville? je m'arrélerai à Evreuxj je me déguiserai en porteballe; je cacherai mes cheveux noirs sous une perruque Jilonde, et je me ferai passer pour un marchand qui va à Bajeux ; je ne serai qu'un jour ou deux. Quel inle'rêt aurait-on de s'informer qui je suis? où je vais. Entre le projet et l'exe'cution, il n'y a pas d'intervalle quand c'est la passion qui gouverne. Je n'eus pas plus tôt conçu la possibililé de revoir Méline , que j'emplojai toutes les puissances de mon éme afin d'inventer un pre'texte auprès de M. d'(^rgeville, pour une absence de quatre à cinq jours. Je ne voulais mettre d;ms ma confidence, ni Auguste ni ma mère, ce. qui diminuait les facilités pour conduire à bien celle aventure j mais je ne Ja

(5) tentai pas moins. Je fis écrire par une main inconnue, une lettre que j'allai moi-même mettre à la poste de Saint* Germain; elle était censée d'un de mes amis qui, en venant à Paris, était tombe malade en route, et me priait en toutes grâces de venir le voir, ajant des choses de la plus grande importance à me communiquer, et qu'il ne pouvait confier au papier.

Cette lettre devait m'arriver par la poste, à l'hôtel , à l'heure du dîner; et en effet, je la reçus à ce moment. J'en fis part à M. d'Orgeville, qui m'engagea à partir sur-le-champ; m'offritses chevaux, que je me gardai bien d'accepter. Je pris une voiture de louage pour Saint-Germain, et dans celte ville, des chevaux de poste qui me conduisirent à Evreux. Là îe me procurai les costumes dont

j'avais ])eso!n, sous prétexte que je devais jouer la comédie. Je laissai mes habits chez mon hôtesse; je traversai la ville , et j'allai dans le faubourg qui mène à Navarre , et qui est aussi la route d'Orgeville. Je fus me loger chez une bonne femme qui connaissait les environs ; et comme je passais pour un porte-balle, elle ne trouva pas exîraordniaire que je m'informasse exactement des routes qui menaient aux châteaux voisins. Je vendis à fort bon marche à la vieille et à ses filles de mes marchandises; elles me trouvèrent le meilleur enfant du monde. Après avoir mangé un morceau, je les quittai pour aller, leurdis-je, dans les çi,ivirons; et promis de revenir le soir. Je gagnai le bois oii j'espcirais voir Me'- Jiue; mais en vain je l'attendais, elle ne vuU pas; et déjà la nuit était o]js-

(5) cure: il fallut donc quitter mou poste sans la voir : il était impossible despc^'rer qu'elle se promenât si tard. Mais qui l'avait empêchée de se rendre dans le bois, elle qui j venait tous les jours; la soirée était belle. Etait-elle malade? M. d'Orgeviile avait-il appris que jel'a- Tais trompe j et que c'était pour venir à Orgeville, que j'avais inventé une fable aussi facile à dévoiler? A-t-il voah\ s'assurer de la vérité? ri fjue devieudra'qe? Frappé de ces pensées, je rentrai chez la mèreToinon, profondément triste ; la mère et la fille me demandèrent ce qui me causait du chagrin. Est-ce que vous n'avez pas vendu? — Ah ! mon Dieu, lui dis-je, je n'ai pas seulement ouvert ma boîte.

— Comment ! vous n'avez donc pas été à Orgeville? la dame du château est une belle et bonne dame; elle vofii

(6) aurait acheté. — Je ne le sais pas , puisque je ne l'ai pas vue. — Oh ! aile vous aurait acheté' toute votre boutique; qu'aile eût eu lîesoin ou non de TOI re marchandise ; car aile dit comme ça : si je n'ai pas besoin d'acheter, ils ont besoin de vendre.

Je me couchai dans une chambre dont le lit e'tait très-bon ; mais je ne pus dormir. Je me figurais tous les malheurs possibles, et cependant je ne pouvais niede'ciderà m'en retourner à Paris sans avoir vu Me'line. Je sortis donc dès le matin , et je pris le chemin du bois, pensant que peutêtre elle y viendrait au lever du soleil. J'avais trouve la veille un tronc d'arbre que le temps avait creuse', et oii un homme pouvait se tenir debout.

Je m'y cachai , et j'attendis si je ne verrais venir personne. Il y avait environ

un quart d'heure que j'y étais quand j'entendis marcher dans la route.

Bientôt Je vis une femme, qu'à sa de'marche noble et pleine de grâces je ne pus me'connaître. J'allais m'élancer pour tomber à ses pieds, quand je vis aussi très-distinctement M. d'Orgeville portant sa fille dans ses bras. J'avoue que je crus qu'un songe m'abusait. Comment élait-il à Orgeville?

y e'iait-il venu pour e'pier ma conduite, ou le hasard seul Vy avait -il amené' ? Ce que je savais bien , c'est qu'il n'y avait jamais eu de position plus dangereuse pour moi , que celle oii je me trouvais. Cependant, une chose me rassurait; c'e'tait l'air calme de M. et de madame d'Orgeville. Il e'tait certain qu'il n'existait enti'e eux aucun sujet de plainte. 11 était possible que M. d'Orgeville eût eu quel-

C8) que soupçon qui rcût détermine à fairelevoyaged'Orgeville. Nem'ayant pas trouve , ils s'elaient dissipe's ; mais s'il avait e'ié à Saint-Germain me chercher auprès du prétendu malade?

Mon Dieu ! que la ruse entraine avec elle de peine et de crainte. Je maudissais la fatale pense'e que j'avais eue de venir de celte manière 3 car il n'y avait aucun doute que , si je fusse reste à Paris , M. d'Orgeville ayant eu la facilite' de venir chez lui , il m'aurait emmené', et alors l'occasion que je cherchais avec tant de danger , se serait présentée d'elle-même. Mais que devins'je quand madame d'Orgeville, qui paraissait fatiguée, proposa à son mari de s'asseoir, et qu'elle choisit le tertre au pied de l'arbre où j'étais caché. Son époux s'assit à côté d'elle.

Il posa Zulméc auprès de sa mère.

( 9) Que ne puis-je, disait M. d'OrgevilIe à sa compagne, rester ici tout l'e'lé. Ah! que les hommes sont fous de sacrifier à ce qu'ils nomment considération, le bonheur de la vie. C'est avec la plus grande peine que j'ai dérobé deux fois vingt-quatre heures à mes occupations. Arrivé hier , je pars demain ; et d'ici aux vacances, je ne trouverai peut-être pas la même faciliié. Ce qui est plaisant, c'est qu'Alfred est aussi absent: et il lui raconta ce qu'on a déjà lu, mais avec tant de bonne foi , que je fus persuadé qu'il ne se doutait de rien. Malgré cela , je tremblais que le moindre indice ne me trahit. L'enfant, qui commençait à former quelques pas, tournait autour de l'arbre; je la vojais au travers des fentes du bois; mais ne pouvait-elle pas me yoj- aussi;, avoir peur, crier-^

( -o) et j'étais perdu. Le Ciel ne le permît pas ; il me re'servait à des maux plus cruels que ceux-ci, qui n'eussent at- Icinls que moi ; car Meline eût pu aisc'ment prouver qu'elle n'avait en rien partage' mon extravagance.

Enfin , après plus d'une demiheure, pendant laquelle je souffris un supplice impossible à décrire, M. et madame d'Orgeville se levèrent j et prenant chacun leur enfant par un bras, ils la portèrent ainsi; ce qui amusait beaucoup la petite qui riait aux éclats. Je les laissai gagner l'avenue du cliâteau ; et , pour ne pas m'exposer à être rencontre, je retournai le plus tôt possible à la maison de Toinon, après avoir mis au pied d'un buisson la moitié de mes marchandises. Je Uii dis en arrivant^ et en lui montrant quelques écusdc bix livres:

la vente a été bonne aujourd'hui; faites-nous bien diner; voilà de quoi le payer : je suis bien las. — Vous n'avez donc pas e'té à Orgeville? — Oh! mon Dieu non ; je viens de plus de trois lieues. — De Torcy ? — Oui , Torcy; j'ai presque vendu ma boite.

Je me retirai dans ma chambre jusqu'au dîner, que la bonne femme me fit le meilleur qu'elle put; et, feignant un grand mal de tête , je me couchai de fort bonne heure, pour que rien ne vînt me distraire de la pensée de Méline,

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