BRETAGNE
La famille est réunie pour le repas du matin ; valets et maîtres mangent paisiblement la soupe dans l'humble écuelle de bois (1), quand, tout à coup, des cris se font entendre. D'où vient que la mère de Gorentin , l'œil hagard, l'horreur peinte sur les traits, se lève, saisie d'épouvante et de colère? C'est qu'un grand malheur la menace dans son fds. Une voisine jeune et inexpérimentée est venue s'asseoir vis-à-vis du père de Gorentin , qui tenait son premier-né dans ses bras, et, comme une étourdie , elle le lui a enlevé en le faisant passer par dessus la table à manger. Cette fatale imprudence n'a pas échappé à l'œil vigilant d'une mère ; tous ses sens en ont frémi... Mon fils périra ! s'est-elle écriée éperdue ; et elle a ordonné, avec cette énergie
qui enchaîne la volonté et ne laisse pas libre de désobéir, qu'on se hâtât de repasser Corentin par dessus la table , dans la même posture et par le même endroit , qu'elle désigne d'un geste impérieux. Le père, que le cri de terreur jeté par sa femme a terrifié luimême, reprend son fds avec précipation , et répare , comme elle le prescrit , la coupable étourderie qu'il vient de commettre. Mais l'épouvante est dans la maison ; les trois valets se sont levés involontairement. L'un d'eux en vide son écuelle avec une promptitude inaccoutumée ; un autre , comme pétrifié, oublie à sa bouche l'antique cuillère de bois. La servante qui, assise sur la pierre du foyer, y soufflait le feu sans soufflet artificiel , s'est vivement détournée ,. et regarde la pauvre mère avec non moins d'anxiété que la jeune voisine, qui, étonnée de sa faute, cède machinalement Gorentin aux mains qui le réclament. Au milieu de l'émotion générale , le grand-père seul , sans s'émouvoir , continue de manger paisiblement sa soupe.
( i ) On remarquera dans cette scène d'intérieur un des vastes coffres à couvercles arrondis où l'Armoricain conserve sous clef sa récolte, la table à manger qui s'étend depuis la cheminée jusqu'à la fenêtre et occupe ainsi la partie la plus éclairée ou plutôt a moins obscure de la maison , et enfin un lit découvert et sans panneaux autour duquel tourne, comme de coutume, le coffreblanc qui lui sert de degrés et sert en même temps de siège pour la table. Ce lit découvert est naturellement plus sain et plus commode que le lit clos, qu'on n'en regarde pas moins comme le seul digne d'être la couche des maîtres.
On a dépensé beaucoup de talent et de savoir pour découvrir la source de cette croyance superstitieuse qu'un enfant, passé par dessus la table à manger, sans être repassé sur le champ dans la même posture et par le même endroit, est frappé d'un sort, tombe en langueur , et finit par périr chétif et malingre , comme une fleur étiolée. Gette singulière superstition tiendrait-elle à d'anciennes idées mythologiques , relatives au cours du soleil, ainsi que l'a pensé M. Johanneau, ou proviendrait- elle du respect que les Armoricains portent à la table à manger, ann daol voët , que le passage de l'enfant pourrait avoir profanée ? Quoi qu'il en soit , ce meuble est sacré chez les Bretons , qui voient de mauvais œil tout ce qui semble s'écarter de la vénération dont ils l'environnent. Souvent l'étranger, qui appuyait quelque partie peu noble du corps contre ce meuble, s'est vu forcé de demander excuse de son irrévérence. C'est également sur la table à manger que
les prêtres déposent les vases sacrés lorsqu'ils portent le viatique.
De toutes ces idées superstitieuses , qui forment les trois quarts des idées d'un Armoricain, nous en citerons encore une relative à l'enfance.
A ses yeux , il est de la plus haute importance , ' pour la prospérité d'un nouveau - né , de renvoyer, sans lui rien donner, une veuve mendiante qui , avant d'avoir reçu l'aumône , se serait emparée de l'enfant pour le caresser. Il regarde d'ailleurs les vieilles mendiantes sans enfants comme de dangereuses sorcières qui possèdent des milliers de secrets pour nuire et presque aucun pour être utile : aussi a-t-il soin de se tenir en garde contre leurs maléfices , et use-t-il , pour les écarter, d'amulettes qui puissent prévaloir contre ces femmes maudites et le patronage de l'enfer qui fait leur force. Ces sortes de talismans , renferment , soit un morceau de pain béni , soit un peu de son, soit une petite pierre dite de Coadri, d'un lieu ainsi nommé près de Gourin , sur la frontière du Morbihan , où s'élève une chapelle antique en grande vénération parmi les fidèles. La pierre de coadri , qui est noirâtre , offre en relief l'image d'une croix : aussi lui attribue-t-on la vertu de préserver les enfants des frayeurs , des coliques , des sorts et des mauvais vents. Ce talisman n'est pourtant pas le seul sous la puissance duquel on pense devoir abriter les enfants de tous les maux dont il préserve ; on emploie aussi, dans le même but , un morceau de pain de seigle grillé sur des charbons. On l'introduit dans la manche du nouveau-né, et, grâce à cette amulette , les méchants , les sorciers , les envieux qui jettent des sorts et soufflent de mauvais
vents , sont déçus dans leur coupable espérance. Le pain absorbe les maléfices , et , en dépit des puissances infernales , le marmot demeure sain et sauf ; mais
il faut avoir soin de changer ce pain tous les jours. ( Extr. de Perrw , Galerie Bretonne , 1835 ).