TRAITEMENT ET PROPHYLAXIE CARALISTIQUES
On est le médecin de son client. Il faut qu'entre l'un et l'autre il y ait une certaine conformité d'idées et de sentiments en vertu de quoi la confiance , dont la médecine ne saurait se passer , s'établit et se maintient. Tant que les pauvres gens croiront aux influences magiques , ils auront recours aux superstitions et aux jongleries pour se guérir , c'est bien évident.
I. — Prophylaxie. — Nous avons vu qu'on ne doit pas manger quoi que ce soit sans avoir fait au préalable avec ou dessus un signe de croix plein. Je dis plein, parce que clans les formules cabalistiques , on fait aussi le signe de croix , mais en invoquant seulement les trois personnes de la Trinité et sans prononcer jamais le mot Ainsi-soit-il ! Un signe de croix plein anéantit le mal qu'un sorcier aurait pu mettre dans un fruit, dans du pain, etc.
S'il alude (*) (s'il fait un éclair), on est sûr en se signant (en faisant un signe de croix) d'être préservé du feu du ciel. « Le diable venait d'inventer le tonnerre. Le » bon Dieu dit aux premiers hommes : ne craignez rien ; » chaque fois qu'il devra tonner, je vous préviendrai par un » éclair ; de sorte qu'en faisant un signe de croix, vouspour- » rez conjurer ce mal nouveau. Voilà pourquoi depuis ce » temps tout bon chrétien se signe quand un éclair à » lui (2). » — Le tonnerre impressionne beaucoup l'homme ignorant qui ne peut rien comprendre au fluide électrique pas plus qu'au télégraphe. Comment lui persuader que ce bruit formidable , le grondement du tonnerre , est un phénomène naturel ? Sait-on seulement ce que c'est ? Des légendes nous apprennent qu'on n'en sait rien. Quand Jésus-Christ instruisait les apôtres , l'un d'eux eut l'indiscrétion de demander ce que c'était que le tonnerre. Saint Pierre répondit: « Je vais te l'écrire... » A quoi Jésus, retenant la main de Pierre, répliqua vivement :
Arrête, Pierre!
Si l'homme sur terre
Savait ce qu'est le tonnerre ,
Il deviendrait cendre et poussière ! !
C'était s'en tirer en homme d'esprit. Tout ce qu'on croit, d'après nos traditions, c'est que le tonnerre est une invention diabolique.
Nous avons des prières qui ont le privilège de préserver des maladies et des accidents ; comme celle de saint Hubert, qu'on récite le soir en famille et qui préserve des chiens enragés, de l'ennemi et de la serpent. Car le vulgaire a peur aussi des serpents, bien que, dans nos pays , il n'y en ait pas dont la morsure soit bien
(') Aludai, v. n. faire des éclairs ; on dit il alude pour exprimer qu'il fait des éclairs.
(3) Revue lilt. de Franche-Comté, 1865 (Pag. 111). T. i.
dangereuse. — Voici la formule que récitent nos paysans à propos des serpents :
Serpent ( couleuvre ) ,
Riban ; (il suffit d'en lier la morsure avec un ruban) ;
Anvoi (orvet),
Lai croix ; (on fait la croix dessus) ;
Vipère
Cemetère; (c'est le cimetière);
Scorpion
Point de guérison !
Les prières, c'est très-bon, mais voici en sus quelques pratiques qu'on ne néglige jamais d'observer à la campagne , pour le plus grand bien des bêtes et des gens.
Il ne faut pas laisser le cuvier vide sur le pied-de-bue (1 ) (trépied, support), car la femme de la maison souffrirait autant de temps pour accoucher qu'il y serait resté.
L'enfant qu'on va baptiser , porte sur la tête une couronne de fleurs ou un simple bouquet. Il est d'usage qu'au retour de la cérémonie , on suspende ces fleurs au lit de la mère. On doit les suspendre très-haut , de peur qu'un^ Wr nouveau-né ne survienne bientôt.
On necloit pas laisser trop longtemps à une petite fille son crémeilloulot (crèmeau) (2) , pour qu'elle n'ait pas plus tard de même des menstrues de trop longue durée.
Pour qu'elle devienne bonne nourrice, on doit lui exprimer le bout du mamelon, de manière à en faire sortir une goutte de liquide , absolument comme il est recommandé de couper aux petits chats le bout de la queue où se trouve un ver qui les empêcherait plus tard de prendre les souris. J'ai vu plusieurs fois des abcès survenir à la mamelle chez des enfants nouveaunés, et d'après les aveux qu'on m'a faits, j'ai cru pouvoir les imputer à cette étrange pratique.
Voici qui regarde plus spécialement les garçons.
On met de côté le cordon ombilical des enfants. C'est un talisman qui doit plus tard leur porter bonheur. On l'attache à leurs habits quand ils vont à l'école , et on assure qu'il a la propriété de leur ouvrir l'esprit. Aussi quand on dit de quelqu'un qu'il n'a pas porté son nombril dans sa poche , cela veut dire tout bonnement qu'il est un âne.
Il ne faut pas aller chez une nouvelle accouchée , de peur qu'on vous mette le trèpé (réchaud) au cou (?).
On doit empêcher les nouvelles accouchées de dormir pendant les quatre ou cinq heures qui suivent la délivrance, de peur qu'une hémorrhagie mortelle ne survienne pendant le sommeil.
Quand une agonie se prolonge , et que le moribond tarde trop à rendre l'âme , on fera bien de vider ses oreillers, parce qu'il peut s'y trouver de la plume de pigeon, et que la plume de pigeon dans les oreillers prolonge indéfiniment les rancos (agonie).
Quand on va chercher le corps d'un défunt , si l'enfant qui porte la croix entrait avec elle dans la maison, il y aurait trois morts pendant l'année sur les gens de cette maison.
On sort toujours le corps du défunt les pieds les premiers. Puis on va brûler la paille de son lit à un carrefour ou sur une croisée de chemins. Car si l'on employait pour litière cette paille sur laquelle un chrétien
(2) Bue, lessive; pied de bue, support du cuveau. (2) Crêmeau, petit bonnet blanc, orné de trois croix brodées en fil rouge, et destiné à coiffer l'enfant au moment du baptême.
a reçu Pextrême-onction , le bétail de la maison périrait.
On ne saurait non plus transl'ormer en écurie la chambre où un malade a eu les Saintes-Huiles , parce que les animaux n'y pourraient pas vivre.
L'eau ou un grain de sel qu'on jette dans le lait, empêche qu'un sorcier passant puisse grever les bêtes d'une écurie.
On prétend aussi qu'un bouc assainit l'étable, et qu'il empêche le sorcier d'y jeter un sort.
Un autre préservatif auquel on a quelquefois recours contre le sort , c'est un crapaud qu'on pend par la patte dans l'écurie.
Il faut ôter le fumier de l'écurie la veille de Noël, pour que les bêtes ne soient pas beillâdes (i) dans l'année, pour qu'elles n'aient pas mal aux pieds.
Pour que les couvées réussissent, on met du buis et du fer en croix sous les nids.
Une personne qui mange un œuf à la coque , ne manque jamais de la briser quand elle a fini. Pourquoi? — C'est afin que les poules ne cessent pas de pondre.
Quand une poule fait des œufs sans coque , on pend la peau de ses œufs à la crémaillère. On voit encore assez souvent de ces peaux pendues à la cheminée.
Il faut aussi nettoyer les poules à carnaval pour qu'elles n'aient pas de vermine (2), etc.
2° traitement sacro-saint. — Nous n'avons pas en Franche-Comté de prières spéciales contre les maladies ; mais nous y avons des sanctuaires avec des reliques , où de temps immémorial on va chercher la guérison. Il en est quelques-uns dans le nombre , qui sont démodés et presque abandonnés ; mais il en est d'autres qui continuent piano la série ininterrompue de leurs cures miraculeuses.
Notre-Dame-du-Ghêne , à Ornans ; saint Pierre de Tarentaise, à Cirey; saint Maximin, de Trépot, ont eu leur vogue; mais aujourd'hui on les fréquente moins. Et pourtant la madone d'Ornans a, elle aussi, le pouvoir de guérir tous les maux et même de faire gagner les procès ; saint Pierre de Tarentaise n'a pas perdu le don de ressusciter les enfants morts , ni de rendre forts les enfants chétifs ; saint Maximin peut encore guérir les maux d'yeux, la sciatique et beaucoup d'infirmités.
Notre-Dame d'Aigremont, dont la chapelle s'élève comme une pointe de flèche au sommet d'un roc escarpé, en face de Roulans, jouit toujours de la confiance de quelques familles ; et , de temps en temps , le son de la cloche de ce sanctuaire haut perché , indique qu'une messe y est dite en faveur de quelque malade ou en reconnaissance d'une guérison.
Ce n'est pas ici le lieu de parler des cures miraculeuses qui s'opèrent dans tous ces lieux fameux , ni de discuter ce qu'il y a de sérieux dans les influences possibles de la foi sur un organisme malade , et ce que que peut valoir une émotion vive et profonde pour faire tomber une névrose.
Je ne veux pas non plus m'étendre sur des pratiques qui n'ont rien de particulier à la Franche-Comté , puis-
(*) Bcilldd , beillâde, boiteux; beillâdai, v. n. boiter, mais boiter d'une boiterie aiguë et douloureuse , comme celle qui résulte d'un mal aux pieds. Le boiteux incurable, l'ankylosé est appelé cjambi (gambé, ital. ), yambiller, v. n.
(2) Voy. mes Prov. de la Franche-Comté , p. 16.
qu'elles sont les mêmes ailleurs. Je veux dire cependant quelques mots du pèlerinage de saint Marcoul.
Saint Marcoul , que le vulgaire appelle chez nous saint Malcou, à cause de la spécialité qu'on lui attribue de guérir les écrouelles et de tarir les humeurs froides dont le siège de prédilection est au cou , saint Marcoul a laissé à Arcelange (Jura) une partie de sa dépouille mortelle , un humérus qui fut un jour repêché par hasard dans la fontaine du village. C'est à Arcelange qu'on vient invoquer saint Marcoul. Tous les ans, le 1er mai, une affluence considérable de pèlerins et de malades s'y rend de la Bresse , du Morvan , de la Bourgogne , du Bassigny, et même de plus loin.
Voici les conditions requises pour que le pèlerinage soit efficace :
1° On doit assister au rapport ou à l'assemblée du 1er mai pendant trois années consécutives, et, une quatrième fois, pour rendre grâces au saint après la guérison.
2° On doit s'y transporter ou s'y faire transporter en ne vivant que d'aumônes et de pain sans levain.
3° On doit enfin entendre les évangiles du jour et baiser la relique de saint Marcoul, cérémonial dont le coût est de 50 centimes.
4° Il est prescrit en outre de ne se nourrir pendant les trois ans de cette dévotion à saint Marcoul que de laitage et d'œufs.
Chaque pèlerin tient aussi à rapporter dans sa gourde un peu de l'eau sacrée de la fontaine où fut retrouvée la sainte relique.
Ces prescriptions, à quelle époque ont-elles été formulées ? Dans quel recueil sont-elles inscrites ? Qui les a dictées?... Personne n'en sait rien. Elles se transmettent de génération en génération, et on a perdu la mémoire du sage à qui on les doit (1). Ce qui est évident, c'est qu'elles remontent très-loin et qu'elle méritent d'être sérieusement examinées par ceux qui ont à cœur de guérir les malades.
En effet, quand un médecin est appelé à régler le régime d'un enfant scrofuleux, il se borne à prescrire l'huile de foie de morue ou les préparations d'iode et de fer, et à recommander les viandes rôties et le filet de bœuf saignant. Mais souvent le petit malade ne veut point des unes et il éprouve pour les autres un dégoût insurmontable. Pourquoi alors le médecin n'en viendrait-il pas à prescrire carrément la diète de saint Marcoul ? Du lait et des œufs , dont les enfants sont si friands et qu'il est si facile de se procurer à la campagne? Est-ce que ce régime n'est pas complet, éminemment hygiénique et réparateur ?
C'est à cette alimentation énergique , douce et substantielle, plutôt qn'aux vaines cérémonies du pèlerinage, je suppose, que sont dues les cures nombreuses et réelles attribuées à l'intervention du saint d'Arcelange.
Quoi qu'il en soit, on a encore actuellement une
( ' ) Ces fertiles contrées , arrosées par le Doubs et ses affluents, auraient été désolées par les incursions des Normands, qui ravagèrent le canton d'Amaous (pays des Amaves, val d'Amour), vers le milieu du LX> siècle; elles auraient été repeuplées vers 885 par des colons venus de l'Ile-de-France; et c'est à ces colons qu'on devrait le pèlerinage en question (?). — Voy. Rousset, Dict. des communes du Jura, — Marquiset, Slatisliq. de l'arrondissement de Dole.
grande foi dans la relique de saint Marcoul , surtout en dehors de la Franche-Comté. Allez à Dijon , le Jeudi- Saint, et vous y verrez à la porte des églises de pauvres petits scrofuleux des villages voisins , qui sont là en exhibition pour obtenir des charités et l'aumône dont ils devront vivre pendant leur pèlerinage.
C'est le seul saint du pays qui , à ma connaissance , ait eu besoin pour opérer des guérisons de recourir à autre chose qu'à la prière et à des offrandes. A ce titre, il est digne d'une mention spéciale , et il mérite des mécréants plus d'égards que les autres thaumaturges.
Peut-être pourrions -nous encore ranger parmi les méthodes du traitement sacré, un usage très-ancien pratiqué autrefois dans l'abbaye de Rosières (Jura) pour guérir la rage ( ' ) .
Extrait d'une description de l'église et du trésor de l'abbaye de Rosières (ordre de Cileaux) , composée vers 1700 , par un religieux de l'abbaye.
« Il y a encore à la sacristie de Rosières deux
croix de fer dont la moindre est longue d'un pied et demi, qui y sont de tout temps et ancienneté, sans qu'on en sache l'origine , car depuis plus de 50 ans que je suis religieux à Bosières, je n'ai pu apprendre ni sçavoir des anciens comme on les avait eues céans. Cependant elles servent par une tradition immémoriale à marquer ceux et celles qui ont été mordus de bêtes enragées , comme chiens , etc.
» L'une , qui a deux croisons , sert pour marquer les hommes et les femmes mordus de bêtes enragées.
» L'autre , qui n'a qu'un seul croison , sert pour marquer toutes sortes de bêtes qui ont été mordues de chiens enragés ou autres animaux enragés."
» Et saches qu'on n'a pas encore entendu dire dans tous les voisinages , qu'aucunes personnes , ni animaux mordus de bêtes enragées , après avoir été touchés , brûlés et marqués par lesd. croix, soient devenus enragés , mais au contraire ils ont été tous guéris , sains et saufs par la miséricorde de Dieu et par l'intercession des glorieux saint Denis et saint Hubert.
» La manière de marquer, soit personnes , soit animaux mordus , est telle : on fait chauffer la croix qui a double croison , si c'est pour une personne , et si c'est pour une bête, on fait chauffer l'autre croix qui n'a qu'un croison , en sorte qu'elle soit toute rouge ; après quoi le prêtre qui doit marquer prend une étoile qu'il m»t à son col , sur ses habits propres , prend la croix convenable et en touche et brûle assés légèrement l'endroit où la personne aura été mordue et blessée en quelque part que ce soit; car si c'était en quelque partie honteuse, comme au derrière, la modestie veut qu'on marque telle personne en quelques place et lieu écartés où personne ne le voie ; le prêtre , en marquant, dit cette petite oraison : Per mérita Dionisiï et Huberli sanet te Dominus. Pourquoi le patient ou mordu fait son offrande à sa dévotion et va dire devant l'autel de saint Denis cinq Pater et cinq Ave Maria ou autres prières.
» Si le prêtre marque des animaux, on leur bande les yeux pour ne les pas effaroucher; il prend la croix simple qui n'a qu'un croison; il l'a fait bien chauffer et rougir, pour en marquer et brûler non-seulement le
(') Je dois communication de cette note inédite à l'obligeance de M. Charles Gauthier, archiviste du département du Doubs.
poil de la beste , mais même un peu de la peau des bêtes mordues, en disant l'oraison ci- dessus. Après quoi celui à qui appartient les bêtes fait son offrande et dira cinq Pater et cinq Ave Maria, etc.
» Si des troupeaux de bêtes avaient été mordus tous ou une grande partie, un religieux va à leur village, pour marquer leurs bêtes l'une après l'autre ; ainsi que je l'ai vu pratiquer céans et ensuite la communauté ou les échevins donnent en offrande quelque chose pour l'église , on donne pour dire quelques messes. »
Nous n'avons qu'un pas à faire pour arriver à la maupassure ou mépassure.
P. Bonnet.
(A suivre.)