BELGIQUE
Le mot wallon conque ou kouque (en rouclii couche), évidemment dérivé du néerlandais koek (ail. kuchen), désigne en Belgique différentes espèces de gâteaux, mais plus spécialement, sur les Lords de la Meuse et dans les pays avoisinants. Cependant il y a lieu de distinguer du pain d'épice proprement dit la couque de Dinant, célèbre entre toutes; il n'y entre absolument que de la farine d'épeautre et du miel ; elle répond an gâteau plat des Romains (placenta), dont elle est peutêtre l'héritière directe.
La couque de Dinant est mince, cassante, d'un jaune brunâtre à l'envers, qui porte toujours un dessin en relief, plutôt blanchâtre au revers, uni et sans empreinte. Les formes sont très-variées ; des figures de saints (notamment de saint Nicolas , cher aux enfants , de saint Lambert, patron de l'évêché de Liège, et de saint Perpète, patron des Dinantais). Des bons hommes, des dames en grand costume du bon vieux temps, le plus souvent des poissons, divers, animaux, des bouquets de fleurs et de fruits dans un cadre rond, surtout des cœurs enflammés. Sur les anciens moules figurent des têtes casquées, d'empereurs romains, des sujets mythologiques, etc. Dans les derniers temps, on s'est mis à représenter des vues de villes ou de châteaux , des tableaux de tout genre, le roi et la reine, tel personnage célèbre. Rien n'a été changé à la fabrication de la pâte, mais on a visé de plus en plus à l'élégance du dessin. Il y a des couques de toute dimension et de tout poids; celles que saint Nicolas apporte aux enfants le six décembre , atteignent quelquefois le diamètre d'une roue de brouette , et pèsent jusqu'à quatre ou cinq kilogrammes. Le poids était indiqué par des points creux, à l'époque où l'on pesait par livres.
Tout le monde sait que la ville de Dinant s'acquit un grand renom, au moyen-âge, par l'industrie de ses batteurs en cuivre, les copères (decuprum, en flamand coperslagers), dont le nom se retrouve dans le sobriquet copères qu'on applique encore aujourd'hui aux Dinantais (*). Sans se souvenir de son origine , M. Pinchartf2)
(' ) Copère a le même sens que Calino. On ne prête qu'aux riches , dit le proverbe ; cependant les Dinantais ne sonl pas plus benêts que d'autres en dépit de toutes les légendes. En tout cas, voici quelques copèreries Le prince évèque de Liège annonce sa visite à la bonne ville de Dinant; grand .-moi, tout est mis sans dessus dessous. Un magnifique saumon est péché dans la Meuse ; bonne fortune ! tout-à-coup on apprend que le prélat retarde son voyage de huit jours, que faire ? C'est tout simple, on rejettera le poisson dans la ri\ièreavec une sonnette au cou, pour être bien sur de le retrouver quand le moment sera venu. — L'énorme roche a Bayard, pic isolé entre la route et la Meuse, gêne la circulation, il faut la déplacer. On attache à la roche un peloton de laine , puis tous mes Dinantais de tirer de leur mieux à reculons : Chèche copère elle boche ! tire copère elle bouge ! s\ le dernier de la bande. Mais ce n'est pas la roche qui bou c'est le pelolon qui s'évide. Il est tout évidé ; un dernier effort ! Naturellement le fil se rompt, et voilà les copèies à la renverse, barbottant dans la rivière.
(a) Histoire de lu /;,, dana i,.s Dun.. de8 Commissions
d'art et d'archéologie de Belgique. Bruxelles, t. X11I et série 1874-1876.
a réfuté l'opinion de M. Paul Lacroix, d'après laquelle l'industrie de la dinanderie (ou plus correctement dinanterie) aurait été importée dans le pays de Liège par des ouvriers de Limoges et de Lyon; il lui suffît pour cela de rappeler qu'en France, au XIVe siècle, le mot dynan ou dynant était synonyme de potier d'airain. Il est plus probable que les Dinantais, qui allaient s'approvisionner de cuivre brut dans les montagnes du Harz, dès la seconde moitié du XIe siècle, furent initiés par des artistes allemands, aux secrets de la fonte et de la chaudronnerie historiée ('). Quoi qu'il en soit, les produits de la batterie en cuivre de Dinant sont déjà mentionnés dans un acte de 1104. On les trouve énumérés en détail dans d'autres diplômes des XIIe et XIIIe siècles ; c'étaient non seulement des ustensiles en cuivre battu , mais des objets d'église, candélabres, pupitres, lutrins, lustres et lampes, tabernacles, colonnettes, bénitiers, fonts baptismaux, etc.; en un mot tout ce qu'on peut obtenir, soit par la fonte soit par le travail et le marteau. Les Dinants, potiers d' airain , dit M. deLaborde (2), travaillaient grossièrement au repoussé , mais leur hâtive inhabileté empruntait à l'atmosphère de goûts distingués et de noble style , qu'on respirait partout au XIIIe siècle, quelque chose de sa grandeur et de son charme. C'est ainsi qu'il nous reste des œuvres d'art qui n'étaient que des chaudrons.
Le moine Théophile (fin du XIIe siècle) décrit complaisamment les procédés des fondeurs et des batteurs en cuivre. Qu'il suffise de dire que les Dinantais apprirent de bonne heure à fondre le métal dans des creusets fabriqués avec une terre grasse du comté de Namur, appelée derle. Cette argile plastique fut également employée par les batteurs, qui l'appliquaient sur des moules en cire, représentant les figures dont ils voulaient décorer leurs vases.
Et les couques ? Nous n'en sommes pas si loin qu'on serait tenté de le croire. Les couques portent toujours, comme on l'a dit tantôt, un dessin en relief. Or certains boulangers possèdent encore des moules fort anciens, les uns en cuivre, les autres en plomb, d'autres enfin en terre cuite (3). On y retrouve, nous apprend un honorable archiviste Dinantais, les têtes coiffées de casques , les saint Lambert , les ornements et les sculptures qui ornent les plats, les bassins, etc., conservés dans les musées. La conclusion saute aux yeux ; l'industrie des couques est la petite sœur de la dinanterie métallique. Elles sont contemporaines ou peu s'en faut; l'une est une application de l'autre. Les objets domestiques en cuivre battu travaillés au repoussé, présentent en creux, à la surface inférieure, les mêmes figures qui s'arrondissent en bosse à la face supérieure. Les
i faire comme nos cui-
boulangers ont été tout naturellement amenés marteler des dinanteries à leur usage,
(') Un siècle plus tôt, saint Bernard, évêque, s'était déjà appliqué à cet art, et avait formé des élèves. V. Labarte, Histoire des cii.s industriels un moyen-âge. — Les grandes manufactures de cuivre de Dinant étaient déjà connues de toute l'Europe; dès le temps de Charlemagne, elle commerçait avec Cologne et la Hanse (l'Allemagne, et ses marchandises reçues avec faveur, y étaient affranchies de tout droit. [Archives de Dinant.)
(^) Ap. Pinchart, t. XIII, page 319.
(J) La ville de Dinant possède encore des moules eu cuivre du xvic siècle.
sinièrea donnent une forme plus ou moins élégante à leurs pâtés au moyen de moules métalliques. L'originalité de la couque de Dinant est là tout entière. On remarquera que le dessin s'imprime sur la pâte à l'état solide, et qu'au reste il y avait autrefois deux espèces de moules, les uns creusés dans le métal coulé, cuivre ou plomb , les autres en terre cuite , puis d'autres travaillés au marteau dans des lames de cuivre.
La dinanterie était au XIVe siècle une industrie considérable, renommée en Angleterre et en France. Les guerres intestines , les vicissitudes politiques lui firent le plus grand tort ; le sac de Dinant par Charles le Téméraire (1467), lui porta un coup mortel ; les ouvriers se dispersèrent (1). Une ordonnance du prince -évêque de Liège, Ferdinand de Bavière (13 octobre 1G22), nous apprend que la corporation des potiers et fondeurs s'était reconstituée au XVIIe siècle ; mais les jours de splendeur étaient passés. On travailla encore pour les églises, mais ce furent surtout les moules de couques qui conservèrent leur vogue. Aujourd'hui, on ne les fabrique même plus en métal ; les artistes creusent les dessins sur le bois de poirier. L'industrie des gâteaux resta longtemps le privilège de certaines familles ; on cite notamment les Lahaye et les Fresse, qui augmentèrent la fabrication par leur activité et les nouveaux dessins d'ornementation. Peu à peu, tout le monde s'en mêla; cependant l'exportation, au siècle dernier, ne s'étendait guère au delà des limites de la principauté de Liège. Elle a pris de nos jours, une extension beaucoup plus grande. Une fois qu'on eut renoncé aux anciens sujets, on ne s'arrêta plus; de véritables artistes ont travaillé pour les pains d'épice.
Terminons par un mot en faveur de cette industrie : ce pain d'épice se conserve plus d'une année sans la moindre altération, il se vend un tiers (2) en moins que les couques d'autres pays. Une société a été sur le point d'établir des dépôts dans les ports de mer; un
bon directeur manquait.
Auguste Hock.
P.- S. — Cet article était écrit quand on nous communique le prospectus d'un ouvrage intitulé :
Monographie des Conques de Dinant, d'après les moules conservés depuis le XIIe siècle jusqu'à nos jours, par M. le Baron C.-P. de Vorst, archéologue. — Bruxelles, librairie continentale, 1873, 2 vol. in-4°, ornés de plus de 250 planches. — Cet ouvrage n'a pas paru (3). Nous empruntons le passage suivant au prospectus qui l'annonçait :
« La fabrication des couques historiées , remonte aux origines même de Dinant. Cependant une seule planche, antérieure à l'incendie de la ville par Charles le Téméraire , a échappé à cet immense désastre ; on la découvrit, il y a quelques années, dans le puits du château de Crèvecœur. Elle représente le Tétramorphe de l'Apocalypse, et porte la signature, très-lisible, de L. Patras. Le bois de poirier dont elle est faite se trouvait dans un état de décomposition et de ramollissement qui lais-
(') On les retrouve en Allemagne , en Espagne et en Angleterre.
(2) Soixante centimes la livre.
(3) Le manuscrit aura suivi le poisson à sonnette et d'autres Copereries.
sait peu d'espoir de la conserver. Heureusement on parvint à la consolider. Les portraits que les couques nous ont conservés sont, pour la plupart, tous les princes de Liège , depuis Louis de Bourbon jusqu'à Msr Montpellier. Nous citerons aussi comme un document historique précieux, une vue de Dinant, en 1517, etc. » Lambert Patras travaillait à la cuve en cuivre des fonts baptismaux de Liège , en l'année 1112.