AIR DE LA CHANSON « LES DERNIERS ADIEUX
Les temps gardent la même durée en % , en £ et en •§-.
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CHANSON
lies derniers Adieux (1).
(LORIENT, MORBIHAN
C'était par un lundi matin Je fus voir ma maîtresse , Je fus la voir, croyant la secourir, Mais c'était pour la voir mourir.
Mon cher amant, si vous m'aimez Restez ici ce soire , Restez ce soir tout auprès de mon lit, Galant, vous me verrez mourir (2).
Entre les onz' heur' et minuit , La belle se trépasse ; Elle a tiré sa main blanche du lit Pour dire adieu à son ami.
— Adieu doncque mon cher amant.
— Adieu, chère maîtresse, Adieu donc cher objet de mes amours, Cell' que mon cœur aim'ra toujours.
Le beau galant s'en est allé Au château de sa mère;
(') M. Champfleury a publié dans les Chansons populaires des provinces de France (Paris , 1860) une variante déûgurée et incomplète de cette chanson qu'il dit avoir recueillie en Franche- Comté.
(2) Var. Franc- Coml oise (Champfleury):
Amant, mou cher amant, Faites-moi faire un cierge Et vous l'allumerez à la tête de mon lit, Car à minuit je vais mourir.
— Ma mèr', ma mèr', faites vite mon lit
Car je crois que je vais mourir (*).
— Ah ! dis-moi donc , mon cher enfant ,
Comment est ta maîtresse?
— Ma maîtresse est morte et ensevelie
Et moi j'irai de même aussi.
— Ah! dis-moi donc, mon cher enfant,
Tu en trouveras d'autres , De toutes ces fill's de riches marchands Qui ont de l'or et de l'argent.
— Ah! j'aimais bien mieux ma maîtresse
Avecque sa chemise, Que toutes ces fnl's de riches marchands Avec leurs ors et leurs argents !
PRIERE POPULAIRE
Prière du soir,
Jésus m'endort, Si je trépasse, mande mon corps, Si je trépasse, mande mon âme, Si je vis , mande mon esprit.
(') Var. Franc-Comtoise:
Maman, apprêtez-moi Mes habits de soie noire Et mon chapeau de velours brodé; Le deuil d'amour je veux porter.
(Je) Prends les anges pour mes amis, Le bon Dieu pour mon père, La sainte Vierge pour ma mère.
Saint Louis de Gonzague , Aux quatre coins de ma chambre.
Aux quatre coins de mon lit, Préservez-moi de l'ennemi, Seigneur, à l'heure de ma mort !
Dite à Fraisses (Forez), en avril 1872, par Catherine Bastien, septuagénaire.
FORMULETTE
Formulette du Sancerrois.
[Donec felix eris, multos numerabis amicos.)
Tant qu'Antoine a du bon vin
Ah! bonjour Antoine!
Quand Antoine n'a plus rien ,
Va t' faire fiche , Antoine ,
Va t' faire fiche, Antoine.
Ch. G.
BIBLIOGRAPHIE
A. Birlinger. — Aus Schwaben. Sagen , Legenden, Aberglauben, Sitten, Rechtsbrœuche , Ortsneckereien , Lieder, Kinderreime : Neue Sammlung. 2 vol. in-8° de viii-512 et 535 p. Breslau, Lesser, prix : 8 fr.
Cette collection de traditions populaires de la Souabe fait suite à une collection analogue publiée il y a douze ans par fauteur : ce sont les épis glanés après la principale moisson. Aussi ce recueil, complément d'un autre , paraît-il au premier abord un peu décousu ; le commentaire et le lien manquent souvent. C'est avant tout un répertoire de documents mythographiques , de tout ordre et de toute provenance , pris les uns dans la tradition vivante , les autres dans les livres peu connus ou dans des documents inédits, et, à ce titre, on doit reconnaître que le répertoire est riche et varié.
Voici le sujet des principaux chapitres : Légendes historiques ; — Légendes religieuses ; — le Wuotisheer ; — Sorcellerie et sorciers ; — Légendes de fontaines ; — Fantômes et animaux fantastiques ; — Nains et Cobalds ; — Trésors ; — Pronostics ; — Superstitions ; — Conjurations et formulettes; — Saints et fêtes religieuses; — Danses ; — Usages locaux, etc.
Citons en spécimen une prière populaire qu'il sera intéressant de rapprocher de celles publiées ici-même :
Unser Ilerr sleht auf dem Grab
Und schreit immer : ach weh ! ach weh !
Wie thun mir meine hl. 5 Wunden so weh !
Die gstochna und die ghauna.
Wenn ich nur einen Menschen hœtte ,
Ich wollt ihm gern erlœsen
3 arme Seela ;
's erst i$t sein Vater ,
's ander seine Mutter,
's dritt ihn selbst !
d'Hœll ist bschlossa ,
S' IHmmelrelcb steht aile Tag offa !
Schut&engele mein ,
Komm %u mir in's lien, hinein ,
Bleib bei mir den gamen Tag ,
Nimm mein' Seele wel in Acht ,
Gotl ist mein Vater und ich sein Kind.
Jésus ver&eih mir aile Sùnd ! Amen.
C'est , on le voit , une prière du matin , en voici la traduction : Notre Seigneur se tient debout sur son tombeau — et toujours s'écrie : hélas ! hélas ! — Que mes cinq plaies sacrées me font mal !
— mon flanc percé , mes membres cloués ! — Si j'avais seulement une créature [ qui récitât cette prière ] — Volontiers je lui sauverais
— Trois pauvres âmes : — d'abord celle de son père , — puis celle de sa mère — et la sienne en troisième ! — L'enfer est fermé , — le ciel est ouvert tous les jours! — 0 mon ange gardien, — viens, pénètre dans mon cœur — prends mon âme en ta garde ; — Dieu est mon père et je suis son enfant. — Jésus me pardonne tous mes péchés ! Amen.
Le champ de cette collection est, comme on voit par le titre même, la Souabe. Mais M. B. a étendu ce nom traditionnel plus qu'on ne fait d'ordinaire ; il l'a étendu jusqu'au Rbin et il y a fait entrer aussi une partie de l'Alémannie propre. Pour parler la langue de la géographie politique , le Wurtemberg a fourni l'élément principal de cette collection , et après lui le grand Duché de Bade et la province bavaroise de Souabe. 11 n'est guère de pays de l'Allemagne dont les traditions n'aient été relevées par des savants compétents dans des ouvrages où les tables et les indices rendent les recherches faciles, comme celui même que nous annonçons. Nous voudrions qu'il en fût de même chez nous. H. G.
Ivot Srba Seljaka. III. Igre. (La vie du paysan serbe , les Jeux , par Militchevitch , 1 vol. in-8° de 40 p. Belgrade, imprimerie de l'Etat, 1877.
M. Militchevitch , secrétaire général du Ministère de l'Instruction publique à Belgrade , a eu l'occasion de parcourir dans tous les sens la principauté de Serbie : peu de gens en connaissent aussi bien que lui les usages et la littérature populaire. Il a réuni d'innombrables matériaux dans la remarquable monographie qu'il a dernièrement consacrée à la Serbie (Knejeoina Srbija. Belgrade, 1876). Le présent opuscule se rattache à une série d'études sur la vie rurale qui sera , nous l'espérons , continuée. L'auteur y décrit une trentaine de jeux d'enfants dont il a été témoin : il y joint les chansons ou les formulettes qu'il a recueillies. Voici la traduction du jeu intitulé : Le Soleil et la Lune :
« Le soleil et la lune se tiennent en face l'un de l'autre , et les enfants passent sous leurs mains. En passant chacun dit tout bas, sans que les autres l'entendent, s'il est pour la lune ou pour le soleil, et il prend place à côté du chef qu'il a choisi. Quand les enfants sont ainsi partagés en deux bandes, ils se rangent en se tenant par la ceinture derrière le soleil ou la lune : s'attaquent mutuellement et essayent de s'enlever leurs partisans. » Louis Léger.
Ateneum Pismo-Naukowe i literackie. (L'Alheneum, Revue scientifique et littéraire. ) Varsovie , 1876. Tome II, livraison V, tome III, livraison VII.
Ces deux livraisons d'une intéressante revue polonaise, renferment un travail étendu de M. Jean Karlowicz sur la « Belle Mélusine et la princesse Vanda. « Ce travail , qui comprend près de 50 pages in-8°, atteste une fois de plus la popularité qu'avait acquise , dans les pays les plus lointains , la patronne de notre Revue. Nous reviendrons sur le mémoire de M. Karlowicz dans le numéro qui sera consacré à la légende de Mélusine. Notons seulement ici les renseignements bibliographiques fournis par M. Karlowicz. Il a paru en Pologne les éditions suivantes de romans de Mélusine : 1° en 1569 (aujourd'hui introuvable) ; 2° à Lemberg, sans date; 3° à Cracovie, en 1768; 4° édition sans date ni lieu d'impression; 5° en 1787; 6<> en 1822. Louis Léger.
Le Gérant, Eugène ROLLAND.
Chartres. — Edouard Garnier, Imprimeur.
ASBJŒRNSEN.
Il est peu d'écrivains contemporains qui offrent une physionomie aussi intéressante que celle d'Asbjœrnsen non-seulement à cause du talent qu'il a déployé dans ses œuvres et de l'influence qu'il a exercée, mais parce qu'il résume en lui les aspects d'une nationalité peu connue et fort digne de l'être. Né à Christiania en 1812, Asbjœrnsen fit ses études à l'Université de cette ville , et les dirigea surtout vers les sciences naturelles , la culture forestière et l'économie politique. C'est dans cet ordre de recherches que semblaient devoir le retenir et ses connaissances et sa profession. Chargé à plusieurs reprises de voyages d'études à l'étranger, il s'est principalement appliqué à développer en Norvège l'industrie de la tourbe, et il est aujourd'hui inspecteur général des tourbières du pays. Ses compatriotes lui doivent de la reconnaissance pour leur avoir enseigné l'usage et l'exploitation de ce combustible longtemps dédaigné ; mais il y a bien d'autres raisons pour que le nom d'Asbjœrnsen soit populaire en Norvège. L'une des plus singulières , pour un lecteur français , c'est qu'on sait que ce nom se cache sous le pseudonyme de Clemens Bonifacius, l'auteur du célèbre livre de la Cuisine raisonnez. Ce livre a fait , paraît-il , une révolution non-seulement dans la patrie de l'auteur, mais en Suède et en Danemarck. Violemment attaqué par les ménagères Scandinaves, dont il sapait sans ménagement les traditions les plus sacrées, il n'a pas été moins vivement défendu, et les journaux de Christiania ont retenti de polémiques ardentes au sujet de la meilleure manière de préparer une certaine polenta qui joue là -bas un rôle important dans l'alimentation domestique. Heureux pays, où la grande question est de savoir s'il y a du « gaspillage » dans la manière de faire la bouillie !
Un autre livre d'Asbjœrnsen, qui eut un grand retentissement, fut une espèce de roman, moitié descriptif, moitié satirique ( Ydale), où il peignait, non sans raillerie, les usages, les préjugés, les caractères de la marine suédoise et norvégienne. Les marins se fâchèrent plus sérieusement que les dames , et l'auteur dut essuyer pour sa franchise piquante les réclamations les plus indignées. Il n'en est pas moins vrai, dit-on, que la marine, comme la cuisine, ont fait leur profit, tout en grommelant , des bons conseils que leur donnait ce sage doublé d'un humoriste.
Ces divers écrits, — non plus qu'une remarquable Histoire naturelle pour la jeunesse, — n'auraient pas suffi à faire franchir au nom d'Asbjœrnsen les limites de sa patrie. Ce qui lui a assuré une renommée bien plus étendue et plus durable , ce sont les deux recueils qu'il a publiés, l'un en 1842 (plusieurs fois réimprimé), en collaboration de son ami J. Moe , l'autre seul, à partir de 1845, les Contes populaires norvégiens et les Contes des fées et des esprits. Le premier de ces recueils surtout est un des chefs-d'œuvre du genre ; il est le seul , à mon sens , qui se place dignement à côté de celui des frères Grimm, qui lui a d'ailleurs servi de modèle (en 1811 , Asbjœrnsen avait publié une traduction des contes de Grimm). Dans ces deux ouvrages, en effet, nous voyons l'art le plus exquis joint au naturel le plus parfait, l'instinct populaire associé à la réflexion profonde , la
candeur de l'enfant transparente sous l'enveloppe cristalline où l'a enchâssée la main habile et consciencieuse du savant. Depuis ces deux modèles, les recueils de contes se sont multipliés : deux entre tous méritent une haute estime et apportent à la mythologie les plus précieux matériaux, celui d'Afanasief pour la Russie, celui de M. Pitre pour la Sicile ; il faut y joindre bien d'autres excellentes collections faites en Ecosse, en Italie, en Allemagne, en Bohême, en Espagne, en Bretagne , en France et ailleurs ; mais aucune n'a réuni à un même degré que celles des Grimm et d'Asbjœrnsen et Moe les conditions de la perfection. Nous autres critiques, quand nous apprécions des recueils de contes et que nous nous adressons aux auteurs , nous leur recommandons avant tout la fidélité absolue dans la reproduction de ce qu'ils ont recueilli sur les lèvres du peuple ; nous prenons notre plus grosse voix pour leur dire combien il est coupable de se permettre le moindre changement, combien il est pervers de se laisser aller à des arrangements et surtout à des embellissements. Nous leur demandons d'être des photographes , et nous nous détournons de toute « retouche » avec horreur. Nous avons parfaitement raison d'être si rigoureux ; mais il faut bien dire que c'est parce que nous n'avons pas confiance dans le talent, le tact et le goût de ceux à qui nous nous adressons. Amenez-moi un vrai peintre , et si je veux garder de ma belle une image vivante, je renverrai bien vite le photographe et son impassible plaque ; amenez-moi un Asbjœrnsen, et je lui donnerai carte blanche pour la façon dont il reproduira ses contes. Le collectionneur de cette trempe a en lui l'âme même des vieux récits dont il recueille les formes souvent incomplètes ou desséchées ; il leur laisse repousser des membres, de la chair et de la peau, comme le lézard mutilé se laisse repousser une queue : cette « idée » mystérieuse qui complète sans faillir les types accidentellement déformés , il la possède en lui , et elle agit pour ainsi dire sans qu'il en ait conscience. Pour refaire à l'oiseau dépouillé qu'il a ramassé sur la route un plumage frais et éclatant , il a recueilli tout le long de son chemin des plumes qu'avaient accrochées les haies ou qui voltigeaient dans l'air, et il n'y a pas de danger qu'il mette au rouge-gorge les ailes de la mésange, qu'il affuble le rossignol des plumes bigarrées de la chouette. A un apprenti, qui nous rapporterait tout cela dans sa boîte , nous dirions : « Mon ami , vous avez rendu un vrai service; gardez-vous de toucher à rien de ce que vous avez rassemblé; étiquetez chaque pièce à part, en indiquant le jour et le lieu de la trouvaille, et apportezle au musée. » Mais avec ces charmeurs savants , nous déposons toute méfiance ; nous savons qu'ils ont un secret magique , et que , posés sur leurs doigts , les doux chanteurs qu'ils ont sauvés vont se mettre à gazouiller comme ils le faisaient dans la forêt.
On comprend par ce que je viens de dire qu'Asbjœrnsen , avant d'écrire ses contes , avait profondément étudié le caractère du peuple norvégien, de manière à reproduire le ton populaire idéal , pour ainsi dire, plutôt que les expressions mêmes de chacun des narrateurs qu'il avait consultés. Suivant l'exemple de Grimm, il avait limité , à ce choix délicat , à ces réminiscences heureusement appliquées, sa part d'intervention personnelle. Les coules n'ont d'ailleurs subi aucune altération sous ses mains ; il les a redits tels qu'il les avait entendus ,
seulement en leur donnant constamment la forme qu'ils avaient dans les meilleurs moments du souvenir de chaque conteur. C'est ce qui fait que son livre est à la fois d'une haute valeur comme recueil de contes et comme expression du génie norvégien. Asbjœrnsen n'ignorait pas que le fond des contes populaires, quelle que soit son origine première, n'appartient à aucun peuple moderne, et qu'on n'a pas le droit, sous prétexte
de nationalité, de lui imprimer le cachet d'un pays distinct. Fort au courant des recherches de littérature comparée, il prépare, dit-on, depuis longues années, le commentaire des contes qu'il a recueillis, et il a joint ainsi , ce qui n'est pas toujours le cas, à l'amour passionné de l'artiste et du patriote pour la forme norvégienne de ces vieux récits, le scrupuleux respect du savant pour le contenu que la tradition lui a transmis,
qu'il recueille souvent très-altéré , mais qu'il doit faire connaître tel qu'il l'a reçu , sous peine d'être infidèle à son premier devoir.
Un point de vue un peu différent a dirigé l'exécution du recueil des Contes de fées et d'esprits, qu' Asbjœrnsen a publié plus tard. Il a très-finement senti la différence qu'il y avait entre les contes populaires proprement dits et ces traditions, généralement attachées à quelque localité et profondément empreintes d'esprit germanique et même de mythologie purement Scandinave. Aussi, tandis que dans les contes publiés avec Moe il avait laissé les événements se passer dans ces régions innom-
mées où « il'y avait une fois lin roi , » il a peint de couleurs les plus brillantes et les plus vraies le théâtre et le cadre des Norske Huldre-Eventyr . La Norvège tout entière vit dans ces tableaux variés , si artistement mêlés au récit qu'ils l'expliquent et le déterminent. L'auteur s'est aussi donné beaucoup plus libre carrière, se sentant sur un terrain purement norvégien, il n'a pas hésité à s'y comporter en maître; son style est plus personnel, son imagination s'accorde une certaine part dans le récit. Aussi les Huldre-Evenlyr sont-ils pour la mythographie moins intéressants et moins précieux que les Folke- Eventyr ; mais en revanche ils ont exercé sur la littéra-
ture nationale une influence plus marquée et plus durable : ils ont révélé au peuple norvégien la poésie de sa patrie grandiose et douce en même temps, le charme de ses traditions, la beauté de ses vieilles mœurs , l'intérêt touchant de ses usages rustiques , et ils ont été le point de départ de tout un mouvement littéraire qui salue avec une joyeuse reconnaissance son chef et son initiateur dans le vieux forestier de Christiania.
Une question que les livres d'Asbjœrnsen posaient peut-être pour la première fois et qui souleva des discussions passionnées, fut celle de la langue littéraire de la Norvège. Il faudrait excéder les limites de cet article pour en faire comprendre la portée : je me borne à dire qu'entre l'ancienne routine, qui faisait du danois la langue écrite de tout le pays , et les tendances modernes , qui cherchent à créer un norvégien littéraire en s'appuyant soit sur le vieux norrain , soit sur les patois , Asbjœrnsen représente un sage milieu. Il n'a pas repoussé la langue où depuis si longtemps ses compatriotes ont écrit, pour lui substituer un idiome factice ou détruire au profit d'un dialecte l'unité linguistique où s'exprime l'unité nationale; mais il a rapproché le danois de l'usage populaire commun à toute la Norvège soit en évitant les mots romans ou allemands qui ont pénétré en masse dans la langue littéraire de Copenhague , soit en empruntant en grand nombre au peuple norvégien, si fidèle aux anciennes façons de vivre et de parler, ses expressions les plus utiles , les plus caractéristiques et les plus propres.
Je terminerai cette courte notice par un rapprochement curieux. Le nom d'Asbjœrnsen a retenti plus d'une fois parmi les naturalistes , et il est membre de plus de sociétés scientifiques que d'académies littéraires. Il a, en effet , passé plusieurs années à collectionner les animaux et les plantes de son pays comme il en recueillait les traditions. Il s'est surtout fait connaître par une trouvaille d'une haute importance. Il a péché en 1853 , tout au fond du golfe de Harvanger, une astérie à onze bras, jusque-là inconnue, et qu'on a retrouvée depuis à l'ouest des îles Shetland et sur les côtes du Portugal. Ce zoophyte est, si l'on admet l'hypothèse darwinienne, dans un rapport d'antériorité frappant avec ceux de la même famille qui existent aujourd'hui. Il partage avec d'autres types, mis à jour par des amis et collaborateurs d'Asbjœrnsen dans des conditions analogues, cette particularité étrange et contraire aux lois ordinaires de la distribution des espèces , de se retrouver au fond des mers les plus éloignées et les plus différentes , à la surface, comme conditions climatériques. Ces recherches inappréciables ont permis d'établir que les grandes profondeurs des mers sont peuplées , — ce qui , dit un savant, est en petit comparable à la découverte qui nous apprendrait que les planètes ont des habitants, — et que ces milieux, soumis à une température également trèsbasse et à une pression également très-forte , offrent sous toutes les latitudes des conditions semblablement identiques , où vivent par conséquent à peu près les mêmes animaux.
Il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance des fouilles sous-marines d'Asbjœrnsen avec celles qu'il a pratiquées dans les couches souterraines de la conscience nationale de son peuple. Là aussi il a trouvé des débris d'une formation très-antérieure, ces contes
si anciens qui vivent encore parmi nous sous des formes renouvelées. Là aussi la science a constaté l'existence des mêmes types sous les latitudes les plus diverses , dans les milieux les plus différents en apparence. Si tel animal-plante, découvert dans les fjords du Groenland , s'est retrouvé au fond du golfe du Mexique, n'entendon pas aussi les vieux contes dans le Sœt de la Norvège et dans VAul des Kirghiz , de l'Islande au Dekkan et de. l'Espagne à la Sibérie? Et n'en faut-il pas conclure également que les couches profondes de l'humanité , sous l'apparente variété des surfaces agitées , gardent et garderont longtemps encore, dans leur immobilité séculaire, des conditions analogues et pour ainsi dire une température identique? L'auteur des contes a soufflé des réflexions de ce genre au naturaliste, quand il a donné à la belle Astérie , arrachée par lui à sa retraite presque inaccessible, le nom de Brisinga (endecacnemos). C'était le nom de la boucle de ceinture de Freya, la Vénus du Nord, que Loki , le dieu jaloux avait jadis cachée tout au fond de la mer. Asbjœrnsen, qui l'a retirée , a aussi restitué ses vieux joyaux et sa fraîche splendeur à la mythologie nationale , si longtemps enfouie et oubliée.
La biographie d'Asbjœrnsen, par A. Larsen (*), où j'ai puisé les éléments de cet article , porte en tête un beau portrait du conteur. (Nous le reproduisons ci-dessus.) La tête est puissante , l'expression un peu dédaigneuse et en même temps sympathique ; un sourire légèrement ironique glisse sur des lèvres empreintes de franchise et de bonté ; tout respire la hardiesse , l'intelligence et la cordialité. C'est dans les yeux sans doute qu'éclate le rayon de poésie qui se mêle chez Asbjœrnsen à un caractère essentiellement pratique et positif, et qui donne un charme si particulier à ses Contes populaires et à ses Contes de fées.
Gaston Paris.
SUPERSTITIONS MEDICALES
DE LA FRANCHE-COMTÉ
(Suite).
3° — La Maupassure. — La Maupassure est une méthode de traitement ou de guérison par le secret.
Si le soir, un mouton ou un veau manque à l'étable on va faire dire la prière du loup. — Nous avons une foyotte ( brebis ) qui s'est égarée au bois ! — Et vous n'avez pas fait dire la prière du loup? — Oh! pardonnez-moi ! — Oh bi (bien!) c'est bon; vous pouvez être tranquille!! — Un soir d'automne , le veau d'une pauvre veuve de Leucourt s'étant perdu dans les bois du Trembloys, on courut à Vadans, pour y faire dire la prière du loup. Toute la nuit la bonne femme fut en quête de son veau
avec une lanterne. Elle le retrouva sur le matin.
qui
ruminait tranquillement, couché dans une clairière, et une troupe de loups affamés l'entouraient à distance. Ils avaient été, ces loups, charmés et comme bridés par la prière du berger de Vadans, qui était la bonne.
(') Traduite en français par V. Molard. (Christiania, 1873,
in-i°.)
Dans cotte prière du loup on adjure et conjure loup , louve el louveteau de la part du grand Dieu vivant, de ne pas étrangler la bête dont on doit indiquer exactement l'âge et le poil , ainsi que les marques particulières, s'il y en a.
On avait jeté un sort sur l'écurie de Jean Vieux. Toutes ses bêtes périssaient l'une après l'autre, malgré les exorcismes du curé (1). On fut au devin qui dit à la femme : « Prenez un cœur de bœuf dans lequel vous enfoncerez trois aiguilles à tricoter ; faites-le cuire ainsi percé , et celui qui a jeté le sort souffrira comme si son propre cœur cuisait; et il viendra vous demander en grâce d'arrêter l'opération , et il lèvera le sort en s'en allant. » Et cela eut lieu comme le devin l'avait prédit. Un vieux pauvre vint qui demanda grâce , et depuis aucune bête de l'écurie n'a péri. On raconte des anecdotes pareilles dans tous les pays , avec des histoires de crapauds ou de paquets de poils ou de cheveux trouvés sous le seuil de l'écurie.
Si une bête a été grevée, on bat son lien neuf et on enduit le vieux d'huile ou de graisse pour le brûler et faire par ce moyen souffrir le sorcier.
Voici une prière bien connue qui guérit une infinité d'ophthalmies , le picot, le Manchot, le bourgeon et le dragon, qui sont de simples variétés de l'inflammation de la cornée , laquelle a pour caractère de premier ordre une grande photophobie. On fait, pour commencer, trois signes de croix cabalistiques, sans amen, et l'on dit :
Les trois Marie (ter)
S'envont dans le Lomont (ou à Grammont) ,
Pour y chercher guérison
De la lumière du Picot
Du Blanchot,
Du Bourgeon
Et du Dragon. . .
Les trois Marie (ter)
Ont rencontré le bon Jésus.
Et le bon Jésus leur a dit :
Où allez-vous , les trois Marie ? —
Les trois Marie ont répondu :
Nous allons dans le Lomont ,
Pour y trouver guérison , etc. —
Et le bon Jésus leur a dit :
Allez-vous en dans vos maisons
Et vous y trouverez guérison
De la lumière etc. . . —
On récite trois fois cette prière avec des pater et pendant trois jours consécutivement, avant le soleil levé; parce que, comme nous l'avons dit, les opérations magiques doivent se faire entre les deux soleils.
Certaines maladies des pieds se guérissent par le procédé que voici : On lie le pied malade avec neuf joncs , à l'aube , dans un cimetière , en récitant les vers suivants :
Jules et Simon, Montez les Monts. — Seigneur nous ne pouvons , Car nous avons les fonds (2). — Prenez neuf joncs ,
(') On n'en fait plus depuis trente ou quarante ans dans nos villages.
(2) Les fonds, maladie des pieds.
Quand séché auront
Vous n'aurez plus les fonds !
On guérit aussi par de pareils procédés îles maladies faussement considérées comme charbonneuses , le pemphigus , des érythèmes bulleux , certains anthrax , etc. Mais quand, par malheur, le devin se trouve en présence d'une véritable pustule maligne, du vrai charbon, il échoue misérablement et le patient périt.
Un homme de Boulot qui avait dépouillé un animal mort du mal noir (*) fut pris de tumeur à l'avant-bras. On alla , dans la nuit , chercher Cadoux qui s'occupait de médecine secrète. Cadoux barra la maladie. Mais le mal continua quand même de faire des progrès. On eut alors recours à un vieux mège qui avait été le maître de Cadoux. Le vieux mège recommença la prière ; mais , comme il jugea la situation très-engagée , il dit après réflexion à celui qui l'accompagnait : « Je crois que j'ai » fait une sottise ! J'aurais dû voir Cadoux avant de dire » la prière !... Si Cadoux et moi nous avons envoyé le » mal du même côté, c'est bien!... Mais si nous l'avons » envoyé lui , d'un côté , moi , de l'autre , le malade est » un homme perdu!... » L'homme de Boulot mourut dans la matinée. Les deux devins avaient négligé de mettre leurs instruments d'accord.
On récite cette prière contre la colique :
Tranchée blanche, tranchée rouge, sors du corps de cet animal , aussi vite que Jonas et Nicodème ont descendu Jésus de l'arbre de la croix.
Et celle-ci contre la brûlure :
Feu (dit-on, en soufflant dessus) Comme Judas perdit sa couleur En trahissant le saint Sauveur.
perds ta chaleur
C'est idiot ! Je n'en disconviens pas. On vous raconte à la campagne des histoires vraies , à l'effet de prouver combien il y a de guérisons qui sont obtenues par la maupassure. On multiplie les faits quasi-miraculeux dont on affirme l'exactitude ; on n'en donnerait certes pas sa tête à couper ; on n'en mettrait même pas son doigt au feu , mais enfin on croit à l'efficacité de la prière du secret et on ne manque pas d'y avoir recours à l'occasion.
En général , il faut au vulgaire des remèdes , beaucoup de remèdes. Si quelques malades se contentent d'exorcismes , il y en a d'autres qui ne s'en contentent pas. — Comment guérirai- je , dit-on, si je ne prends rien? — Car on compte pour rien le repos , un régime convenable , le temps , et ce principe régulateur de la vie qui sait si bien constituer nos organes et les défendre , principe que la médecine a désigné sous le nom de Nature médicatrice. — Comment guérirai-je , si je n'ai pas de remèdes à prendre ?
Plus un paysan avale de drogues , plus il est persuadé qu'il fait bien , à la condition surtout que la recette en provienne de quelque monastère, que la plante porte le nom d'un saint , qu'elle ait été cueillie en certains lieux et pendant certaines fêtes, etc., que ces drogues , en un mot , se rattachent par quelque côté à une idée de superstition. Aussi la petite centaurée est dite Sainte-Ho-
(!) Gros mal, peut (vilain) mal, puce maligne, boucle, mal noir, c'est ainsi qu'on désigne les maladies carbonculeuses. — J'aime autant périr de la boucle que du mal noir ( Prov. Fr.- Comtois ).
norée ; le sirop de capillaire est dénommé de scapulaire, et la tisane de perlimpinpin (primevère), de pèlerins , etc. C'est le caractère superstitieux qui assure les succès de maintes eaux monastiques et qui donne la vogue à toutes ces recettes de pommades trouvées dans des bibliothèques de couvents.
4. — la. médecine des commères. — Pour faciliter l'accouchement chez les primipares , on met en croix sur le lit leur ceinture de noces. C'est ainsi encore qu'autrefois la ceinture de saint Oyan , conservée à l'église de Saint-Claude (Jura), avait le pouvoir d'aider les femmes dans les douleurs de l'enfantement.
En Bourgogne, si nous en croyons Naville (*), on fait sauter la femme d'une hauteur de quatre pieds dans le but de faciliter le détachement du fœtus et sa sortie. Certaines matrones de son temps allaient même , suivant cet auteur Bourguignon , jusqu'à sectionner le périnée , au moyen d'une pièce de six liards dont les bords sont amincis et tranchants, en vue d'agrandir les passages. Nedey (2) rapporte qu'en Franche-Comté beaucoup de sages-femmes se servaient ainsi d'une vieille pièce de six liards pour ouvrir la poche des eaux. Il est vraisemblable que la section du périnée aura pu être la conséquence maladroite d'un pareil instrument employé dans un tout autre but.
Chez nos voisins de Bourgogne, les femmes font couper leurs cheveux quelques jours avant d'accoucher-. C'est afin de ne pas empêcher la transpiration de la tête et de se préserver de ce qu'on appelle un lait répandu. Naville croit qu'un lait répandu est un rhumatisme chronique de la tête. Je pense que ce mot a une signification beaucoup moins précise. Quoi qu'il en soit , c'est un accident redouté dans nos campagnes ; et , en vue de l'éviter , les femmes ont la précaution de se couvrir la tête en la surchargeant de vêtements de laine.
Si l'on s'aperçoit qu'un enfant apporte en naissant quelque envie ou tache cutanée , il faut incontinent le frotter avec le délivre pour la faire passer : « On ap- » plique l'arrière-faix tout chaud sortant de la matrice » sur le visage , pour en effacer les lentilles , on en fait » distiller de l'eau pour les taches du visage (3) , etc. »
Pour guérir le mal blanc, les aphthes et le muguet, on passe dessus des joncs qu'on doit pendre ensuite en croix à la cheminée.
Quand l'enfant pisse au lit, on lui fait manger des souris. Ce mode de traitement n'est pas propre au village de Broyé , ni à la Franche-Comté , puisqu'on lit à la page 567 du Dictionnaire des Drogues, de Nicolas Lémery, que « le rat contient beaucoup de sel volatil, de phlegme et d'huile. On l'estime propre pour remédier à l'incontinence d'urine ; on en fait manger à ceux qui pissent au lit... »
Si un enfant est faible des reins , on le porte au reposoir le jour de la Fête-Dieu, et on l'assied à la place où vient d'être posé le Saint-Sacrement. Cela se pratique aussi dans la Lorraine.
Pour guérir le lombago , on se passe une ficelle de
(') Lettres Bouryuiijnonncs , Paris, 1822.
(2) Principe sur l'art des accouchements, p. 172. Besançon,
(3) Traité universel des drogues, par Nicolas Léraery. Paris,
MDCCX1V.
chanvre mâle autour des reins . . . Mais il faut se rappeler que « bien que le chanvre soit de deux sortes , mâle et femelle , c'est le mâle qui porte la graine , non la femelle (*) ».
Nous avons vu précédemment qu'on répudiait le linge de femme pour le pansement des plaies. Le caractère masculin passe pour plus noble. On demande au pharmacien , pour la confection des pommades , de la graisse de porc mâle; et, pour les fumigations, de l'encens mâle, quoique l'encens n'ait pas de sexe (Ubique).
Pour faire tomber les verrues , on met sous une pierre un morceau de lard qui les ait touchées ; et , à mesure que le lard pourrit, les verrues doivent tomber.
Ou bien , on trempe , sans être vu , ses verrues dans la seille de son voisin , et on les laisse ainsi en cadeau à quelqu'un de la maison.
Une maladie que le vulgaire attribue assez volontiers à la magie , c'est le tarissement subit du lait chez la vache. Les uns croient qu'un sorcier la trait ou la tire depuis chez lui (2). D'autres attribuent cela aux serpents. On croit aussi que la bête a pu être piquée au pis par les hirondelles qui auraient été maltraitées et qui s'en vengeraient ainsi ; et c'est pourquoi on dit qu'elle est hairondeld (hirondelée). Pour guérir une vache hirondelée , il faut la traire en croix et répandre le liquide en croix à une croisée de chemins. A Broyé , on verse le lait tout simplement.
Si un porc a le vertige , on lui lie l'oreille avec une corde de laine. L'oreille se tuméfie ; on l'incise avec un rasoir, et l'animal guérit (Broye-les-Pesmes).
Il y a beaucoup d'autres pratiques usitées de nos jours dans la médecine des bêtes. Mais je ne connais guère que celles qui sont relatives à la médecine humaine.
Pour guérir la jaunisse , que la vue du loriot guérissait en Grèce du temps de Plutarque , on emploie chez nous la carotte et les oreilles de souris (hieracium pilosella), macérées dans du vin blanc.
On peut aussi administrer à jeun aux ictériques, dans un demi-verre de lait , cinq ou six poux vivants (pediculos humani capitis) ! ! ! Que dit l'expérience d'une pareille médication ? Je ne désire pas le savoir. — Les poux , dit Lémery , dans son Dictionnaire des Drogues simples , sont apéritifs et fébrifuges ; on s'en sert pour la fièvre quarte
Et à celui qui a le sang gâté ? — On fait prendre une bonne cuillerée de sang menstruel de femme , et mieux
de vierge , dans un verre de vin chaud sucré! — Je
laisse au lecteur le soin de découvrir le sens et la raison curative d'un pareil traitement. J'ai lu quelque part qu'en Suisse on donnait aux hommes fourbus du sang de chamois. Ailleurs , c'est deux onces de sel marin rougi au feu avec une muscade dans du vin chaud.
Pour guérir la fourbissure ou forbissure, on prend encore des fourmis sur une choûrme (3) autant qu'on
( ') Maison rustique, par Cli. Estienne et Jean Liébault. Lyon,
(2) Comme on raconte aussi qu'un sorcier peut tirer tout le vin d'une cave, pourvu qu'il sache comment les tonneaux sont placés et qu'il les ait touchés. 11 plonge la pointe de son couteau dans un arbre de la foret, et le vin coule à sa volonté.
(3j La choûrme ou charme est un lieu inculte, dénudé, recouvert seulement d'une maigre végétation. C'est une pelouse
peut, et on en fait un cataplasme qu'on applique sur les reins du patient. C'est un rubéfiant salutaire.
Mais d'abord , que signifient ces mots de fourbissurc et de sang gâté? — C'est un cas pathologique assez difficile à déterminer. La vérité est que les docteurs de la faculté ne voient rien à un homme qui a le sang gâté ; comme ils ne savent rien non plus de celui qui a l'estomac ouvert ou décroché, accident auquel un bon mège remédie avec une poignée d'arnica, d'herbe à l'effort (tormentille) ou d'herbe au chêne (sanicula).
Ils ont en Bourgogne, pour raccrocher l'estomac, un procédé connu sous le nom de ravaudage, et l'on appelle ravaudeuses ou raccrocheuses , les femmes qui l'appliquent. Ce procédé consiste en un massage nocturne plus ou moins bien exécuté, et qui produit souvent un soulagement momentané , comme Naville est forcé d'en convenir (*).
On appelle en Bourgogne du nom de rebriauleurs et de rangueunieurs , ceux qui ont pour spécialité de guérir du secret les foulures et les luxations. En Franche-Comté, ces opérateurs n'ont pas de nom particulier : c'est le médecin. — C'est, dit-on, le médecin d'Ornans qui lui a remis son entorse ; on l'a porté au médecin d'Ecot , etc. A Besançon si un ouvrier a un nerf soulevé , un genou démis , l'épaule forcée , il va tout droit chez une daine de Battant qui pratique le massage ; et notre homme s'en revient souvent soulagé et presque toujours satisfait.
P. Bonnet.
(A suivre.)
PETITES LÉGENDES Dl FOREZ ET Dl VELAY (2).
Les Enfants ingrats.
Trois frères étaient assis autour d'une table sur laquelle était servi un poulet.
Ils aperçoivent venir leur père , et , ne voulant pas partager avec lui leur poulet, ils se hâtent de le cacher dans une armoire.
Le père parti, les frères courent à l'armoire, l'ouvrent, et eux bien étonnés de ne trouver dans l'assiette qu'un crapaud.
Dieu , pour les punir , avait changé leur poulet en un hideux crapaud noir.
La Métamorphose du Sacrilège.
Deux jeunes gens voulaient tuer un cochon; l'un d'eux dit : « Je vais envoyer chercher un prêtre pour
vouée aux diables et aux sorciers ; car c'est sur la choûrme qu'ils tiennent leurs assemblées et qu'ils se livrent à des ébats nocturnes.
( •) Lettres Bourguignonnes , p. 91 et suiv.
(2) Ces légendes ont été recueillies à Fraisses, commune du Forez, limitrophe du Velay. Elles m'ont été dites par Jacques Granjeasse, Henriette Dumon et Pierre Padel.
qu'il lui donne la communion. 11 fit comme il avait dit. A peine le prêtre arrivait-il que le jeune homme qui l'avait envoyé quérir était transformé en cochon , et on ne sut plus lequel tuer du cochon ou de celui qui venait d'en revêtir la forme.
Le faux Serment.
Un homme fut appelé devant le juge qui lui fit lever la main et prêter serment de dire la vérité. Il leva la main et mentit. Quand il voulut rabaisser son bras, il ne le put, et toute sa vie il garda le bras levé dans l'attitude qu'il avait au moment du serment.
Les Danseurs forcés.
Trois jeunes hommes et trois jeunes filles dansaient un jour de fête sur la place publique. La procession passe, et, quand le Saint-Sacrement paraît, ils continuent leur danse comme s'ils n'étaient pas en la présence de Dieu. Vient le moment où , las de plaisir, ils veulent s'asseoir. Ils cherchent une place où se reposer, mais une force irrésistible les retient sur le lieu de la danse et les contraint à danser. Ils dansèrent ainsi une année sans avoir pu s'arrêter un moment.
L'Homme de la Lune.
Certaines nuits, on aperçoit dans les ombres de la lune une forme humaine. Si l'on regarde bien , on distingue un homme qui tient une fourche avec laquelle il remue des broussailles. C'est un bûcheron à qui Dieu a donné la lune pour demeure et qu'il a condamné à travailler perpétuellement pour le punir d'avoir, sur terre , travaillé un jour de dimanche (1). c>j
L'Homme du Précipice.
A Saint-Maurice-de-Lignon (2) , au fond d'un précipice , un homme , couvert de péchés , est enchaîné par la volonté des prêtres. Une puissance invincible l'attache à cette effroyable demeure. On le dit très-méchant. Il emploie son temps à jeter des pierres contre le ciel. Pour empêcher les enfants de renouveler les fautes qu'ils ont commises, les mères ont l'habitude de dire : « Si tu y reviens , prends garde à l'homme du précipice ! »
(') Le repos du dimanche était, en notre région, il y a cinquante ans, pratiqué d'une façon si rigoureuse et si étendue que, dans certaines familles, on coupait le pain le samedi, pour n'avoir pas à faire le lendemain ce qui était considéré comme un travail.
(2) Bourg sur le Lignon du Velay qu'on confond quelquefois avec le Lignon du Forez, le Lignon des d'Urfé.
vu
Les Bœufs de saint Isidore.
Il y a une cinquantaine d'années, la fête de saint Isidore (4 avril), patron des laboureurs, était dans les campagnes voisines de Saint-Étienne religieusement célébrée. Les travailleurs de terre allaient à la messe et chômaient ce jour-là. Non-seulement ils s'interdisaient pour eux toute occupation ordinaire , mais encore ils s'étaient fait une loi de ne pas mettre leurs bœufs sous le joug; ils disaient que la fête de saint Isidore était aussi la fête des bœufs.
Une légende explique cette marque d'intérêt que le paysan (1 ) témoignait aux bœufs le jour de la fête de son patron.
Saint Isidore était un valet de laboureur. Il était si pieux, que chaque matin il se rendait à la messe. Comme le travail était toujours fait, son maître ne s'était jamais aperçu qu'il abandonnait un moment l'ouvrage. Une méchante femme se chargea de l'en informer. « Votre valet, lui dit-elle, quitte chaque jour ses bœufs à l'heure de la messe. » Le maître vérifia le fait, et quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en l'absence d'Isidore , les bœufs tracer seuls leur sillon avec autant de rectitude, que si une habile main les eût conduits. Il ne dit mot. La femme revint le jour suivant : « Votre valet , dit-elle , a quitté hier son ouvrage comme d'habitude. » Le maître répondit : « Je le sais , et ne m'en soucie. »
Saint Isidore protège les bœufs et les guérit. On voit à Roche-la-Molière, près de Saint-Étienne, une petite chapelle à lui dédiée où les paysans vont prier pour les bœufs et les vaches malades. Ils y vont parfois pour éloigner de leurs bêtes des maux à venir. L'un d'entre eux m'a conté que ses vaches avaient l'habitude de lécher obstinément le salpêtre des murailles; il craignait que ce violent appétit n'engendrât chez elles une dangereuse inflammation ; il alla à la chapelle de Roche-la-Molière , et depuis le jour de son pèlerinage, ses bêtes restaient, disait -il, moins longtemps la langue collée contre les murs.
La Mule et les Bœufs de Chamalières.
Chamalières est un village du Velay , situé sur la rive droite de la Loire au tiers de ce défilé qui va de la plaine de l'Emblavés à la plaine de Bas ; il est bâti autour d'une église romane qui desservait un prieuré dépendant de l'abbaye du Monastier. Une légende raconte ainsi la part intelligente que prirent les animaux à la construction de cette église.
« Quand on bâtit l'église de Chamalières , on allait chercher la pierre dans une carrière de la montagne d'Archiac (2). Une grande mule et deux bœufs blancs, attelés à un char, transportaient cette pierre. Ils fai-
(>) Paysan est dans notre région synonyme d'homme déterre, laboureur.
(2) Archiac ou Artias est sur la rive gauche de la Loire, au N.-E., et à trois quarts d'heure de Chamalières. La montagne est dominée par un château à qui l'imagination populaire a donné le nom de château de la Reine-Blanche.
saient le trajet sans conducteur. Ils montaient d'euxmêmes de Chamalières à Archiac, et la pierre chargée, ils descendaient sans guide d'Archiac à Chamalières. Ils firent ainsi , jusqu'à ce que l'église fût achevée. »
Les Bœufs d'Auriol.
La rivière de Cemène , qui prend sa source sur le plateau méridional du Forez , après s'être dirigée de l'ouest à l'est, tourne brusquement du sud au nord et coule pressée entre deux montagnes du Velay. Un peu en amont de son embouchure dans la Loire, elle est dominée par un petit promontoire sur lequel se dresse la vieille tour d'Auriol. Contigu à cette tour était , dit-on , un ermitage où vécut et mourut saint Simon , qui fut enterré au pied de la tour.
La possession du corps de saint Simon excita la convoitise des habitants d'Aurec , bourg des bords de la Loire , qu'une montagne sépare d'Auriol. Le seigneur d'Aurec voulut enlever le corps du saint et le faire transporter dans son église. Il envoya , pour cette translation , des hommes et un char attelé de forts bœufs. Les hommes ouvrirent la fosse , en retirèrent le corps et le fixèrent sur le char. Quand tout fut prêt, les bœufs se mirent en marche. Ils allèrent sans difficulté tant qu'ils aperçurent la tour d'Auriol , mais dès qu'ils la perdirent de vue , ils s'arrêtèrent. On les excita de la voix , de l'aiguillon , on les frappa , peine inutile ! les bœufs restèrent immobiles. Ils semblaient pétrifiés. On comprit qu'ils refusaient de transporter le corps en dehors du domaine qu'embrassait la tour d'Auriol , au pied de laquelle le saint avait été inhumé.
Ils obéissaient à l'inspiration du saint qui ne voulait pas quitter le lieu où il avait jusque-là reposé (4). Le char revint sur ses pas et les hommes du seigneur d'Aurec remirent le corps où ils l'avaient pris.
Saint Simon est à Auriol l'objet d'une vénération particulière. On vient l'y prier pour les fièvres tremblantes (2). Pour rendre leurs prières plus efficaces, les pèlerins allument un cierge qu'ils plantent sur la sépulture présumée du saint.
Il y a quelques années , les pèlerinages à Auriol s'accomplissaient par groupes d'un nombre déterminé. On y allait neuf. Le saint , pensait-on , accueillait avec plus de faveur des prières adressées par une société de pèlerins ainsi numériquement composée.
Quelques personnes disent qu'on était dans l'habitude de réciter , sur la tombe de saint Simon , neuf Ave Maria , et trouvent naturel qu'il existât une concordance entre le nombre des priants et le nombre des prières.
(') Les traditions populaires nous montrent les reliques de plusieurs saints résistant à tout déplacement. Saint Jacques n'a pas voulu quitter Compostelle ; saint Martin , son église de Tours ; saint Léonard, Limoges; saint Gilles, la ville de Saint-Gilles. Une légende du Velay raconte que la Vierge Noire, de la cathédrale du Puy, transportée un instant d'un autel à un autre, reprit d'elle-même la place qu'elle occupait primitivement.
(2) Nom sous lequel on désigne les fièvres intermittentes.