‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de MoncyChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Je laissai l'abbe, parce qu'il fallait qu'il vit seul son ami. Je revins chez ma mère ; elle s'était occupée des préparatifs de mon départ, que j'aurais voulu relarder de manière à revoir Meline, ne fusse que quelques heures; mais ma mère ne voulut pas y consentir. Aller à Blari est tout ce qu'elle me permit. J'aurais voulu e'crire , ^mais qui aurait remis ma lettre. Enfin, il fallut passer encore quatre jours à Bordeaux, sans aucune utilile pour mon amour,...

J'allai le lendemain chez l'abbé Dervaux. Son ami était revenu de Blari. Je ne trouvai pas mon institu-

leur aussi satisfait que je l'eusse de'sire', de ce qu'il avait appris par son ami. Voici ce qu'il me rapporta :

L'abbe de**"* s'est rendu à Blariren arrivant, il a demande oti demeuraient M. et madame d'Erigny. Là-bas, lui a dit une paysanne. — Les connaissezvous ? — Pardi si je les connais ; il y a bien des années qu'ils occupent cette maisonque vous voyez, et qui, quelque jour, leur tombera sur le corps, car ils n'y font pas mettre un clou. Ils ont un grand nombre d'enfans qu'ils ne laissent jamais sortir de leur maison , oii l'on ne pénètre que très-diffi- 'ement, car ils sont aussi orgueilleux pe pauvres. Cependant, il faut bien qu'ils s'abaissent à parler à ceux dont .Is veulent obtenir du crédit ou du emps pour payer. Alors ils mettent en avant leur parenté avec une ccr-

( ii3) taine marquise d'Erlac, parente du maréchal de Biron. « Ils marieront, » disent-ils, leur fiile aînée très-riche- » ment; on paiera ce qu'ils doivent; » on rebâtira leur maison ; leurs fils n entreront au service; enfin, à les » entendre, la beauté de cette fille ); fera la fortune de toute la famille »." Mais ils ne pensent pas que cette enfant pourra bien aimer quelque jeune et gentil garçon pauvre , et adieu leur beau château en Espagne. Car, on a beau dire, l'amour n'entre pas dans tous ces arrangemens ; il se loge dans le cœur des jeunes filles , et puis bien malin qui l'en déniche.

Mon ami n'avait point interrompu la vieille; il avait trouvé dans son discours la malveillance de ceux à qui il est dû et qui craignent de perdre.

11 lui demanda si , en effet, M. d'Éri-

gnj était son débiteur. — Pas directement, dit-elle; mais ils ont fait bêcher ^ leur jardin à mon fils, et ne l'ont pas | payé. — II le sera , dit l'abbé. — Ab î ce n'est pas sûr. — Je vous le proteste. Il quitta la vieille et se rendit chez M. d'Érigny. Il sonne ; on ouvre un petit guichet. Il aperçoit un jeune homme de quinze à seize ans, qui le prie d'attendre; il prend patience^ Cinq à six minutes après arrive M. d'Erigny , qui ouvre lui-même et demande à mon ami qui l'amène. < — Un sujet, monsieur, qui vous fera plaisir : une restitution. — Une restitution î je n'en attends pas. — Vous pouvez n'en pas attendre, elle n'en est pas moins certaine; et il tira de sa poche les quatre rouleaux. La vuede l'or éclaircit le front de M. d'Erigny , mais ne put vaincre son orgueil.

Il ne put supporter l'idée qu'un c'îraU' ger entrât chez lui . 11 reçut l'abbé dans sa cour, prit de ses mains les cent louis, lui offrit un reçu que mon ami accepta dans l'idée qu'on le ferait entrer; mais il se trompa. M. d'Erigny le pria d'attendre, rentra chez lui, et laissa l'ubbé dans la cour. Plu* sieurs enfans enlr'ouvriren{,run après l'autre, la porte du vestibule, cl vinrent le regarder avec l'innocente curiosité de Jeur âge. M. d'Erignj rcint avec le reçu , qu'il remit à mon ami en lui faisant des remcrciemens de la peine qu'il avait prise, mais d'une manière si froide et si peu polie, qu'il en a été blessé. II n'a point vu madamed'Érigny , que lecuré, chez qui il a été en sortant, lui a dit être un ange de patience et de douceur. Il paraît qu'elle est fort malheureuse,

et que ce que la vieille a dit de M. et de madame d'Erignj ne convient qu'au mari, dont la dureté' et l'orgueil n'ont pu être fle'chis par la pauvreté j du reste, le cure' dit que c'est un fort honnête homme et d'une ancienne noblesse. On ne peut juger les enfans, car ils ne parlent à personne; à peine si on les voit à l'e'glise les grandes fêtes. Cette famille n'est pas aimée dans le village, parce que leur mauvaise fortune est cause qu'ils ne donnent rien et ne font pas travailler. Voilà , mon ami, dans la plus exacte vérité, ce que l'on m'a rapporté de Blari. — Tout cela, répondis-je, ne peut influer sur l'opinion que l'on doit avoir du caractère de Méhne, et lui fait même honneur, car elle ne s'est plaint en rien de son père, que, peut-être, le malheur exaspère. Quand j'aurai

("7) épouse sa fille, nous trouverons moyen, parle Maréchal, de placer les autres enfans. Je leur ferai prêter de l'argent par mon père pour rebâtir leur maison; ma femme aura toujours à sa disposition une somme qu'elle emploiera à procurer à sa mère tout ce qui pourra lui être agréable , et ainsi, cette digne mère trouvera la récompense de ses vertus . Les défauts du père influent rarement sur la fille^ c'est la mère dont la bonne conduite importe : je vois que celle de madame d'Erigny est parfaite ; rien ne s'oppose donc à mon union avec sa charmante fille. J'irai dimanche à Blari avec ma mèrej elle portera la lettre de Méline à madame d'Erigny; on nous laissera entrer, ou, au moins, on viendra dans le jardin nous recevoir;

( "8) et je quittai l'abbë, tout console du chagrin que son récit m'avait d'abord cause. Je le priai de n'en point parler à ma mère. T)es qu'elle me vit, elle me demanda comment les cent louis avaient e'té- reçus. Fort bien, lui dis-je , et avec la dignité qui convient à un homme bien né, qui, mal* gré le besoin qu'il peut avoir de cette petite somme, n'en parait pas enchanté. En tout, M. d'Érigny est un homme froid, mais sa femme est charmante. Je serai fort aise, reprit ma mère , de faire connaissance avec elle ; il est fort doux de se lier avec ceux à qui l'on peut être utile, surtout lorsque l'on met leur délicatesse à l'aise, en leur cachant d'oii vient le peu de bien qu'ils reçoivent. J'étais bien de l'avis de ma mère; je désirais voir

( ''9) quel effet aurait produit sur celte famille ce que j'avais ëie assez heureux pour lui faire remettre. Je devais être encore deux jours sans aller à Blari j ils me parurent longs , comme si j'avais dû y voir ma chère MeJine.

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