UN SOUVENIR
Il est un souvenir qu'avant tout autre j aime, Et qui se perd, hélas I dans la nuit de mes temps: J'avais sept ans au plus ; au village de Géme (*), Pour la première fois, je riais au printemps.
Dans le bois de Saint-Pons, plein de joyeux murmures, Vers le soir je cueillais, tout en courant, pieds nus, Sur le gazon les fleurs, sur le buisson les mûres, Et j'épuisais au vol tous les sentiers connus.
Tout à coup j'entendis, du côté de la source. Des éclats de voix d*or et des accents joyeux ;
* Gème est le nom provençal de Gemcuos, Tempe de notre Midi.
Je ne cueillis plus rien, je suspendis raa course, Et n'oublîrai jamais ce que virent mes yeux.
Au centre du plus beau de tous les paysages, Un quadrille dansait en chantant, et je vis, Dans les ombres du bois, rayonner des visages Gomme le ciel en montre aux chérubins ravis,
Des visages divins que Dieu prêtait au monde. Des sourires plus beaux que les rayons du jour. Des fronts purs où jouait la tresse brune et blonde, Des lèvres de corail ouvertes par Famour.
Tout ce que dans Tempe Tautre Arcadie étale Avait donné son cadre à ce tableau touchant; Le soleil lui lançait sa gerbe horizontale Qui perce un bois touffu, comme Tœil du couchant.
Moi, tout honteux, debout au pied d*un sycomore, Je les suivis des yeux jusqu'au vallon lointain, Et, quand tout disparut, je regardais encore Le velours vert, foulé par leurs pieds de satin.
Elles avaient seize ans au plus, blondes et brunes. L'heure a beaucoup sonné depuis ce doux instant ; Chez les vivants il doit en rester quelques-unes, Belles toujours encore, un peu vieilles pourtant.
Or, ce livre au hasard suivra ses destinées : Sur Taile de la rime il ira Dieu sait où ;
Il aura rebondi peut-être en dix années
De la Bretagne au Var, de la Flandre au Poitou.
Si quelque aïeule ainsi, dans les vers de ce livre, Trouve le souvenir de ces mêmes instants.
Et dans ce bois lointain rentre pour y revivre. Qu'elle m'écrive au moins deux mots : Je les attends.