CHAPITRE VIII
V/ MA mère! que ces cinq mille fr.
me font de plaisir; nous en enver* rons la moitié à M. d'Erigny , comme nous en sommes convenus, par le bon abbé Dervaux. Je vais aller le prévenir, pendant que vous irez voir M. d'Allin, qu'il faut presser; car je veux que les parens de Méline aient l'argent dont ils ont besoin avant d'arriver à Blari. — Sois sûr, mon ami, que je n'j perdrai pas de temps; mais en leur donnant cent louis, tu auras
peu d'argent en arrivant à Paris.
J'en aurai assez, ma mè: e. Ne vaut-il pas mieux que j'éprouve quel jue pri- Yalion de choses peu importantes , et
que les 'parens de celle que j'aime n'en ressentent pas de réelles,
L'abbe' Dervaux avait trouve fort long les deux mois que j'avais passe's à Erlac; il m'avait écrit plusieurs fois; et, dans mes re'ponses , l'abbe' avait cru trouver quelque chose de froid et de contraint; il voyait que j'avais un secret prêta m'échapper. Ses conjectures étaient vraies, mais le motif n'était point celui que l'abbé avait imaginé.
Ma confiance en mon maître n'était point diminuée ; si j'avais pu le voir, je ne lui aurais pas laissé ignorer un instant la situation de mon âme, mais je craignais que ma lettre ne tombât dans des mains indiscrètes ou méchantes, et de compromettre Méline.
Aussi, dès que j'entrai dans sa chamh e, je me jetai dans ses bras. Mon bon ami, lui dis -je, quelle révo-
( >0' ) lution est arrivée dans ma pauvre tête et dans mon existence , depuis que nous nous sommes vus. J'aime, je suis aime, j'entre au service , et j'épouserai Mëline dans trois ans. — Vous avez raison , Alfred ; voilà en deux mois de grands changemens : mais quelle est cette Mëline ? Et comment quittez -vous la robe pour l'épëe ?
— Mëline est ce que la nature a fait de plus beau, de plus aimable, de plus vertueux. — Tout cela va sans dire à dix - huit ans. Une première maitresse , est la rëunion de toutes les qualitës physiques et morales. Passons : mais qui est -elle? — La nièce de madame d'Erlac, parente du marëchal de Biron , qui m'a fait enseigne dans les gardes-françaises. J'adore Mëline; j'en suis aime, et dans ce que madame d'Erlac m'a dit, j'ai dû preu-
dre la certitude que j'e'pouserais sa nièce. Enfin, mon cher abbé, si cela ne nous se'parait pas, je serais le plus heureux des hommes; mais je ne vois pas pourquoi nous se'parer : venez avec moi , nous logerons ensemble; vous trouverez à Paris des ressources littéraires que l'on cherche inutile- ,ment en province; nous nous verrons sans cesse, je vous parlerai de Méline; vous me guiderez; vous éloignerez de moi les pièges que l'on dit attendre un jeune homme à son entrée dans le monde. Vous viendrez ; n'est-ce pas mon bon ami ? et je le pressais contre ma poitrine. — Bon jeune homme , reprit l'abbé en résistant à l'attendrissement que ce procédé lui faisait éprouver ; oui , j'aurais un grand plaisir à vous accompognor , mais ce serait vous donner un ridicule, arme
( 'o3) terrible dont il faut se garantir lorsque l'on entre dans le monde, et surtout au service. Vos camarades vous diraient que vous venez avec votre précepteur ; que vous êtes un enfant bien élevé, et mille autres plaisanteries qui n'ont que de trop funestes suites pour ne pas les éviter. D'ailleurs, mon état ne me donnerait point la facilité de vous garantir des dangers que vous allez en effet courir. Je ne pourrais aller avec vous dans le monde, ni au spectacle , ni dans aucune réunion militaire; je ne vous serais donc bon à rien. Suivant toute apparence, vous aurez un mentor qui vaudra bien mieux que moi. — La marquise veut que ce soit le comte de Mello ; mais je ne le connais point, ma confiance ne peut être aussi prompte , et j'aimerais bien mieux vous avoir pour
guide„ — Je vous le re'péte, mon cher Alfred y ma robe s j oppose j mais vous m'e'crirez sans re'serve , et je pourrai vous être utile par une correspondance exacte; puis, vous aurez des conge's , et nous nous verrons.
D'ailleurs , soyez sûr que toujours à vous par mes plus tendres affections , si vous aviez malheureusement besoin de moi, je volerais près de vous. Mais , revenons à Meline. Vous êtes bien jeune, mon ami, pour vous marier.
— Pensez donc , mon cher , que ce n'est que dans trois ans, et j'en aurai vingt -un. — Il est vrai que vingtun ans est un âge bien mûr; qu'un liomme qui a atteint cette époque de la vie est capable d'une grande prudence; qu'il est bien en e'tat d'être père de famille , et de conduire sa jeune compagne dans les sentiers dif-
( io5) ficiles de la société ; et de s'occuper de l'éducation de ses enfans. — O !
pour ce dernier article nous avons le temps. Mais, enfin, j'adore Méline, je suis sûr qu'elle répond à mes sentimens, ma mère et sa tante approuvent ce mariage.— Et M. de Moncy ?
11 n'en a rien dit. Vous savez qu'il veut tout ce que ma mère désire.
— Oui , je le sais. — Ainsi , il ne s'oppose à rien. Mais, mon ami, j'ai un plaisir à vous demander. — Dites, disposez de moi. Alors , je lui expliquai la position de M. et madame d'Erigny , et je lui fis promettre de les voir pour leur remettre les cent louis que j'étais convenu avec ma mère de leur donner. Je n'irai pas moi-même, dit l'abbé , on pourrait connaître nos relations j j'y enverrai
un de mes amis qui ne saura pas que cet argent vient de vous , et qui le croira bien réellement une restitution. Je rassurai que je m'en rapporterais entièrement à sa prudence. Je revins chez ma mère, pour savoir ce qu'elle avait obtenu d'Allin.