EN BASSE-BRETAGNE
Dans son Essai sur l'histoire des religions, M. Max Mtiller , rendant compte de l'ouvrage sur les Mœurs et Coutumes des Parsis, par Dadabhai Naoroji, cite le passage suivant de ce dernier livre, sur l'étrange coutume du Nirang !
« Le Ni rang est l'urine de vache, de bœuf ou de » chèvre ; et la seconde chose que doit faire un Parsi , » après être sorti du lit, c'est de s'en frotter la figure » et les mains. Avant l'opération, et tant que le Nirang » reste sur sa peau , le Parsi ne doit rien toucher avec » les mains. Pour l'enlever , il demande à quelqu'un de » lui verser de l'eau sur les mains ; ou bien il a recours » à un autre moyen, et se sert lui-même, en interpo- » sant entre le pot d'eau et sa main un objet en linge, » soit son mouchoir, soit sa sudra, ou blouse. Il verse » d'abord de l'eau sur une main, il prend le vase dans » cette main, et lave son autre main, sa figure et ses » pieds p. 232. »
Cette cérémonie de purification est prescrite par Zoroastre , clans le Zend-Avesta. Elle a pour objet de chasser Satan et de se mettre à l'abri de ses pièges et de son pouvoir.
On sera surpris, sans doute, d'apprendre que j'ai trouvé quelque chose de semblable en Basse-Bretagne.
C'est un souvenir d'enfance , qui s'est soudain réveillé dans ma mémoire , à la lecture du passage que je viens de citer, dans le livre de Max Mùller.
J'ai passé mon enfance, jusqu'à l'âge de quatorze ans, dans un vieux manoir breton, du nom de Keramborgne, dans la commune de Plouaret, arrondissement de Lannion. Le manoir paternel était bien connu des malheureux et des mendiants errants , à plusieurs lieues à la ronde , à cause des secours de toute nature et de la généreuse hospitalité qu'ils étaient toujours sûrs d'y trouver. Aussi, presque tous les jours, vers le crépuscule, l'hiver surtout, voyait-on arriver un, deux, trois pauvres malheureux sans feu ni lieu , souvent davantage, qui venaient demander le vivre et le couvert, pour la nuit. Ils s'en allaient, le lendemain matin, pour revenir sans tarder.
Durant l'hiver, le repas du soir terminé, on allumait un grand feu dans le vaste foyer delà cuisine, et les domestiques et les journaliers, artisans et laboureurs, qui , toute la journée , avaient travaillé aux champs ou ailleurs, exposés pour la plupart aux intempéries de la saison, se resserraient autour, sous le manteau de la cheminée. Une douce chaleur réchauffait les membres transis par le froid, faisait fumer les vêtements trempés par la pluie , pénétrait jusqu'au cœur et déliait les langues, jusque-là un peu engourdies. Alors, commençaient les
(') [Nous savons de bonne source que l'auteur de cet article, publié sans signature dans la Saturnay Review, est M. A. Lang, un des collaborateurs de i'Academy pour la littérature populaire. — Mél. 1
conversations , d'abord sur les travaux et les incidents de la journée, les nouvelles apportées par les pauvres ambulants du jour; puis, venaient les contes merveilleux, les contes de revenants, les gwerzioti tragiques et les soniou amoureux , chantés tour à tour par les hemmes qui se chauffaient en fumant, et par les servantes qui filaient sur leurs rouets , au bas de la pièce. Le conteur s'installait d'ordinaire sur un escabeau qui lui était destiné , à la meilleure place près du feu , et avait droit à une écuellée de cidre, à laquelle il puisait l'inspiration et la verve, quand elles commençaient de languir.
Les mendiants de passage , qui venaient souvent du côté de la forêt de Coat-an-noz et Coat-an-dê, étaient ordinairement d'excellents conteurs. Mais le roi des conteurs du pays était le vieil aveugle Garandel, du Vieux- Marché , surnommé Compagnon dall. On se l'arrachait littéralement, dans les manoirs et les bonnes maisons de Plouaret et des environs ; on le retenait d'avance et le gardait parfois des huitaines et des quinzaines de jours. Sa mémoire était intarissable , et je lui dois bien des Giverziou , parmi ceux qui figurent dans mes Chants populaires de la basse-Bretagne. Et que de récits merveilleux, où abondaient les géants , les nains , les ogres , les dragons, les sorcières, les enchantements et les métamorphoses de toute sorte, ne l'ai-je pas encore entendu débiter , avec une verve et un talent que chacun admirait et vantait, à juste titre !
J'étais un auditeur assidu et attentif de ses narrations, épiques et plaisantes tour à tour, et quand je me couchais, la tête pleine de ce que je venais d'entendre, je ne rêvais que de châteaux enchantés, de princesses captives et belles comme le soleil , de héros et d'exploits surhumains , de fées , de nains, de géants et de voyages dans des mondes souterrains , ou par delà les astres du ciel; et le jour, j'en étais encore tout préoccupé et je rêvais de devenir moi-même le héros d'une de ces épopées impossibles , mais qui captivaient et séduisaient mon imagination.
Plus tard, quand je songeai à recueillir tout ce qu'il était possible de retrouver encore de ces poèmes héroïques dignes de l'Arioste, de ces récits surnaturels qui m'avaient tant amusé et séduit, dans mon enfance et une partie de ma jeunesse, je craignais de ne plus en rencontrer la majeure partie, si ce n'est, peut-être, à l'état de fragments et de lambeaux dispersés. Eh bien, mes craintes étaient exagérées, et j'ai tout retrouvé, ou presque tout. Aujourd'hui encore, il est possible , en cherchant bien , et à la condition de parler breton et d'être né ou du moins bien connu dans le pays , de recueillir dans nos campagnes bretonnes presque toute cette ancienne littérature orale de nos pères. Mais il faut se hâter, car l'instruction et la connaissance du français gagnent du terrain, tous les jours, et ce n'est que chez les personnes tout à fait illettrées que l'on rencontre encore des chanteurs et des conteurs, — et plus encore de chanteuses et de conteuses , — qui ont conservé la tradition du passé. Les autres en rienf el oui même honte de paraître prendre quelque intérêt à ces contes de vieilles femmes.
Parmi les pauvres errants qui étaient les hôtes les plus assidus de Keramborgne, et qui tenaient le mieux l'escabeau du conteur, après Garandel, se trouvait une vieille femme nommée Gillette Kerlohiou, qui connais-
sait toutes les nouvelles du pays, à plusieurs lieues à la ronde, et, de plus, avait la réputation d'être quelque peu sorcière et de guérir certaines maladies par des oraisons et des herbes dont elle seule avait le secret. Je la voyais toujours arriver avec plaisir.
L'hiver, quand il faisait bien froid, les mendiants de passage couchaient souvent sur delà paille fraîche, dans l'étable aux bœufs et aux vaches, parce qu'il y faisait plus chaud qu'ailleurs.
Un matin que Gillette avait passé la nuit à l'étable , elle tardait à sortir, quoique le vacher l'eût prévenue que l'heure du déjeûner était sonnée, depuis quelque temps déjà. Elle marmottait des piïères qui n'en finissaient pas et semblait attendre et épier quelque chose. Mais une vache s' étant mise à miner, la vieille mendiante se précipita vers elle , reçut de l'urine dans le creux de sa main et s'en frotta la figure, à plusieurs reprises. Ce que voyant le vacher, il la traita de salope et de vieille folle. Mais Gillette lui dit, sans s'émouvoir :
« Rien n'est meilleur , mon fils , que de se laver la » figure , le matin , en se levant , avec de l'urine de » vache , et même avec sa propre urine , si l'on ne peut » se procurer de celle de vache. Quand vous avez fait » cette ablution , le matin , vous êtes , pour toute la » journée, à l'abri des embûches et des méchancetés » du diable, car vous devenez invisible pour lui. »
Le vacher nous raconta, le soir, à la veillée, la pratique étrange et les paroles de Gillette , et un -vieillard qui se trouvait parmi nous assura qu'il avait souvent entendu dire que, bien que ce ne fût pas propre, ce qu'avait fait Gillette était une excellente précaution contre l'esprit malin.
Il m'a paru intéressant de faire ce rapprochement entre une ancienne coutume des Parsis et celle d'une vieille mendiante bretonne. Je n'en tirerai aucune conclusion, mais le fait est certainement curieux.
F.-M. Luzel.