‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de MoncyChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Jjjnfin, le jour si dësirë arriva. Ma mère, qui avait aussi quelque curiosité de voir madame d'Erignj, fit mettre de bonne heure les chevaux, et partit avec moi pour Blari. Elle avait évité tout ce qui aurait pu annoncer l'opulence; jamais je ne l'avais vu mise aussi simplement, et elle n'en était que plus séduisante. Je lui sus un gré infini de cette attention délicate; aucune de ce genre ne lui échappait. Elle vit bien que je m'étais aperçu de son motif, et elle me sut gré aussi de l'avoir deviné. Ce que je dis d'une chose peu importante en elle-même,

on eût pu le dire de toutes les relations que la nature , Vestime , et une tendresse inaltérable, ont produites entre ma mère et moi. Jamais cœurs ne s'entendirent plus parfaitement que les nôtres î jamais mère ne voulut plus ardemment le bonheur de son fils! jamais fils ne fut plus occupe de celui de sa mère !

Pendant le chemin, nous ne parlâmes que des plans que nous voulions exécuter. Je devais obtenir un congé l'hiver suivant pour le passer auprès de ma mère : nous irions ensemble chez la marquise; la reconnaissance m'y devait engager. Ma mère se lierait avec madame d'Erigny ; elle lui demanderait de lui confier sa fille quand je ne serais pas à Bordeaux ; car la réputation d'une femme étant son premier bien, il ne . Tome I. 6 .

faut rien faire qui puisse la compromettre.

Ma mère se flattait qu'elle obtiendrait de mon père de faire tous les deux ans un voyage à Paris , et qu'ainsi , nous ne serions Jamais sëpare's que pour quelques mois. Cela e'iait ne'cessaire pour que je surportasse l'ide'e de quitter ma meve ; ei JMéline , auraisje pu ajouter. Mais, l'espèce de mystère que ma mère voulait qui restât encore sur ses intentions , relatives à mon mariage avec mademoiselle d'Erigny , ne me permettait pas de m'expliquer clairement. J'avouerai néanmoins que je ne doutais guères qu'elle n'approuvât mes sentimens, ce qui faisait que je ne les dissimulais pas.

Nous arrivâmes dans le village de Blari vers l'heure où l'on sortait de

( i--=3 ) l'office. Un grand nombre de jeunes paysannes était encore sur la place.

Nous vîmes au milieu d'elles une femme d'une quarantaine d'anne'es, mise presque comme elles, mais avec une sorte d'élégance qui aurait peutêtre dû faire croire que c'était plutôt un déguisement que son habillement accoutumé. Une jeune personne de dix à douze ans , deux petites filles encore enfans l'accompagnaient. Leur ressemblance avec Méline ne- me laissa pas douter que ce devait être ses sœurs. Comme la voiture s'avançait, elles furent obligées de s'arrêter pour nous laisser passer. Je les saluai respectueusement , mais d'un air de connaissance; elles en parurent étonnées, et encore plus, quand le carrosse de ma mère s'arrêta devant la porte du prétendu château. Madame d'Erignj,

car c'était elle , envoya sur-le-champ Sophie, la plus jeune de ses filles, 'pour nous faire ouvrir. Elle passa en courant, non sans quelque crainte, quand elle fut fort près des chevaux de ma mère , que son cocher avait toujours l'habitude de faire piaffer dès qu'ils s'arrêtaient, pour montrer leur ardeur. La petite passa toutefois , et ayant frappe à la porte , on vint aussitôt ouvrir; car, on croyait que c'e'tait la maîtresse de la maison qui revenait de l'e'glise. Sophie entra aussitôt , et comme il fallait qu'on ouvrît les battans pour que la voiture pût entrer, elle courut dire à son père qu'une belle dame, dans un carrosse à quatre chevaux , étai t à la porte. M. d'Erigny, i se persuada que c'e'tait peut-être la marquise a'Erlac qui lui ramenait sa fille pour quelque mécontentement ,

car M. d'Erigny ne prévoyait jamais que des malheurs. Il vint, assez mal disposé, ouvrir lui -même la grande porte; mais, quand il ne vit que des étrangers , il fut encore de bien plus mauvaise humeur; et j'avoue que jamais physionomie ne me fit éprouver un sentiment plus douloureux que celui que je ressentis en voyant le père de Méline : tout ce que l'on m'avait dit de lui était écrit sur sa figure , ce qui me donna un trisle pressentiment. Faisant, cependant, un effort pour cacher le mécontentement que notre arrivée lui causait, il vint donner la main à ma mère au moment où elle descendait de voilure ; madame de Moncj, pour le tirer d'inquiétude, dit aussitôt qu'elle arrivait depuis peu de jours d'Erlac; qu'elle venait lui donner des nouvelles de sa

( "6 ) respectable parente et de son aimable fille. — Vous me faites honneur, madame; mais je vis tellement retire' du monde, que je suis e'ionne que ma fille — Il n'en put dire davantage, parce que madame d'Erignj entrait dans la cour. Sophie , vive e£ alerte comme un écureuil , avait de'jà e'ie' retrouver sa mère, et lui avait dit que nous venions de chez sa tante 5 que nous avions vu Méline ; de sorte que madame d'Erignj nous aborda avec un air bi gracieux , que cet aimable accueil eft'aça la triste impression que nous avait fait celui de son e'poux. Je m'empressai de lui offrir la main pour monter un perron qui conduisait à un vestibule, que M. d'Erignj fit traverser à ma mère sans lui offrir d'entrer dans une dos pièces dont les portes se trouvaient à droite et à

( 127 ) gauche, et nous conduisit dans un petit bosquet fort agréable , où ces dames s'assejèrent. Il était défendu des ardeurs , par un massif d'arbres à fleurs qui y répandaient une odeur délicieuse. Cela, dit la mère de Méline , vaut mieux , dans ce temps-ci , que les plus beaux salons. Voilà pourquoi M. d'Erigny a préféré de vous y recevoir. Ma mère répondit de ces phrases de convention ; on parla d'Er* lac, de la santé de la vieille lante, et des qualités charmantes de Méline, dont elle remit la lettre à sa mère.

Celle-ci ne voulait pas l'ouvrir; madame de Moncy l'en supplia. Cetle bonne mère la parcourut, et ses yeux devinrent humides ; elle passa la lettre à son mari; il haussa les épaules en la lisant et dit à demi - voix, en la re-

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( '28) mettant à sa femme : il y a des genS qui ne savent jamais être heureux.

Madame d'Erignj entra dans mille de'tails sur la santé de sa fille, ne se permit rien que des éloges de la marquise, auxquels ma mère applaudit, tout en disant que sa société, infiniment respectable , n'éiait guères conforme à l'âge de mademoiselle d'Erignj; elle se permit même quelques mots légèrement satiriques sur l'abbé Lebrun. — C'est ce que Je ne conçois pas, reprit M. d'Erigny ; comment se laisse-t-on dominer par un homme comme cet abbé Lebrun , dont l'esprit étroit et l'humeur farouche, doivent être insupportables dans une société habituelle ? Je n'ai jamais passé que deux fois huit jours à Eriac, en différens temps, et cet homme

m'assommait par son ton dogmatique. On ne peut lui savoir gré de remplir les devoirs de son état, sans cela ce serait un malhonnête homme; et c'est parce que je suis certain de la pureté de ses mœurs, même de leur austérité , que j'ai consenti que ma fille fût chez sa tante. S'il y eût eu siiir cela le moindre doute , quoique Méline eût pu attendre de la marquise, jamais elle n'y serait restée sans sa mère. D'ailleurs , il n'y a point de jeunes gens admis dans la société de la marquise; ainsi, je suis fort tranquille. — Vous le seriez sans cela , monsieur ; mademoiselle voire fille est un ange de beauté, mais plus encore de modestie — Tout cela est

fort bon, mais quand on n'a rien, et que l'on ne peut se marier qu'autant qu'un homme fort âgé veuille faire

( j5o ) votre fortune, il est fort bien fait de ne voir que des hommes si maussades, que leur société vous accoutume à celle d'un e'poux cacochyme, grondeur, et quelquefois jaloux. — Voilà, monsieur, dit ma mère en riant, un joli portrait que vous faites de votre gendre futur. — C'est le seul que je puisse espérer. — 11 vaudrait mieux, dis-je avec un dépit marqué, que mademoiselle d'Erigny ne se mariât jamais, que d'épouser un pareil homme. — 11 vaudrait mieux , monsieur, cela est bientôt dit ; mais quand on n'a rien, car mes filles n'auront pas à ma mort et à ceUe de leur mère deux cents francs de rente chacune, on ne doit pas hésiter un moment à recevoir des mains de ses parens un époux d'une naissance proportionnée à la vôtre , et ajant une grande

( 13. ) fortune. — Je n'ai pas pensé ainsi , reprit madame d'Erigny. — Vous avez eu tort. — Je ne puis le croire, puisque c'est à cette manière de sentir que j'ai eu le bonheur de vous être unie.

— Il est grand ce bonheur. Vous e'tiez faite pour briller dans le monde , et vous êtes condamnée à vivre , en quelque sorte, de votre travail dans une retraite absolue.— Quelle sociéié peut valoir pour une mère celle de ses enfans. Madame de Moncy fut du même avis. Elle demanda à Sophie si elle voulait épouser un mari vieux et maussade. La petite protesta que pour rien au monde elle n'y consentirait. M. d'Erigny fronça le sourcil. Su femme, pour rompre la conversation, nous proposa, la chaleur étant un peu tombée , de faire le tour du jardin, qui était très-beau.

Nous y trouvâmes les plus jeunes frères de Meline ; tous, ainsi que leurs sœurs e'taient habilles de neuf. L'aîné e'tait à Bordeaux , et se proposait d'aller à Erlac, sans doute pour raconter à sa sœur par quel miracle ils avaient recouvré une somme dont leur père ne se souvenait en aucune manière. Ma mère pria madame d'Erignj de l'engager à venir la voir en revenant de chez là marquise , et voulut lui faire promettre de venir passer quelques jours à la ville. — Cela m'est impossible , je ne puis me remettre à personne des soins de ma famille. D'ailleurs, j'ai renoncé à toute espèce de toilette, et je ne pourrais m'en occuper à présent sans un mortel ennui. Ma mère, qui aimait passionnément la parure (c'était le seul défaut que l'on pût lui reprocher),

ne pouvait concevoir que l'on pût, belle encore , s'ensevelir dans une campagne isolée et renoncer à toute recherche. Cependant, elle ne pouvait refuser son estime à la mère de famille qui avait tout sacrifié à ses en- , fans , et qui me'ritait d'autant plus d'éloges , qu'elle n'avait pas trouvé dans son époux le dédommagement de tant de sacrifices : aussi se promit-elle de voir souvent madame d'Érigny ; elle eût même voulu prolonger l'instant de cette première visite, mais le jour baissait, et les chemins deBlari à Bordeaux sont détestables. Ma mère parla donc de s'en retourner. Sophie et sa petite sœur arrivèrent à cet instant , portant dans des corbeilles des fruits magnifiques qu'elles nous offrirent avec beaucoup de gentillesse.

Ma mère en accepta , et on pense bien

( i54 ) que je ne les refusai pas. — C'est moi qui ai plante' ces arbres^ dit M. d'Erigny, dont je savoure à présent les fruits; en cela plus heureux que tant d'hommes illustres et dont les noms passeront à la postérité la plus reculée , qui n'ont pas joui de leurs immenses travaux. C'est -là la différence des conceptions politiques à celles qui n'ont que la nature pour objet; les premières trompent presque toujours ceux qui s'en occupent et qui , se trouvent enveloppés dans leurs propres filets; tandis que ceux qui secondent la mère des humains, en reçoivent au centuple le prix de leurs soins. Aussi ces murs renferment mon univers ; je n'en suis pas sorti depuis vingt ans, et la seule utilité de mes enl'ans pourrait me les faire quitter.

11 nous fit remarquer un carré qui

(i35) e'iait entièrement employé' à e'Iever de jeunes arbres qu'il avait greffe's luimême. Il me parut très-instruit en agriculture, et je me disais: Quand j'aurai épouse' Méline, je procurerai à son père toutes les jouissances en ce genre. Je me souvenais que l'abbé Dcrvaux m'avait dit souvent que c'était un des moyens le plus honorable d'employer son superflu ; que les gens riches pouvaient faire, dans ce genre, des expériences qui menaient toujours au progrès de cet art, le plus important pour le bonheur de l'humanité. Ces expériences , ajoutait le bon abbé , ruinent les gens dont les fortunes sont médiocres, parce qu'ils ne peuvent pas en attendre le résultai; mais combien ces mêmes expériences sont utiles quand on n'est pas pressé de jouir.

Je ne le serai point. M. d'Erigny, riche

( >36 ) de théorie et de principes , et trouvant les fonds qui lui seront ne'cessaires , augmentera son existence et ses plaisirs. Pourra-t-il y en avoir de plus doux pour moi !

Plein de cette ide'e, j'en entretins ma mère toute la route^ non comme certain que je devais avoir des rapports aussi directs avec M. d'Erignj , mais comme ayant le de'sir d'être utile à une famille respectable. Ma mère m'observa seulement qu'elle ne croyaitpas que M. d'Erigny fût un de ces hommes dont la socie'té fût facile. Je ne pus en disconvenir, mais je- me servis de cette observation pour relever la discrétion de sa fille. Convenez, disais-je à ma mère, que vous n'auriez pas imagine trouver M. d'Erigny d'une humeur aussi atrabilaire, d'après la manière dont Meline vous

( 1^7 ) en avait parlé. — J'en conviens.

J'ajouterai que tout ce qu'elle nous a dit de sa mère n'est point exagéré. C'est une femme charmante.

Elle a dû être aussi belle que l'est sa fille ; et avoir renoncé si jeune à la société ! car il paraît que voilà vingt ans qu'elle en est séparée; c'est audessus de mon courage. — Ce qui est bizarre, c'est qu'il me parait qu'elle a aimé d'amour son mari. — Il faut qu'il ait bien changé, non pour la figure, car il est encore bien , mais ses manières me déplaisent. Quel air sombre! quel ton sec et même dur ! Je ne voudrais pas , pour quoi que ce soit, avoir rien à démêler avec lui. — Quelquefois on se trompe, et l'extérieur le plus sauvage cache un cœur excellent. — Je parierais tout ce que tu voudrais, que c'est précisément ce

( iSS ) que la nature a complèlement oublié dans M. d'Eriguj. Gomment trouvestu son beau projet de mariage pour sa fille? — C'est une plaisanterie. — Non ; je suis sûre qu'il le ferait comme il le dit. Ce serait bien dommage, car Me'iine est aimable. — Je restai quelque temps sans parler j puis je dis:

Quoi, ma mère! un père aurait le droit de marier une jeune et belle personne comme Méline à un mari vieux, infirme, et d'un caractère maussade.

— Non, il n'en a pas le droit; mais il y parvient toujours quand sa fille est soumise, qu'elle a une mère qu'elle aime très-tendrement , dont elle craint d'augmenter les chagrins parsare'sistanceaux volonte's de son père. D'ailleurs, comment s'j soustraire sans un e'clat ? Il faut mieux qu'une femme meure de douleur que de mettre le

( '39) public dans la confidence de ses de'méle's , soit avec son époux, soit avec sa famille. — Ainsi donc, manière, si , ce que je ne soupçonne point , mademoiselle d'Erigny aimait un jeune homme, qu'elle en fût aimée, et qu'il prit à son père la fantaisie de la marier, par exemple à un homme comme ce conseiller de grand'cliambre du parlement de Paris, qui est arrivé chez madame d'Erlac la veille que nous en sommes partis , il faudrait qu'elle l'e'pousât si son père le voulait. — Je ne te dis pas qu'il le fallût, mais qu'elle aurait infiniment de peine à s'en défendre. Je ne crois pas qu'elle soit jamais dans cette situation. Sa tante, si Dieu la lui conserve, a, je crois , des projets plus agréables pour elle. Des projets ! des projets ! reprisje avec une extrême vivacité; des pro-

jets! et les connaissez-vous, ma mère?

— Elle me les a laisse entrevoir. Ah!

je m'en doutais bien qu'elle se marierait et — Q'j'j a-t-il de si extraordinaire qu'une jeune personne se marie : si c'était effectivement à M. Dorgeviile, on pourrait en être e'ionne' ; mais si c'était avec un homme dont l'âge fût proportionne' au sien, on ne pourrait pas en étresurpris... — Enfin, ma mère, savez-vous sur cela quel-»

que chose de positif ?— Rien au monde.

J'étais au supplice : ma mère fut fâche'e d'avoir entamé cette conversation; elle ne savait plus comment en sortir; car, si elle me laissait celte inquiétude au moment de partir, cela pouvait prendresur ma santé; si, pour me rassurer entièrement, elle m'apprenait que c'était à moi que madame d'Erlac destinait sa nièce, elle agis-

sait d'une manière contraire au plan qu'elle s'était propose. Elle crut donc qu'elle devait prendre un parti mitoyen. — Tout ce que je dis-là , mon fils , n'est qu'une plaisanterie. Premièrement , M. Dorgeville a fait ser- V ment de ne jamais se marier, et ma- 'y dame d'Erlac ne m'a parlé d'aucun autre de ceux que tu as vu chez elle; ainsi , tu peux être tranquille ; on ne mariera pas mademoiselle d'Erigny maigre' elle. Je me sentis rougir j ma mère changea de conversation j et je vis clairement qu'elle savait mon secret, et ne voulait pas que je lui en parlasse. Nous arrivâmes à Bordeaux; mon père fut enchanté de nous revoir, car la moindre absence de ma mère était pour lui un chagrin. D'ailleurs, je devais partir le lendemain ; cette soirée-là , lui paraisait précieuse pour

me donner les avis que les pères ne manquent pas de chercher à graver dans la mémoire de leurs fils lorsqu'ils les quittent pour la première fois. Avis qu'à la première poste les enfans oublient , et j'avoue que je ne m'en souvins pas plus qu'un autre.

A la fin du souper, ma mère devint triste et rêveuse. Je vis l'effort qu'elle se faisait pour me se'parer d'elle : je me jetai dans ses bras. O ma mère! lui dis-je, mon départ t'afflige! dis un mot, je reste j j'envoie ma démission : on est dans la plus profonde paix j ainsi , je puis refuser de servir sans donner mauvaise opinion de moi. — Non , non , dit ma mère; je saurai résister à la peine que ion départ me cause : je désire que tu fasses un chemin brillant au service; et il faut savoir sacrifier une

( '45 ) peine présente pour le bonheur à venir de ce qu'on aime. — Point de bonheur pour moi, s'il e'tait acheté par les larmes de ma mère. — Je te le répète , mon ami ; Je saurai vaincre ce premier moment de sensibilité. — Vous ne partiriez pas, dit mon père, parce que votre mère pleure; et moi , qui vous ai répété vingt fois que le parti que vous prenez m'afflige, vous n'en avez tenu aucun compte; mais destma mère ! imnsc'estmonjils ! et tout est dit : vous vous aimez passion- ' nément, le terme n'est pas trop fort j tout le reste vous est égal. — Ma mère l'assura qu'il se trompait, qu'il lui était très-cher. Pour moi, je ne savais que lui dire pour lui prouver ma tendresse; elle était très-réelle, parce qu'elle était fondée sur l'estime:

je n'ai jamais connu d'homme qui réunit plus de qualite's et de vertus que mon père. Il m'embrassa, et il fut aussi attendri; mais comme il aurait regarde' que c'eût e'te une faiblesse , il se retira dans son appartement. Je passai une partie de la nuit avec ma mère, qui cherchait tout ce qu'elle pouvait me donner ; il fallut que j'acceptasse deux bagues, dont une e'tait fort belle. Elle avait fait faire une copie de son portrait en miniature, que mon père avait sur une boîte; mais ce qui fut pour moi un don infiniment précieux, c'e'tait un petit portefeuille que Me'line avait brodé pour elle; elle me le donna, sous le pre'lexte d'y mettre la lettre que madame d'Erlac avait écrite au Mare'chal. Je crus bien cependant qu'elle avait senti

(•45) combien ce présent m'e'tait pre'cieux ; enfin, je l'engageai à prendre quelques momens de repos. Elle me fit promettre de la revoir avant de monter en voilure ; je le lui promis , mais avec la résolution de tromper sa tendresse, parce que je sentais qu'il me serait impossible de supporter ses adieux sans verser des larmes; ce qui me paraissait incompatible .avec ]a dignité d'un enseigne aux gardes. Je ne me couchai point j le jour commençait. J'étais sûr de trouver l'abbé Dervaux déjà levé j j'allai chez lui ; il fut très-sensible à celle marque de mon attachement. Je lui rendis compte de mes observations de la veille ; il •'• se borna à former des vœux pour que le caractère de M. d'Erignj ne se trouvât jamais en opposition avec Tome I, 7

( i46) mes désirs. Je lui recommandai ma mère , et lui fis donner sa parole d'honneur que , si elle e'tait malade, et que l'on ne m'en instruisît pas dans la crainte de m'inquiéter, qu'il me dirait la vérité, afin que je vinsse sur le champ lui donner tous mes soins. II tiy a qu'au moment d'une bataille que je pourrais rester loin d'elle, si sa vie était en danger. Oui, mon ami, je ne la sépare pas dans mon cœur de Méline ; ces deux senlimens se confondent ; à l'une, je dois la vie et toutes les facultés de mon âme j à l'autre, je dois tout ce qui en fait le charme; je veux les aimer loulesdeux.

Que rien un jour ne me sépare de ces deux objets de ma vive tendresse; cependant , je pars ; cent cinquante lieues , vont être entre elle et moi. Et

( '47 ) pourquoi ? Parce que de tristes conveiuions le veulent. Parce qu'il faut que , n'étant pas né noble , je prenne une profession qui me place parmi cette caste oii l'on n'est rien qne parce que d'autres ont été. Ah ! mon bon ami , les hommes sont encore loin d'être parvenus à l'âge de la malurilé ; nous sommes, et nous serons encore long-temps des enfans , qui cèdent les choses les plus précieuses , mais sans éclat , pour un jouet revêtu de clinquant De la philosophie, reprit

en riant l'abbé. Qu'elle vous serve , mon ami , à ne point sacrifier en effet les vraies jouissances de Tâme à ce qui n'est que de convention, sans cependant braver celle-ci j car, tant que l'on fait partie de la société , on doit se soumettre à ses usages.

( r48) Je conçois qu'il vous paraîtrait plus simple d'aller trouver M. d'Erignj ; de lui dire : Ta fille me plait; elle m'aime; donne-là moi; je cultiverai ton champ; repose-toi, j'aurai soin de la Jeune famille. Mais , mon cher Alfred, vous êtes encore bien jeune ; et qui sait si, en obtenant facilement l'objet de vos vœux , il aurait pour vous le même mérite; si la possession , qui n'aurait été achetée par aucun sacrifice, conserverait le même charme. Mon ami , l'homme a fait tout ce qui a été' en son pouvoir pour détruire son bonheur ; mais la nature e'tait là : elle a su tirer des peines que les entraves de la société opposent à nos désirs de nouvelles jouissances.

Parlez donc, mon ami , avec la certitude que vous aurez bien plus de

satisfaction à revoir Mëline dans six mois, que vous n'en auriez en restant ici. Que son image e'carte de vous toute autre séduction. Pensez que celui qui doit être son époux ne saurait, sans se nuire à lui-même, offrir à des divinite's profanes l'encens qui n'est dû qu'à celle que votre cœur a choisie. Ne suivez pas sur cela , mon ami , la morale dont on ne cessera de vous entretenir , et dont vous ne recueilleriez que des regrets. Nous convînmes que nous nous écririons toutes les semaines. Je posai , sans que l'abbe' le vit, vingt-cinq louis sur sa cheminée; puis, ajant entendu ma voiture , que j'avais donne' ordre que l'on m'amenât chez l'abbe', je pressai mon ami contre mon sein, lui recommandant encore Mëline et ma mère ;

je partis le cœur serré, et n'apercevant dans l'avenir que peine et douleur , malgré tout ce que j'aurais dd espérer du concours des circonstances , qui paraissaient me promettre un bonheur sans nuages.

CHAPITPxE XII.

J iRLAC ëlait assez près de la route, et j'aurais donné tout au monde pour que ma voiture cassât, et me servit de pre'lexte pour aller au château. J'avais lu peu de romans ; mais il me semblait que c'e'tait une des aventures la plus ordinaire des héros, et qu'aussi amoureux, et peut-être plus qu'on ne les peint , la fortune pouvait me servir aussi-bien que l'imagination d'un auteur. Mais il n'en fut rien ; ma voiture roula le mieux du mo nde. Je me penchai inutilement la moitié du corps hors de la portière. Je n'aperçus point l'habitation de la Marquise, entièrement couverte de

ce côlé par un bois touffu, et sous son ombrage, je ne vis pas non plus Meline , qu'un heureux hasard n'y amena point. Je fus donc réduit à me contenter de dire : Elle est là; je l'y reverrai un jour. J'y pensai long-temps, mais enfin, je cédai à la fatigue d'une nuit passée entièrement sans dormir, et le sommeil suspendit pendant quelques heures mes facultés. Je n'ouvris les yeux qu'à plus de vingt lieues de Bordeaux : j'en fus assez fâché; car, n'ayant jamais été plus loin qu'à cinq à six heues de cette ville, j'aurais voulu jouir de tout le pays que j'allais parcourir, et qui est d'une grande beauté : son aspect calma peu à peu l'agitation de mon âme. Malgré ce que Boileau a dit des voyages , je suis néanmoins intimement persuadé que c'est un des plus sûrs moyens

( '55) d'atlénuer peu à peu les plus cuisantes douleurs; et alors, je n'en avais jamais connues de ce genre. J'étais afflige' de m'éloigner de Meline , de ma mère ; mais je devais les revoir. Aussi , après avoir été fort triste le premier jour, je le fus moins le second , encore moins le troisième; le quatrième, je pensai à mon nouvel état ; aux camarades que j'allais avoir ; à la nécessité de mériter les bontés du Maréchal ; enfin, le cinquième jour, je convins avec moi - même que plus j'aimais Méline, plus je devais être bien aise de venir à Paris, d'entrer dans le régiment des gardes , puisque c'était le seul moyen de l'obtenir. J'arrivai le soir à Paris , et me fis descendre à l'hôtel du Nord, rue de Richelieu, dont la mailresse était très-jolie, et avait même un faux air de Méline,

( '54) ce qui me la fit prendre dès l'instant en amitié'. Elle m'en le'moigna aussi, peut-être parce qu'elle me trouva quelque ressemblance avec un mari qu'elle aimait beaucoup^ et qui l'avait abandonnée pour suivre une actrice de l'ope'ra de Ljon. Madame Sapinel rae raconta tous ses malheurs dos la première soire'e de mon séjour chez elle. C'était une femme bien communicative que madame Sapinel; mais elle ressemblait à Méline , Je n'avais que dix-huit ans, ell'onn'est pas alors si difficile sur les convenances. IVîon aimable hôtesse ajant su que je ne m'étais pas couché depuis Bordeaux, me fit préparer le meilleui lildeThôtel, et me proposa de souper de bonne heure , pour que j'eusse plus le temps de me reposer. J'acceptai tout ce qu'elle me proposa. Le plus joli souper fut

prêt dans l'instant, car madame Sapinel avait un restaurant dans son hôtel. Je fis honneur au repas. Je trouvai le vin excellent. Celanie, c'était le nom de baptême de madame Sapinel , m'en versa avec une giâce infinie. J étais si sensible à ses allenlions , elle me regardait d'une manière si agre'able, que la tête un peu échauffée et par la route et par le vin, dont j'avais bu beaucoup plus qu'à mon ordinaire , je pris sa main, je la baisai avec transport , et je m'écriai : Ah ! Celanie, que je suis heureux d'être chez vous. La presque veuve rougit, retira sa main, et m'apprit, par le timide embarras qu'elle joua dans la perfection, que j'en avais dit beaucoup plus que peat-èlre je n'en pensais; et a. or-, ne sachant comuicnt m'excusir, ;e me lève, et lui

( '56 ) dis d'un ton solennel : Célanie , je vous ai offensée , je le vois. Je suis bien malheureux; mais je vais m'en punir:

en disant cela , je prends un flambeau et je me relirai.

Madame Sapinel, très-e'tourdiede cette scène , qui n'avait en aucune manière pris la tournure qu'elle avait imaginée , sut dissimuler sa peine , sonna , et donna ordre à un domestique de me conduire dans mon appartement , oii je re'fléchis à la sottise que je venais de faire. J'employai le peu d'instans que je donnai à ma toilette à m'occuper de ma mère et de Me'line ; je me promis de ne pas m'ex poser une autre fois à trahir mes sermens j et m'e'tant mis dans mon lit, je recommandai à Valenlin, c'e'tait le nom de mon valet , de ne pas entrer dans ma chambre avant midi;

('57) il n'était pas hors de mon appartement que jetais endormi.

Cependant, madame Sapinel quine dormait pas si bien, selon toute apparence, se demandait à elle-même, comme elle me l'a dit depuis , qui m'avait donne' la pensée qu'elle e'tait offense'e de ce qu'elle prenait pour une déclaration , lorsqu'elle n'avait pas même encore re'pondu ; qu'apparemment je ne m'e'tais pas souvenu du provei be , qui quitte la partie la perd; et elle chercha quel moyen employer pourque je nem*enfuyatpassipromptement une autrefois. Fort inquiète de ma santé , elle fit venir Valeniin pour en savoir des nouvelles. II lui dit qu'il ne m'avait point encore vu, ayant reçu l'ordre de n'entrer chez moi qu'à midi, et qu'il n'était encore que neuf heures. — Que neuf heures

reprit douloureusement Célanie. — Non, madame, pas davantage. Madame Sap'mel profita de l'occasion pour savoir qui j'étais. Valenlin,qui aimait tout autant que madame Sapinel à raconter, entra avec celle-ci dans les plus grands détails. Je devais avoir quarante mille livres de rente; j'entrais dans le régiment des gardes, et je restais à Paris au moins un an de suite. Ce'lanie fut encliante'e de tout ce qu'elle tipprenait sur mon compte, et se promit bien de t'aii e en sorte que je ne quittasse pas sa maison tout le temps que je serais seul à Paris.

Midi élant sonne', VaJcntin entra dans ma chambre, et me dit, en me réveillant : Savez -vous, monsieur, que vous avez une hôtesse qui est éperduement amoureuse de vous. —

Quelle folie ! — Non, monsieur, je m'y connais ; elle vous regardait si tendrement: et puis, si je vous disais tout ce qu'elle m'a dit de vous ce matin, vous ne douteriez pas combien elle "VOUS aime. — Elle a grand tort , car j'ai toute autre chose à faire que de m'occuperd'amour. Il faut me coiffer, m'habillerpour aller chez M. le comte de Mello. J'avais à peine passé une redingote , que j'entendis frapper à ma porte; je dis d'entrer. C'e'tait Ce'lanie elle-même. Je fus d'abord choque' d'une avance si extraordinaire j mais je me rappelai bientôt qu'e'lant maîtresse de l'hôtel , elle se rangeait à une espèce de devoir. En effet, elle venait savoir si j'avais bien dormi j si fnon lit était bon ; si je n'avais besoin de rien, et ce (juc je voulais à déjeûner. Il me paruiiiait singulier

de voir une fort jolie femme de vingtquatre à vingt-cinq ans , dans le de's- Labille' le plus ele'gant , venir en quelque sorte prendre mes ordres ; je m'empressai à lui offrir un fauteuil, qu'elle refusa , disant que ses occutions ne lui permettaient jamais le matin de se livrer aux charmes de la société , et me re'itéra les mêmes demandes qu'elle m'avait faites. Je la priai de m'envojer une tasse de chocolat; je lui dis que j'allais sortir ,pour une heure ou deux , et que je viendrais dîner chez elle , si toutefois M. le comte de Mello ne m'invitait pas à rester chez lui; mais que sûrement Je serais à trois heures à l'hôtel , si je pouvais disposer de moi.

Madame Sapinel médit qu'à toute heure, à tout moment, quand je viendrais chez elle, je pouvais être certain

d'être bien reçu ; d'ailleurs, monsieur, j'ai beaucoup connu madame la comtesse de Moncj. — Ma mère n'est point qualifiée; elle n'est jamais venue à Paris , et mon père est dans la finance. — C'est bien singulier; cependant, j'ai beaucoup connu une madame de Moncj, qui était belle comme un ange, et vous lui ressemblez d'une manière frappante. — On dit aussi que Je ressemble à ma mère, qui a e'ië et est encore une des plus jolies femmes de Bordeaux; mais je vous le re'pète, madame, elle n'a jamais quitte' les environs de cette ville.

Madame Sapinel ayant vu qu'elle s'e'tait trompe'e, et ne pouvant prolonger une visite oii elle ne voulait pas s'asseoir , me quitta , et je continuai ma toilette. — Elle est bien jolie , disait Yalenlin. —Jolie ou non, cela

( '60 m'est bien égal. — Vous êtes unique, monsieur ; à votre âge on n'est pas si indiffèrent; mais je me doute, c'est mademoiselle Méline.... — Une fois pour toutes, Valentin, je ne veux point que l'on cherche à pe'ne'trer mes sentimensj je vous prie d'attendre que je vous en instruise quand cela me conviendra. Il se tut, et c'était pour lui un grand effort. J'ajoutai : surtout qu'il ne vous avise jamais de nommer mademoiselle d'Erignj dans aucune maison oii j'irai. Je vous conseille de vous souvenir de celte de'fense ; si vous l'enfreignez et que je l'apprenne, je vous renvoie sur-le-champ.

{ '63 ) CHAPITRE XllI

J'avais demanda une voiture, et je me fis conduire à l'hôtel de Chandor. Le comte demeurait chez sa sœur, madame la marquise deChan^ dor, dont le mari était chef d'escadre; marin dans toute la force du terme ; passant sa vie en mer ou au département de Brest ; et ne venait à Pans que dans la seule vue d'avoir des héritiers tous les deux ou trois ans. Madame de Chandor était accouchée, pour la troisième fois, il y avait environ deux mois. Elle ne nourrissait pas, parce que ce n'était pas la mode. Je parlerai plus tard de son caractère, de ses habitudes ; elle a eu sur les

( '64 ) evenemens de ma vie une trop douleureuse influence, pour que je ne la fasse pas connaître. Dans ce moment , Je ne vais m'occuper que du comte de Mello , le plus lojal et le plus aimable des hommes , n'ajant rien de commun avec sa sœur, et en étant entièrement subjugué.

Le comte était chez lui ; en entrant je lui dis : Monsieur , je n'ai pas l'honneur d être connu de vous, mais celle lettre de madame la marquise d'Erlac

vous instruira — Ah ! c'est vous,

mon cher Alfred j eh ! oui sûrement je je vous attends ; ma vieille parente vous a bien recommandé à mes soins, je les lui avais promis avant de vous avoir vu , et sûrement votre présence ne me fera pas rétracter ma promesse.

11 n'y a qu'une chose qui me contrarie; nia tante imagine que je suis maître de

faire tout ce qui me plaît , il s'en faut beaucoup. Je ne suis point ici chez moi. Ma sœur, qui est presque toujours séparée de son mari, chef d'escadre, passant sa vie sur mer ou à Brest , a exigé que je vinsse demeurer chez elle, et je ne puis lui offrir de loger un beau jeune homme comme vous.

— Jeune, lui dis - je , j'en conviens ; beau, je n'en ai pas la prétention : mais il ne faut pas que cela vous gêne ; je suis descendu rue de Richelieu , à l'hôtel du Nord. — Chez madame Sapinel ; la sentimentale Célanie ? — Oui, elle-même. — Vous êtes fort bien là j seulement, comme votre mentor, je vous dirai que vous devez rendre ses yeux doux interprètes de ses sentimens , et que vous pouvez bien risquer votre liberté j car elle joint à une jolie figure, de l'esprit et de la délicatesse.

( -66 ) Je l'assurai que je n'avais rien à craindre. Nous parlâmes du Maréchal, du , jour cil le comte me présenterait à lui ; j mais avant tout, je le priai de me procurer le bonheur de faire ma cour à la marquise de Chandor. Il me dit qu'il lui en parlerait ; mais qu'il me prévenait que sa sœur, femme d'un rare mérite , avait quelques originalités, et qu'il suffirait peut-être que madame d'Erlac ne lui ait pas écrit directement, pour qu'elle refusât de me voir; et puis , elle est si chatouilleuse sur les convenances ; vous êtes si jeune. En me priant de venir loger chez elle, elle m'a fait promettre de ne jamais lui amener aucun de mes camarades.

— Je serais fâché de la gêner. — Moi , il me gênerait fort que vous ne vinssiez pas souvent ici, parce qu'il faut que je répondede vous. En attendant.

,( .67) nous passerons la journée ensemble; nous irons dîner au bois de Boulogne; nous reviendrons à l'opëra ; et de l'ope'ra, souper chez une personne qui m'honore de quelque bonie'.

Ce plan me parut fort agre'able ^ et il me le semblait infiniment d'avoir pour mentor un homme n'ayant que peu d'années de plus que moi , et d'un caractère qui me paraissait fort aimable. Auguste , c'e'lait le nom que le comte portaitde préférence, fit mettre un cheval à son cabriolet , et nous partîmes. Je ne connaissais pas encore ce côté de Paris, qui, sans contredit, est le plus beau ; je fus de l'avis de Babouc. 11 serait dommage de de'iruireunesi belle ville (heureusement pour ses habitans , plusieurs grands personnages ont pensé de même). Auguste s'était fait amener deux chevaux

de main cliarmans. Il m'offrit d'en monter un , ce que j'acceptai avec un grand plaisir. Il trouva que, pour n'avoir pas fait mon acade'mie à Paris, je montais assez bien. Nous fîmes le tour du bois , et nous revînmes jusqu'à la porte Maillot, oii le Comte avait commandé un excellent dîner. Nous causâmes très-amicalement. La différence de nos âges n'e'tait pas assez forte pour m'en imposer. Auguste n'avait pas encore vingt -cinq ans; j'e'lais dans ma dix-neuvième anne'e.

Il me parla des camarades que j'allais avoir j de l'esprit du corps, qui n'e'tait pas , pour les officiers , aussi militaire qu'on aurait pu le de'sirer; mais, en revanche, rien de beau comme la troupe. Si Jamais ces hommes-là font la guerre , malheur à ceux qui auront affaire à eux. 11 me recommanda de

( '69) me faire aimer des soldats; point de véritable soumission sans amour. Un jour de Lat.'.ille, le pins grand danger pour l'afficier haï de sa troupe, ne vient y)as du camp ennemi. Il est aisé de s'attacher les soldats; les mœurs simpks du peuple, le peu d'idée qu'il a de nos jouissances factices^ donnent de giando moyens pour acquérir son amour; car, il est sensible aux moindres égrtrds : et ce qui nous paraît sans au<"une valeur , à nous , favoris de la fortuMe, fait le bonheur d'un soîJa!. Etre exact à Ja discipline, en dornuT l'exemple, mais en tempérer la rigueur toui'^s les fois qu'il n'y a pas un iruéiêt majeur qui oblige à punir;ménagerramour-propre; élever l'àme de ceux que l'on commande pour les taire jigir, par le plus puissant des ressorts , l'honneur, qui a laul de prix Tome l. 8

( '70 ) pour les Français. Joignez à cela une sollicitude paternelle pources hommes qui cultivent péniblement le champ cil nous cueillons des lauriers; soignez-îes dans leurs maladies j écoutez leurs justes plaintes, et partagez avec eux un superflu dont nous faisons presque toujours un mauvais usage , et qui , ajouté à la solde de ces braves gens y les rend parfaitement heureux.

En vous conduisant ainsi , mon cher Alfred , vous serez adpré. Auguste n'avait pas de peine à me persuader:

tout ce qu'il venait de dire était écrit d'avance dans mon cœur; et je l'assurai que j'avais une double obligation à madame d'Erlac, en m'ayant donné pour mentor un homme dont toutes les idées se rapprochaient entièrement des miennes.

Nous remontâmes en cabriolet et nous vînmes à l'opéra. J'avais été

( 'V ) très - souvent au spectacle de Bordeaux , mais il ne m'avait donné qu'une faible idée de celui de Paris.

M. de Mello me fit remarquer dans les danseuses une personne fort jolie et qui était légère comme on se figure que doivent être les Grâces. C'est chez elle que nous soupons , ou plutôt c'est chez moi; car, ne pouvant recevoir mes camarades chez ma sœur , il faut bien que je puisse leur donner à souper au moins une fois la semaine.

Aline, avec qui je suis très-bien, fait les honneurs de ce souper ; elle j réunit quelques gens de lettres et une ou deux de ses amies. Ce qui est assez plaisant , c'est que cette société est fort décente, et peut-être plus que celle de certaine prude que je connais. J'étais assez empressé de voir ces dames dont je n'avais nulle idée. Aline

vint au -devant d'Auguste , lui le'moigna le plaisir qu'elle avait à le voir. 11 me présenta à celte belle, qui me salua de la manière la plus polie, mais en même -temps la plus re'serve'e. Auguste me nomma les hommes qui étaient arrivés avant nous : c'étaient Marmontel,la Harpe et Dorât.

J'avais lu leursouvrages, et j'eus grand plaisir à les voir. Je ne me serais pas douté à l'air pesant du premier, qu'il fût l'auteur de ces jolis contes qui ne remplissent pas toujours le titre que l'auteur leur a donné, mais qui n'en sont pas moins pleins de grâce et de délicatesse. Je ne rne permis pas de juger les deux autres; mais j'eus un '^irèa grand plaisir à les entendre parler de leurs maîtres.

La Harpe surtout laissait voir dans la conversation cette critique judicieuse qu'il a développée depuis avec

(173) tant de supériorité dans l'ouvrage qui parut bien des années après. De jeunes so us-lieu tenans, qui arrivèrent successivement , ne dérangèrent point cette conversation, où Aline plaçait un mot avec beaucoup de justesse. Ses annes, moins instruites qu'elle , et que la littérature faisait bâiller , passèrent avec les officiers aux gardes dans un cabinet oii ils firent un loto, seul jeu qu'Auguste permettait qu'on jouât chez sa maîtresse. On servit peu après. La gaieté , l'esprit et la décence présidèrent à ce repas. A minuit on quitta la table; on passa dans le jardin pour prendre des glaces sous un joli berceau de chèvre-feuille, et chacun se retira. Le Comte me ramena chez moi, me promit de me présenter le lendemain matin chez le Maréchal, et me donna rendez- vous pour dix heures précises.

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