‹ Mélodies poétiques (volume 2)Chapitre 55 sur 103 · J36 MELODIES · texte numérisé non relu

J36 MELODIES

Ecoute bien ceci !... lorsque le pieux bonze Eut mis la main d'Héva dans mes deux mains de bronze, Et qu'il la flt ainsi ma femme, et nous lia, Je conduisis, le soir, cette vierge chérie Dans ma maison du lac, sous Tarcade fleurie Qu'embaume le magnolia.

Mes esclaves veillaient dans les bois solitaires Pour écarter au loin les agiles panthères.

Rien ne devant troubler la paix de cette nuit. Je ne voulais avoir pour témoin de ma veille Que le regard de Dieu, qui sur nous toujours veille, Sainte étoile qui toujours luit !

Cette nuit, si chacun de mes baisers de flamme. Arrivés sur ma lèvre et partis de mon âme, Eût fait tomber un arbre au boîs que nous aimons, On n'aurait plus trouvé, l'aurore étjint venue. Qu'un désert sablonneux, une campagne nue.

Des bords du lac au pied des monts !

Eh bien I quand le jour vint, je partis pour la chasse. Mes péons m'attendaient debout sur ma terrasse ; On lança les chevaux vers les mornes lointains ; Les jungles murmuraient des colères félines; Nous livrâmes bataille à toutes les collines, Tous nos fusils furent éteints!

Nous primes dos poignards : je montais ma cavale, La blanche Rouvera, qui n'a point de rivale; Un tigre s'abattit sur son poitrail ; ma niain Le perça de trois coups ; on lui prit sa fourrure, A mon lit nuptial elle sert de parure...

Et ma noce eut ce lendemain.

Oui, penses-tu, la force est une belle chose. Mais que dira Tesprit quand Tamour se repose? — Ce qu'il dira? Crois-tu, voyageur étourdi.

Que mon soleil, plus grand qu'au pays où vous êtes, Ne réchauffe pas mieux la langue des poètes, Avec son éternel midi ?

Votre idiome sourd, aux nébuleuses teintes.

Formé d'alluvions de vingt langues éteintes, Vaut- il la langue d'or des artistes géants Qui sculptèrent nos monts en récitant des odes, Et, comme des épis, semèrent les pagodes Aux rives de deux Océans?

C'est nous qui la parlons, cette langue sonore. Qu'un premier homme apprit au berceau de l'aurore, Et, quand la femme entend ce que nous lui disons. Il n'est pas un écho plus doux à son oreille. Noble langue! écoutons, pour trouver sa pareille, La mer qui parle aux horizons !

Va, bolaniste errant, voyageur philanthrope, Remonte sur ton brick, va revoir ton Europe; Ton amour n'aurait pas ici d*heureusefin.

Pour les trésors d*autrui bien vite tu t'enQammes ! Pars ; dans ces beaux pays où nous gardons nos femmes, Les amoureux meurent de faim !

Page 1