MÉLODIES. 26Î
Mais Tarchipel voisin envoyait jusqu'aux frises Les parfums voyageurs su^ les ailes des brises. Et le doux vent du soir, tout le jour attendu, EnQait le tissu rouge aux colonnes tendu.
Heure d*orgie ! alors la volupté circule Sous les pins embaumes de la ville d'Uercule : L*esclave a dénoué le blanc voile du sein ; Le convive amoureux, levé sur son coussin, Désignant aux lambris de suaves peintures, Aux filles de Sion enlève leurs ceintures, Et Pollion le riche, élu roi du festin.
Pour les exciter mieux, leur dit ce chant latin :
« Enfants ! que la coupe soit prête î
De roses couronnons le vin ;
Amis, buvons le vin de Crète
A Titus, Tempereur divin!
Que jusqu'à la dernière goutte
La patère se vide toute ;
Tendez la patére à Tenfant.
Selon la coutume latine,
Au vainqueur de la Palestine,
A Titus, le Dieu triomphant ! '
Amis, le falerne ruisselle Dans les celliers de ma villa ; Portez-nous Tamphore que scelle Le cachet vierge de Sylla :
Buvons aussi ce vieux falerne
Au vainqueur de Thydre de Lerne, Protecteur de notre cité :
Il faut que cette nuit décide Qui de nous est digne d'Alcide, Qui de nous Ta ressuscité !
Aux rpaule de nos maîtresses.
Nous qui jetons des bras nerveux.
Qui faisons ruisseler leurs tresses Ainsi qu*un torrent de cheveux ; Nous dont Tallure libertine Fait rougir la vierge latine Qui passe devant les censeurs.
Qui savons tout ce qu*on exprime De vif plaisir et de doux crime Avec nos filles et nos sœurs.
Montrons aux sœui*s des Juifs rebelles Qu*en notre pouvoir nous tenons, A ces filles brunes et belles, Des Romains dignes de leurs noms !
Depuis nos mères les Sabines, Jamais de plus de concubines Nous n'avons jonché nos coussins ; Embrassons de toutes nos âmes La femme sur un lit de femmes; Que nos lèvres brûlent leurs seins !
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Loin d'ici la pudeur cl les grâces décentes,
Vertus qui font noire dédain ; Flétrissons lî la fois de caresses puissantes
Ces Craiches roses du Jourdain !
Le vin brûlant se mêle au feu de noire veine,
Les parrums montent des réci^, Notre beau lit d'ivoire embaume de verveine :
Tout eiciie aux baisers lascifs.
Venez tontes ici. venez, femmes exquises.
Vos doui mailres sont amoureux ; Au prix de iiotre sang nous vous avons conquises.
Pleurez bien pour nous rendre heureux.
Otil les pleurs valent mieux que le fadesourire,
Filles au visage abattu; Écoutez donc ces mots que l'on ne peut écrire
Et qui font rougir la verlu :
Aux conseils importuns de vos sages matrones
La volupté seule répond, El DOS lits avec vous sont plus beaux que les Irdnes
Des rois de la Perse et du Pont, s
Un vif éclair blanchit la sonore terrasse
Où Poil ion chantait sur le mode d'Horace;
Un vieil esclave hébreu, qu'on ne connaissait pas,
Entrait avec l'éclair dans le lieu du repas.
Sa face de bélier avait un teint livide ;
Il frappa d'un daigl fort sur une amphore vide,
Selon l'usage antique, et cet étrange son
Suspendit le vers libre el donna le frisson .
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a Hommes heureux, dit-il, savez- vous que la nue A revêtu, ce soir, une forme inconnue?
Que Tardente vapeur qu*exhale votre sol Gomme un pin lumineux s*éléve en parasol ?
Voyez cette colonne au feuillage d'acanthe S'agiter convulsive, ainsi qu*une bacchante : Le falerne a donc mis sur vos yeux un bandeau? La cendre tombe ici comme une trombe d*eau ; Sur ce marbre disjoint, tel qu*un navire à Tanse, En mouvements légers votre lit se balance.
Entendez-vous ces cris de vieillards et d'enfants ? Tout le vallon est plein d*atomes étouffants. Herculanum se meurt ! la plaine est une éluve ; Cette ville s'asseoit sur l'orteil du Vésuve; Vos marbres ont craqué; la flamme va sortir, Elle va vous brûler sous vos pourpres de Tyr !
— Que nous veut ce vieux faune, à la voix de Cassandre,
Avec son noir sayon tout constellé de cendre?
Dit Pollion. Amis, que Tesclave africain
Nous verse le massique; il faut boire à Vulcain !
Que d'autres fleurs ceignent nos tempes I Bravons le feu sous ces abris ; Esclaves, suspendez les lampes Aux chaînes d'or de ces lambris :
Pour soleil de nos chasles scènes, 11 nous faut ces lampes obscènes
Qui parenl ma salle de bain ; G*est Tœuvre des eunuques perses ; Je les achetai cent sesterces De Glymodore le Thébatn, »
Et les voii du dehors criaient : — a La mer écume ;
Voici les temps prédits par la vierge de Cume ;
La mer brûle ; les rocs fondent comme du miel ;
Pas un rayon de jour ; pas une étoile au ciel !
Dieui grands ! dieux immortels ! c est notre heure dernière!
Les pins sont secoués ainsi qu'une crinière ;
Le Vésuve indigné rugit comme un lion ;
N*oiïense pas les dieux, écoute, ô PoUionl
— Divins faunes aux pieds de chèvres, vous qui pouvez tout oser.
Prêtez- nous ce feu de vos lèvres Qui s'accroît dans un long baiser !
S*îl nous faut subir la mort pâle, Mourons comme Sardanapale, Ce sage du bel Orient ; Pour mourir au milieu des flammes, Il nous faut un bûcher de fi^mmes :
Nous y monterons en riant ! »
Et les voix : a Fuyez donc, fuyez, la lave approche Nos pas laissent partout Tempreinte sur la roche î
Mi
— Viens ici, nautonier; tourne ton bec d*airain; Prends ces trente écus d'or; vogaons au lac Lucrin.
— Voici, voici le feu ! — c'est un fleuve qui roule ;
— Dieux! le temple disis ! voyez comme il s'écroule !
— Oh ! si je puis revoir le soleil radieux Demain je sacrifie une hécatombe aux dieux !
— Que maudit soit le Romain lâche Qui baise Tautel de la peur !
Tressons-nous des couronnes d*ache :
Elles dissipent la vapeur.
Gloire, gloire au père Liée !
Que la pudeur soit oubliée.
Jetons la tunique aux cent plis ; Dans notre débauche nocturne.
Jetons aux flots toge et cothurne :
Nous voilà nus, broyons nos lits! »
Et les voix : « La mer monte et la terre s'abaisse ;
— Tout le sol disparait sous une cendre épaisse.
— Quoi ! les temples aussi dans Tabîme s'en vont ! A quoi pensent les dieux? — la montagne se fond !
— Hercule est contre nous, — fuyons d'un pas agile ; Allons sous le laurier du tombeau de Virgile :
C'est un arbre sauveur. — Gomme la terre bout !
— Nous n'aurons pas demain une maison debout !
— Quand on est mille à boire ensemble.
Dans la vapeur d'un gai repas.
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Étendus sur des lits, il semble Que la terre ne tremble pas !
Approche donc, livide esclave, Va remplir ma coupe de lave :
Je veux boire ce vin d'enfer.
Buvons tons ce vin du Gocyte, Sachons quels désirs il excite Dans une poitrine de fer!
— Pollion, héte-loi; du pied de la colline Tu peux gagner encor les galères de Pline ; Sors avec tes amis... Non, ne sors pas: le tlot, Embrassant ton palais, en a fait un îlot ; Tes poutres ont craqué; la campagne est si noire, Qu'on ne voit plus Miséne et son haut promontoire; Tout est mort; ouvre-moi, je suis un soldai, seul Je t'apporte ton aigle ; elle est dans un linceul.
— A toi donc, divin lils d Alcmèiie, Protecteur de ces régions, Je donne cette aigle romaine Qui brilla sur mes légions ; Et meurs content ! que le feu tombe, Ce lit me servira de tombe ; C'était l'espoir qui me suivait.
Viens, oh I viens, fille d'idumée, Viens, et que ta joue embaumée Soit à moi mon dernier chevet ! »
Ici finil le chant : de la haute solive La lampe s'écroula, pleine de jus d'olive ; Et tout fut fait. Un cri de vive Tetopereur Domina d'autres cris d'amour et de terreur; On entendit encor les caresses dernières Murmurant sur le cou des belles prisonnières, Et la cendre massive étouffa dans leurs lits Ces mille conviés sur l'heure ensevelis :
Tout disparut... Après l'épouvantable scène, Un nautonier craintif, venu du cap Misène, Laissant flotter sa voile abandonnée au vent. Sur Herculanum mort vit un Hébreu vivant !