CHAPITRE PREMIER
J. AN DIS que les flots m'enirainent loin de tout ce que j'aime , et que mon cœur , plus agité que l'e'lëment auquel je confie mon sort, est en proie au chagrin de m'e'loigner de l'objet de loua mes vœux et d'une mère clie'rie accablée de douleur, je veux essayer à calmer le trouble de mon âme, en traçant les différentes scènes qui Tome 1.
m'ont rendu tour à tourle plus heureux et le plus infortune des hommes (*); j'y consacrerai chaque jour plusieurs heures; jecroirai, en tenant la plume, être encore entouré de tout ce que je laisse en France, et mes souvenirs me tiendront lieu de jouissance. Je parlerai de moi , car il le faut bien , le moins qu'il me sera possible; je peindrai leshom mes, non peut-être comme ils sont, mais comme je les ai vus.
Commençons.
(i) Je relis le coramencement de mon Ouvrage , et je suis frappé eu voyant combien de degrés d'infortune l'hoiiune peut parcourir. Quand jt^crivais ces M(^moires, je croj^ais avoir beaucoup souflerl^ ht^Ias! quelle comparaison avec les douleurs que j'ai ressenties depuis , et dont la seule pensée me fait frissonner , quoiqu il y ait quarante ans que j'ai été frappe*^ par ie
(3) Mon père se nomme de Moncy. Il avait une fortune considérable qu'il tenait de ses pères, et qu'une charge de receveurdes finances à Bordeaux augmentait encore; ma mère, Ele'onore de Ternac , noble et pauvre, ce qui dans celte province est à peu près sjnonjme , était réellement belle , et passait pour une des femmes les plus élégantes de la ville. La joie, l'abondance régnaient autour de moi. On satisfaisait toutes mes fantaisies, et j'en profitais pour en avoir beaucoup.
Cependant, mon père parlait quelquefois économie, mais ce mot seul don-
courroux cèles le. Ainsi, les premières parties de ces Mémoires ne peuvent avoir la même couleur que les dernières, ayant été écrites à une grande distance et dans des circonstances bien diftëientes.
naît à ma mère des attaques de nerfs; et comme mon père l'aime à la folie, il avait pris son parti depuis quelque temps de le répéter moins souvent. C'est un bien excellent homme que mon père, il ne veut jamais que ce que veut sa femme; et comme ma mère ne voulait aussi que ce qui me plaisait, il se trouvait qu'un enfant de quatorze ans était le maitre de la maison. Si cela donnait un moment d'humeur à mon père, il s'enfermait dans son cabinet avec M. d' AlHn , son caissier; il n'en sortait que lorsque ce nuage était dissipé.
C'était un homme singulier que ce M. d'Allin : mon père avait toute confiance en lui; pour moi, je ne l'aimais point. II avait l'air faux; son ton patehn ni'impalientait. 11 adulait mon père; il doonail do l'argent à ma mère
(5) tant qu'elle en voulait , et m'en avait déjà offert; mais je l'avais refusé.
Pourquoi aurais-je privé ma mère du plaisir extrême qu'elle avait de me procurer tout ce qui pouvait m'étre agréable? D'ailleurs, de quel droit, disais-je , prend-il , dans la caisse de mon père, des fonds qui ne lui appartiennent pas ? C'est pour sa femme; ce serait pour son fils. Mais il a donc des moyens d'embrouiller tellement ses comptes, que mon père ne s'en aperçoit pas; s'il en use ainsi pour nous, qui peut assurer qu'il ji.'en fait pas autant, et peut-être plus pour luimême : je crus devoir en parler à ma mère. Peux-tu avoir cette idée, me dit-elle; vois comme il est modeste? Un surtout de drap gris, hiver comme été; des manchettes de mousseline; il ne joue point, travaille
(6) fout le jour ; il est garçon. Que ferait-il de l'argent qu'il volerait à ton père? Je n'eus pas pour cela meilleure opinion de M. d'AUin, et quelquefois il me prenait envie d'instruire mon père de ces menées; mais je Craignais d'affliger ma mère qui m'aimait tant.
Ah î je lui devais beaucoup. C'est elle qui m'avait nourri, qui avait pris soin de moi depuis que j'existais. Lui causer le plus le'ger cljagrin, aurait e'ié pour moi une peine extrême. D'ailkurs, ma mère a beaucoup d'esprit, d'usage du monde ; elle devait mieux connaître les hommes que moi; et dès qu'elle croyait que d'AlIin n'e'tait pas un fripon , c'eiai t moi qui me trom pais. Ce que je craignais, c'est que ce très-honnête homme ne me nuisit auprès de mon père. Il avait e'té me'conlent, quand je lui avais refuse avec
(7 ) hauteur les vingt-cinq louis qu'il m'offrait : son air e'tait celui d'un homme qui craint que l'on ne pe'nètre sa pensée. Depuis ce jour-là, il me battait froid; surtout quand J'étais en tiers avec lui et mon père. J'avais d'autant plus lieu, dans ce temps, de craindre son influence sur M. de Moncj, que mon père n'avait point pour moi Tidolâlrie de ma mère. Il me trouvait des défauts; et s'il ne m'en reprenait pas plus sévèrement, c'est qu'il ne voulait pas affliger madame de Moncy. Mon père n'aime avec passion que sa femme; sa beauté, ses grâces, ses lalens, et surtout sa bonneconduite,lui donnent sur lui un empire absolu; elle ne l'a jamais employé qu'à le rendre le plus heureux qu'il lui a été possible.
Mon père disait un jour à d'AHin, avec qui il se promenait dans une
(8) allée de charmille , sans penser qu'il pouvait être entendu : mon cher d' Ailin , je ne suis pas sans inquie'tude pour mon fils j c'est un joli enfant. — Il TOUS ressemble beaucoup, monsieur?
— On le dit, mais ne me ressemblâtil pas, je n'en serais pas moins sûr qu'il est mon fils ; car je ne crois pas qu'il y ait une femme plus vertueuse que madame de Moncy. — Cela peutil être autrement , avec un mari comme vous ? — Mon cher d'Allin, il faut savoir gré à un femme de quatorze ans, belle comme les amours, qui épouse un homme ayant vingt ans de plus qu'elle, de se conduire comme ma chère Eléonore ; aussi n'j a-t-il qu'une voix sur son compte.
Elle» n'a qu'un défaut , c'est le seul que je puisse lui reprocher; c'est sa folie pour son fils, c'est la manière
(9) dont elle le gâte. J'ai voulu inutilement le lui faire sentir, c'est impossible. — Mais , monsieur , n'êtes- vous pas le maître ? — Eh ! mon Dieu oui , je le suis ; mais irais-je faire mourir de chagrin une femme que j'adore ? Quand j'ai voulu envoyer son fils à la Flèche, n'a-t-elle pas e'té pendant huit jours à toute extre'milé?
— Eh bien ! il a fallu céder, et cependant , sous ses yeux , il ne fait rien ; car jen'appellerai pas pour un homme, employer son temps, que d'être bon musicien, dessiner agréablement, savoir écrire un billet sous la dictée de sa mère, lire des ouvrages futiles, et se faire citer pour le plus beau danseur de Bordeaux ; si je n'avais su que cela, mon cher, je n'aurais pas aujourd'hui quinze cents mille livres, et une place qui vaut cinquante mille
francs de revenus. — Avec celle fortune , monsieur, M. votre fils peut
se passer — Cela est très-bien,
mon cherd'Allin, mais celle fortune peut manquer tout à coup. — Cela est impossible. — Oui , tant que j'aurai l'avantage de vous avoir avec moi.
— Monsieur, je voussuis attaché pour la vie ; quand on a le bonheur de connaître un homme qui a des qualite's aussi e'miiientes que les vôtres, rien n'en peut détacher. — Je compte sur votre amitié; mais enfin, nous sommes tous mortels: si je vous perdais, croyezvous que ce soit une chose si facile à remplacer, qu'un caissier aussi exact, aussi fidèle que vous ? — Monsieur, je ne fais que mon devoir. — Tout le monde, mon ami, ne le fait pasj vous savez qu'un caissier infidèle peut vous ruiner en un jour. Que de-
viendrait alors le pauvre Alfred , qui , parce que sa mère est demoiselle , se croit l'égal de tout ce q u'il j a de mieux dans la province j qui prend déjà des aii's de marquis, et a la tète tournée par l'idée qu'il sera un jour puissamment riche Gomment supporterait-il un changement de fortune , élevé dans le luxe et la mollesse ?
Comment la réparerait-il, n'ayant aucune connaissance utile? Je l'avoue, mon cher d'Allin , cette idée me désespère.— Eh! monsieur, faites le partir pour Paris. — J'y ai déjà pensé; mais sa mère en mourrait. — Il faut lâcher de l'y déterminer. — C'est impossible, mon cher d'Allin, impossible; j'aime trop ma femme, pour lui causer un aussi violent chagrin. On vint apporter une lettre à mon père , et il rentra dans son cabinet. Depuis cet
instant, je réfléchis à tout ce qu'il avait dit , et je tâchais d'en profiter ^ pour que M. d'Allin n'eût pas de prétexte pour engager mon père à m'ëloigner ; car , ma mère avait beau dire, j'avais toujours sur lui la même opinion, et je pensais qu'il serait fort aise que je n'éclairasse pas sa conduite»
( i3) CHAPITRE II.
JLjE lendemain je descendis chez ma mère d'assez bonne heure ; il faisait à peine jour j elle entr ouvrit ses rideaux, et m'apercevant : Qui te fait donc descendre si matin , mon enfant j de'jà habille' , tu ne dors pas assez ? Nous nous sommes couchés tard 5 à ton âge, il faut dormir. — C'est ce que je n'ai pas fait cette nuit, — Serais-tu malade ? Tu étais triste hier à souper, et lorsque l'intendant t'a prié de monter, tuj a mis beaucoup plus de négligence que tu n'as coutume de faire. — Ah ! ma mère, il n'est que trop vrai que j'ai beaucoup de chagrin. —Du chagrin, mon
ami , et qui peut t'en causer ? Désires-tu quelque chose; je demanderai de l'argent à d'Allin , il ne m'en refusera pas. — Mon Dieu ! ma mère, je ne désire rien, que d'être vraiment digne de vos bontés , de celles de mon père, et surtout que rien ne me sépare de vous. — Et qui pourrait, mon ami y t'y contraindre; personne, je pense , ne peut avoir ce projet. — Eh bien ! ma mère, je ne puis douter que ce ne soit celui de mon père , si je ne m'occupe d'une manière plus utile que je ne l'ai fait jusqu'à présent.— Comment, M. de Moncy prétend-il faire de toi un savant ou bien un financier ; il me semble que c'est bien assez pour moi d'avoir un mari dans celte classe , sans que mon fils y soit; mais qui a pu te dire ses intentions à cet égard. — C'est lui-
même. — Comment, il t'a dit... — Pas à moi, mais à volrecberM. d'AUin; et je lui rapportai la conversation que j'avais entendue. — Oh ! si ce n'est que cela qui te tourmente , mon enfant, il n'y a pas d'inquiétude à avoir. Ton père a ses plans, moi j'ai les miens, et tu es assez raisonnable pour que je t'en fasse part.
J'ai l'honneur d'être alliée par ma mère au maréchal de Biron ; j'obtiendrai pour toi un emploi dans les gardes-françaises ; je déciderai ton père à venir se fixera Paris; il achètera un marquisat ; tu épouseras une fille de qualité , et tes enfans seront à la cour : d'après cela , tu vois que tu n'as besoin que de l'éducation que je t'ai donnée , et qu'il faut bien se garder de te gâter en t'apesantissant sur les livres j soit toujours un joli homme
et lu réussiras. — Mais, ma mère, si mon père ne veut pas quitter Bordeaux , oii il a ses amis , ses parens.
— Ton père , mon ami , voudra toujours ce que je voudrai , parce que je ne veux que ce qui est raisonnable.
— Mais en attendant, il est possible que mon père veuille que je m'instruise.—Et dis-moi , je te prie , n'estu pas toujours au courant de la pièce nouvelle ? Qui chante mieux que toi?
lorsque tu n'es pas, comme hier, dans tes rêveries. Il n'y a pas un danseur que l'on puisse te comparer. Tu montes bien à cheval , tu fais des armes , que faut-il savoir de plus ? — Mais je n'ai nulle ide'e de l'histoire, de la physique,, et je suis re'duit à me taire dès que la conversation prend un ton sérieux.
.— Et crois-lu que les femmes aiment ce genre-là 3 n'est-ce pas elles qui font
( '7) la réputation des jeunes gens ? — Et si , comme le dit mon père , sa fortune se de'range? — Impossible, mon ami, impossible; ce sont des visions qu'il se fait : est-ce qu'il ne compte pas tous les mois sa caisse ? C'est avec beaucoup de peine que d'Allin peut lui cacher le peu d'argent qu'il me donne ; et si, cela e'tait plus considérable, il s'en apercevrait. Mon ami, sois tranquille , continues comme tu as commence'; et sois sûr qu'il est fort rare, à quatorze ans, d'avoir déjà tant de succès. Je ne te le dis pas pour te donner de la vanile', car rien d'aussi insupportable qu'un fat; mais c'est seulement pour l'engager à ne rien changer à tes occupations. Adieu, vas te reposer quelque temps; pour moi, je tombe de sommeil. Penses donc qu'il était trois heures du matin quand nous
( i8 ) sommes sortis de l'intendance , et il en est au plus huit. Je lui baisai la main et sortis , mais pas plus persuadé de la bonté de ses raisonnemens ; pour la première fois de ma vie, je compris que son amour pour moi l'aveuglait, et je me décidai, sans l'en instruire, à mettre plus de solidité dans mes occupations.
En la quittant , j'allai chez mon ancien précepteur, que ma mère avait fait renvoyer il y avait près de deux ans. Il fut bien étonné de me voir.
J'entrai chez lui sans être annoncé; et par qui Taurais-je été? Le bon abbé Dervaux n'avait personne pour le servir; et grâce à mon étourderie, au peu d'application que j'avais m\s à ses leçons , et à l'antipathie que nra mère avait pour lui, mon père, persnadé que mon peu de progrès venait
( '9) de sa faute , l'avait renvoyé sans lui donner la pension qu'il lui avait promise. Lorsque j'entrai chez l'abbe , il était assis devant une table , lisant avec beaucoup d'attention, et j'étais tout près de lui qu'il ne m'avait point encore vu. Il leva les yeux. —Quoi!
c'est vous Alfred ? — Oui , lui dis-je , et je me reproche bien de n'être pas venu vous voir plutôt. — J'ai cru que vous ne pensiez plus à moi, et à votre âge cela ne me surprenait pasj mais qui vous a amené ? — Un service que j'ai à vous demander. ■— Disposez de moi, et je m'estimerai trop heureux ,si je puis vous étrent;il^ei.7:rî Beaucoup , mou bon ami ; |r^imS';^i enfant quaud vous avez daigné fçjuî charger de mon éducation , qu^ J6 n'étais pas capable de sentir le prix de vos soins. Je me reproche bien à
( io )
présent de n'en avoir pas profile', et je viens vous demander , si vos occupations vous le permettent, de m'aider à re'parer le temps perdu. Je viendrai ici tous les matins, depuis six heures jusqu'à midi. Le bon abbé m'embrassa , pleura de joie , et m'assura que je ne pouvais lui faire un plus sensible plaisir. Je lui expliquai les motifs de ma conduite j il les approuva , et m'assura qu'en deux ans , je ferais plus de progrès que dans les six années que j'avais travaillé sams goût et sans application, n'ajant d'autre occupation que mes plaisirs. J'étais si content de la résolution que j'avais prise , que je me hâtais d'eu faire part à mon père. On pense bien à quel point il en fut satisfait : et comme je lui fis part de la situation plus que gênée oii était le bon abbé,
il me permit de partager avec lui mes menus-plaisirs, que peu à peu il doubla, de sorte que je n j perdis rien et y gagnai beaucoup pour le bonheur de voir mon instituteur dans un e'tat heureux.
Ma mère qui me trouvait infiniment de gaieté, s'imagina que c'était la conversation qu'elle avait eue avec moi qui en était cause. Mon père, qui en savait la raison, me traita avec plus de bonté encore que de coutume , et je puis assurer que je n'ai jamais eu de temps aussi calme que dans cet instant.