FABLE
Un jour, la canne en main, se promenait aux champs
Une orgueilleuse betterave ;
Elle avait une mine grave, Et contre les colons lançait des traits méchants, Lorsque, pour réclamer une part de son lucre. Dans le même sentier survint la canne à sucre, Roide comme un bambou, secouant dans les airs
Les feuilles de sa chevelure.
Riante et vive en son allure.
Mais dans son cœur si doux cachant des soins amers.
— Que viens-tu faire ici, vile plante exotique?
Dit la betterave en courroux ;
Va déposer ton sucre roux Sur les écueils lointains de la mer atlantique;
Ici nous nous passons de toi :
Je suis reine, mon sucre est roi.
Ah ! je devine ton manège, Mais de tes ruses je me ris ; Je fais des pains blancs comme neige, Et règne au café de Paris.
Désormais tu ne saurais plaire :
Tu vieillis, on veut du nouveau ; Va- t'en donc, ou, dans ma colère, Je te brise comme un roseau.
— Je ne viens point ici pour te livrer bataille, Dit la canne, riant du plus haut de sa taille ;
Malgré toi, mon sucre est chéri;
Aux vrais, gourmands je fais envie.
Et n'ai fréquenté de ma vie
Le pourpier ni le céleri.
Je suis le sucre, quoi qu'on die !
Le tien est arrivé trop tard
Aux fabriques de Normandie,
Et tu n'es jamais qu'un bâtard.
Ainsi, reconnais ma puissance.
Dans ta voix mets plus de douceur;
Brûle ton extrait de naissance :
11 ment s'il t'appelle ma sœur !
La betterave alors, rougissant de colère.
Vint heurter au logis de son doux fabricant.
Il déjeunait. La plante au discours éloquent. Pour demander vengeance, explique son affaire.
La canne vint ensuite, et, droite comme un l, Plaida Tantique droit de son sucre banni.
Le tribunal était mauvais pour elle :
Le juge fabriquait la betterave, et, quand Une canne passait au nez du fabricant, Toujours il lui cberchait querelle.
A cette heure pourtant il était seul chez lui, Et, ne redoutant f)as la censure d*aulrui, Il rendit grÂce à la fortune.
Prit les plaignantes au collet, Fit une salade de Tune, Et de l'autre il sucra son lait.