‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 4 sur 29 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Jamais le soleil ne s'e'tait levé' avec plus de pompe. Le printemps, réchauffe'des approches de l'été', donnait l'idée du beau ciel du midi; l'air était parfumé, et les oiseaux célébraient leurs amours. Je suivis la route du bois j je me mis à l'abri des curieux dans mon vieux arbre, et j'attendis plusieurs heures sans voir arriver Méline. Il me semblait pourtant que j'entendais sa voix et celle de ma mère. Je me hasardai d'approcher du côté d'oLi elle venait, m'arrêtant à chaque instant, repassant sous l'épais du bois dès quc^e croj'ais que l'on venait à moi j enfin, clverchmt et fujant

( <3 ) runique objet de mes amours. J'approchai si prèsj que je fus au moment de me découvrir. Mais, je pensai aussitôt que je ne remplirais pas le but que je me proposais ; car bien sûrement ma mère ne nous laisserait pas seuls. Je me mis donc à écarter les branches pour l'entrevoir : elle parlait avec chaleur à ma mèrej mais je ne pouvais distinguer ses paroles. Madame de Ternac l'écoulait attentivement , et je la vis porter son mouchoir à ses j'eux. Méline lui prit les deux mains avec la plus tendre affection , en posa une sur son cœur, comme pour dire : Le mal est là. Elle se leva , et ma mère la suivit; j'allai dans le village , prendre un repas plus que frugal j mais je ne voulais pas retourner chez Toinon et m'éloigner du bois, où j'espérais enfin pouvoir

entretenir Me'line. Oh ! j'eusse dd plutôt demander avec instance au Ciel que jamais nous ne puissions nous rencontrer. Enfin , je revins dans mon arbre tute'laire, et j'attendis.

Ah ! que les heures me semblèrent longues; l'obscurité qui se re'pandait autour de moi , m'apprit enfin que le soir approchait ; le soleil couchant dardait ses rayons sur la cime des arbres , et réfle'chissait une faible lumière qui donnait quelque chose de mystérieux au bocage : tous les oiseaux se taisaient comme par respect pour le chantre du printemps, dont la voix ne m'avait jamais paru si touchante que dans cet instant. Le muguet et la violette parfumaient l'air: tout était déhcieux ; tout était à l'unisson de mon cœur, qui respirait la volupté, sans jamais oser former le projet d'çn faire

(.5) partager le délire à mon amie : maÎ5 il était à son comble , quand je la vis s'avancer vers ce même tertre, où la pre'sence de son mari m'avait causé une si grande frayeur. Elle s'assit, et posant sa tête dans ses deux mains , elle parut se livrer à la plus profonde méditation. Elle était si occupée de ses pensées, qu'elle ne m'entendit point approcher d'elle; et j'étais à ses genoux , qu'elle ne m'avait pas vu. Un cri d'effioi m'apprit qu'en me voyant elle était loin de croire que ce fût moi. Elle voulait fuir, je la retins et la contraignis de s'asseoir j et malgré ses efforts pour m'échapper , je parvins à la faire revenir de la frayeur que mon déguisement lui avait causé ; mais qui aussitôt fit place à u^e autre non moins vive : car , se voyant seule avec moi à l'entrée de Ja nuit »

( '6) dans un bois , elle comprit tout ce qu'elle avait à craindre; nnais je protestai tellement de mon respect, je parus si soumis à ses volontés, qu'enfin elle consentit à me permettre de rester»

Je m'assis auprès d'elle; je tenais une de ses mains que je serrais dans les miennes , et qu'elle ne retiiait pas. Cependant elle me dit, en affectant plus de sévérité que d'amour, qu'elle était loin d'approuver ma conduite ; que c'était manquer à tous les égards, vouloir la perdre. Je ne répondais à ce qu'elle me disait, que par les assurances de mon amour ; je voulais qu'elle me prouvât le sien en m'accordant la faveur d'un baiser, mais elle me repoussait en soupirant.

Mon amour s'augmentait par ses rigueurs ; moins j'obtenais d'elle, plus mes désirs semblaient s'accroître. Je

( '7 ) ne fus bientôt plus le maître de mes transports; jenesaisjusqu'à quel point je fusse devenu coupable, si Me'line n'eût e'chappe' de mes bras; et, fuyant avec la rapidité d'un trait , eût bientôt g.igné la sortie du bois; j'y arrivai aussitôt qu'elle. Alors, se sentant rassurée par la proximité du château que l'on voyait de cet endroit , elle me dit qiie, puisqu'il était impossible qu'elle obtînt de moi le repos, seul bien auquel elle pouvait prétendre, il fallait qu'elle fit ce que je ne voulais pas faire. Que ce serait elle qui irait so jeter aux pieds de son mari, lui tout avouer, et lui demander en même temps la permission de se retirer dans un couvent avec sa fille, d'où elle ne sortirait point , et oi> elle s'engagerait à prononcer des vœux si elle devenait libre ; celte résolution, disait-elle.

■( '8) est invariable^ et vous l'aurez voulu; mais voyant mon désespoir , elle reprit avec une extrême douceur : Alfred , rendez grâce au Ciel que j'aie pu surmonter ma faiblesse j si j'y avais succombé, j'aurais rempli le serment que j'ai fait à mon époux , et dont vous avez été témoin. Retournez à Paris, et cessez de poursuivre une infortunée dont vous causerez la mort ou le déshonneur, qui est mille fois plus cruel. — Oui , je partirai , mais ici vous n'avez rien à craindre; laissez-moi jouir du bonheur de vous voir. — Rien à craindre ! mais un de mes gens peut venir , vous reconnaître , et nous serions perdus. Promenez-moi , je vous le demande au nom d'un sentiment trop malheureux , de ne jamais tenter rien de pareil , et de tout préparer pour vous éloigner,

( 19) OU j'exécuterai mon projet, — Eh bien ! vous le voulez, je m'arracherai le cœur ; je retournerai dans l'Inde, et vous rendrai ainsi le repos, puisque vous crojez le trouver loin de moi.

Adieu , Meline , ne vous en prenez qu'à vous, si vous apprenez ma mort.

— Cruel ! pourquoi me présenter une semblable image ? Elle couvrit fes yeux avec sa main- et des larmes tombaient entre ses doigts j je m'avançai pour les recueillir , et malgré toute la re'sistance qu'elle y opposa , j'osai dérober un baiser qu'un doux instinct la força de me rendre. C'est trop, c'est trop, dit -elle, Alfred!

Méiine coupable ne serait plus digne de toi. Oh ! Ciel , on vient ; c'est ta mère , ma sœur : fuis , et sois sûr , au moins que je t'adore. Elle s'avança au-devant de madame de Ternac

et d'Aurore. Je m'enfonçai dans le bois, et ces dames ne me virent point; mais elles trouvèrent Mc'line si émue, que j'entendis qu'elles lui demandèrent ce qu'elle avait. Rien, dit-elle ; j'ai eu peur; il m'a semblé voir quelqu'un qui se cachait dans le bois, et je suis venue en courant gaguer l'avenue ; je n'y viendrai plus seule.

•— 'Tu îcraS bleii , dil A;jrorc , cela n'est pas prudent. Gomme elles reprirent l'avenue , je n'en entendis pas davantage. Pour moi , heureux et malheureux loul à la fois, je revins chez, la mère Toinon , oii je payai géne'reusement ma de'pense. Puis , je retournai chez mon premier hôte, où je repris mes habits , des chevaux de poste qui me conduisirent à Saint- Germain. Je remontai dans une petite voiture, et j'arrivai à riiôtel d'Orge-

ville sans avoir eu une seule pensée distincte ; mais dans un état de souffrance que je ne saurais exprimer.

11 semblait que tout mon sang s'était retiré au cœur , et que là seul était mon existence. Un froid mortel se glissait dans mes veines, et me causait un frisson terrible. Dupont me demanda ce que j'avais ; je souffre beaucoup , lui dis-je j mon malheureux ami est mort dans mes bras , et cette image me poursuit. — Mais , vous avez la fièvre. ■ — Cela est possible. On m'engagea à me coucher, et j'en avais besoin; car je ne m'étais jamais senti si mal . Je ne dirai point ce que j'éprouvai pendant six semaines que je fus privé de l'usage de la raison; l'amour et la douleur me l'avaient enlevée :

mais je fus assez surpris, en reprenant la connaissance de mon état, de

me trouver soigné par ma mère et madame Sapinel , qui ne m'avaient point quittées. Je les priai de m'apprendre ce qui e'tait arrive'; car j'ignorais si j'e'tais sépare' pour toujours de Mëline; si son mari avait e'té instruit de mon audace; enfin, s'il fallait vivre ou mourir. Calmes-toi , me dit ma mère , aucuns des malheurs que tu crains ne sont arrive's; tu es toujours à l'hôtel d'Orgeville , dont le mailre n'a aucun soupçon. Nous y sommes, ta bonne et sincère amie et moi , parce que, pendant l'absence de ces dames , tu n'aurais pu cire aussi bien soigné que par nous. Te voilà rendu à la vie ; c'est à toi à présent à .wus apprendre quel profond chagrin t'avait mis dans l'élat dont tu sors. Et alors je leur racontai tout ce que je viens d'écrire. Resté seul avec ma mère, je

(23) lui demandai de quelle manière madame d'Orgeville s'e'tait conduite. — Comme elle l'a dû. — Elle n'est point venue? — Non; mais tous les jours tant que le danger a dure', elle envoyait savoir de tes nouvelles. — Elle n'est pas venue, oh ! elle ne m'aime point. — Plût au Ciel que cela fût pour votre bonheur. Mais, comment douter de son amour ? parce qu'elle n'e'tait pas venue; eh ! devait -elle, nourrissant son enfant, s'exposer à l'air d'une fièvre maligne? qu'auraient dit sa sœur , son e'poux ? Elle n'est point venue ; mais quelle recherche d'attentions n'a-t-elle pas eu constamment. M. d'Orgeville est venu régulièrement trois fois par jour. ^- Dans mon délire , ne me suis-je pas trahi ? — Non, tu parlais toujours d'un ami que tu avais perdu. M. d'Orgeville

rn'a demandé si je le connaissais, cet ami si regrette' ; comme j'ignorais à quel point il pouvait être utile que l'on crût à la mort de cet ami , j'ai repondu qu'en effet je t'en avais toujours entendu dire beaucoup de bien ; que je ne le connaissais que de nom , et il paraît que j'ai bien fait de rc'pondre ainsi. — Rien de mieux; ajoutez à cette bonté, ma mère, de dire à M, d'Orgcvilledene m'en pas reparler, dans la crainte de me faire retomber dans le même état. — Tu as raison , je le lui dirai, et sûrement il n'en parlera plus; car,ilaét(.'sitoucliédetonétaf,quejerai vu plus d'une fois pleurer quand le médecin ne répondait pas de ta vie. Enfin , on n'a jamais été plus tendrement aimé du mari et de la femme ; mais ta position est bien dangereuse. — Oui, j'en couvions ; mais c'est pour lui avoir

promis que je partirais, que j'ai e'té re'duit à l'e'lal d'oii je ^rs à peine, et dans lequel il n'est pas difficile de me faire retomber... — IN'en parlons pas, reprit ma mère ; et en tout parlons moins , car voilà la fièvre qui redouble. Le médecin arriva au même instant; il me fit compliment sur le retour de ma raison, mais recommanda que l'on évitât de me faire parler, parce qu'il y avait encore beaucoup de fièvre; et il ordonna quelques caïmans. Il e'tait encore chez moi quand M. d'Orgeville rentra ; il fut si enchante' que je le reconnaissais , qu'il se jeta dans mes bras avec la plus sensible c'motion. Le me'decin ne voulut pas que je répondisse à tout ce qu'il me disait d'affectueux; il embrassa ma mère, madame Sapinel qui rentrait; il avait autant de joie qu'un père dont Tome V, 2

le fils unique eût été tiré des portes de la rriort. Ah ! combien je fus coupable envers lui.

\i s'informa du médecin quand je serais en état d'être transporté à Or-» geville, ou il voulait que je passasse ma convalescence. Le docteur répondit qu'il ne fallait pas y penser de plus d'un mois , et madame Sapinel fut de son avis. Pour moi, j'aurais voulu partir dès le même moment ; mais il fallut se soumettre aux ordres de la Faculté. Ma mère écrivit à Méline que j'étais hors de danger , et sa réponse me fit plus de bien que tous les julcps que l'on m'ordonna. Celte lettre était «i tendre j que ma mère la brûla , dans la crainte qu'elle ne tombât dans les mains de M. d'Orgeville.

Le bonheur d'être si sincèrement aimé de Méline, la parfaite tranquil-

(^7) litë de M. d'Orgeville, joints à riiabileté du docteur Pecquet, me mirent bientôt en parfaite convalescence. Je descendais même dans le jardin, et j'en avais fait deux fois le tour en m'appuyant sur les bras de ma mère et de madame Sapinel, qui ne voyait pas , sans un douloureux plaisir , le retour de mes forces. Enfin , M. Pecquet dit que je pourrais partir dans quatre jours. Auguste se chargea de me conduire. Il m'avait donné, dans ma maladie , les témoignages de la plus tendre amitié , ainsi que le bon abbé Dervaux ; il devait aussi être du voyage , qui ne se terminerait qu'à la fin des vacances. C'était donc trois mois de bonheur ; et n'est-ce pas beaucoup dans la vie humaine?

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